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Vivement l'Ecole!

Articles avec #litterature tag

Coup de coeur...

12 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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La fille qui longtemps lui a plu et qu'il voyait dans un épuisement douloureux prendre le frais chaque midi sur l'appui de sa fenêtre, offrant au jeune idiot à l'affût sa superbe impudeur, le bleu catin de ses paupières, le rouge en cœur de sa bouche, un regard mangé d'ennui louchant à travers le torrent des cheveux, tout son buste hardiment dégrafé et transparent comme une paume sur le décor peint en noir de l'alcôve où, tard dans la nuit , un rire coupé de merveilleuses plaintes le jetait hors du lit pour rouler au sol, déchiré par le désir, accablé par sa misère, avec les mouvements de fureur d'une bête famélique rongeant ses barreaux.

(...)

La joie d'être seul à nager de l'un à l'autre bord de l'étier survolé par les mouettes qui remontent avec la mer dans la brume lumineuse de l'aurore, celle de courir ensuite pieds nus sur le sable frais au plus près du rivage qu'entament les vagues de toute leur vigueur fracassante, la volupté de sentir un instant son propre souffle s'accorder aux cadences de la nature et, tête la première, bras grands ouverts, s'y fondre en une charnelle étreinte. C'est au petit matin d'un jour d'été la bonheur animal de l'enfance, sa fougue retrouvée, le bienfait du sel sur la peau rougie par les claques de la houle. Tonique hydrothérapie, bain de jouvence pour le vieux crabe qui, rejeté sur la grève, n'y avance pas moins tout de guingois, en claudicant et grimaçant à chaque pas.

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Coup de coeur... Rainer Maria Rilke...

11 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cour; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. Puis vous vous approcherez de la nature. Puis vous essayerez, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez et vivez, aimez et perdez. N'écrivez pas de poèmes d'amour; évitez d'abord les formes qui sont trop courantes et trop habituelles : ce sont les plus difficiles, car il faut la force de la maturité pour donner, là où de bonnes et parfois brillantes traditions se présentent en foule, ce qui vous est propre. Laissez-donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées fugaces et la foi en quelque beauté. Décrivez tout cela avec une sincérité profonde, paisible et humble, et utilisez, pour vous exprimer, les choses qui vous entourent, les images de vos rêves et les objets de votre souvenir. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses; car pour celui qui crée il n'y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent. Et fussiez-vous même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir à vos sens aucune des rumeurs du monde, n'auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette délicieuse et royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention. Cherchez à faire resurgir les sensations englouties de ce vaste passé; votre personnalité s'affirmera, votre solitude s'étendra pour devenir une demeure de douce lumière, loin de laquelle passera le bruit des autres.

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Coup de coeur... Pascale Dewambrechies...

10 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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C’est sa beauté qui est indécente. Et son sourire, son éternel sourire comme si la vie ne devait jamais lui faire de mal. Je n’ai fait qu’empêcher mes mains de le toucher. J’ai caché derrière un masque enjoué la crainte de me dévoiler. Nous étions une dizaine et il n’y avait que lui. Ses yeux, qui parfois me cherchaient, ont joué une partition étrange. J’ai peur. Un impossible désir m’envahit. Une impossible envie de vivre.

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Coup de coeur... Valery Larbaud...

9 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

 
Il s'avouait sa défaite: il avait pensé se faire aimer et c'était lui qui était tombé amoureux. Ce qu'il redoutait le plus au monde était arrivé. Il s'étonnait surtout que son travail n'en souffrît pas. Bien loin de se relâcher ou de se laisser distraire, il travaillait, en effet, plus que jamais. Il avait pris l'habitude de la supposer toujours présente à son côté. D'abord, ce n'avait été qu'un jeu de son imagination, il eût rougi de révéler à quelqu'un cet enfantillage. Maintenant c'était presque une hallucination. Le timbre de sa voix lui était devenu si familier qu'il croyait l'entendre, elle était absente. N'était-ce pas le bruissement de sa robe? N'était-ce pas le poids de son cher corps qui se posait sur le banc? Son corps... il n'y voulait pas songer. C'eût été une profanation. Il vivait, en sa présence comme nous vivons en présence de notre ange gardien.
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Coup de coeur... Le Vent... (+ entretien avec Claude Simon/France Culture)

8 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Car, me dit-il, ce fut ainsi que cela se passa, en tout cas ce fut cela qu'il vécut, lui : cette incohérence, cette juxtaposition brutale, apparemment absurde, de sensations, de visages, de paroles, d'actes. Comme un récit, des phrases dont la syntaxe, l'agencement ordonné – substantif-verbe-complément - seraient absents. Comme ce que devient n'importe quel article de journal (le terne, monotone et grisâtre alignement de menus caractères à quoi se réduit, aboutit toute l'agitation du monde) lorsque le regard tombe par hasard sur la feuille déchirée qui a servi à envelopper la botte de poireaux et qu'alors, par la magie de quelques lignes tronquées, incomplètes, la vie reprend sa superbe et altière indépendance, redevient ce foisonnement désordonné, sans commencement ni fin, ni ordre, les mots éclatant d'être de nouveau séparés, libérés de la syntaxe, de cette fade ordonnance, ce ciment bouche-trous indifféremment apte à tous usages et que le rédacteur de service verse comme une gluante béchamel pour relier, coller tant bien que mal ensemble, de façon à les rendre comestibles, les fragments éphémères et disparates de quelque chose d'aussi indigeste qu'une cartouche de dynamite ou une poignée de verre pilé : grâce à lui (au grammairien, au rédacteur de service et à la philosophie rationaliste) chacun de nous peut avaler tous les matins, en même temps que les tartines de son petit déjeuner, la lénifiante ration de meurtres, de violences et de folie ordonnés de cause à effet, quitte, si cela ne le satisfait pas (et apparemment , et contrairement à ce qu'il pense, cela ne le satisfait pas), à recourir en supplément aux bons offices des esprits, du marc de café, des cierges bénis, des hommes providentiels ou de la camisole de force.

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Coup de coeur... Marie Cardinal...

7 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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"Moi qui n’avais pas pu pleurer depuis si longtemps moi qui cherchais en vain depuis tant de mois le soulagement des larmes, voilà qu’elles coulaient enfin par grosses gouttes qui détendaient mon dos, mon torse, mes épaules. J’ai pleuré pendant longtemps. Je me vautrais dans cet orage, je le laissais prendre mes bras, ma nuque, mes poings serrés, mes jambes repliées sur mon ventre. Depuis combien de temps n’avais-je pas éprouvé le doux calme du chagrin ? Depuis combien de temps n’avais-je pas laissé mon visage barboter dans la tendresse des larmes mêlées d’un peu de salive et de morve ? Depuis combien de temps n’avais-je pas senti couler la gentille liqueur tiède de la peine ?

J’étais bien là, comme un enfant repu dans son berceau, les lèvres encore pleine de lait, envahi par la torpeur de la digestion, protégé par le regard de sa mère. J’étais allongée sur le dos, des tout mon long, obéissante, confiante. Je me suis mise à parler de mon angoisse et j’ai deviné que j’allais en parler longtemps, pendant des années. J’ai senti dans le fin fond de moi que j’allais peut-être trouver le moyen de tuer la chose."

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Coup de coeur... Primo Levi... Le "tri" des déportés...

6 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Histoire

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Et brusquement ce fut le dénouement. La portière s'ouvrit avec fracas ; l'obscurité retentit d'ordres hurlés dans une langue étrangère, et de ces aboiements barbares naturels aux Allemands quand ils commandent, et qui semblent libérer une hargne séculaire. Nous découvrîmes un large quai, éclairé par des projecteurs. Un peu plus loin, une file de camions. Puis tout se tut à nouveau. Quelqu'un traduisit les ordres : il fallait descendre avec les bagages et les déposer le long du train. En un instant, le quai fourmillait d'ombres ; mais nous avions peur de rompre le silence, et tous s'affairaient autour des bagages, se cherchaient, s'interpellaient, mais timidement, à mi-voix.

Une dizaine de SS, plantés sur leurs jambes écartées, se tenaient à distance, l'air indifférent. À un moment donné, ils s'approchèrent, et sans élever la voix, le visage impassible, ils se mirent à interroger certains d'entre nous en les prenant à part, rapidement : « Quel âge ? En bonne santé ou malade ? » et selon la réponse, ils nous indiquaient deux directions différentes.

Tout baignait dans un silence d'aquarium, de scène vue en rêve. Là où nous nous attendions à quelque chose de terrible, d'apocalyptique, nous trouvions, apparemment, de simples agents de police. C'était à la fois déconcertant et désarmant. Quelqu'un osa s'inquiéter des bagages : ils lui dirent: « bagages, après » ; un autre ne voulait pas quitter sa femme : ils lui dirent « après, de nouveau ensemble » ; beaucoup de mères refusaient de se séparer de leurs enfants : ils leur dirent « bon, bon, rester avec enfants ». Sans jamais se départir de la tranquille assurance de qui ne fait qu'accomplir son travail de tous les jours ; mais comme Renzo s'attardait un peu trop à dire adieu à Francesca, sa fiancée, d'un seul coup en pleine figure ils l'envoyèrent rouler à terre : c'était leur travail de tous les jours.

En moins de dix minutes, je me trouvai faire partie du groupe des hommes valides. Ce qu'il advint des autres, femmes, enfants, vieillards, il nous fut impossible alors de le savoir : la nuit les engloutit, purement et simplement. Aujourd'hui pourtant, nous savons que ce tri rapide et sommaire avait servi à juger si nous étions capables ou non de travailler utilement pour le Reich ; nous savons que les camps de Buna-Monowitz et de Birkenau n'accueillirent respectivement que quatre-vingt-seize hommes et vingt-neuf femmes de notre convoi et que deux jours plus tard il ne restait de tous les autres - plus de cinq cents - aucun survivant. Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l'étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu'un système plus expéditif fut adopté par la suite : on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu'il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz.

Primo Lévi, Si c'est un homme

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En 2017, un titre peut soulever le cœur...

J'ose espérer que la politique proposée ne cautionnera, ni par la pensée ni par les actes, le contenu d'un tel verbe, même si évidemment il ne suppose pas de conséquences équivalentes à celles évoquées par Primo Levi.

Ce titre a déclenché les pires commentaires racistes et antisémites sur les réseaux dits "sociaux"...

Il fallait hélas s'y attendre! Alors pourquoi les provoquer?

Christophe Chartreux 

Coup de coeur... Primo Levi... Le "tri" des déportés...
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Coup de coeur... Carmen Bramly...

5 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Couverture : Carmen Bramly, Onde de choc, JC Lattès

Paris, début juillet

Le bout de ses orteils tâtait le vide. Elle était là, les bras ballants. Sa fesse molle indiquait la direction que son corps prendrait bientôt. Vers le bas. Vers le béton et les scooters garés sous la fenêtre de la salle de bains. Un courant d’air lui chatouillait les doigts de pied. Voûtée, elle ne bougeait pas, plongeuse en suspens.

Elle avait enjambé la balustrade, résolue. La vie ne voulait pas d’elle et c’était réciproque.

L’appartement était vide. Ariane, sa colocataire, faisait fondre ses bourrelets sous le soleil croate. Personne pour la raisonner. Dans l’immeuble d’en face, toutes les fenêtres étaient éteintes. Personne dans la rue, pour hurler, prévenir la police, tendre un drap et amortir sa chute. Pas un bruit, pas même le passage intermittent d’une voiture.

Elle balaya du regard le cimetière vertical des immeubles. Il était deux heures du matin et la ville puait la mort.

Qu’attendait-elle pour rejoindre les ténèbres éternelles ? Que la main de Dieu la pousse dans le dos et l’envoie se fracasser le crâne, trois étages plus bas ? Ses genoux tremblaient.

Même au seuil de la mort, elle se sentait illégitime.

Une merde en attente, trop lâche pour donner le coup de talon décisif. Un rebut de l’humanité, qui ne méritait pas de vivre une seconde de plus.

Des larmes de colère lui montaient aux narines. Le seul qui lui avait dit « je t’aime », c’était Arthur. Cela conférait une bien triste ampleur à la plus jolie phrase du monde. Arthur l’aimait comme on aime jouer à la console, comme on aime les sushis. Déjà six mois, et c’était à croire qu’il ne la connaissait pas mieux qu’au premier jour. Autant qu’elle le libère tout de suite. Il se trouverait vite une autre fille, qui ne se forcerait pas à gémir par politesse, une fille moins torturée par des questions existentielles, une fille accessible au plaisir.

Une fois partie, à qui manquerait-elle ? À sa mère, à sa grande sœur Shana, à son cher Marcus, à Ruth et à Cécile, ses uniques copines ? Un fardeau, pour elle comme pour les autres. Bon débarras !

Bon débarras ? Vraiment ? Sa mère l’aimait comme toutes les mères, n’est-ce pas ? Elle voyait déjà la scène, à l’annonce du décès. En position de yogi sur le tapis blanc du salon familial, une boîte de Lexomil et un mug de vodka devant elle, trois cigarettes allumées en même temps dans le cendrier, Camille, sa mère, méditerait sur le seul être au monde, avec Shana, son autre fille, que le code de déontologie freudien lui interdisait d’allonger sur un divan. Et pourtant, en bonne psy, elle se pencherait sur la mort de son enfant avec une distance toute universitaire. Sa chute aboutirait à la publication d’un manuel à destination des parents de gamins à problèmes : Comment prévenir le suicide de votre enfant, signé Camille Bélize.

Un mince filet de sueur glissait lentement le long de sa colonne vertébrale, lui glaçant les chairs. Les poings serrés, elle tentait de faire le vide dans son esprit. Ne pas partir en colère, ne pas partir frustrée…

Comment en était-elle arrivée là ? On ne gratte pas le dos du vide avec ses orteils pour un simple coup de blues. Ni histoire de cœur, ni problème d’argent. Quelques baby-sittings et les cours d’anglais qu’elle prodiguait à une dizaine de lycéens lui permettaient de subvenir à peu près à ses besoins.

Si encore elle avait été défoncée, bourrée… Mais l’alcool la rebutait. Plus une goutte depuis ses dix-huit ans. Et la drogue ne l’avait jamais intéressée. Alors pourquoi l’idée même de vivre était-elle devenue insupportable ? Elle avait un toit, pouvait se nourrir, ne manquait de rien. Oh, really ? Elle manquait de tout ce qui fait qu’on se lève le matin sans avoir hâte de se recoucher…

Figurait-elle seulement sur la guest list de Thanatos ? En sautant depuis un troisième étage, était-elle certaine que la chute serait fatale ? Elle pouvait aussi bien finir légume, encore plus inutile qu’elle ne l’était déjà. Peut-être serait-elle exclue de partout, finalement. En attente, ad vitam aeternam… Voilà qu’elle sortait les grands mots, les belles images. Jusque dans le désespoir, elle ne se sentait pas à sa place.

Qu’est-ce que tu attends, drama queen ? La mise en scène ne te convient pas ? Cela manque d’acteurs, de figurants, de spectateurs ? Tu aimerais un meilleur éclairage ?

Obscurité quasi totale. Elle n’avait pas appuyé sur l’interrupteur en entrant dans la salle de bains. Dans la rue, le premier réverbère était loin, et la lune avait disparu, happée par un essaim nuageux.

Elle inspira une profonde bouffée. L’air sec lui fit l’effet d’une gorgée de sable. S’il avait plu, elle aurait eu une chance de glisser, de se fracasser le crâne sans avoir à se propulser elle-même vers la mort. Même si les hormones en ébullition du firmament grondaient en sourdine, à la limite de l’orage, Paris, cette année, avait connu un mois de juillet sans pluie.

La suite ci-dessous

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Coup de coeur... Montaigne...

4 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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J'ai la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu'homme du monde. La diversité des façons d'une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d'étain, de bois, de terre: bouilli ou rôti: beurre ou huile de noix ou d'olive: chaud ou froid, tout m'est un: et si un, que vieillissant, j'accuse cette généreuse faculté et aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l'indiscrétion de mon appétit et parfois soulageât mon estomac. Quand j'ai été ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d'étrangers. J'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs: il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu.

Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j'ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l'autre monde, avec dédain ou pitié. Otez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu'un honnête homme c'est un homme mêlé.

Au rebours, je pérégrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j'en ai assez laissé au logis): je cherche des Grecs plutôt, et des Persans: j'accointe ceux-là, je les considère: c'est là où je me prête et où je m'emploie. Et qui plus est, il me semble que je n'ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres. Je couche de peu, car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue.

Les Essais, livre III, chapitre IX (extrait) - Montaigne

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Coup de coeur... Walter Benjamin...

3 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Walter Benjamin - Sens unique - Précédé de Enfance berlinoise, et suivi de Paysages urbains.

La première armoire qui s’ouvrit lorsque je le désirais fut la commode. Je n’avais qu’à tirer sur le bouton, la porte s’ouvrait avec un déclic et venait vers moi. On gardait mon linge à l’intérieur. Mais au milieu de toutes mes chemises et mes culottes, mes gilets qui doivent avoir été empilés là et dont je ne sais plus rien, il y avait quelque chose qui ne s’est pas perdu et qui redonne toujours à l’accès de cette armoire un aspect aventureux et séduisant. Il fallait que je me frayasse un chemin jusqu’au coin le plus reculé, au fond : je tombais alors sur mes chaussettes qui se trouvaient là, empilées et rangées à la manière traditionnelle, c’est-à-dire roulées et enveloppées de telle sorte que chaque paire avait l’aspect d’une petite bourse. Aucun plaisir ne surpassait à mes yeux celui de plonger ma main aussi profondément que possible à l’intérieur. Et pas seulement à cause de la chaleur laineuse de cette petite bourse. C’était la « chaussette du dedans » que je tenais dans ma main à l’intérieur de la bourse qui m’attirait ainsi dans les profondeurs. Lorsque je l’avais étreinte avec mon poing et que je m’étais assuré de mon mieux de la possession de la molle masse de laine, commençait la seconde partie du jeu, qui devait se terminer par l’apparition bouleversante de la chaussette. Car maintenant je voulais déployez la « chaussette du dedans » hors de sa bourse de laine. Je la tirais un peu plus vers moi jusqu’à ce que s’accomplisse le phénomène qui me plongeait dans la consternation : la « chaussette du dedans » était bien tout entière déroulée et sortie de la bourse, mais celle-ci n’était plus là ! Pas assez souvent à mon gré je pus ainsi faire l’expérience de cette vérité énigmatique : la forme et le contenu, l’enveloppe et l’enveloppé, la « chaussette du dedans » et la bourse sont une seule et même chose. Une seule chose, et une troisième chose aussi, il est vrai : cette chaussette, fruit de leur métamorphose.

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