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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Jean-Pierre Richard...

12 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Littérature et sensation : Stendahl, Flaubert (Points Essais)
Tout commence par la sensation. Aucune idée innée, aucun sens intime, aucune conscience morale ne préexistent dans l’être à l’assaut des choses. Le héros stendhalien se dresse en face de l’univers aussi démuni, aussi libre de préjugés que le premier homme au matin de la création. Stendhal reçoit en effet du XVIIIe siècle l’image d’un héros vierge et nu que sa seule expérience instruira peu à peu. Julien au séminaire, Fabrice à Waterloo sont eux aussi des ingénus ; dignes fils du Huron de Voltaire ou du Persan de Montesquieu, ils se forment par leurs sensations, se laissent amener par elles à la connaissance des choses et à la conscience d’eux-mêmes. Mais, et ceci les distingue profondément de leurs aînés, ils ne se contentent pas d’attendre passivement la venue de l’expérience : ils vont au-devant d’elle, au besoin même ils la provoquent. Homme de l’ère napoléonienne, disciple de Maine de Biran, Stendhal a appris les vertus de l’effort et de l’activité. Et devant ses héros la vie s’étend comme une brousse sensuelle au travers de laquelle il s’agira de se tailler le plus savoureux chemin. Le bonheur pour eux ne s’attend pas, comme dans l’ancien épicurisme : il se chasse et se force. La sensation est une proie, à la fois le cadeau d’un hasard et la récompense d’un courage. La chasse au bonheur peut alors aboutir à la réussite de quelques instants parfaits, dont le contenu sensible suffit à résumer et justifier une vie.
Stendhal connut de tels instants. Fort peu nombreux, certes ; mais assez nombreux cependant pour qu’autour d’eux, comme autour de quelques pics isolés, tout le paysage de sa vie ait pu se grouper et s’ordonner. Dimanche 24 Thermidor, jour où, «; après avoir pris pour la première fois de l’extrait de petite centaurée et de fleurs d’oranger », Stendhal découvre «; les pensées qui commencent le cahier de la ferme volonté », — dimanche de Claix où il écrit ses premiers bons vers, — feu d’artifice chez Frascati, avec la tête d’Adèle sur son épaule, — lecture de la Nouvelle Héloïse au-dessus de l’église de Rolle, — première audition, dans une petite ville italienne du Matrimonio Segreto, chanté par une actrice adorablement édentée… tous les stendhaliens connaissent et révèrent ces minutes précieuses où le hasard extérieur est venu exactement combler l’exigence de l’âme. Stendhal lui-même leur voue un culte sans distraction, et jusqu’au dernier jour il tâche d’en conserver en lui la trace.
Mais ce fut justement l’un des grands paradoxes stendhaliens qu’un être si passionnément attaché à la poursuite du bonheur dût finalement s’avouer presque impuissant à se décrire un peu nettement à lui-même les diverses nuances de ce bonheur, et même à en garder en lui une image distincte. Car le bonheur se vit ou se revit, mais il ne peut se raconter ; la violence même de son rapt empêche de le regarder et de le connaître. «; On ne peut apercevoir, écrit Stendhal, la partie du ciel trop voisine du soleil1. » A plus forte raison ne peut-on contempler le soleil lui-même : c’est dire que le bonheur, «; bonheur parfait, goûté avec délices et sans satiété, par une âme sensible jusqu’à l’anéantissement et la folie2 », est une ardeur éblouissante. Et quand l’instant heureux s’est terminé, lorsque l’âme sensible revient de sa folie et renaît à elle-même, elle ne peut trouver en elle qu’un souvenir confus de cet état d’extase dans lequel cependant elle s’était tout entière plongée.
Mais cette confusion ne peut satisfaire Stendhal. Pour combler pleinement son âme la chasse au bonheur devrait ne point exclure la connaissance du bonheur. Aussi va-t-il tenter de retrouver tous ces moments apparemment perdus, et de reconquérir sur l’indistinct ces bonheurs trop puissants, ces sensations trop vagues. Son expérience commence par l’ardeur, mais son entreprise la plus lucide consiste à circonscrire cette ardeur, à la connaître, puis à établir entre les pointes brûlantes de sa vie une continuité de sentiment où sa conscience ne soit pas menacée. Il lui faut pour cela non plus sentir mais percevoir : et contre Rousseau, grand maître des âmes sensibles, Stendhal va faire appel à ces professeurs de pensée que sont les Idéologues.
Jean-Pierre Richard - Littérature et sensation
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Sortir... "Marcel Proust, la fabrique de l'oeuvre" - Bibliothèque François-Mitterrand/Paris - 11/10/2022 au 22/01/2023

12 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature, #Art

À l’occasion du centième anniversaire de la mort de Marcel Proust, la BnF propose une exposition conçue comme une véritable traversée d’À la recherche du temps perdu. Conduisant le visiteur à travers les étapes de la composition du roman, elle raconte la fabrique de l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature à travers près de 370 documents – manuscrits, tableaux, photographies, objets, costumes –, issus de l’exceptionnel fonds Proust de la Bibliothèque et d’autres collections publiques ou privées. 

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Christian Salmon : «S’il y a un combat littéraire à mener, c’est sauver le silence»

12 Novembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Litterature

Christian Salmon : «S’il y a un combat littéraire à mener, c’est sauver le silence»

Loin du vacarme de la communication et des réseaux sociaux, il faut apprendre à faire silence et à entendre à nouveau les écrivains, assure Christian Salmon. De Kafka à Rushdie, la littérature est un laboratoire qui peut, mieux que tous les discours, nous éclairer sur les mutations et les dangers qui nous attendent.

Taisons-nous ! Dans son nouveau livre l’Art du silence, qui vient de paraître aux éditions Les Liens qui Libèrent (LLL), Christian Salmon montre avec finesse comment les auteurs du siècle dernier – Kafka, Proust, Kundera ou Don DeLillo –, peuvent nous aider à lire les crises géopolitiques, climatiques et sanitaires actuelles. A condition de faire taire quelques instants le brouhaha des réseaux sociaux, de la communication politique ou des fake news pour leur laisser la parole. Christian Salmon est surtout connu du grand public pour son livre à succès Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (La Découverte, 2008), où il décortiquait une nouvelle rationalité du langage née dans les années 90, celle de la publicité et du marketing, de la communication politique et de la novlangue managériale.

Avec l’Art du silence, Christian Salmon, qui fut l’assistant de Milan Kundera, dit vouloir écrire le pendant de son Storytelling… «Les romans ne nous enseignent rien, ni vérité ni leçon ; c’est pourquoi ils découragent les ambitieux et les mystiques : ils abritent la vie», écrit-il. Dans le Château de Kafka, il voit une formidable évocation de la «distanciation sociale» à laquelle nous avons été astreints pendant le Covid. Dans Cette brume insensée d’Enrique Vila Matas, il repère la «maladie auto-immune du langage» qui nous a contaminés : une inflation de paroles discréditées, fake. Son livre réunit douze écrivains (et pas une seule femme !) qui viennent donner leurs mots pour construire un nouveau récit sur notre monde.

Pourquoi dites-vous que nous sommes aujourd’hui égarés dans un monde sans récit, comme «un homme qui aurait perdu son ombre» ?

Pendant l’expérience inouïe du confinement, je me suis remémoré la phrase de Kafka : «Loin, loin de toi, se déroule l’histoire mondiale de ton âme (1).» C’était cela la pandémie : un télescopage inédit entre l’intime et le mondial. Mais aussi un terrible sentiment d’isolement malgré les apéros «zoom» et les rendez-vous sur les balcons. Le Covid ne s’attaquait pas seulement aux tissus respiratoires des organismes vivants, il menaçait les articulations du langage, la valeur référentielle des mots. Il y a crise du récit au moment où l’expérience cesse d’être communicable. C’est ce qui s’est passé avec la pandémie, mais aussi avec le terrorisme mondial ou la catastrophe climatique… Depuis le 11 Septembre, chacune de ces crises nous lance un défi narratif : «Comment imaginer le futur ?». Je crois que seule la littérature peut nous aider, car elle porte depuis le début du XXIe siècle les traces des catastrophes qui se sont succédé. C’est le véritable mémorial de notre époque.

Le meilleur moyen de comprendre les attentats de 2001 est peut-être de lire l’Agent secret de Conrad. Dans ce roman paru en 1907, un terroriste anarchiste projette un attentat contre l’Observatoire royal de Greenwich : il vise les coordonnées de l’espace et du temps. C’est exactement ce qui s’est passé avec les frappes contre les Twin Towers. Viser Manhattan, où les réfugiés du monde entier avaient rêvé de converger pour écrire une nouvelle histoire sur une page blanche, c’était frapper le grand récit américain, produire un gigantesque effet de désorientation. Terrorisme, Covid, changement climatique : depuis vingt ans, nous n’avons cessé d’être confrontés à une série de chocs pour lesquels il n’y a pas de récits disponibles, car toutes les coordonnées de l’expérience habituelle s’effondrent.

Le Covid a pourtant provoqué une avalanche d’analyses et de récits sur le fameux «monde d’après» !

Depuis des décennies, la modernité consistait à pouvoir prévoir, à se projeter. Or, avec la pandémie, nous nous sommes soudainement retrouvés plongés dans un monde improbable, sans recours narratif. Pour combler ce vide, les récits de tout genre se sont en effet multipliés : les tribunes se sont multipliées sur le nouveau monde qu’il fallait inventer, les écrivains ont été invités à partager leurs journaux intimes de confinement, le livre a été plébiscité comme un «bien essentiel»… Face à un événement dont on ne parvenait plus à cerner les contours, face à cette sorte d’impasse narrative, les mythes se sont multipliés – mythe du patient zéro, récits complotistes…

Même Emmanuel Macron, le grand président narrateur, nous a intimé l’ordre de lire pour «retrouver le sens de l’essentiel» et de citer en exemple le pauvre Robinson (2) : «Quand le naufrage est là, Robinson ne se prend pas la tête dans les mains en essayant de faire une grande théorie du naufrage, disait-il, il prend du jambon et du fromage, mais il a en lui cette capacité à réinventer une histoire unique.» Pathétique de voir une telle instrumentalisation du récit, non pas pour éclairer le monde mais pour lui substituer une fable pour endormir les enfants…

Face à cette crise de la narration, vous préconisez un remède paradoxal : l’art du silence. Que voulez-vous dire ?

En multipliant les sources d’énonciations, notamment sur les réseaux sociaux, notre époque a créé une sorte de vacarme, de tohu-bohu permanent. L’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936) parlait d’une catastrophe des phrases. Nous vivons dans des zones de langage effondrées. La littérature, elle, pratique un autre régime de vérité, une autre politique du langage. Le silence est à la littérature ce que la pause est à la musique, la chambre noire au photographe ou le blanc à la peinture de Kandinsky ou de Malevitch : un point zéro à partir duquel réinventer une syntaxe, une grammaire, une «langue étrangère», comme le disait Proust. C’est cette expérience du silence qui réunit tous les auteurs dont je parle, qui ne partagent ni la même langue ni la même culture.

Mais faire silence, n’est-ce pas renoncer ?

Au contraire. «Le silence est ma seule arme», écrit Joyce, qui manie pourtant si bien plusieurs langues, dans le Portrait de l’artiste en jeune homme (1916). «Tais-toi, tais-toi et tais-toi !» écrit aussi Tolstoï dans son journal en 1877. Toute la littérature du XXe siècle est une traversée des frontières du dicible au nez et à la barbe des douaniers de l’imaginaire en chasuble ou en turban. Salman Rushdie en sait quelque chose. S’il y a un combat littéraire à mener, il n’a pas pour objet de sauver la parole, car elle règne dans le monde par mille réseaux, par mille codes.

Il faut sauver le silence comme il faut sauver la nuit et l’air pur. Car il est la porte d’entrée de l’imagination. Connaissez-vous le personnage de Joséphine, la cantatrice du peuple des souris ? [Joséphine, la cantatrice ou le peuple des souris est le dernier texte écrit par Franz Kafka, en mars 1923, ndlr]. Un beau jour, Joséphine refuse de chanter. Elle est pour moi un portrait de Kafka lui-même. Il avait compris les pièges de l’expressivité et du lyrisme. Quand Max Brod lui conseillait de choisir des sujets «plus élevés», il répondait : «Je préfère m’exercer dans mon trou de souris.» Il est frappant de voir que certains reprochent aujourd’hui à Annie Ernaux la «platitude» de son écriture – son silence au fond. Car elle a compris qu’il fallait se délester des habits et des rites de la culture officielle pour explorer des zones inexplorées. C’est exactement ce qu’a fait Kafka à la langue allemande : il l’a appauvrie pour retrouver un rapport plus concret, plus réel au monde.

Comment Franz Kafka, Nicolas Gogol ou Don DeLillo peuvent-ils, selon vous, nous aider à mieux dire le monde d’aujourd’hui ?

Le philosophe Walter Benjamin constatait déjà après la Première Guerre mondiale que les combattants revenus du front ne rentraient pas plus riches mais au contraire moins riches en récits communicables. Il faisait le constat qu’il était alors de plus en plus rare de rencontrer des gens capables de raconter une histoire. Aujourd’hui, à nouveau, il n’est pas possible d’appliquer des recettes narratives à la révolution qui frappe absolument toutes les coordonnées de l’expérience : le temps, l’espace, les genres, nos rapports aux autres éléments vivants, animaux ou végétaux…

Il nous faut inventer des formes et des langages nouveaux, des rapports à l’espèce, au genre et au corps inédits. Les écrivains peuvent rendre sensibles des lignes de force et des signes qui jusqu’alors étaient muets. Parmi les auteurs, je distingue les «acousticiens» et les «ambianceurs». Les ambianceurs sont comparables aux musiciens sur le pont du Titanic. Pour capter l’attention et distraire, ils inventent des histoires dans lesquelles les gens peuvent se reconnaître. Les acousticiens, eux, ne racontent pas d’histoires. Tels des sous-mariniers, casque sur les oreilles, ils captent les bruits et les ondes en profondeur pour repérer les déplacements d’autres sous-marins, détecter les mouvements des plaques tectoniques, les signes imperceptibles des séismes à venir.

Et quelles ondes nous permettent-ils d’entendre ?

Je suis frappé de constater que ceux qui, aujourd’hui, aspirent à de nouveaux récits ne sont pas des littérateurs, ne viennent pas des cercles littéraires mais des chercheurs en sciences sociales, à l’image de Bruno Latour ou de Philippe Descola, et de leurs brillants héritiers comme Nastassja Martin ou Baptiste Morizot… Ces narrateurs extra-littéraires remettent aujourd’hui en question la frontière entre humains et non-humains, et soulignent la communauté de destin des hommes, des végétaux et des animaux. Ils marchent sur les pas de Kafka, et Bruno Latour le savait bien, qui comparait la Métamorphose à l’expérience du confinement. Le roman du XIXe siècle travaillait sur des coordonnées fixes, on savait à peu près ce qu’était un homme, une femme, le chemin du succès, les ambiguïtés de l’amour.

Ce monde établi s’est écroulé au XXe siècle. Avec son personnage d’Isabelle, à la fois femme et cheval (3), Kafka interroge la logique du clonage, de l’hybridation, de la transgenèse… il s’ouvre à une expérience nouvelle. Expérience qui inspire aujourd’hui une nouvelle génération d’écrivains : Richard Powers avec l’Arbre-Monde (2018) ou Antoine Volodine qui fait accéder les herbes folles au statut de personnages dans Terminus radieux (2014), manuel de survie poétique après Tchernobyl. La garlouve, la vieille captive, l’épernielle, la luce-mingotte… Volodine repeuple un monde dévasté de zombies et d’êtres irradiés. La littérature permet ainsi de construire des ZAD mentales où réinventer des rapports à l’enfance, à la mémoire, au désir.

Vous dites que les fictions littéraires ont un pouvoir constituant au même titre que les constitutions politiques. Peuvent-elles alors changer le monde ?

La littérature a un pouvoir constituant dans la mesure où elle donne naissance à des mondes possibles. La vie politique est le plus souvent en retard sur l’expérience des hommes. Enfanter des nouveaux mondes, quoi de plus politique ? Je ne dirais pas comme Emmanuel Macron : «Lisez pour retrouver du sens» ; je dirai que la littérature est le dernier laboratoire ou l’on peut expérimenter des formes de vie nouvelles, des devenirs, des croisements d’espèces et des noces contre-nature… Le mot «expérience» vient du latin, experiri : la «traversée des périls»… La littérature est un laboratoire dans lequel l’expérience des hommes est soumise à l’épreuve du danger. Mais, paradoxalement, c’est une expérience qui est joyeuse. «La joie du réel retrouvé», écrit Proust.

Propos recueillis par Sonya Faure

(1) Préparatifs de noce à la campagne, nouvelle de Franz Kafka écrite en 1908 ou 1909 (Gallimard, 1957).

(2) «Lisez», a-t-il conseillé dans son discours du 16 mars 2020 avant de commenter Robinson Crusoé en mai 2020, face aux représentants du milieu de la culture.

(3) «Un buisson d’épines» (in Journal de Franz Kafka).

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Coup de coeur... Rémi David...

10 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Mourir avant que d'apparaître - Livre de David Rémi

Certains trouvent dans le voyage une énergie nouvelle, salvatrice dans laquelle ils vont pouvoir puiser. Le moi catapulté dans un tout autre ailleurs reconquiert des assises, il se redéfinit, se tourne vers les autres, puis il relativise la souffrance qu'il endure. C'est une chance. D'autres comme Abdallah, s'avèrent bien incapables de vivre ainsi le voyage et ne se retrouvent que plus terriblement face à eux-mêmes, à ce qu'ils fuient, face à leurs peurs, à leurs contradictions, à leurs déceptions. Ils se sentent en voyage encore mille fois plus seuls qu'ils ne l'étaient avant de larguer les amarres.

Rémi David - Mourir avant que d'apparaître 

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Coup de coeur... Claudie Hunzinger...

9 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Un chien à ma table

 

C’était la veille de mon départ, la nuit n’était pas encore là, je l’attendais, assise au seuil de la maison face à la montagne de plus en plus violette ; j’attendais qu’elle arrive, n’attendais personne d’autre qu’elle, la nuit, tout en me disant que les hampes des digitales passées en graines faisaient penser à des Indiens coiffés de leurs plumes sacrées, que les frondes des fougères-aigles avaient jauni, que les milliers de blocs abandonnés sur place, dos, crânes, dents, de la moraine glaciaire surplombant la maison parlaient de chaos, de déroute, presque de la fin d’un monde. Et que ça sentait la pluie. Donc, demain, mettre mes Buffalo, prendre ma parka. Était-ce l’approche de la nuit ? La moraine changeait d’intensité. Ses échines bossues tressaillaient d’éclats de mica et pendant de petites fractions de seconde continuaient d’avancer vers moi en claudiquant – quand une ombre s’est détachée de leurs ombres.

 

J’ai vu cette ombre ramper entre les frondes des fougères. Traverser le campement des digitales. J’ai tout de suite distingué le tronçon de la chaîne brisée. Un fuyard. Il s’approchait. Il m’avait sans doute repérée bien avant que je ne l’aie vu. Un bref moment, les fougères, de taille humaine, me l’ont dérobé, il a réapparu plus loin, il filait. Je m’étais dressée pour mieux suivre sa course. Il a obliqué. Il descendait maintenant droit vers moi. À dix pas, il a ralenti, a hésité, s’est arrêté : un baluchon de poils gris, sale, exténué, famélique, où de larges yeux bruns, soutenant mon regard, m’observaient du fond de leurs prunelles. D’où venait-il ? Nous habitions au milieu des forêts, loin de tout. La porte de la maison, dans mon dos, était restée ouverte. J’ai fait quelques pas en arrière, laissant le champ libre. Écoute, je ne m’intéresse pas du tout à toi, je veux juste te préparer une assiette, alors entre, entre, tu peux entrer. Mais l’inconnu refusait d’approcher davantage. D’où tu viens ? Qu’est-ce que tu fais là ? J’avais baissé la voix. Je chuchotais. Alors, il a fait un pas. Il a franchi le seuil. Je reculais. Il me suivait avec précaution, le besoin de secours plus fort que l’effroi, prêt néanmoins à fuir, posant au ralenti l’une après l’autre ses pattes sur le plancher de la cuisine comme sur la surface gelée d’un étang qui aurait pu se briser. Nous étions tous les deux haletants. Tremblants. On tremblait ensemble.

 

Dans la nuit qui avait précédé l’arrivée du fuyard, les phares d’une automobile avaient balayé la forêt, allant, revenant, quatre ou cinq fois, avant de disparaître avec lenteur. J’avais remarqué qu’à chaque virage de cette route au loin, quand montait une voiture, ses faisceaux de lumière traçaient aux murs de ma chambre des losanges prodigieux qui en faisaient le tour comme pour m’en débusquer.

 

Il y a un chien, ai-je crié à Grieg qui se trouvait dans son studio situé à côté du mien, à l’étage. Chacun son lit, sa bibliothèque, ses rêves ; chacun son écosystème. Le mien, fenêtres ouvertes sur la prairie. Le sien, rideaux tirés jour et nuit sur cette sorte de réserve, de resserre, de repaire, de boîte crânienne, mais on aurait pu dire aussi de silo à livres qu’était sa chambre.

 

Claudie Hunzinger - Un chien à ma table

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Coup de coeur... Louis Aragon...

8 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Nous dormirons ensemble
Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble
C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble
_______________________
J'arrive où je suis étranger
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D'où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps
C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie
C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
À l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger
  _______________________
Les oiseaux déguisés
Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours à des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l'eau
Le peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu'il voit
Ce qu'il voit son histoire voile
Et ses ténèbres sont étoiles
Comme chanter change la voix
Ses secrets partout qu'il expose
Ce sont des oiseaux déguisés
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est brisé
Ma vie au loin mon étrangère
Ce que je fus je l'ai quitté
Et les teintes d'aimer changèrent
Comme roussit dans les fougères
Le songe d'une nuit d'été
Automne automne long automne
Comme le cri du vitrier
De rue en rue et je chantonne
Un air dont lentement s'étonne
Celui qui ne sait plus prier
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Coup de coeur.... Jorge Semprun...

7 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le Grand Voyage - Jorge Semprun - Babelio

Nous regardions monter sur la plate-forme ce Russe de vingt ans, condamné à la pendaison pour sabotage à la "Mibau", où l'on fabriquait les pièces les plus délicates des V-1. Les prisonniers de guerre soviétiques étaient fixés dans un garde-à-vous douloureux, à force d'immobilité massive, épaule, contre épaule, à force de regards impénétrables. Nous regardons monter sur la plate-forme ce Russe de vingt ans et les S.S. s'imaginent que nous allons subir sa mort, la sentir fondre sur nous comme une menace ou un avertissement. Mais cette mort, nous sommes en train de l'accepter pour nous-mêmes, le cas échéant, nous sommes en train de la choisir pour nous-mêmes. Nous sommes en train de mourir de la mort de ce copain, et par là même nous la nions, nous l'annulons, nous faisons de la mort de ce copain le sens de notre vie. Un projet de vivre parfaitement valable, le seul valable en ce moment précis. Mais les S.S. sont de pauvres types et ne comprennent jamais ces choses-là.

Jorge Semprun - Le grand voyage

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Coup de coeur... Alexandre Dumas...

3 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Pauline de Alexandre Dumas - Editions Flammarion

Le présent seul qui nous réunissait était tout à mes yeux : jetés sur une terre étrangère, où je n'avais que Pauline, où Pauline n'avait que moi, les liens qui nous unissaient se resserraient chaque jour davantage par l'isolement ; chaque jour je sentais que je faisais un pas dans son coeur, chaque jour un serrement de main, chaque jour un sourire, son bras appuyé sur mon bras, sa tête posée sur mon épaule, était un nouveau droit qu'elle me donnait sans s'en douter pour le lendemain, et plus elle s'abandonnait ainsi, plus, tout en aspirant chaque émanation naïve de son âme, plus je me gardais de lui parler d'amour, de peur qu'elle ne s'aperçût que depuis longtemps nous avions dépassé les limites de l'amitié.

Alexandre Dumas - Pauline

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Coup de coeur... Célestin de Meeûs...

2 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Amazon.fr - Cadastres - De Meeûs, Célestin - Livres
Vertèbre 
Voilà des jours que je n’ai pas
de toit ni déposé ma main
sur le rebord d’aucune fenêtre
de temps à autre c’est vrai tu peuples
l’intérieur de mes cinq sens
je n’ai aucun désir et c’est d’ailleurs
très bien je ne compte plus
toute la distance qui nous sépare
seulement il y a ces choses
qui bougent lorsque le vent
mime la torture et cette envie
de croire que ce n’est pas si con
de ne penser à l’autre qu’au regard
d’une vertèbre sur un dos nu
  ___________________
Dressée et un peu nulle l'église

fait face au parc, au centre

commercial et les vitrines

jouent à se renvoyer la balle


le prêtre et la vendeuse conversent

chacun planté devant chez soi


à l'instant t où la fumée de leur cigare et cigarette se touche

on pourrait presque croire

que leurs consciences se font du pied.
                _______________

Je ne sors plus et ce pour des raisons très simples

en compagnie de l'arbre à la fenêtre

j'attends l'hiver

tous deux nous enrouillons tous deux

avons besoin d'une mise à nu avec nous-mêmes


j'avance dans ma mémoire à reculons

tous les pays qu'ensemble nous avons

faits n'existent plus ou presque

Rome n'est plus qu'un vieux chiffon

froissé nos reins n'ont plus besoin

de l'autre car nos deux vies ont beau

paraître loin avec le temps l'idée

de la distance en devient dérisoire


bien que je sache encore chaque chiffre

de ton numéro de téléphone

je suis bien incapable de les remettre dans le bon ordre

et c'est ainsi très bien


encore une cigarette encore

je commence à comprendre

le manque comme un matin banal

pendant lequel nos langues n'ont plus

tout simplement trouvé d'oreilles

dans lesquelles dire une banalité.

 

Célestin de Meeûs - Cadastres

 

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