Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

Articles avec #litterature tag

Coup de coeur... Maylis de Kerangal...

18 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "maylis de kerangal réparer les vivants"

... ses épaules nacrées émergent d'un maillot aux couleurs de la Squadra Azzurra dont le décolleté arrondi laisse deviner de petits seins libres et légers, ses jambes immenses prolongent un flottant tissu bleu satiné, une fine pellicule de sueur perle au-dessus de sa bouche, elle est belle comme le jour quand ses maxillaires pulsent sous la peau de sa mâchoire - la colère -, et n'a pas un regard pour lui quand elle croise et décroise du bas vers le haut ses longs bras d'une beauté antique afin d'ôter son débardeur, désormais inutile, dénudant un buste splendide que composent différents cercles- seins, aréoles, mamelons, tétons, ventre, nombril, double amorce des globes fessiers -, que modèlent différents triangles pointés vers le sol - l’isocèle du sternum, le convexe du pubis et le concave des reins -, que creusent différentes lignes - la médiane dorsale qui souligne la division du corps en deux moitiés identiques, sillon qui rappelle en la femme la nervure de la feuille et l'axe de symétrie du papillon -, le tout ponctué d'un petit losange à l'endroit de la crête sternale - le bréchet sombre -, soit une récollection de formes parfaites dont il admire l'équilibre des proportions et l'agencement idéal, son œil professionnel prisant plus que tout l'exploration anatomique du corps humain, et de celui-là en particulier, se délectant de son auscultation, décelant avec passion la moindre dysharmonie dans l’échafaudage, le plus petit défaut, le plus infime décalage, un virage de scoliose au-dessus des lombaires, ce grain de beauté sporulant, là, sous l'aisselle, ces durillons entre les orteils à l'endroit où le pied se comprime dans le pointu de l'escarpin, et ce léger strabisme dans les yeux, coquetterie dans l’œil accusée quand le sommeil lui manque, et dont elle tire cet air dissipé, cet air de fille échappée qu'il aime tant chez elle.

Lire la suite

Coup de coeur... Pierre Jourde...

17 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "pierre jourde pays perdu extraits"

Ces visages que le froid colorie violemment, sous les casquettes, beaucoup ont été sculptés par l'alcool, ces corps fabriqués par lui ou démembrés par lui. L'alcool préside aux besognes du fer, de la pierre, du bois, de la corne. Il tuméfie les faces, cogne les épouses, ruine les exploitations, déforme les membres, ourdit les accidents. Lui, et lui seul. Ceux qui lui ont vendu leur âme ne sont plus que l'alcool, le corps provisoire et titubant de l'alcool. Il travaille au lent retour vers la confusion des formes, vers les créatures du chaos, il fabrique des succédanés de titans.

On parcourt le territoire d'une mauvaise plaisanterie mythologique, la parodie grinçante des puissances originelles. Cet attelage impressionnant que vous avez croisé sur la route était mené par Jupiter en personne, torse nu, maîtrisant avec facilité la puissance du monstre grondant qui tire son char, on reconnaît sa barbe, sa musculature et son regard étincelant. Derrière lui, juché sur l'amoncellement de barres odorantes qui brillent au soleil, massif et brut, Vulcain vous considère. Plus tard, on trouvera Vulcain trébuchant, la parole empâtée, un peu d'écume sèche au coin des lèvres.

Rares sont les maisons où l'alcool n'a pas ses victimes, ses esclaves. Il y a ceux qu'il a ruinés, ceux qu'il a mutilé. Les couples défaits, les fortunes dispersées, les professions abandonnées. Ce jeune homme de trente ans, intelligent, doué, et qui a dû être assez beau ne conduit plus sans embarquer son petit fût de mauvais vin dans la voiture : le voici métamorphosé en polichinelle bouffi et violacé, comme s'il portait un masque monstrueux, ou qu'un démon facétieux lui avait soufflé les vapeurs éthyliques à l'intérieur de la peau. Il y a perdu son métier et se retrouve cantonnier.

L'alcool est entré dans le sang, il engendre, il fait partie de la famille, on reconnaît ses traits dans le visage des enfants. Il prescrit les destins, on se conforme à ses impératifs, avec fatalisme, sans en retirer de plaisir ni d'oubli véritable. Il s'agit d'autre chose avec l'alcool.

Nulle grandeur d'ailleurs, nulle tragédie dans cet acharnement. Les histoires d'alcool appartiennent au registre comique. C'est pourquoi il est difficile d'en dire du mal. Les plaisirs qu'il donne sont de toute espèces, parfois subtils, parfois brutaux. Il réchauffe, il aide à parler, anime les conversations, leur donne une matière, crée des complicités, solennise les transactions, dénoue la méfiance, soutient la vie sociale. Il marque tous les moments de la vie, tout ce qui assure l'être humain dans son humanité et l'homme dans sa virilité. C'est un petit dieu rieur et familier.

Les hommes seuls lui rendent un culte. Aucune femme ne boit jamais, ici, ou presque, à part certaines petites filles ou quelques vieilles isolées dans leurs villages morts. La plupart, prétextant n'en pas avoir le goût, refuseront obstinément le verre de vin, de muscat ou de porto que l'on propose avec insistance. À l'heure rituelle de l'apéritif, où les hommes se réunissent autour de la table, elles ne s'assiéront même pas, soit qu'elles servent, soit qu'elles vaquent à d'autres occupations. Cela fait partie d'une forme persistance de distinction des sexes. Chacun son type de travail et son lieu.

Lire la suite

Coup de coeur... Ted Chiang...

16 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "ted chiang la tour de babylone"

Dès qu'ils auraient trouvé un nom capable d'engendrer des foetus humains, la gent féminine n'aurait plus besoin des hommes pour se perpétuer. Stratton savait qu'une telle découverte eût ravi les inverties, ces femmes qui éprouvaient de l'attirance pour les personnes du même sexe. Si le nom était mis à leur disposition, elles pourraient fonder des communautés et se reproduire par parthénogénèse. Une telle société prospérerait-elle en exacerbant la plus grande sensibilité du beau sexe ou aurait-elle tôt fait de s'effondrer, emportée par le manque de pondération de ces membres?

 

 

 

Lire la suite

Coup de coeur... Victor Hugo... "La dictature pourrait trembler"...

15 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Politique

Résultat de recherche d'images pour "victor hugo napoléon le petit"

Charles Hugo : que penses-tu de la situation (de la politique française) ?

Victor Hugo : Ceci : c'est qu'à l'heure qu'il est, tout se résume pour l'opposition dans un mot d'ordre unique, inflexible, et qui doit être comme son « Delenda Carthago ». L'opposition, si elle veut aller au but, concentrera désormais tous ses efforts, efforts de presse, efforts de tribune, sur un seul point : l'abolition du serment préalable. Toutes les autres questions s'effacent devant celle-là. La responsabilité des ministres, l'élection des maires, le droit d'initiative et d'interpellation, le contrôle financier, chimères que tout cela, tant qu'il y aura à la situation ce nœud qui serre le peuple à la gorge, le serment des candidats. Délivrer d'abord le suffrage universel de cette entrave, tout est là. Sénatus-consulte (une loi venant du Sénat), acte additionnel (petits assouplissements du régime), Empire libéral, choses risibles si le peuple reste garrotté dans l'interdiction de nommer qui bon lui semble, et si défense continue de lui être faite d'élire, pour ses représentants, les hommes qui, déjà proscrits de leur pays, sont de plus exilés dans leur conscience, et refusent de rentrer dans la patrie par l'amnistie et dans la politique, par le serment.

Dans la personne du candidat, qui est-ce qui prête serment ? C'est le suffrage universel. Et que reste-t-il du suffrage universel quand on lui a dit « Si tes votes ne vont pas où je veux, je ne les compterai pas » ? Celui qui annule des votes dans un scrutin, ou celui qui annule des chiffres dans une dette à payer, c'est le même comptable. Demandez à la cour d'assises comment elle le qualifie. Quoi ! Un serment ! De qui ? Du fonctionnaire ? Non, du peuple. Du serviteur ? Non, du maître. Le propriétaire prête serment à son intendant, le souverain promet fidélité au sujet, le juge jure obéissance au justiciable ! Bonne responsabilité, vraiment, que celle qui commence par frelater le tribunal ! Pas d'équivoque et allons au but. Le serment préalable mutile le suffrage universel dans le candidat. Après cette castration, le suffrage universel est bon à tout faire, excepté les choses viriles, et nous avons ce spectacle : le pouvoir personnel, ce sérail, gardé par le peuple devenu eunuque !

Ce serment, audacieusement imposé, de nobles cœurs, de vaillants hommes l'ont prêté. Honorons-les pour ce dévouement. Maintenant l'heure est venue de s'expliquer ; qu'ils se lèvent et qu'ils protestent, et qu'ils disent : « C'est pour l'abolir que nous l'avons subi ! » Et qu'ils déposent sur la tribune une demande solennelle d'abolition du serment. Le jour où le serment serait aboli, la Chambre assermentée serait dissoute par la force des choses, et de nouveaux devoirs commenceraient. Ce qu'on entendrait alors, ce ne serait plus seulement la parole loyale, mais impuissante, d'une opposition trop patiente, ce serait le cri du droit violé et l'imprécation de la justice éternelle ! Les hommes qui renonceraient à l'exil volontaire, c'est-à-dire au seul exil qui soit un exemple, pour livrer ce combat suprême, attendront d'abord que la frontière soit ouverte à leur dignité, et que leur bouche n'ait pas à balbutier un parjure dans un serment.

Prêter ce serment au Deux-Décembre (date du coup d'Etat de Napoléon III), c'est trop s'oublier et trop peu se souvenir. C'est abdiquer pour combattre, et l'héroïsme même n'autorise pas la déchéance. Qu'est-ce que cette tribune de l'Empire ? Avec le serment, c'est une marche du trône. Sans le serment, c'est une barricade. Donc, s'il y a une opposition radicale en France, qu'elle se montre ! Qu'elle demande et qu'elle exige l'abolition du serment ! Le jour où le serment disparaîtrait, ce jour-là, seulement, la liberté pourrait espérer et la dictature pourrait trembler. »

Lire la suite

Coup de coeur... Hélène Cixous...

14 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "Helene cixous si près"

Je connais un poète qui est mort dans l'escalier, le jour où il partait dans un pays où il n'était plus plus jamais revenu. Tous ces pays dont on ne revient pas où on ne revient pas où on va revenir où on revient tellement en pensée qu'il est difficile de faire la différence entre aller, ne pas aller, et aller ne pas aller, on passe des années dans la lumière lunaire de l'aéroport. On y est attaché par le pacte le plus antique et le bien moins connu, le pacte d'être un né ou un mort de ce pays. Il n'y a pas d'explication. Il y a un cordon ombilical. C'est une ombre de cordon, un cordon immatériel dont on sent l'effet planté dans le cervelet. Nous sommes des conséquences. Il y a les cellules, dit mon aimé. Moi, je songe à aller à Alger depuis une dizaine d'années. Par précaution j'utilise le verbe " aller". Mes cellules ne suivent pas. Elles font comme si je disais : "retourner". J'attends.

                                ___________________________________

Le monde est plein de ces dames à hostilité. Elles savent que je ne suis pas une maladie mais elles font comme si elles pouvaient m'attraper. Il y en a toujours une qui dit : Cixous c'est quoi comme pays? Je réponds : c'est allemand. Quand j'étais jeune je disais naïvement : c'est juif-kabyle. Maintenant je leur demande pourquoi on ne s'arrête pas à Paris. Une des femmes s'écarte et pince fortement des lèvres. Une des femmes me répond finalement, avec réticence. Elle est dans l'eau qui est la mer elle-même infinie, dans laquelle nagent des chats et des chiens grands comme des dés à coudre. Elle me dit la vérité. On ne sait pas si on va arriver. Quoi ?! Elle me dit : vous entendez ? J'entends : la coque de la Ville craque. C'est une question d'heures. J'en suis stupéfaite. On va couler ? Tout à l'heure. Amère je me dis que si je n'avais pas franchi la première ligne du front je n'aurais même pas su que nous allions à la fin du monde, ces dames m'auraient pris ma mort. Que faire ? Le bateau est en discussion m'apprend la dame. Litige avec le gouvernement américain. On pourrait venir nous secourir en hélicoptère. C'est loin cette mer et on perd du temps avec des gouvernements. Les informés ont pris un avocat. Mais j'ai des amis dis-je. J'ai un ami avocat. Nous sommes sur le même bateau quand même. Cette idée les fait rire. Je me sens deux fois impuissante, de la situation et de l'hostilité. La pincée me fait une gueule terrible. Évidemment elle me hait encore plus d'avoir été privée d'une petite satisfaction friande : moi, si elle avait réussi, j'aurais coulé tout autrement. Alors je tente une sortie : " ce n'est pas le moment d'avoir des antipathies", dis-je. Quand il y a guerre, par principe je ne lâche pas, je vais jusqu'au bout vers la paix. Surtout si c'est encore une fois la fin du monde. Quand il n'y a plus rien à faire, il n'y a plus de terre, il y a la mer, il n'y a plus de mer, il y a le naufrage, moi je cherche un dé de raison dans l'océan. "Quelle est la cause?" dis-je. C'est à la pire que je m'adresse. Elle pincée dit : "Les croissants." "Les croissants !?" Voilà une réponse. Il y a donc une cause. Il y a deux minutes j'avais l'espérance de confondre l'injustice. Là j'étais mat. Fin. Coupable. Une culpabilité interloquée m'a saisie. Comment rejeter une accusation si extraordinaire. Si inattendue. Si précise. Il y a des croissants contre moi. Je reste interdite. Je n'ose pas nier. Prenais-je trop de croissants ? La semaine dernière ? Dans le passé ?

Lire la suite

Coup de coeur... Ionesco...

12 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "le roi se meurt"

LE MÉDECIN. - En vérité, il y a tout de même du nouveau si vous voulez.

MARIE. - Quel nouveau ?

LE MÉDECIN. - Du nouveau qui ne fait que confirmer les indications précédentes. Mars et Saturne sont entrés en collision.

MARGUERITE. - On s'y attendait.

LE MÉDECIN. - Les deux planètes ont éclaté.

MARGUERITE. - C'est logique.

LE MÉDECIN. - Le soleil a perdu entre cinquante et soixante-quinze pour cent de sa force.

MARGUERITE. - Cela va de soi.

LE MÉDECIN. - Il tombe de la neige au pôle Nord du soleil. La Voie lactée a l'air de s'agglutiner. La comète est épuisée de fatigue, elle a vieilli, elle s'entoure de sa queue, s'enroule sur elle-même comme un chien moribond.

MARIE. - Ce n'est pas vrai, vous exagérez. Si, si, vous exagérez.

LE MÉDECIN. - Vous voulez voir dans la lunette ?

MARGUERITE, au médecin. - Ce n'est pas la peine. On vous croit. Quoi d'autre ?

Lire la suite

Coup de Coeur... Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais...

11 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "le mariage de figaro"

FIGARO : Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! ... Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs, pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes : et vous voulez jouter... [...] (Il s'assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ? Fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs moeurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie, et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les moeurs du sérail. Auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l'instant un envoyé... de je ne sais où se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presqu'île de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc : et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant : chiens de chrétiens. Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque : en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses; et, comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol, j'écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net : sitôt je vois du fond d'un fiacre baisser pour moi le pont d'un château fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours; que, sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu'on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit périodique, et, croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s'élever contre moi mille pauvres diables à la feuille, on me supprime, et me voilà derechef sans emploi ! Le désespoir m'allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j'y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m'ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pu me remonter; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d'eau m'en allaient séparer, lorsqu'un dieu bienfaisant m'appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci.

Lire la suite

Coup de coeur... Arthur Rimbaud...

10 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "arthur rimbaud nuit en enfer"

J’ai avalé une fameuse gorgée de poison. – Trois fois béni soit le  conseil qui m’est arrivé ! – Les entrailles me brûlent. La violence du  venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif,  j’étouffe, je ne puis crier. C’est l’enfer, l’éternelle peine ! Voyez  comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon !

J’avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut.  Puis-je décrire la vision, l’air de l’enfer ne soufre pas les hymnes !  C’était des millions de créatures charmantes, un suave concert  spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je? 

Les nobles ambitions !

Et c’est encore la vie ! – Si la damnation est éternelle ! Un homme  qui veut se mutiler est bien damné, n’est-ce pas  ? Je me crois en  enfer, donc j’y suis. C’est l’exécution du catéchisme. Je suis esclave  de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le  vôtre. Pauvre innocent ! – L’enfer ne peut attaquer les païens. – C’est  la vie encore ! Plus tard, les délices de la damnation seront plus  profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

Tais-toi, mais tais-toi !… C’est la honte, le reproche, ici: Satan  qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. –  Assez !… Des erreurs qu’on me souffle, magies, parfums, faux, musiques  puériles. – Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice: j’ai  un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection… Orgueil. –  La peau de ma tête se dessèche. Pitié ! Seigneur, j’ai peur. J’ai soif,  si soif ! Ah ! l’enfance, l’herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le  clair de lune quand le clocher sonnait douze… le diable est au clocher,  à cette heure. Marie ! Sainte-Vierge !… – Horreur de ma bêtise.

Là-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me veulent du bien…  Venez… J’ai un oreiller sur la bouche, elles ne m’entendent pas, ce sont  des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu’on n’approche  pas. Je sens le roussi, c’est certain.

Les hallucinations sont innombrables. C’est bien ce que j’ai toujours  eu: plus de foi en l’histoire, l’oubli des principes. Je m’en tairai:  poëtes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus  riche, soyons avare comme la mer.

Ah ça ! l’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis  plus au monde. – La théologie est sérieuse, l’enfer est certainement en  bas – et le ciel en haut. – Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de  flammes.

Que de malices dans l’attention dans la campagne… Satan, Ferdinand,  court avec les graines sauvages… Jésus marche sur les ronces purpurines,  sans les courber… Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne  nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d’une vague  d’émeraude…

Je vais éveiller tous les mystères: mystères religieux ou naturels,  mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en  fantasmagories.

Écoutez !…

J’ai tous les talents ! – Il n’y a personne ici et il y a quelqu’un:  je ne voudrais pas répandre mon trésor. – Veut-on des chants nègres, des  danses de houris  ? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la  recherche de l’anneau  ? Veut-on  ? Je ferai de l’or, des remèdes.

Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez, –  même les petits enfants, – que je vous console, qu’on répande pour vous  son coeur, – le coeur merveilleux ! – Pauvres hommes, travailleurs ! Je  ne demande pas de prières; avec votre confiance seulement, je serai  heureux.
 – Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J’ai de la  chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c’est  regrettable.

Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables.

Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a  disparu. Ah ! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les  matins, les nuits, les jours… Suis-je las !

Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour l’orgueil, – et l’enfer de la caresse; un concert d’enfers.

Je meurs de lassitude. C’est le tombeau, je m’en vais aux vers,  horreur de l’horreur ! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes  charmes. Je réclame. Je réclame ! un coup de fourche, une goutte de feu.

Ah ! remonter à la vie ! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce  poison, ce baiser mille fois maudit ! Ma faiblesse, la cruauté du monde !  Mon dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal ! – Je suis caché et  je ne le suis pas.

C’est le feu qui se relève avec son damné.

Arthur Rimbaud

Lire la suite

Coup de coeur... John Maxwell Coetzee...

9 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "coetzee L'été de la vie"

22 août 1972 

Dans le Sunday Times d'hier, un reportage sur Francistown au Botswana. La semaine dernière, en pleine nuit, une voiture, modèle américain de couleur blanche, s'est arrêtée devant une maison dans un quartier résidentiel. Des hommes portant des passe-montagnes ont sauté du véhicule, ont enfoncé la porte à coups de pied, et se sont mis à tirer. Après quoi, ils ont mis le feu à la maison et sont repartis. Des cendres, les voisins ont tiré sept corps carbonisés : deux hommes, trois femmes, deux enfants. 

Les tueurs semblaient être des Noirs, mais l'un des voisins les a entendus parler afrikaans entre eux et était persuadé que c'étaient des Blancs badigeonnés en noir. Les victimes étaient des Sud-Africains, des réfugiés qui avaient emménagé il y a quelques semaines à peine. 

Le ministre des Affaires étrangères d'Afrique du Sud, contacté pour commenter l'incident, a fait savoir par l'intermédiaire d'un porte-parole que ce reportage n'était pas "confirmé". Une enquête sera faite, dit-il, pour établir si les personnes décédées sont bien des ressortissants sud-africains. Pour ce qui est des militaires, une source anonyme nie que les forces armées aient été impliquées. Ces meurtres seraient à considérer comme une affaire interne à l'ANC, symptôme des "tensions permanentes" entre factions. 

Ainsi, de semaine en semaine, sont mis au grand jour ces contes qui arrivent des frontières, des massacres suivis de froides dénégations. A la lecture de ces reportages, il se sent souillé. C'est pour trouver ça qu'il est revenu ! Pourtant, y a-t-il un endroit au monde où se cacher, pour ne pas se sentir souillé ? Se sentirait-il plus propre dans les neiges de Suède, lisant de loin des nouvelles de ses compatriotes et de leurs dernières frasques ? 

Comment échapper à cette infamie ? La question n'est pas d'aujourd'hui. Vieille question qui ronge et taraude sans relâche, et laisse une plaie qui suppure. Agenbite of inwit, remords de conscience. 

"Je vois que l'armée fait de nouveau des siennes, dit-il à son père. Cette fois, c'est au Botswana." Mais son père est trop prudent pour mordre à l'hameçon. Quand son père prend le journal, il va tout droit aux pages sportives, et saute tout ce qui touche à la politique - la politique et les massacres. 

Son père n'éprouve que dédain pour le continent qui s'étend au nord de chez eux. Des bouffons, c'est le mot dont il qualifie les chefs d'Etat africains : des tyrans au petit pied qui savent à peine écrire leur nom, et que des chauffeurs mènent de banquet en banquet dans leurs Rolls, affublés d'uniformes d'opérette clinquants de médailles qu'ils se sont décernées. L'Afrique : continent de crève-la-faim sous la houlette de bouffons sanguinaires. 

"Ils sont entrés de force dans une maison de Francistown et ils ont tué tout le monde, persiste-t-il malgré tout. Ils les ont exécutés. Y compris les enfants. Regarde. Lis l'article. C'est en première page."

Lire la suite

Coup de coeur... Juvénal...

8 Juin 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "satire juvenal"

Satire II - Des hypocrites

Je fuirais volontiers au delà des Sarmates et de l'Océan glacé, lorsque j'entends censurer nos moeurs par ceux qui affichent l'austérité des Curius et vivent en bacchantes : gens pleins d'ignorance, quoiqu'ils étalent de tous côtés dans leurs maisons des plâtres de Chrysippe : car c'est la perfection pour eux que de posséder le portrait d'Aristote ou de Pittacus, et de pouvoir montrer, en sentinelle auprès de leur bibliothèque, le buste original de Cléanthe. Que le front de l'homme est trompeur ! On ne rencontre ici que des cyniques à face austère. Oses-tu bien sévir contre l'obscénité, toi, le plus infâme cloaque de la bande socratique ? Cet extérieur mâle, il est vrai, et ces membres velus, promettent une âme forte ; mais le médecin sourit en coupant les fruits secrets de ta débauche. Ils parlent rarement, ils affectent l'amour du silence, et portent les cheveux plus courts que les sourcils. Péribonius a plus de franchise et d'ingénuité ; sa démarche et ses traits décèlent ses goûts déréglés : aussi ne les imputé-je qu'à la fatalité. La naïveté de ses pareils excite ma pitié ; ce sont des furieux, je leur pardonne : mais point de grâce à leurs âpres censeurs, tonnant comme Hercule contre la volupté, et qui, après avoir fait l'apologie des vertus, se plongent dans la fange du vice.

«Cynique Sextus, crois-tu m'intimider ? s'écrie l'infâme Varillus : suis-je donc plus dépravé que toi ?» Celui qui marche d'un pas égal peut rire du boiteux, et le blanc Européen, du noir habitant d'Ethiopie. Mais qui pourrait souffrir les Gracques déclamant contre les séditions ? Qui, dans son indignation, ne serait tenté de confondre ciel et terre, si Verrès condamnait le brigand, et Milon l'homicide ? si Clodius dénonçait les adultères ? si Catilina accusait Céthégus ? si les trois disciples de Sylla s'élevaient contre les proscriptions ? comme cet empereur qui naguère, tout souillé d'un inceste, osait encore renouveler contre l'adultère des lois terribles qui eussent effrayé jusqu'à Mars et Vénus, tandis que sa nièce Julie, fameuse par tant d'avortements, arrachait de ses flancs trop féconds des lambeaux palpitants qui, par leur ressemblance, déposaient contre son oncle. N'est-ce donc pas à juste titre que les plus corrompus méprisent ces faux Scaurus et rejettent sur eux les traits de leur propre censure ? Laronia ne put souffrir un de ces farouches enthousiastes qui s'écriait sans cesse : «Loi Julia, qu'êtes-vous devenue ? dormez-vous ? - L'heureux siècle que le nôtre, lui répondit-elle en souriant, de vous avoir pour censeur et pour modèle ! la pudeur va renaître dans Rome ; il nous est tombé du ciel un troisième Caton. Mais où achetez-vous ces parfums qu'exhale votre barbe épaisse ? Ne rougissez pas de m'indiquer la boutique de votre marchand. Si vous prétendez réveiller les lois assoupies, commencez par la loi Scantinia. Songez d'abord à réformer les hommes. Les hommes ! ils sont mille fois plus dépravés que nous ; mais, protégés par le nombre et par les boucliers de leurs phalanges réunies, ils bravent tout impunément. L'intérêt du même vice établit entre eux cette rare concorde : ils ne sauraient du moins reprocher à notre sexe leurs détestables turpitudes. Taedia et Flora ne corrompent ni Cluvia ni Catulla ; mais Hispo se livre aux jeunes gens et les souille à son tour ; sa pâleur décèle cette double infamie. Nous entend-on plaider ou discuter les lois civiles, et-faire retentir vos tribunaux de nos clameurs ? A peine quelques-unes d'entre nous s'exercent à la lutte et se nourrissent du pain des athlètes, tandis que vous autres, dignes émules de ces misérables concubines enchaînées dans un bouge, vous filez la laine et rapportez chaque jour votre tâche achevée ; tandis que le fuseau, enflé d'une trame déliée, tourne plus rapidement sous vos doigts qu'entre ceux de Pénélope ou d'Arachné. On sait pourquoi Hister légua tous ses biens à son affranchi ; pourquoi, tant qu'il vécut, il ne cessa de combler sa jeune épouse de présents. Celle qui consentira à partager avec un tiers le lit d'un époux opulent n'aura rien à désirer. Mariez-vous, jeunes filles, et taisez-vous : de riches pierreries payeront votre silence... Et au milieu de telles infamies, c'est nous qu'on juge avec rigueur ! épargnant les corbeaux, les traits de la censure ne percent que la colombe».

Tous mes stoïciens, tremblants et confondus par l'évidence, s'enfuirent aussitôt. Trop véridique Laronia, qu'auraient-ils pu te répliquer ? Mais que ne se permettront pas les autres citoyens, lorsqu'un magistrat tel que toi, Créticus, est revêtu d'une robe transparente, et qu'il ose, sous un tel vêtement, s'emporter, à la face du peuple révolté de sa mollesse, contre les Proculas et les Pollitas ? - Labulla est adultère. - Eh bien ! condamne Labulla ; condamne, si tu le veux, Carfinia : mais sache qu'après avoir été flétries, elles rougiraient d'un habit pareil au tien. - Je ne puis supporter les ardeurs de juillet. - Plaide tout nu, j'y vois moins de déshonneur. Il eût fallu qu'un magistrat vînt, sous un tel vêtement, dicter des lois à ces anciens Romains, rentrant dans la ville vainqueurs et couverts de blessures encore saignantes, ou descendant de leurs montagnes, après les travaux de la charrue ! Que ne dirais-tu pas, si tu voyais un juge et même un témoin vêtus de la sorte ? Des robes transparentes à l'inflexible Créticus, à ce grand professeur de la liberté ! L'exemple te corrompit ; il en corrompra bien d'autres, s'il est vrai qu'un grain suffise pour gâter une grappe, et que, dans un troupeau, le mal d'un seul se communique à tous.

Quelque jour, ce vêtement cessera d'être ton plus grand opprobre. On n'arrive que par degrés au comble de l'infamie. Nous te verrons enfin associé à ces prêtres qui, dans leurs secrètes assemblées, surchargent leurs têtes de longues aigrettes et leur cou de nombreux colliers ; qui se concilient la Bonne Déesse par le sacrifice d'une jeune truie et l'offrande d'un grand vase rempli de vin : car, usurpant l'ancien culte des femmes, il les ont chassées du sanctuaire. Le temple ne s'ouvre plus que pour les hommes. «Loin d'ici, profanes ! s'écrient-ils ; vos chanteuses sont bannies de ces lieux». Tels les Baptes célébraient dans Athènes, à la lueur des flambeaux, leurs nocturnes orgies, et, par des danses lascives, fatiguaient leur impure Cotytto. L'un se peint, en clignotant, les paupières et les sourcils, avec une aiguille noircie ; l'autre boit dans un Priape de verre, se couvre d'une robe bleue brochée ou vert pâle unie, et rassemble ses longs cheveux dans un filet doré, tandis que son esclave, aussi efféminé que lui, ne jure que par Junon. Cet autre tient le miroir que l'infâme Othon portait avec plus de faste que Turnus les dépouilles d'Auruns, et dans lequel, prêt à marcher à l'ennemi, il contemplait son air martial. Un miroir fait partie du bagage, dans une guerre civile ! certes, ce trait mérite d'être inscrit aux pages de notre histoire et de nos annales modernes. N'est-ce pas d'ailleurs un exploit digne d'un grand général que de soigner son teint et d'assassiner Galba? Ne faut-il pas toute la vertu d'un noble citoyen pour combattre dans les champs de Bébriac, par l'unique attrait d'un futile pillage, et s'empâter en même temps le visage de ses propres mains ? Voilà ce que l'Assyrie ne saurait reprocher à la guerrière Sémiramis, ni l'Egypte à Cléopâtre déplorant sur son bord la journée d'Actium.

Là, toute bienséance et toute pudeur sont bannies des discours et des repas : ce sont les mêmes turpitudes qu'aux mystères de Cybèle : on n'entend que des paroles obscènes, balbutiées d'une voix efféminée. Celui qui prèside à ces honteuses cérémonies est un fanatique à cheveux blancs, qui, par son large gosier et sa voracité sans exemple, mérite d'être gagé pour former des élèves. Pourquoi s'arrêter là ? ne devraient-ils pas déjà, religieux imitateurs du rite phrygien, s'être retranché un membre inutile ?

Gracchus apporta, pour sa dot, quatre cent mille sesterces à un joueur de cor, si ce n'était un trompette. On signe le contrat, on fait des voeux en faveur de cette alliance : les amis invités s'asseyent au festin nuptial ; la nouvelle épouse repose sur le sein de son époux. Suprêmes magistrats, à qui recourir ? est-ce au censeur ? est-ce à l'aruspice ? Verriez-vous avec plus d'horreur, trouveriez-vous plus monstrueux qu'un veau sortît tout à coup des flancs d'une femme, ou qu'une vache mît bas un agneau ? C'est ce même Gracchus qui suait naguère sous le faix des boucliers mystérieux réunis par un secret lien, c'est lui qui se couvre aujourd'hui de la robe et du voile des nouvelles mariées. O Mars, protecteur de nos murs ! quel funeste génie alluma ces feux criminels dans le coeur des pasteurs latins ? Qui donc souffla ces ardeurs détestables au sein de tes enfants ? Un homme, illustre par sa naissance et par ses richesses, épouser un autre homme ! Dieu de la guerre, tu restes immobile ! tu ne frappes pas de ta lance cette indigne contrée ! tu n'implores pas la foudre de ton père ! Sors donc de ce champ formidable qui te fut consacré, et sur lequel tu dédaignes d'abaisser tes regards.

J'ai demain, au point du jour, une affaire dans la vallée Quirinale. - Quelle affaire ? - L'ignorez-vous ? mon ami prend demain un mari, et n'admet qu'un petit nombre de témoins. - Vivons seulement, nous verrons former en public ces exécrables noeuds, nous les verrons légitimer. Cependant une cruelle fatalité corrompit la douceur d'un pareil hyménée ; ces sortes d'épouses ne sauraient espérer de fixer leurs époux en leur donnant des fils. Heureusement, la nature ne donne point aux esprits le pouvoir de métamorphoser les corps : vainement l'épaisse Lydé leur vendit ses mystérieux topiques ; vainement l'agile Luperque frappa dans leur main : rien ne saurait les féconder ; ces monstres périssent tout entiers.

Un autre Gracchus surpassa ces horreurs, lorsque, le trident en main, et revêtu de la tunique des gladiateurs, il parcourut l'arène en fuyant, lui qui l'emportait, par l'éclat de sa naissance, sur les Capitolinus, les Marcellus, les Fabius, les Catules et les Emiles, sur tous les spectateurs assis aux premiers rangs, sans excepter celui même qui payait sa bassesse!

Qu'il y ait des mânes, un royaume souterrain, un Charon, et de noirs reptiles dans les gouffres du Styx ; que tant de milliers d'hommes traversent l'onde fatale dans une seule barque, c'est ce que ne croient plus même les enfants à peine arrivés à l'âge où il faut payer pour se baigner dans les bains publics. Pour nous, gardons-nous bien de cette incrédulité coupable. Que pensent un Curius et les deux Scipions, un Fabrice, un Camille, tant de jeunes citoyens, tant de héros moissonnés à Crémère et dans les champs de Cannes, quand ils voient arriver l'ombre de l'un de ces impies ? Ils regrettent de n'avoir plus ni soufre ni laurier pour se purifier. Malheureux que nous sommes ! c'est là qu'il nous faudra descendre. Qu'importe d'avoir récemment soumis à notre empire les Orcades et la Bretagne, où les nuits sont si courtes ? d'avoir porté nos armes par delà l'Hibernie ? les vaincus n'ont point encore à rougir des turpitudes qui souillent les vainqueurs ; à moins qu'on ne m'oppose l'Arménien Zalatès, qui, plus efféminé que nos propres enfants, se livra, dit-on, aux fureurs d'un tribun. Admirable effet de ce genre de commerce! cet adolescent, plein d'innocence, avait été envoyé à Rome en qualité d'otage, mais on ne tarde pas à devenir homme en cette ville ; si les jeunes étrangers y séjournent trop longtemps, le corrupteur s'est bientôt emparé d'eux : renonçant aux mâles exercices de leur terre natale, à leurs chevaux, à leurs armes, ils ne rapportent enfin dans Artaxate que la dépravation de nos patriciens.

Traduction de Jean Dusaulx (1770)

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>