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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Simon Johannin...

14 Octobre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature

poètes Instagram posts (photos and videos) - Picuki.com

Si je meurs
Donne mes livres aux amis
Mes vêtements aux pauvres
Ma mémoire aux enfants
Mais garde les bijoux
Car mon âme amoureuse
Sera noyée dans l’or

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Les grands moments sont rares
Dans les ruelles confuses
Mais certains
Sur le rebord du risque
Chuchotent aux crans qui s’ouvrent
Le long de la cambrure

                 _________________

Au commencement
Il était toi qui coules sur les garçons
Il était une robe verte
Une bouteille d’alcool blanc
Les ruelles d’une ville où, chaque soir, les étoiles se rendent J’ai cueilli pour toi des fleurs et des médicaments
J’ai fait bleuir ta peau en la serrant trop fort
On ne faisait pourtant rien d’autre
Que bagarrer l’amour
Tes yeux dérobés sous la gêne
Et le rire me pliant encore l’âme sur ce vieux matelas
À chaque fois remonte le souvenir
Le reste ne me vient plus,
Seulement le soleil marchant sur ma nuit
Lorsque tard, je dors encore
 
                 _________________
 
Mille chevaux lancés
Les sabots rougis par ton sang
Une prairie fendue par les cloches d’un tramway
Quand dans ta robe tu glisses
Je vois trop souvent ta peau cherchant de la chaleur
Contre celle du danger
J’ai bientôt dix-huit ans,
Et les petits cachets blancs font fondre
Un peu de coton sous la langue

 

Simon Johannin - Nous sommes maintenant nos êtres chers

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Coup de coeur... Maylis Adhémar...

13 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Multipliez-vous ! »
Les Sorinières, avril 2012
 
Ils se pressent. Qui atteindra en premier les quatrième et cinquième rangs ? Qui pourra s’afficher juste derrière les rangées d’honneur, où trônent parents si fiers, grands-parents bien droits, cousins très chics et neveux à bouilles d’anges ? Ils sont au moins deux cents à jouer très poliment des coudes dans la chapelle de La Maillardière. Un genou à terre, un grand signe de croix face à l’autel, et vite, des centaines de paires d’yeux se mettent en quête de la meilleure place. On évite de se cogner le nez au large chapeau d’une élégante à talons. On furète, on cherche des yeux une connaissance, un prince au crâne ras et à la jaquette parsemée de décorations militaires. Vite, plus vite. Déjà la musique est là, déjà Hugo entre dans la chapelle au bras de sa mère, une femme en gris au sourire passif et tendre. On sait qu’il vaut mieux être bien placé, le spectacle va durer au moins deux heures. Puis elle apparaît, Marie-Sophie accompagnée de huit enfants d’honneur tout de blanc et vichy bleu ciel vêtus. Chignon sobre, voile extralong, sourire pudique, teint clair et regard pâle sans maquillage, la jeune mariée prend le bras gauche de son père, un colonel, tête haute et nuque raide, réalisant à cet instant son rêve et son devoir. Devenir l’épouse. Devant l’autel, Hugo l’accueille dans une queue-de-pie noire, sobre, dans laquelle il semble flotter, corps trop maigre pour le costume. Les chapeaux des invitées forment un arc-en-ciel sous la nef. Pas un couvre-chef ne vient gâcher le délicieux tableau. La cérémonie est très réussie. Rite tridentin, flamboyante liturgie, en latin, propre aux catholiques romains depuis le XVIe siècle, devenue si rare, duo de prêtres en chasuble d’or. On claironne des chants, les poitrines se gonflent et les narines respirent l’odeur sacrée des bouquets de fleurs, des lys opale montés avec de la ficelle couleur paille sur les bancs. Arrivent l’échange des alliances, l’Ave Maria, la consécration des époux à la Vierge, à genoux face à la statue de Marie l’Immaculée, la prière pour la France : « Dieu tout-puissant et éternel, qui a établi l’empire des Francs pour être dans le monde l’instrument de Vos Divines Volontés, le glaive et le bouclier de Votre Sainte Église… »
 
Maylis Adhémar - Bénie soit Sixtine
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Coup de coeur... Marquis de Sade...

12 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On vous dit à cela : la vertu est utile aux autres, et, en ce sens, elle est bonne ; car s'il est reçu de ne faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour, je ne recevrai que du bien. Ce raisonnement n'est qu'un sophisme ; pour le peu de bien que je reçois des autres, en raison de ce qu'ils pratiquent la vertu, par l'obligation de la pratiquer à mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédommagent nullement. Recevant moins que je ne donne, je fais donc un mauvais marché, j'éprouve beaucoup plus de mal des privations que j'endure pour être vertueux, que je ne reçois de bien de ceux qui le sont ; l'arrangement n'étant point égal, je ne dois donc pas m'y soumettre, et sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrais de peines en me contraignant à l'être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur procurer un bonheur qui doit me coûter autant de mal ?

Sade - Justine ou les malheurs de la vertu

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Coup de coeur... Julien Battesti...

11 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Si je me suis alors tourné vers la théologie, c'est en conséquence d'un raisonnement simple mais limpide : de toutes les littératures, la théologie était la plus seule, la plus abandonnée. Je pensais : / la théologie est la littérature la plus abandonnée car elle l'a été par son objet même./ Comment ne pas voir que chaque ouvrage théologique était un exemplaire de ce grand "livre sur rien" que les écrivains les plus ambitieux convoitaient ? Je n'ai jamais jugé utile de dire à mes professeurs que j'envisageais la théologie comme un genre littéraire car de la littérature, encore aujourd'hui, je n'attends pas moins que la résurrection et la vie éternelle. Ce que j'ignorais, à l'époque, c'est que les grands livres-sur-rien, les écrivains - même les meilleurs, même les gros moustachus qui gueulent - ne parviennent jamais tout à fait à les écrire. C'est pourquoi ils vont chercher, dans les journaux ou sur un vitrail, une histoire qui leur permettra de donner le change : l'histoire d'un saint dont les parents habitent un château, au milieu des bois, sur la pente d'une colline ; l'histoire de deux retraités qui rêvent de tout savoir ; ou celle d'une femme qui s'empoisonne.

Julien Battesti - L'imitation de Bartleby

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Coup de coeur... Roger Martin du Gard...

9 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Jacques, penché en avant, le menton sur le point, l’œil tendu vers ce visage levé qui semblait toujours regarder ailleurs, au delà – ne perdait pas une syllabe.

Jaurès n’apportait rien de nouveau. Il dénonçait, une fois de plus, le danger des politiques de conquête et de prestige, la mollesse des diplomaties, la démence patriotique des chauvins, les stériles horreurs de la guerre. Sa pensée était simple ; son vocabulaire, assez restreint ; ses effets, souvent de la plus courante démagogie. Pourtant ces banalités généreuses faisaient passer à travers cette masse humaine à laquelle Jacques appartenait ce soir, un courant de haute tension qui la faisait osciller au commandement de l’orateur, frémir de fraternité ou de colère, d’indignation ou d’espoir, frémir comme une harpe au vent. D’où venait la vertu ensorcelante de Jaurès ? de cette voix tenace, qui s’enflait et ondulait en larges volutes sur ces milliers de visages tendus ? de son amour si évident des hommes ? de sa foi ? de son lyrisme intérieur ? de son âme symbolique, où tout s’harmonisait par miracle, le penchant à la spéculation verbeuse et le sens précis de l’action, la lucidité de l’historien et la rêverie du poète, le goût de l’ordre et la volonté révolutionnaire ? Ce soir, particulièrement, une certitude têtue, qui pénétrait chaque auditeur jusqu’aux moelles, émanait de ces paroles, de cette vois de cette immobilité : la certitude de la victoire toute proche, la certitude que, déjà, le refus des peuples faisait hésiter les gouvernements et que les hideuses forces de la guerre ne pouvaient pas l’emporter sur celles de la paix.

Lorsque, après une péroraison pathétique il quitta enfin la tribune, contracté, écumant, tordu par le délire sacré, toute la salle, debout, l’acclama. Les battements de mains, les trépignements, faisaient un vacarme assourdissant, qui, pendant plusieurs minutes, roula d’un mur à l’autre du Cirque, comme l’écho du tonnerre dans une gorge de montagne. Des bras tendus agitaient frénétiquement des chapeaux, des mouchoirs, des journaux, des cannes. On eût dit un vent de tempête secouant un champ d’épis. En de pareils moments de paroxysme, Jaurès n’aurait eu qu’un cri à pousser, un geste de la main à faire, pour que cette foule fanatisée se jetât, derrière lui tête baissée, à l’assaut de n’importe quelle Bastille.

Insensiblement, ce tumulte s’ordonna, devint rythme. Pour se délivrer de l’étau qui les serrait, toutes ces poitrines haletantes recouraient de nouveau à la musique, au chant :
Debout les damnés de la terre !...

Et, au dehors, les milliers de manifestants qui n’avaient pas pu entrer, et qui, malgré les déploiements de la police, obstruaient toutes les rues avoisinantes, reprirent le couplet de L’Internationale :

Debout les damnés de la terre !...

C’est l’éruption de la fin !

Roger Martin du Gard - Les Thibault

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Coup de coeur... Nicolas Deleau...

8 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C’est donc à moi de raconter cette histoire.

Alors, on y va.

Quand Job est revenu, ceux qui se souvenaient encore de lui ne l’ont pas reconnu : on ne l’attendait plus depuis longtemps. D’ailleurs, il n’avait jamais parlé de revenir ; et il avait tellement maigri qu’on pouvait se demander si c’était bien lui. Trente ans, c’est long. Qui l’aurait vu alors – je veux dire : qui l’aurait vraiment vu, observé avec beaucoup d’attention – aurait peut-être noté qu’il émanait de lui une étrange clarté. C’était comme si la lumière du jour, au lieu de rebondir sur sa peau, entrait dans son corps et y restait piégée, à peine plus dense qu’ailleurs. Le jour mourait quand il avait traversé la Grand-Place jusqu’à la rue de la Cale. C’était l’hiver : un vent glacial balayait l’eau du port et les flaques blafardes des quais ; de petits lambeaux de goémon dansaient, soulevés par les rafales. Autour, le village s’allumait de lueurs orange ; un néon verdâtre éclairait pour rien l’entrée de la coopérative maritime, les viviers et le silo à glace.

Tout sommeillait.

C’était dimanche.

Dans les maisons, on jouait aux cartes, on épluchait les légumes pour une grosse soupe ; et à part la taille des écrans et les baies vitrées, Job se disait sans doute que rien n’avait vraiment changé.

Alors que la nuit tombe tout à fait, il se dirige jusqu’à une ruelle obscure, parallèle au front de mer. Il y a là une petite maison de pêcheur parmi d’autres, à croupetons, fermée depuis des lustres. Tout le monde la connaît comme « la cabane », ou « chez Armel ». Armel, pourtant, a disparu il y a des années. Il faut croire que quelque chose de lui a subsisté ici. On raconte qu’il avait dit, un soir, que quelque chose se passait au nord et qu’il voulait en être. Au matin, il n’était plus au mouillage. On ne l’avait plus revu. Peu de temps après, Job était parti lui aussi, sans qu’on sache vraiment si c’était au même endroit.

Et voici qu’il revient, donc.

Il fouille dans ses poches, en extirpe un vieux trousseau, choisit une clé, se ravise, en essaie une autre. Ça bloque un peu, bien sûr. Ça coince. Ça crouille. C’est tout grippé ; mais dans un claquement mat, ça finit par céder.

À la lumière d’une torche, Job contemple l’unique pièce. Il se souvient. Tout est en l’état. Tout. Il reste même du gaz. Il faut imaginer la lenteur dans chacun de ses gestes, la précaution – comme quand on ouvre un carton rempli de jouets de gosse. Il époussette un ou deux bibelots, nettoie la table, une chaise, s’assied ; soupèse une lampe à huile, l’allume.

Ça prend. Ça vacille un peu, au début ; puis ça se stabilise, et l’odeur de l’huile et du laiton bientôt surchauffés recouvre peu à peu celle du moisi.

Dehors, le vent piaule et siffle dans les huisseries. Au loin, les drisses cliquettent contre les mâts.

Dans la petite pièce, éclairée par la flamme, l’échelle de meunier fait un éventail d’ombre tremblante contre le mur. Il grimpe jusqu’à l’étage, sous les combles. Là non plus, rien n’a changé. Tout est là, tous les trésors d’estran : des œufs de raie,

des madrépores, des galets ; le diodon, des boîtes de coquillages ; et, contre la poutre centrale, la dent de narval. Pas un trésor d’estran, celle-là. Elle avait été rapportée par le père d’Armel, après une campagne en mer de Behring.

Lorsque Job redescend, les goélands gueulent déjà ; dans le port, les moteurs chauffent et crachotent ; mais en lui, il sent grandir un très profond silence.

Il sort de son sac un bout de ferraille – un cylindre inégal et fondu, découpé au chalumeau sans doute –, le pose sur le rebord de la fenêtre et lui parle. Il a dû lui murmurer que c’était la fin du voyage, quelque chose comme ça.

Moi qui le connais, c’est en tout cas comme ça que j’imagine la scène.

Nicolas Deleau - Des rêves à tenir

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Coup de coeur... Rajae Benchemsi...

7 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

BENCHEMSI Rajae | Auteur • SABINE WESPIESER ÉDITEUR

Des mains. Des mains blanches. Des mains brunes. Des mains paumes ouvertes vers le ciel. Comme pour lui éviter de s’effondrer. Peut-être simplement pour l’accueillir. L’empêcher de se mêler au sol mouvant de l’antique place Jemaa-el-Fna.

Les veines bleues et tendres augmentaient la fragilité de la main trop blanche. Une main sans histoire tant la neutralité de sa blancheur était déconcertante. Le henné onctueux cou- lait de la seringue comme une lave obscène. Verdâtre. Visqueux. Éternel, il honorait encore une fois les graphismes sacrés de l’Islam. Formes géométriques ancestrales. Losanges. Triangles. Arabesques. Spirales. Délectation de la mémoire. Frondaisons de mosquées. Rosaces de zelliges. Ciel de stuc. Odeurs exquises et innommables de l’enfance. Odeur de la mémoire elle-même. Tous ces graphismes, profondément ancrés dans l’inconscient de Bahia, affluaient naturellement au bout de son regard et de son geste, solennellement complices, chaque fois qu’elle s’apprêtait à tatouer une main. Elle aimait la spirale par- dessus tout. « C’est le début et le bout de la vie », se plaisait- elle à dire. Une spirale apaisée dont l’extrémité intérieure semble se prosterner devant le destin. Toutes ces mains qui se succédaient, sous l’œil attentif de Bahia, étaient devenues, au fil du temps, un véritable alphabet qui s’organisait pour signifier le monde. Son chant, son poème, mais aussi sa com- plainte. Sa perception des êtres et des choses était définitive- ment aliénée à ces petits membres qui donnent la température de l’espace. La texture de chaque main lui indiquait infaillible- ment le caractère de toutes ces femmes. 

Happées par les yeux de feu de Bahia elles s’arrêtent, place Jemaa el-Fna, pour faire tatouer leurs extrémités, ignorant la colère sourde et l’immense souffrance qui animent son regard animal. Elle les voit à peine. Comme si seules leurs mains la retenaient de partir et de quitter ce monde. Elle porte toujours sur son visage, pour travailler, un léger voile de mousseline noire qui dessine ses yeux, saisissants de beauté et de force. Des yeux déchaînés. Noirs. Brillants. Indomptables. Rien de lyrique ou de lancinant qui les humanise. Rien. Que de la rage, humide et violente, où vient s’abîmer, non la femme, mais le féminin lui-même. Toutes ces femmes, en tendant la paume de leurs mains au tatouage de Bahia, consacrent, dans ce geste généreux, le féminin en elles. 

« Sur cette main, je veux un cœur. Juste un cœur », dit la jeune touriste. 

Bahia déplaça lentement ses pupilles lourdes. Colla son regard noir au regard bleu et fuyant de la jeune femme. Puis, sans rien dire, en observant furtivement la paume trop frêle, elle y grava un cœur. Un cœur éphémère. Libre des enchevêtrements de l’art musulman. Un cœur froid, inaccessible à toute générosité. Submergé par les vrombissements intenables de la place. Un cœur inapte à l’amour. De sa seringue, elle irrigua alors « cet organe mâle par excellence ». Si la vie s’accorde au féminin, pensait Bahia, son battement est masculin. Son pouls est mâle. Elle dessina sur la main de la jeune femme avec cette semence verte qui brunit en séchant. Comme pour figer ce cœur et le rendre définitivement fermé aux péripéties de l’amour. Un cœur vert sur une main blanche. Tout autour, des veines : des veines bleu violacé. Des veines fines. Des veines froides. Venelles où tout interfère avec tout. Le sang avec la chair. La peau fine avec la poussière du désert. Les phalanges avec les remparts rouges de la ville. Bahia allongea à son tour ses doigts effilés et prit le triste billet que lui tendait la touriste. Vingt dirhams. Vingt dirhams pour éprouver dans sa chair cette autre face de la civilisation arabe et berbère. Le henné livrait à ces jeunes étrangères un avant- goût de l’inconnu en Islam. Occasion inespérée de réduire l’immense différence qui les séparait de cette culture. L’acte en soi leur semblait une concession à ce monde et leur donnait la délicieuse impression d’être des initiées. Des hou- ris. Prêtes pour les noces. Aptes à la joie et à l’allégresse. La place frétillait alors d’un subtil jeu sexuel exalté par la musique et les chants, profanes ou religieux, qui montaient des kiosques et des cafés. Les yeux rivés sur leur tatouage encore frais, elles doublaient de leurs torsions délicatement sensuelles celles éternelles et divinement ambiguës des cobras qui dansaient au rythme de la confrérie des Issaoua.

Rajae Benchemsi - Marrakech, lumière d'exil

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Coup de coeur... Bernard Giraudeau...

6 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je sais que vos mains, fines, élégantes, déliées, sont une harmonie, une musique. Elles dessinent dans l’espace l’orbe insaisissable, c’est une chorégraphie du geste. Elles se posent avec la délicatesse d’un souffle sur vos genoux, s’envolent avec grâce pour saisir ma lettre, l’ouvrir et la tenir comme la plus précieuse découverte de notre vie. Cette main qui repousse une mèche de cheveux, reste suspendue pendant que vous lisez, attentive, les mots sacrés d’un parfait inconnu. Votre regard dit que vous le reconnaissez, ce voyageur infatigable qui a fini par s’arrêter dans votre jardin. Ce léger pli n’est pas encore un sourire, mais un étonnement, et ce sont vos mains qui trahissent votre plaisir. Elles jouent l’une et l’autre une mélodie très romanesque que vous seule entendez. Elles sont une projection fébrile de votre cœur. Celle qui tient la feuille ne cesse de caresser de l’index les mots pressés qui vous sont adressés. L’autre finit par se poser comme un oiseau sur votre ventre pour bien mesurer que vous êtes consentante. Et si je plaidais pour affirmer que tenir une main est plus chaleureux, plus bouleversant, que de feuilleter un ouvrage sur l’irrémédiable solitude de l’homme? J’ai une mâchoire accrochée au ventre, une douleur puissante, froide. Je suis seul devant le gâchis et l’orgueil responsable, la vie arrêtée nette au bord de l’abîme, la chair au-dedans déchirée. Mais le cœur cogne. Il me semble, mon amour, que la vie se révolte.
Je commence juste à apprendre, laissez moi un peu de temps.

(...)

Je vous aime pour ce regard attentif, cette main sur la mienne, cette présence discrète, cet amour non dit, cette compréhension chaleureuse tout en vous démenant dans l'invisible pour me sortir de cette impasse. Merci doux fantôme de mes nuits et de mes jours, femme au chevet de mes incertitudes. Je vous aime, sans doute, mais comment le savoir. Amour, reflet de mon impuissance, de mon ignorance, qu'est ce que je sais de toi? Que sais je de cet inaccessible? J'ai confiance, vous êtes quelque part et j'aime déjà ce qui sommeille en vous car je crois beaucoup plus en ce qui nous échappe qu'en ce que nous croyons saisir.

Bernard Giraudeau - Cher amour

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Coup de coeur... Philippe Soupault...

5 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Horizon

Toute la ville est entrée dans ma chambre
les arbres disparaissent
et le soir s’attache à mes doigts
Les maisons deviennent des transatlantiques
le bruit de la mer est monté jusqu’à moi
Nous arriverons dans deux jours au Congo
j’ai franchi l’Equateur et le Tropique du Capricorne
je sais qu’il y a des collines innombrables
Notre-Dame cache le Gaurisankar et les aurores boréales
la nuit tombe goutte à goutte
j’attends les heures

Donnez-moi cette citronnade et la dernière cigarette
je reviendrai à Paris

               __________________________________

 

Bon conseil

Ma mère ne m’a rien dit
c’est dommage
Je ne sais même pas où aller
et après
Je nage je flotte je vogue
catastrophe
Je marche je chante je crie
funérailles
Il faut tout recommencer
c’est odieux
Je ne sais même pas où aller
et après

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Miracles

Une goutte de sang

une étincelle dans la nuit
un nuage à l’aube
une main ouverte
un sourire le soir
un rêve à minuit
un silence pendant l’orage
une larme sur une tombe
une note de musique au réveil
une promenade dans une forêt
un flocon de neige sur une jonquille
un poème qu’on n’oublie pas

 

Poèmes et Poésies, Aquarium, 1917, coll. Les Cahiers Rouges

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Coup de coeur... Marie-Hélène Lafon...

4 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Histoire du fils" de Marie-Hélène Lafon remporte le Prix des libraires de  Nancy - Le Point - Ville de Nancy

Les pieds nus d’Armand glissent sur le parquet ; il ne veut pas réveiller Paul qui dort encore et fait son petit bruit de lèvres dégoûtant, comme un chiot quand il tète. Il va attendre un peu, mais pas trop longtemps, il ne faut pas que Paul se réveille, il gâcherait la fête des retrouvailles, Paul gâche tout. Paul et lui sont nés le même jour, le 2 août 1903 ; il sait, par sa mère et par sa tante, qu’il n’y avait jamais eu de jumeaux dans les deux familles avant eux. Il préférerait n’être pas jumeau, ou l’être avec Georges, sans Paul. Il comprend que c’est impossible, parce que les choses sont comme elles sont, la tante Marguerite le dit souvent, il tourne et retourne derrière ses dents cette phrase un peu bizarre qui glisse et lui échappe, il s’applique un moment à penser aux phrases grises de la tante Marguerite, et à son odeur, cendres froides et saucisson sec. Il réfléchit beaucoup aux odeurs et aux couleurs des gens, des choses, des pièces ou des moments et, quand Antoinette vivait avec eux à Chanterelle, il la faisait rire avec ce qu’elle appelait ses folies, et elle riait elle riait, elle pleurait aussi du coin des yeux à force de rire tellement ; maintenant il ne peut plus dire ses folies à personne. Georges sent la confiture de prunes, quand la tante la laisse cuire longtemps en été dans la bassine de cuivre, il sent cette confiture à ce moment précis, et pas quand on l’étale sur des tartines au goûter en hiver ; même le père en mange et fait des compliments à la tante qui ne lui répond rien et le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Amélie sent la rivière, au printemps, la rivière haute des neiges fondues. Paul sent le vent et la lame froide des couteaux qui sont dans la cuisine et qu’ils n’ont pas le droit de toucher. Pour sa mère, il hésite, et ça change tout le temps, la neige quand elle devient bleue le soir au bord du bois, le café chaud, elle sent rouge aussi certaines fois. Pour le père, la soupe de légumes peut-être, mais il ne trouve pas vraiment, il s’arrête, ça se fige à l’intérieur de lui et il préfère ne pas insister. Les odeurs sont un jeu et on ne peut pas jouer avec le père. La petite chambre de Georges, entre celle des parents et la leur, sent le chaud blanc des fers à repasser que sa mère ou Amélie font glisser sur les linges en pliant le bras et en écartant le coude, bras et coude droits pour sa mère, gauches pour Amélie qui est pourtant la plus habile. La grande toilette du samedi soir, avec les serviettes tièdes et douces, et la mère et la tante penchées sur lui, sur eux, la grande toilette sent rose, Antoinette et Amélie ne s’occupent pas de cette toilette du samedi. La tante dit, en détachant bien chaque mot, on ne mélange pas les torchons et les serviettes ; ou qui va à la chasse perd sa place, ou qui dort dîne, ou qui sème le vent récolte la tempête, ou les chiens ne font pas des chats. Il sait par cœur toutes les phrases de la tante, surtout celles qu’il ne comprend pas, et les récite parfois, en silence, mot à mot, pour s’endormir, ou pour se calmer, pour se refroidir, comme maintenant, quand il sent qu’il voudrait sauter d’un seul bond les six marches de l’escalier et se poser dans la cuisine sur l’épaule d’Antoinette, comme une hirondelle. La tante dit aussi, une hirondelle ne fait pas le printemps. Pour prendre patience jusqu’à ce que le carillon de la salle à manger sonne la demie, il s’applique à penser aux fraises, celles qu’Antoinette aura cueillies pour lui à Embort, les premières, et celles du jardin de la tante. Il sait que sa mère, sa tante et Amélie sont dans la cuisine et s’affairent pour la lessive, ça commence aujourd’hui et ça durera deux jours entiers. Antoinette viendra aussi, elle revient pour les gros travaux, elle est sans doute déjà arrivée, elle lui a promis les premières fraises et Antoinette tient toujours ses promesses. Elle ne vit plus à Chanterelle mais à Embort, il a bien retenu le nom, dans un autre pays beaucoup plus doux où poussent de grands cerisiers, elle le raconte et montre avec ses deux bras comment les cerisiers s’arrondissent dans les vergers de ce nouveau pays où elle habite avec son mari. Il a beaucoup pleuré quand elle est partie avec ce mari, qui est frisé, même si sa mère et la tante Marguerite lui ont expliqué que c’était normal, que les jeunes filles comme Antoinette, quand elles trouvent un mari, quittent les enfants dont elles s’occupent dans les maisons des autres pour suivre leur mari et habiter avec lui dans leur propre maison où elles auront des enfants à elles. La tante Marguerite a penché la tête en disant ces mots et il a compris qu’il ne fallait pas poser davantage de questions. Il sait que la tante Marguerite n’a ni mari, ni maison, ni enfants, et il sent que la tristesse traverse sa peau et lui donne une odeur particulière que n’ont pas sa mère, Antoinette ou Amélie. C’est un parfum gris et froid qui lui serre le ventre ; il pourrait pleurer, mais il ne pleure pas, il ne faut pas le faire, on se moquerait. Il sort de la chambre, la fenêtre au bout du couloir est pleine de lumière, comme le grand vitrail de l’église quand il fait beau ; le soleil se lève de ce côté et on ne ferme jamais les volets de cette fenêtre, même l’hiver. Il est seul dans le couloir, tout le monde est en bas, dans la cuisine, et son père est parti à la Mairie, le jeudi matin son père va très tôt à la Mairie.

Marie-Hélène Lafon - Histoire du fils

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