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Vivement l'Ecole!

Articles avec #litterature tag

Coup de Coeur... Ivan Jablonka...

2 Novembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de Coeur... Ivan Jablonka...

Laetitia est hominis transitio a minore ad majorem perfectionem.

La joie est le passage de l’homme d’une moindre perfection à une plus grande.

SPINOZA, L’Éthique.

Laëtitia Perrais a été enlevée dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011. C’était une serveuse de dix-huit ans domiciliée à Pornic, en Loire-Atlantique. Elle menait une vie sans histoires dans la famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle. Le meurtrier a été arrêté au bout de deux jours, mais il a fallu plusieurs semaines pour retrouver le corps de Laëtitia.

L’affaire a soulevé une énorme émotion dans tout le pays. Critiquant le suivi judiciaire du meurtrier, le président de la République, Nicolas Sarkozy, a mis en cause les juges auxquels il a promis des « sanctions » en réponse à leurs « fautes ». Ses propos ont déclenché un mouvement de grève inédit dans l’histoire de la magistrature. En août 2011 – affaire dans l’affaire –, le père d’accueil a été mis en examen pour des agressions sexuelles sur la sœur de Laëtitia. À ce jour, on ignore si Laëtitia elle-même a été violée, que ce soit par son père d’accueil ou par son meurtrier.

Ce fait divers est exceptionnel à tous égards – par l’onde de choc qu’il a soulevée, par son écho médiatique et politique, par l’importance des moyens mis en œuvre pour retrouver le corps, par les douze semaines que ces recherches ont duré, par l’intervention du président de la République, par la grève des magistrats. Ce n’est pas une simple affaire : c’est une affaire d’État.

Mais que sait-on de Laëtitia, hormis qu’elle a été la victime d’un fait divers marquant ? Des centaines d’articles et de reportages ont parlé d’elle, mais seulement pour évoquer la nuit de la disparition et les procès. Si son nom apparaît dans Wikipédia, c’est sur la page du meurtrier, à la rubrique « Meurtre de Laëtitia Perrais ». Éclipsée par la célébrité qu’elle a offerte malgré elle à l’homme qui l’a tuée, elle est devenue l’aboutissement d’un parcours criminel, une réussite dans l’ordre du mal.

Pouvoir du meurtrier sur « sa » victime : non seulement il lui retire la vie, mais il commande le cours de cette vie, qui désormais s’oriente vers la rencontre funeste, l’engrenage sans retour, le geste létal, l’outrage fait au corps. La mort tire la vie à elle.

Je ne connais pas de récit de crime qui ne valorise le meurtrier aux dépens de la victime. Le meurtrier est là pour raconter, exprimer des regrets ou se vanter. De son procès, il est le point focal, sinon le héros. Je voudrais, au contraire, délivrer les femmes et les hommes de leur mort, les arracher au crime qui leur a fait perdre la vie et jusqu’à leur humanité. Non pas les honorer en tant que « victimes », car c’est encore les renvoyer à leur fin ; simplement les rétablir dans leur existence. Témoigner pour eux.

Mon livre n’aura qu’une héroïne : Laëtitia. L’intérêt que nous lui portons, comme un retour en grâce, la rend à elle-même, à sa dignité et à sa liberté.

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Coup de Coeur... Asli Erdogan... Romancière emprisonnée dans les geôles turques...

1 Novembre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de Coeur... Asli Erdogan... Romancière emprisonnée dans les geôles turques...

En cheminant dans les méandres déserts du bâtiment de pierre, au long des couloirs secrets enfouis dans une pénombre bleutée, en franchissant des portes qui s'ouvrent et se referment promptement, sans retour possible, comme des tourniquets, tu atteins le coeur du labyrinthe. Un coeur vaste, bien réel, dur comme un coup de poing... C'est une salle vide, froide, blanche comme une pierre tombale, semblable à toutes les salles verrouillées de ta mémoire. Lieu d'où provient la voix que tu entends, qui te parle et t'appelle désespérément. Lieu où te conduit cette mélodie, compagne de ta solitude, faite du murmure du vent dans les coquillages marins et où se mêlent le bruit des gouttes frappant l'eau et le sifflotement des matelots, les battements d'ailes et les chansons d'adieu... Sur les chemins de la terre, tu as laissé derrière toi bien des nuits et des aurores, bien des vies ; tantôt, débordant d'enthousiasme, tu intégrais tout à ton destin, tantôt, épuisé, tu te coulais dans le destin de tout ce qui se dressait devant toi et tu es arrivé ici. Dans la dernière salle sans pilier, sans ornement, sans écho, totalement muette... Envoyé par le sphinx, venu des profondeurs abyssales de l'homme, tu as atteint le coeur excavé du labyrinthe, qui va t'emprunter ta voix... A ce coeur qui bat pour toutes les choses disparues ou non encore créées, perdues ou vouées à leur perte... Dans le silence de cette salle, tu pourras rester éternellement muet et attendre au chevet des défunts. Tu pourras faire ta plus authentique prière, tes plus sincères aveux et verser sans te gêner les larmes qui se sont accumulées en toi. Tu resteras dans cette salle devenue ton propre reflet, tu reviendras en arrière et tu attendras. Ici, tu ne t'exprimeras qu'avec les mots du sang, tu crieras, tu t'insurgeras, tu appelleras désespérément. Personne ne viendra. Le bourreau et toi, la victime, demeurerez en tête à tête, vous blottirez l'un contre l'autre pour vous réchauffer et, au lieu de scruter les lointains, vous vous regarderez dans les yeux. Vos larmes se mêleront, en ruisselant elles atteindront le sol et feront leur nid au sein de la terre. Après avoir fait neuf fois le tour du monde des vivants, elles se perdront dans l'invisible.

La dernière fois que je l'ai vu, sa tête était tombée lourdement en avant. Ses cheveux cachaient son front et ses yeux. Ce que je craignais le plus, en cet instant, c'était qu'il ne lève les yeux sur moi et ne me regarde... Mais en même temps, c'était ce que je désirais le plus, qu'il me regarde, qu'il me voie, qu'il me murmure un mot. Qu'il m'adresse un signe, un reproche, un adieu... Il n'en fit rien. C'est ainsi qu'il m'a laissé ses yeux. Parce qu'il n'avait personne à me laisser.

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Coup de Coeur... Alain Gerbault... Iles de beauté...

30 Octobre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de Coeur... Alain Gerbault... Iles de beauté...

"Un jour, je traduisais aux enfants de Porapora les passages d'un livre de Charmian London sur leur île, et je découvrais que Pihaura la rieuse vahine qui avait échangé son nom à la mode du pays avec Charmian London était la propre tante de Taaroa. La case où Jack London avait habité se dressait jadis tout près de là. Ceci me créait une sorte de parenté polynésienne avec mon amie Charmian London dont je recevais presque au même moment une lettre de Californie, dans laquelle elle me parlait beaucoup de Porapora et de Pihaura qui venait de mourir à Tahiti.

[…]

Le temps passait hélas trop vite. Au bout d'un mois et demi de séjour il me fallait songer au départ, m'arracher à cette île que j'aimais, car je voulais visiter les îles Australes et Rapa, revoir Mangareva, ma première île polynésienne. Je voulais aussi me trouver à Nukuhiva pour le passage du gouverneur Montagné qui m'avait demandé de faire avec lui la tournée des Marquises."

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Coup de Coeur... Anton Tchekhov...

29 Octobre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de Coeur... Anton Tchekhov...

Toute la Russie est notre Cerisaie. La terre est vaste et belle, il y a beaucoup d'endroits splendides. Imaginez, Ania : votre grand-père, votre arrière-grand-père, tous vos ancêtres possédaient des esclaves, ils possédaient des âmes vivantes, et ne sentez-vous pas dans chaque fruit de votre cerisaie, dans chaque feuille, dans chaque tronc, des créatures humaines qui vous regardent, n'entendez-vous donc pas leurs voix ?... Posséder des âmes vivantes - mais cela vous a dégénérés, vous tous, vivants ou morts, si bien que votre mère, vous, votre oncle, vous ne voyez même plus que vous vivez sur des dettes, sur le compte des autres, le compte de ces gens que vous laissez à peine entrer dans votre vestibule... Nous sommes en retard d'au moins deux siècles, nous n'avons rien de rien, pas de rapport défini avec notre passé, nous ne faisons que philosopher, nous plaindre de l'ennui ou boire de la vodka. C'est tellement clair, pour commencer à vivre dans le présent, il faut d'abord racheter notre passé, en finir avec lui, et l'on ne peut le racheter qu'au prix de la souffrance, au prix d'un labeur inouï et sans relâche. Comprenez cela, Ania.

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Coup de coeur... Eden, Eden, Eden... Pierre Guyotat...

28 Octobre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Eden, Eden, Eden... Pierre Guyotat...

« Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveaux-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes accroupies sur les tôles mitraillées des G.M.C. ; le chauffeur repousse avec son poing libre une chèvre projetée dans la cabine ; / au col Ferkous, une section du RIMA traverse la piste ; les soldats sautent hors des camions ; ceux du RIMA se couchent sur la caillasse, la tête appuyée contre les pneus criblés de silex, d’épines, dénudent le haut de leur corps ombragé par le garde-boue ; les femmes bercent les bébés contre leurs seins : le mouvement de bercée remue renforcés par la sueur de l’incendie les parfums dont leurs haillons, leurs poils, leurs chairs sont imprégnés : huile, girofle, henné, beurre, indigo, soufre d’antimoine - au bas du Ferkous, sous l’éperon chargé de cèdres calcinés, orge, blé, ruchers, tombes, buvette, école, gaddous, figuiers, mechtas, murets tapissés d’écoulements de cervelle, vergers rubescents, palmiers, dilatés par le feu, éclatent : fleurs, pollen, épis, brins, papiers, étoffes maculées de lait, de merde, de sang, écorces, plumes, soulevés, ondulent, rejetés de brasier à brasier par le vent qui arrache le feu, de terre ; les soldats assoupis se redressent, hument les pans de la bâche, appuient leurs joues marquées de pleurs séchés contre les ridelles surchauffées, frottent leur sexe aux pneus empoussiérés ; creusant leurs joues, salivent sur le bois peint ; ceux des camions, descendus dans un gué sec, coupent des lauriers-roses, le lait des tiges se mêle sur les lames de leurs couteaux au sang des adolescents éventrés par eux contre la paroi centrale de la carrière d’onyx ; les soldats taillent, arrachent les plants, les déracinent avec leurs souliers cloutés ; d’autres shootent, déhanchés : excréments de chameaux, grenades, charognes d’aigles » 

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Coup de coeur... André Malraux... la Condition Humaine...

27 Octobre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... André Malraux... la Condition Humaine...

21 mars 1927. Minuit et demi. Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? L'angoisse lui tordait l'estomac ; il connaissait sa propre fermeté, mais n'était capable en cet instant que d'y songer avec hébétude, fasciné par ce tas de mousseline blanche qui tombait du plafond sur un corps moins visible qu'une ombre, et d'où sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même - de la chair d'homme. La seule lumière venait du building voisin : un grand rectangle d'électricité pâle, coupé par les barreaux de la fenêtre dont l'un rayait le lit juste au-dessous du pied comme pour en accentuer le volume et la vie. Quatre ou cinq klaxons grincèrent à la fois. Découvert ? Combattre, combattre des ennemis qui se défendent, des ennemis éveillés ! 

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Coup de coeur... Oscar Wilde...

26 Octobre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Oscar Wilde...

Il se mit à étudier les parfums, et les secrets de leur confection, distillant lui-même des huiles puissamment parfumées, ou brûlant d'odorantes gommes venant de l'Orient. Il comprit qu'il n'y avait point de disposition d'esprit qui ne trouva sa contrepartie dans la vie sensorielle, et essaya de découvrir leurs relations véritables; ainsi l'encens lui sembla l'odeur des mystiques et l'ambregris, celle des passionnés; la violette évoque la mémoire des amours défuntes, le musc rend dément et le champac pervertit l'imagination. Il tenta souvent d'établir une psychologie des parfums, et d'estimer les diverses influences des racines douces-odorantes, des fleurs chargées de pollen parfumé, des baumes aromatiques, des bois de senteur sombres, du nard indien qui rend malade, de l'hovenia qui affole les hommes, et de l'aloès dont il est dit qu'il chasse la mélancolie de l'âme.

D'autres fois, il se dévouait entièrement à la musique et dans une longue chambre treillissée, au plafond de vermillon et d'or, aux murs de laque vert olive, il donnait d'étranges concerts où de folles gypsies tiraient une ardente musique de petites cithares, où de graves Tunisiens aux tartans jaunes arrachaient des sons aux cordes tendues de monstrueux luths, pendant que des nègres ricaneurs battaient avec monotonie sur des tambours de cuivre, et qu'accroupis sur des nattes écarlates, de minces Indiens coiffés de turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau ou d'airain, en charmant, ou feignant de charmer, d'énormes serpents à capuchon ou d'horribles vipères cornues.

Les âpres intervalles et les discords aigus de cette musique barbare le réveillaient quand la grâce de Schubert, les tristesses belles de Chopin et les célestes harmonies de Beethoven ne pouvaient l'émouvoir.

Il recueillit de tous les coins du monde les plus étranges instruments qu'il fut possible de trouver, même dans les tombes des peuples morts ou parmi les quelques tribus sauvages qui ont survécu à la civilisation de l'Ouest, et il aimait à les toucher, à les essayer.

Il possédait le mystérieux juruparis des Indiens du Rio Negro qu'il n'est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent même contempler les jeunes gens que lorsqu'ils ont été soumis au jeûne et à la flagellation, les jarres de terre des Péruviens dont on tire des sons pareils à des cris perçants d'oiseaux, les flûtes faites d'ossements humains pareilles à celles qu'Alfonso de Olvalle entendit au Chili, et les verts jaspes sonores que l'on trouve près de Cuzco et qui donnent une note de douceur singulière.

Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui résonnaient quand on les secouait, le long clarin des Mexicains dans lequel le musicien ne doit pas souffler, mais en aspirer l'air, le ture rude des tribus de l'Amazone, dont sonnent les sentinelles perchées tout le jour dans de hauts arbres et que l'on peut entendre, dit-on, à trois lieues de distance; le teponaztli aux deux langues vibrantes de bois, que l'on bat avec des joncs enduits d'une gomme élastique obtenu du suc laiteux des plantes; des cloches d'Astèques, dites yolt, réunies en grappes, et un gros tambour cylindrique, couvert de peaux de grands serpents semblables à celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez dans le temple mexicain, et dont il nous a laissé du son douloureux une si éclatante description.

Le caractère fantastique de ces instruments le charmait, et il éprouva un étrange bonheur à penser que l'art comme la nature, avait ses monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses.

Cependant, au bout de quelque temps, ils l'ennuyèrent, et il allait dans sa loge à l'Opéra, seul ou avec lord Henry, écouter, extasié de bonheur, le Tannhauser, voyant dans l'ouverture du chef-d'oeuvre comme le prélude de la tragédie de sa propre âme.

La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un bal déguisé en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un costume couvert de cinq cent soixante perles. Ce goût l'obséda pendant des années, et l'on peut croire qu'il ne le quitta jamais.

Il passait souvent des journées entières, rangeant et dérangeant dans leurs boîtes les pierres variées qu'il avait réunies, par exemple, le chrysobéryl vert olive qui devient rouge à la lumière de la lampe, le cymophane aux fils d'argent, le péridot couleur pistache, les topazes roses et jaunes, les escarboucles d'un fougueux écarlate aux étoiles tremblantes de quatre rais, les pierres de cinnamome d'un rouge de flamme, les spinelles oranges et violacées et les améthystes aux couches alternées de rubis et de saphyr.

Il aimait l'or rouge de la pierre solaire, la blancheur perlée de la pierre de lune, et l'arc-en-ciel brisé de l'opale laiteuse. Il fit venir d'Amsterdam trois émeraudes d'extraordinaire grandeur et d'une richesse incomparable de couleur, et il eut une turquoise de la vieille roche qui fit l'envie de tous les connaisseurs.

Il découvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries.... Dans la «Cléricalis Disciplina» d'Alphonso, il est parlé d'un serpent qui avait des yeux en vraie hyacinthe, et dans l'histoire romanesque d'Alexandre, il est dit que le conquérant d'Emathia trouva dans la vallée du Jourdain des serpents «portant sur leurs dos des colliers d'émeraude.»

Philostrate raconte qu'il y avait une gemme dans la cervelle d'un dragon qui faisait que «par l'exhibition de lettres d'or et d'une robe de pourpre» on pouvait endormir le monstre et le tuer.
 

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Un Jour... Deux auteurs... André Gide... Francis Jammes...

25 Octobre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Un Jour... Deux auteurs... André Gide... Francis Jammes...

Ô ! que le jour eut donc de peine
Ce matin à laver la plaine...

Monsieur,

qui à présent êtes un peu mon ami, j’ai mis beaucoup de temps à vous remercier de votre petit volume - d’abord parce que je ne l’avais pas reçu - un exemplaire s’en est perdu, à Tunis je crois, et j’ai vainement tâché de la ravoir. Notre ami commun Eugène Rouart, par son obligeante entremise, m’en a procuré un nouveau : ensemble nous avons lu presque toutes vos pièces. Je vois, presque avec confusion, que vous vous êtes souvenu de mon admirative sympathie, et mon nom, lu ainsi dans votre volume, et de façon inattendue, m’a paru celui de quelqu’un qui a raison.

J’ai mis beaucoup de temps à ne pas préférer, à tous vos nouveaux vers, les premiers. Ils ont pour moi déjà cette vertu d’éveiller d’exquis souvenirs : et si j’entends encore Rouart me les lire, je m’entends aussi bien les relire à Régnier, le jour où je lui remis votre première plaquette. Souvent dès lors, à la campagne, je me plus à les réciter, et je les aime d’une étrange façon qui m’a fait vous aimer vous-même.

Pour les nouvelles pièces, qu’à présent je connais aussi bien, le charme est plus étrange encore peut-être ; elles rebuteront d’abord ; tant de naturel étourdit comme un air trop raréfié dans la montagne - mais un parfum extraordinairement agreste y circule ; on ne l’a pas senti d’abord, on s’aperçoit enfin qu’on en est imprégné. Vraiment vous fîtes là des choses excellentes (la pièce sur les villages surtout) et d’une bien particulière poésie. Que faites-vous à présent ? j’aimerais le savoir ! Il me semble que je vois assez bien ce que vous avez voulu faire, voilà pourquoi je m’inquiète tant de ce que vous ferez. Nous verrons-nous jamais ?

Je vis à présent complètement seul et confonds de plus en plus l’inspiration avec la ferveur, qui est une brûlure de l’âme.

Adieu, Monsieur. Je suis

André Gide

                             _____________________________

Francis Jammes à André Gide

[Orthez, vendredi] 7 février 1896

Mon cher ami,

J’ai reçu enfin L’Ermitage ; et j’ai lu et relu ta prose. Je l’ai trouvé magnifique ; mais si je la pensais absolument sincère, de ta part, elle me serait pénible, désagréable, et tu eusses mieux agi, en ce cas, en ne me la signalant pas.

Quoique jamais, sauf dans Le Voyage d’Urien et La Tentative amoureuse, ton art ( ?) et ta pensée n’aient été plus élevés, cette exposition de luxe moral et d’égoïsme est une insulte à ceux qui, pareils à moi, vivent dans l’ombre amère.

Lorsque j’étais un écolier, mon père me disait qu’il ne fallait jamais exposer devant sa porte, à cause des pauvres, des plumes de perdreaux ou des coquilles d’huîtres. Tu as fait cela. Dans cet article, ton orgueil et ton égoïsme ne se maintiennent que par le Bonheur qu’un Panthéisme outré ne t’a point donné. Cet enfant qui était au village, que tu arraches à sa famille et que tu envoies par la plaine, a-t-il seulement des souliers ? Aura-t-il seulement, un jour, comme toi, une femme exquise et simple pour le soigner lorsqu’il sera fatigué ? Ne lui eût-il pas mieux valu souffrir, dans sa pauvre famille, le désespoir des deuils, à côté de son chien et de son chat ? Et puis mourir, à la lueur d’une petite lampe, après avoir accepté cette sublime vertu des pauvres dont tu parles dans Paludes ?

Je te dis tout cela parce que je sais que Ménalque n’est pas toi. Tu nous as servi là de l’Anatole France aristocratique, du Barrès intelligent, de l’Henri de Régnier souple ; avec, entre les lignes, l’accompagnement invoulu de ton âme délicieuse et de ta poésie divine. Et j’avais gardé cela pour la fin.

J’avais gardé cela pour la fin, parce que, si tout le long de l’article, je n’avais pas senti ta main dans la mienne, si je n’avais pas compris que, pour t’excuser vis-à-vis de toi-même, tu as enfantinement essayé d’établir un parallèle évangélique à cet égoïsme de faux prophète, quittant tout pour suivre une fausse foi - eh bien, j’aurais retiré ma main. Tu deviendras, demain, célèbre. Je resterai sans doute dans l’ombre. Pas une voix sympathique ne s’est levée sur mon Jour. Il vaudra peut-être mieux que je ne publie plus. Mais je garderai l’orgueil et la souffrance de ce que je suis et je chasserai de ma pensée cette phrase que tu dois renier : « [...] les amitiés [...] me furent, plus que tout le reste, précieuses, et pourtant, même à elles, je ne m’attachai point. »

Qu’est-ce, une amitié sans attachement ? Je te crois encore la pâtre des berges. Et je veux te dire, en terminant, que je n’applique pas à toi la censure que porte ma lettre, ton article n’étant pas sincère.

(...)

Francis Jammes

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Un Jour... Un Auteur... Jonathan Coe...

24 Octobre 2016 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Un Jour... Un Auteur... Jonathan Coe...

Quand j'ai vu la Chinoise et sa fille qui jouaient aux cartes à leur table, au restaurant, avec en toile de fond les lumières miroitant sur les eaux du port de Sydney, je me suis mis à penser à Stuart, et à la raison pour laquelle il avait dû renoncer à conduire. 

J'allais dire "mon ami Stuart", mais sans doute n'est-il plus mon ami. Il semblerait que j'aie ainsi perdu quantité d'amis ces dernières années. Non pas que je me sois fâché avec eux, nous avons simplement décidé de ne pas rester en contact. Car c'est bien d'une décision qu'il s'agit, d'une décision consciente : il n'est guère difficile de rester en contact avec les gens, de nos jours, ce ne sont pas les moyens qui manquent. Mais avec l'âge, je crois qu'il y a des amitiés qui paraissent de plus en plus superflues. On se prend à se demander : A quoi bon ? Et c'est là qu'on arrête. 

Pour en revenir à Stuart et son problème au volant, il avait dû cesser de conduire parce qu'il était sujet à des bouffées d'angoisse. C'était un bon conducteur, prudent, consciencieux, il n'avait jamais eu d'accident. Mais de temps en temps, au volant, il lui venait des crises ; petit à petit elles se sont aggravées, et rapprochées. Je me souviens du jour où il m'en a parlé pour la première fois ; c'était au déjeuner, à la cantine du grand magasin d'Ealing où nous avons été collègues un ou deux ans. Je me dis que je devais l'écouter d'une oreille distraite, parce que Caroline était à notre table, et qu'entre nous les choses prenaient un tour intéressant ; si bien que je n'avais pas la moindre envie d'entendre Stuart parler de ses phobies au volant. C'est sans doute pourquoi je n'y ai jamais repensé, jusqu'à ce moment, des années plus tard, au restaurant sur le port de Sydney, où tout m'est revenu. Si j'ai bonne mémoire, son problème était le suivant : alors que la plupart des gens qui regardent les voitures passer sur une route à grande circulation ne voient là qu'un système normal et fonctionnel, Stuart y percevait une série d'accidents évités de justesse. Il voyait les voitures se précipiter les unes contre les autres à toute vitesse pour se manquer de peu, phénomène qui se répétait sans cesse, à longueur de journée. "Toutes ces voitures qui frôlent l'accident, me disait-il, comment font les gens pour supporter ça ?" Cette perspective a fini par être au-dessus de ses forces, et il a dû cesser de conduire. 

Son dernier livre:

 

 

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Un Jour... Un Auteur... Kenzaburô Ôé...

23 Octobre 2016 , Rédigé par Kenzaburô Ôé Publié dans #Littérature

Un Jour... Un Auteur... Kenzaburô Ôé...

Dès que je prenais conscience de moi, j'avais la sensation que tous les regards du monde se portaient sur moi avec malveillance, mes mouvements devenaient maladroits comme si toutes les parties de mon corps se mutinaient et se désolidarisaient entre elles. J'en serais mort de honte. A la seule idée qu'existât,en ce monde une conjonction de corps et d'esprit, appelée moi, j'en serais mort de honte. J'aurais préféré opter pour une existence solitaire de troglodyte, comme un homme de Cro-Magnon devenu fou dans sa grotte. J'aurais voulu supprimer le regard des autres. Ou carrément me supprimer moi-même.

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