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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Florence Delay...

18 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Florence Delay...

On arrivait à Miradour par une mauvaise route à peine goudronnée qui montait en tournant. La pente était si raide que la vieille voiture de Madeleine tombait fréquemment en panne au milieu de la côte. Il n’y avait alors d’autre solution que d’aller chercher une paire de bœufs à la ferme la plus proche. Sous un manteau de drap blanc rayé rouge et bleu, couronnés de leur tiare, les bœufs tiraient fièrement les quinze chevaux de la Citroën jusqu’à l’esplanade devant la maison. Comme Madelou n’était pas souvent seule, c’est plutôt sa fille cadette ou son amie Nénette qui allait d’un bon pas quérir l’aide du fermier et, quand il était aux champs, elles allaient aux champs. Pendant ce temps, Madelou faisait des bouquets de fougères en cherchant des trèfles à quatre feuilles.

La vaste demeure avait été baptisée «Miradour » par celui qui l’avait fait construire dans 12 les années vingt, au milieu des pinèdes et des champs de maïs, tout en haut d’une colline dominant l’Adour et le Bec du Gave. Un ancien joueur de rugby à XV, devenu président de la Fédération française de rugby, puis promoteur immobilier à Hossegor avant d’en être élu maire radical-socialiste en 1935. Il l’avait fait construire, disait-on, pour sa maîtresse tuberculeuse – le bon air qu’on respire là-haut étant censé la guérir. Riche, il avait acquis autour près de deux cents hectares. Il y avait eu là-haut une piscine, un tennis, et, au bord du fleuve, à Port-de-Lanne, une barque pour se promener sur l’eau. L’aimée avait sans doute occupé la plus belle chambre, au premier étage, celle qui donne sur une terrasse où prendre le soleil, regarder voler les rapaces guettant les proies autour des fermes, couler le fleuve qui naît au pic du Midi de Bigorre et va se jeter dans l’océan Atlantique, après Bayonne.

Florence Delay - Un été à Miradour

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Coup de coeur... Philippe de La Genardière...

17 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mare Nostrum par La Genardière

La mer, Adelphe l’aimait depuis toujours, il en avait rêvé, il en avait eu peur, sur ses rivages il avait imaginé des extases et des voyages prodigieux, mais il n’avait encore jamais accompli son vrai rêve de mer, comme il disait, et jamais fait l’amour avec elle. C’était l’idée qui l’avait traversé lorsqu’il avait songé à guérir son âme auprès d’elle, et il s’agissait bien de guérison, puisque la décision de s’y rendre était intervenue dans des circonstances difficiles, un effondrement de toute sa personne, à vrai dire, mais à un âge avancé, alors que les forces lui manquaient. Et parce qu’il se sentait privé de ses forces, l’idée lui était venue de remonter aux origines, à la source (un mot qu’il s’était prononcé à lui-même, et dont il avait compris peu à peu qu’il désignait cette puissance tutélaire qui se trouvait maintenant devant lui et qui s’appelait la mer), oui, il avait choisi de s’en remettre à elle pour venir à bout de son malaise, et s’en délivrer.

Philippe de La Genardière - Mare Nostrum

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Coup de coeur... Jean Giraudoux...

16 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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SOSIE

Dormez, Thébains ! Il est bon de dormir sur une patrie que n’éventrent point les tranchées de la guerre, sur des lois qui ne sont pas menacées, au milieu d’oiseaux, de chiens, de chats, de rats qui ne connaissent pas le goût de la chair humaine. Il est bon de porter son visage national, non pas comme un masque à effrayer ceux qui n’ont pas le même teint et le même poil, mais comme l’ovale le mieux fait pour exposer le rire et le sourire. Il est bon, au lieu de reprendre l’échelle des assauts, de monter vers le sommeil par l’escabeau des déjeuners, des dîners, des soupers, de pouvoir entretenir en soi sans scrupule la tendre guerre civile des ressentiments, des affections, des rêves !… Dormez ! Quelle plus belle panoplie que vos corps sans armes et tout nus, étendus sur le dos, bras écartés, chargés uniquement de leur nombril… Jamais nuit n’a été plus claire, plus parfumée, plus sûre… Dormez.

Jean Giraudoux - Amphitryon 38

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Coup de coeur... Colette...

15 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "colette la naissance du jour"

Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m’entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu’un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire : « Je suis la fille de celle qui écrivit cette lettre, – cette lettre et tant d’autres, que j’ai gardées. Celle-ci, en dix lignes, m’enseigne qu’à soixante-seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l’éclosion possible, l’attente d’une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son cœur destiné à l’amour...

Colette - La naissance du jour

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Coup de coeur... Michel Butor...

14 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Chacun sait que le romancier construit ses personnages, qu'il le veuille ou non, le sache ou non, à partir des éléments de sa propre vie, que ses héros sont des masques par lesquels il se raconte et se rêve, que le lecteur n'est point pure passivité, mais qu'il reconstitue, à partir des signes rassemblés sur la page, une vision ou une aventure, en se servant lui aussi du matériel qui est à sa disposition, c'est-à-dire de sa propre mémoire, et que le rêve, auquel il parvient de la sorte, illumine ce qui lui manque.

Michel Butor - Essais sur le roman

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Coup de coeur... Jacques Prévert...

13 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jacques Prévert...

CHANSON DES ESCARGOTS QUI VONT A L'ENTERREMENT

A l'enterrement d'une feuille morte

Deux escargots s'en vont

Ils ont la coquille noire

Du crêpe autour des cornes

Ils s'en vont dans le soir

Un très beau soir d'automne

Hélas quand ils arrivent

C'est déjà le printemps

Les feuilles qui étaient mortes

Sont toutes ressuscitées

Et les deux escargots

Sont très désappointés

Mais voilà le soleil

Le soleil qui leur dit

Prenez prenez la peine

La peine de vous asseoir

Prenez un verre de bière

Si le cœur vous en dit

Prenez si ça vous plaît

L'autocar pour Paris

Il partira ce soir

Vous verrez du pays

Mais ne prenez pas le deuil

C'est moi qui vous le dis

Ça noircit le blanc de l'œil

Et puis ça enlaidit

Les histoires de cercueils

C'est triste et pas joli

Reprenez vos couleurs

Les couleurs de la vie

Alors toutes les bêtes

Les arbres et les plantes

Se mettent à chanter

A chanter à tue-tête

La vraie chanson vivante

La chanson de l'été

Et tout le monde de boire

Tout le monde de trinquer

C'est un très joli soir

Un joli soir d'été

Et les deux escargots

S'en retournent chez eux

Us s'en vont très émus

Ils s'en vont très heureux

Comme ils ont beaucoup bu

Ils titubent un p'tit peu

Mais là-haut dans le ciel

La lune veille sur eux.

______________

 

L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS

 

Dans une boite de paille tressée

Le père choisit une petite boule de papier

Et il la jette

Dans la cuvette

Devant ses enfants intrigués

Surgit alors

Multicolore

La grande fleur japonaise

Le nénuphar instantané

Et les enfants se taisent

Émerveillés

Jamais plus tard dans leur souvenir

Cette fleur ne pourra se faner

Cette fleur subite

Faite pour eux

A la minute

Devant eux.

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Coup de coeur... Isaac Bashevis Singe...

12 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Isaac Bashevis Singe...

Quand il l’accepta à nouveau dans leur lit, elle lui prouva qu’il ne connaissait pas encore tous les moyens et toutes les astuces avec lesquels elle savait séduire un homme. Il lui demanda de qui elle les avait appris et elle lui donna les noms de macs, de voleurs et d’une espèce de sorcier qui avait chez lui un miroir noir dans lequel on voyait apparaître des maris défunts, des amants et des maîtresses perdus, et tous les morts qui désiraient encore s’accoupler avec ceux et celles qui les pleuraient. Elle s’exprimait avec une sorte de frénésie et racontait des histoires si horribles que Yarmy en avait le frisson.

Isaac Bashevis Singer - Keila la rouge

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Coup de coeur... Elias Canetti...

11 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

À travers les vitres, on pouvait voir l'aspect du ciel, mais plus atténué, plus calme qu'il n'était en réalité. Un bleu doux signifiait : le soleil brille, mais ne vient pas jusqu'à moi ; un gris également doux, il va pleuvoir, mais pas sur moi. Un bruit léger, c'était les gouttes qui tombaient. On accueillait de très loin leur venue ; elles ne vous touchaient pas. On savait seulement : le soleil brille, les nuages passent, la pluie tombe. C'était comme si l'on s'était bâti une cabane à l'abri de toute relation exclusivement matérielle, de tout ce qui n'était que contingences terrestres, une immense cabine, assez grande pour contenir les quelques biens qui, sur terre, sont plus que la terre et que la poussière à laquelle la vie retourne ; comme si on l'avait fermée hermétiquement et remplie de ces quelques biens. Dans ce voyage à travers l'inconnu, il semblait qu'on n'était pas en voyage du tout. Il suffisait de s'assurer, par les fenêtres d'observation, de la permanence de certaines lois naturelles : la succession du jour et de la nuit, l'activité incessante et capricieuse du climat, l'écoulement du temps : on voyageait sur place.

Elias Canetti - Auto-da-fé

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Coup de coeur... Valérie Perrin...

10 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Résultat de recherche d'images pour "changer l'eau des fleurs"

Tu grandiras autrement, dans l'amour que je te porterai toujours. Tu grandiras ailleurs, dans les murmures du monde, dans la Méditerranée, dans le jardin de Sasha, dans le vol d'un oiseau, au lever du jour, à la tombée de la nuit, à travers une jeune fille que je croiserai par hasard, dans le feuillage d'un arbre, dans la prière d'une femme, dans les larmes d'un homme, dans la lumière d'une bougie, tu renaîtras plus tard, un jour, sous la forme d'une fleur ou d'un petit garçon, chez une autre maman, tu seras partout là où mes yeux se poseront. Là où mon cœur demeurera, le tien continuera de battre.

Valérie Perrin - Changer l'eau des fleurs

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Coup de coeur... Jean-Claude Carrière...

9 Février 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

- Eminence, les habitants du Nouveau Monde sont des esclaves par nature. En tout point conformes à la description d'Aristote.
- Cette affirmation demande des preuves, dit doucement le prélat.
Sépulvéda n'en disconvient pas. D'ailleurs, sachant cette question inévitable, il a préparé tout un dossier. Il en saisit le premier feuillet.
- D'abord, dit-il, les premiers qui ont été découverts se sont montrés incapables de toute initiative, de toute invention. En revanche, on les voyait habiles à copier les gestes et les attitudes des Espagnols, leurs supérieurs. Pour faire quelque chose, il leur suffisait de regarder un autre l'accomplir. Cette tendance à copier, qui s'accompagne d'ailleurs d'une réelle ingéniosité dans l'imitation, est le caractère même de l'âme esclave. Ame d'artisan, âme manuelle pour ainsi dire.
- Mais on nous chante une vieille chanson ! s'écrie Las Casas. De tout temps les envahisseurs, pour se justifier de leur mainmise, ont déclaré les peuples conquis indolents, dépourvus, mais très capables d'imiter ! César racontait la même chose des Gaulois qu'il asservissait ! Ils montraient, disait-il, une étonnante habileté pour copier les techniques romaines ! Nous ne pouvons pas retenir ici cet argument ! César s'aveuglait volontairement sur la vie véritable des peuples de la Gaule, sur leurs coutumes, leurs langages, leurs croyances et même leurs outils ! Il ne voulait pas, et par conséquent ne pouvait pas voir tout ce que cette vie offrait d'original. Et nous faisons de même : nous ne voyons que ce qu'ils imitent de nous ! Le reste, nous l'effaçons, nous le détruisons à jamais, pour dire ensuite : ça n'a pas existé !
Le cardinal, qui n'a pas interrompu le dominicain, semble attentif à cette argumentation nouvelle, qui s'intéresse aux coutumes des peuples. Il fait remarquer qu'il s'agit là d'un terrain de discussion des plus délicats, où nous, risquons d'être constamment ensorcelés par l'habitude, prise depuis l'enfance, que nous avons de nos propres usages, lesquels nous semblent de ce fait très supérieurs aux usages des autres.
- Sauf quand il s'agit d'esclaves-nés, dit le philosophe. Car on voit bien que les Indiens ont voulu presque aussitôt acquérir nos armes et nos vêtements.
- Certains d'entre eux, oui sans doute, répond le cardinal. Encore qu'il soit malaisé de distinguer, dans leurs motifs, ce qui relève d'une admiration sincère ou de la simple flagornerie. Quelles autres marques d'esclavage naturel avez-vous relevées chez eux ?
Sépulvéda prend une liasse de feuillets et commence une lecture faite à voix plate, comme un compte rendu précis, indiscutable :
- Ils ignorent l'usage du métal, des armes à feu et de la roue. Ils portent leurs fardeaux sur le dos, comme des bêtes, pendant de longs parcours. Leur nourriture est détestable, semblable à celle des animaux. Ils se peignent grossièrement le corps et adorent des idoles affreuses. Je ne reviens pas sur les sacrifices humains, qui sont la marque la plus haïssable, et la plus offensante à Dieu, de leur état.
Las Casas ne parle pas pour le moment. Il se contente de prendre quelques notes. Tout cela ne le surprend pas.
- J'ajoute qu'on les décrit stupides comme nos enfants ou nos idiots. Ils changent très fréquemment de femmes, ce qui est un signe très vrai de sauvagerie. Ils ignorent de toute évidence la noblesse et l'élévation du beau sacrement du mariage. Ils sont timides et lâches à la guerre. Ils ignorent aussi la nature de l'argent et n'ont aucune idée de la valeur respective des choses. Par exemple, ils échangeaient contre de l'or le verre cassé des barils.
- Eh bien ? s'écrie Las Casas. Parce qu'ils n'adorent pas l'or et l'argent au point de leur sacrifier corps et âme, est-ce une raison pour les traiter de bêtes ? N'est-ce pas plutôt le contraire ?
- Vous déviez ma pensée, répond le philosophe.
- Et pourquoi jugez-vous leur nourriture détestable ? Y avez-vous goûté ? N'est-ce pas plutôt à eux de dire ce qui leur semble bon ou moins bon ? Parce qu'une nourriture est différente de la nôtre, doit-on la trouver répugnante ?
- Ils mangent des œufs de fourmi, des tripes d'oiseau...
- Nous mangeons des tripes de porc ! Et des escargots !
- Ils se sont jetés sur le vin, dit Sépulvéda, au point, dans bien des cas, d'y laisser leur peu de raison.
- Et nous avons tout fait pour les y encourager ! Mais ne vous a-t-on pas appris, d'un autre côté, qu'ils cultivent des fruits et des légumes qui jusqu'ici nous étaient inconnus ? Et que certains de leurs tubercules sont délicieux ? Vous dites qu'ils portent leurs fardeaux sur le dos : Ignorez-vous que la nature ne leur a donné aucun animal qui pût le faire à leur place ? Quant à se peindre grossièrement le corps, qu'en savez-vous ? Que signifie le mot "grossier" ?
- Frère Bartolomé, dit le légat, vous aurez de nouveau la parole, aussi longtemps que vous voudrez. Rien ne sera laissé dans l'ombre, je vous l'assure. Mais pour le moment, restez silencieux.


Jean-Claude Carrière, La controverse de Valladolid (extrait), 1992

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