Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Virginia Woolf...

14 Octobre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« J'ai déchiré tout mai et juin, dit Susan, et vingt jours de juillet. Je les ai déchirés, roulés en boule, pour qu'ils n'existent plus, il reste une lourdeur en moi. C'étaient des jours mutilés, comme des phalènes aux ailes rognées incapables de voler. Il ne reste que huit jours. Dans les huit jours, je descendrai du train, je serai sur le quai à six heures vingt-cinq. Je déroulerai ma liberté, et les restrictions qui froissent et qui plissent - temps, ordre et discipline, être ici et là à l'heure précise - exploseront. Le jour jaillira quand, ouvrant la porte, je verrai mon père avec ses guêtres, son vieux chapeau. Je tremblerai. J'éclaterai en sanglots. Le lendemain je me lèverai à l'aurore. Je sortirai par la porte de la cuisine. Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes tonneront derrière moi et s'arrêteront soudain. Je verrai l'hirondelle raser l'herbe. Je me jetterai au bord de la rivière et je regarderai le poisson plonger et reparaître dans les roseaux. J'aurai les paumes des mains marquées par les aiguilles de pin. Je déferai, j'ôterai ce qui s'est formé ; la dureté d'ici. Car quelque chose a grandi en moi, au fil des hivers et des étés, sur les escaliers, dans les chambres. Je ne veux pas être admirée comme Jinny. Quand j'arrive, je ne veux pas que les gens lèvent les yeux avec admiration. Je veux donner, qu'on me donne, je veux la solitude, et découvrir ce que j'ai.

Je reviendrai par les sentiers frissonnants sous les voûtes des feuilles de noisetiers. Je passerai devant une vieille femme qui pousse un landau rempli de petit bois ; et devant le berger. Nous ne nous dirons rien. Je reviendrai par le jardin de la cuisine, et je verrai les feuilles de choux recourbées perlées de rosée, et la maison dans le jardin aux fenêtres aveuglées de rideaux. Je monterai jusqu'à ma chambre, et je prendrai mes affaires, enfermées avec soin dans l'armoire : mes coquillages ; mes œufs ; mes herbes rares. Je nourrirai mes colombes et mon écureuil. J'irai au chenil peigner mon épagneul. Et peu à peu, j'arriverai à la chose qui a grandi en moi. Mais la cloche sonne ; on passe son temps à traîner les pieds. »

Lire la suite

Coup de coeur... Pierre Loti...

13 Octobre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On ne doute de rien ; on a sa ligne de conduite toute tracée par les devoirs que l'on est tenu de remplir. Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler ; ainsi vous ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La vie sociale vous absorbe ; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous engrènent ; vous vous trémoussez dans l'espace ; vous vous abêtissez dans le temps grâce à la vieillesse ; vous faites des enfants qui seront aussi bêtes que vous. Puis enfin vous mourez, muni des sacrements de l’Église ; votre cercueil est inondé d'eau bénite, on chante du latin en faux bourdon autour d'un catafalque à la lueur des cierges ; ceux qui étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon pendant votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on hérite de vous.

(...)

On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les âges ; on voudrait l'avoir chérie petite fille, l'avoir vu grandir dans ses bras à soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre l'ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, à été donné à d'autres ; jaloux des moindres sentiments de son cœur, et des moindres paroles de sa bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure présente ne suffit pas ; il faudrait aussi tout le passé, et encore tout l'avenir. On est là, les mains dans les mains ; les poitrines se touchent, les lèvres se pressent ; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul être et se fondre l'un dans l'autre...

(...)

Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle il est logique de demander le plus de jouissance possible, en attendant l'épouvante finale qui est la mort.

Aziyadé

Lire la suite

Coup de coeur... Anne Godard...

12 Octobre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Car elle avait souffert, ma mère, plus que moi semblait-il, de mon accident. C’est ce qu’on me disait toujours, dès que je racontais ce que ma mère m’en avait dit. Et pendant si longtemps, sans même penser que quelque chose clochait dans ce récit qui ne venait pas de moi, mais d’elle, c’était d’elle que je parlais, avec ses mots à elle, ceux qu’elle me répétait chaque fois que je lui demandais, encore et encore, dis-moi comment cela est arrivé, dis-moi comment je me suis brûlée. Oui, dis-moi comment je me suis brûlée. Pas une fois je ne me suis demandé si c’était juste de dire je, de dire me, comme si c’était moi qui l’avais voulu, moi qui l’avais fait. Puisque c’était ainsi qu’elle me le racontait, puisqu’elle était la seule à qui je pouvais demander, maman, dis-moi encore comment je me le suis fait. Dès le début c’était fixé, dans ce cahier où elle notait les heures des biberons et le poids que je prenais, presque tout de suite, elle avait écrit, je ne peux pas dire ce qu’elle avait vécu, car ça jamais je ne le saurai, mais ce qu’elle voulait se rappeler, ce qu’elle racontait, déjà, à tous ceux qui l’interrogeaient.

Une Chance Folle

Lire la suite

Coup de coeur... Philippe Sollers...

11 Octobre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L’avantage d’être l’ami d’une musicienne, c’est un afflux  d’intervalles dans les relations. Rencontres programmées, pas un mot de  trop, réserve. Dans un monde de plus en plus hystérique et bavard, il  s’agit d’une bénédiction, et d’un contre-courant radical. Je comprends  l’érotisme et l’obscénité, j’ai fait mes études. J’ai beaucoup admiré  Georges Bataille et ses personnages de folles, Simone, Madame Edwarda,  Dirty, Réa, Hansi, Loulou, et sa propre mère délirante, dans des récits  où la rage, la souillure et la décomposition raniment un drôle de Sade  transfusé du côté masochiste, sur fond d’alcool. J’ai expérimenté ce  genre de folie. J’en suis sorti.

Le véritable érotisme est sobre, pudique, maître de lui-même et de sa  douceur. Je n’ai pas besoin de décrire la façon dont je fais l’amour  avec Lisa. Après avoir joui, chacun reste seul, mais, comment dire, en plus.  L’éclair continue, c’est une clairière, le tournant invisible a lieu,  la lumière vous regarde. Lisa est une constellation, et j’en suis une  autre. Cela ne nous empêche pas d’être des atomes dans le même ciel.

Beauté

Lire la suite

Coup de coeur... Maxime Gorki...

10 Octobre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Maxime Gorki

Maxime Gorki

La mère aperçut au bout de la rue une petite muraille grise et basse, composée de gens sans visage et qui barraient l’entrée de la place. À l’épaule de chacun d’eux brillaient de minces bandes d’acier aigu. Et, cette muraille silencieuse et immobile répandait comme un froid sur la foule ; Pélaguée en fut glacée jusqu’au cœur.

Elle se dirigea du côté où ceux qu’elle connaissait et qui étaient en avant se fondaient avec les inconnus, comme pour s’appuyer sur eux. Elle poussa du flanc un homme de haute taille, rasé et borgne ; il tourna vivement la tête pour la voir.

— Que veux-tu ? Qui es-tu ? demanda-t-il.

— La mère de Pavel Vlassov ! répondit-elle ; elle sentait que ses jambes fléchissaient et que sa lèvre inférieure s’abaissait.

— Ah ! dit le borgne.

— Camarades ! continuait Pavel. La vie tout entière est en avant de nous. Nous n’avons pas d’autre chemin. Chantons !

Un silence angoissant plana. Le drapeau s’éleva, se balança et, flottant au-dessus des têtes, se dirigea vers le mur gris des soldats. La mère frémit, ferma les yeux et poussa un gémissement : quatre personnes seulement s’étaient détachées de la foule, et c’étaient Pavel, André, Samoïlov et Mazine.

Soudain, la voix claire de Fédia Mazine s’éleva dans l’air, tremblante et lente :

— Vous êtes tombés victimes ! entonna-t-il.

— Dans la lutte fatale ! continuèrent deux voix épaisses et assourdies, comme deux soupirs pénibles. Les gens firent quelques pas en avant, marchant au rythme de la mélodie. Et un nouveau chant vibra, déterminé et créateur de résolutions.

— Vous avez sacrifié votre vie ! chanta Fédia dont la voix s’allongeait comme un ruban bigarré.

— Pour la liberté ! reprenaient les camarades en chœur.

— Ah ! vous commencez à chanter le Requiem, fils de chiens ! cria quelqu’un d’une voix malveillante.

— Battez-les ! répliqua une autre voix rageuse.

La mère passa ses deux mains sur sa poitrine ; elle se retourna et vit que la foule, qui remplissait auparavant la rue d’une masse compacte, stationnait maintenant indécise, et regardait se détacher d’elle ceux qui entouraient l’étendard. Ils furent suivis par une dizaine de personnes ; à chaque pas en avant, quelqu’un bondissait de côté comme si le milieu de la rue eût été incandescent et qu’il brûlât les semelles.

— L’arbitraire tombera… prophétisait le chant, sur les lèvres de Fédia.

— Et le peuple se lèvera ! lui répondit un chœur de voix puissantes, énergiques et menaçantes.

Mais des paroles chuchotées se faisaient jour au travers du courant harmonieux.

Des mots brefs retentirent :

— Croisez baïonnette !

Les baïonnettes se tordirent en l’air, puis s’abaissèrent et s’allongèrent dans la direction du drapeau, comme avec un sourire rusé.

— Marche !

— Les voilà partis ! dit le borgne en enfonçant les mains dans ses poches, et en s’éloignant à grandes enjambées…

La muraille grise s’ébranla et, occupant toute la largeur de la rue, avança froidement, à pas égaux, poussant devant elle le râteau des pointes d’acier étincelantes comme de l’argent. Pélaguée se rapprocha alors de Pavel ; elle vit André se placer devant son fils et le protéger de son long corps.

— À côté de moi, camarade ! cria Pavel d’un ton tranchant.

André chantait, les mains croisées derrière le dos, la tête haute, Pavel le poussa de l’épaule en clamant de nouveau :

— À côté de moi ! Tu n’as pas le droit de te tenir là ! C’est le drapeau qui doit être le premier.

— Dis… per… sez-vous ! cria un petit officier d’une voix aigrelette, en agitant un sabre rutilant. À chaque pas, il frappait le sol du talon avec rage, sans plier les genoux. Les yeux de la mère furent attirés par ses bottes reluisantes.

À côté de lui et un peu en arrière, marchait lourdement un homme rasé, de grande taille, à l’épaisse moustache blanche ; il était vêtu d’un long manteau gris doublé de rouge ; des bandes jaunes ornaient ses larges pantalons. Comme le Petit-Russien, il croisait les mains derrière le dos ; ses épais sourcils blancs étaient relevés, il regardait Pavel.

La mère voyait toutes ces choses ; en elle, un cri se figeait, prêt à s’arracher à chaque soupir ; ce cri l’étouffait, mais elle le retenait, sans savoir pourquoi, en comprimant sa poitrine des deux mains. Bousculée de tous côtés, elle chancelait et continuait à avancer, sans pensée, presque sans conscience. Elle sentait que derrière elle, le nombre des gens diminuait sans cesse, une vague glacée venait au devant d’eux et les dispersait.

Les jeunes gens du drapeau rouge et la chaîne compacte des hommes gris se rapprochaient toujours ; on distinguait nettement le visage des soldats : large de toute la largeur de la rue, il était monstrueusement aplati en une bande étroite d’un jaune sale. Des yeux de couleurs diverses y étaient découpés de manière inégale ; et les baïonnettes minces et pointues brillaient d’un éclat cruel. Dirigées contre les poitrines, elles détachaient les gens de la foule, les uns après les autres, et les éparpillaient sans même les toucher.

Pélaguée entendait le piétinement de ceux qui s’enfuyaient. Des voix criaient, inquiètes, étouffées :

— Sauve qui peut, camarades !

— Viens, Vlassov !

— En arrière, Pavel !

— Jette-moi le drapeau, Pavel ! dit Vessoftchikov d’un air sombre. Donne-le, je le cacherai…

Il saisit la hampe, le drapeau vacilla.

— Laisse-le ! cria Pavel.

Le grêlé retira sa main comme si on l’avait brûlé. Le chant s’était éteint. Les jeunes gens s’arrêtèrent, entourant Pavel d’un cercle compact qu’il parvint à franchir. Le silence se fit tout d’un coup, brusquement, et enveloppa le groupe.

Sous l’étendard, il y avait une vingtaine d’hommes, pas plus ; mais ils tenaient bon. La mère tremblait pour eux ; elle souhaitait vaguement de pouvoir leur dire on ne savait quoi.

— Lieutenant… prenez-lui donc cela ! fit la voix mesurée du grand vieillard.

Et, tendant la main, il désigna le drapeau.

Le petit officier accourut ; il saisit la hampe en criant d’une voix perçante :

— Donne !

— Non ! À bas les opprimeurs du peuple !…

L’étendard rouge tremblait en l’air ; il se penchait tantôt à droite, tantôt à gauche, puis il se redressait. Vessoftchikov passa devant la mère avec une rapidité qu’elle ne lui connaissait pas, le bras tendu, le poing serré.

— Saisissez-les ! grogna le vieillard en frappant du pied.

Quelques soldats s’élancèrent. L’un d’eux brandit sa crosse ; l’étendard frissonna, se pencha et disparut dans le groupe grisâtre des soldats.

— Hé ! soupira tristement une voix.

La mère poussa un cri, un hurlement qui n’avait plus rien d’humain. La voix nette de Pavel lui répondit, du milieu des soldats :

— Au revoir, maman ! au revoir, ma chérie !

— Il est vivant ! Il s’est souvenu de moi !

Ces deux pensées lui frappèrent le cœur.

— Au revoir, ma petite mère !

Pélaguée se dressa sur la pointe des pieds en agitant les bras. Elle voulait voir son fils et son camarade : elle aperçut au-dessus des têtes des soldats, le visage rond d’André ; il lui souriait, il la saluait.

— Mes chéris… mes enfants… André ! Pavel ! cria-t-elle.

— Au revoir, camarades !

On leur répondit à plusieurs reprises, mais sans unanimité ; les voix venaient des fenêtres, des toits, d’on ne sait où.

La Mère

Lire la suite
Lire la suite

Coup de coeur... Molière...

8 Octobre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

(...)

GÉRONTE, mettant la tête hors du sac.- Ah, Scapin, je n’en puis plus.

SCAPIN.- Ah, Monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me font un mal épouvantable.

GÉRONTE.- Comment, c’est sur les miennes qu’il a frappé.

SCAPIN.- Nenni, Monsieur, c’était sur mon dos qu’il frappait.

GÉRONTE.- Que veux-tu dire ? J’ai bien senti les coups, et les sens bien encore.

SCAPIN.- Non, vous dis-je, ce n’est que le bout du bâton qui a été jusque sur vos épaules.

GÉRONTE.- Tu devais donc te retirer un peu plus loin, pour m’épargner...

SCAPIN lui remet la tête dans le sac.- Prenez garde. En voici un autre qui a la mine d’un étranger. (Cet endroit est de même celui du Gascon, pour le changement de langage, et le jeu de théâtre.) "Parti  ! Moi courir comme une Basque , et moi ne pouvre point troufair de tout le jour sti tiable de Gironte ?" Cachez-vous bien. "Dites-moi un peu fous, monsir l’homme, s’il ve plaist, fous savoir point où l’est sti Gironte que moi cherchair ?" Non, Monsieur, je ne sais point où est Géronte. "Dites-moi-le vous frenchemente, moi li fouloir pas grande chose à lui. L’est seulemente pour li donnair un petite régale sur le dos d’un douzaine de coups de bastonne, et de trois ou quatre petites coups d’épée au trafers de son poitrine." Je vous assure, Monsieur, que je ne sais pas où il est. "Il me semble que j’y foi remuair quelque chose dans sti sac." Pardonnez-moi, Monsieur. "Li est assurément quelque histoire là tetans." Point du tout, Monsieur. "Moi l’avoir enfie de tonner ain coup d’épée dans ste sac." Ah ! Monsieur, gardez-vous-en bien. "Montre-le-moi un peu fous ce que c’estre là." Tout beau, Monsieur. "Quement, tout beau ?" Vous n’avez que faire de vouloir voir ce que je porte. "Et moi, je le fouloir foir, moi." Vous ne le verrez point. "Ahi que de badinemente !" Ce sont hardes qui m’appartiennent. "Montre-moi fous, te dis-je." Je n’en ferai rien. "Toi ne faire rien ?" Non. "Moi pailler de ste bastonne dessus les épaules de toi." Je me moque de cela. "Ah ! toi faire le trole." Ahi, ahi, ahi ; ah, Monsieur, ah, ah, ah, ah. "Jusqu’au refoir : l’estre là un petit leçon pour li apprendre à toi à parlair insolentemente." Ah ! peste soit du baragouineux. Ah !

GÉRONTE, sortant sa tête du sac.- Ah ! je suis roué.

SCAPIN.- Ah ! je suis mort.

GÉRONTE.- Pourquoi diantre faut-il qu’ils frappent sur mon dos ?

SCAPIN, lui remettant sa tête dans le sac.- Prenez garde, voici une demi-douzaine de soldats tout ensemble. (Il contrefait plusieurs personnes ensemble.) "Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N’épargnons point nos pas. Courons toute la ville. N’oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les côtés. Par où irons-nous ? Tournons par là. Non, par Ici. À gauche. À droit. Nenni. Si fait." Cachez-vous bien. "Ah, camarades, voici son valet. Allons, coquin, il faut que tu nous enseignes où est ton maître." Eh, Messieurs, ne me maltraitez point. "Allons, dis-nous où il est. Parle. Hâte-toi. Expédions. Dépêche vite. Tôt." Eh, Messieurs, doucement. (Géronte met doucement la tête hors du sac, et aperçoit la fourberie de Scapin.) "Si tu ne nous fais trouver ton maître tout à l’heure , nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de coups de bâton." J’aime mieux souffrir toute chose que de vous découvrir mon maître. "Nous allons t’assommer." Faites tout ce qu’il vous plaira. "Tu as envie d’être battu." Je ne trahirai point mon maître. "Ah ! tu en veux tâter  ?" Oh !

Comme il est prêt de frapper, Géronte sort du sac, et Scapin s’enfuit.

GÉRONTE.- Ah infâme ! ah traître ! ah scélérat ! C’est ainsi que tu m’assassines.

Les Fourberies de Scapin - Acte III - Scène 2

Lire la suite

Coup de coeur... John Maxwell Coetzee...

7 Octobre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur...      John Maxwell Coetzee...

Il y a des risques à posséder quoi que ce soit : une voiture, une paire de chaussures, un paquet de cigarettes. Il n'y en a pas assez pour tout le monde, pas assez de chaussures, pas assez de voitures, pas assez de cigarettes. Trop de gens, pas assez de choses. Et ce qu'il y a doit circuler pour que tout un chacun ait l'occasion de connaître le bonheur le temps d'une journée. C'est la théorie. Tiens-t'en à la théorie et à ce qu'elle a de réconfortant. Il ne s'agit pas de méchanceté humaine, mais d'un grand système de circulation des biens, avec lequel la pitié et la terreur n'ont rien à voir.

Disgrace

Lire la suite

Coup de coeur... Jean-Marie Gustave Le Clézio...

6 Octobre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

http://www.maxicours.com/se/fiche/8/2/275928.html/5e

http://www.maxicours.com/se/fiche/8/2/275928.html/5e

L'Afrique  brûle comme un secret, comme une fièvre. Geoffroy Allen ne peut pas  détacher son regard, un seul instant, il ne peut pas rêver d'autre rêve.  C'est le visage sculpté des marques itsi, le visage masqué des  Umundri. Sur les quais d'Onitsha, le matin, ils attendent, immobiles, en  équilibre sur une jambe, pareils à des statues brûlées, les envoyés de  Chuku sur la terre.

C'est pour eux que Geoffroy est resté dans cette ville, malgré  l'horreur que lui ins­pirent les bureaux de la United Africa, mal­gré le  Club, malgré le Résident Rally et sa femme, leurs chiens qui ne mangent  que du filet de bœuf et qui dorment sous des moustiquaires. Malgré le  climat, malgré la routine du Wharf. Malgré la séparation d'avec Maou, et  ce fils né au loin, qu'il n'a pas vu grandir, pour qui il n'est qu'un  étranger.

Eux, chaque jour, sur le quai, dès l'aube, attendent on ne sait  quoi, une pirogue qui les emmènerait en amont, qui leur apporterait un  message mystérieux. Puis ils s'en vont, ils disparaissent, en marchant à  tra­vers les hautes herbes, vers l'est, sur les chemins d'Awgu,  d'Owerri. Geoffroy essaye de leur parler, quelques mots d'ibo, des  phrases en yoruba, en pidgin, et eux, tou­jours silencieux, non pas  hautains, mais absents, disparaissant vite à la file indienne le long du  fleuve, se perdant dans les hautes herbes jaunies par la sécheresse.  Eux, les Umundri, les Ndinze, les « ancêtres », les « initiés ». Le  peuple de Chuku, le soleil, entouré de son halo comme un père est  entouré de ses enfants.

C'est le signe itsi. C'est lui que Geoffroy a vu, sur les  visages, la première fois qu'il est arrivé à Onitsha. Le signe gravé  dans la peau des visages des hommes, comme une écriture sur la pierre.  C'est le signe qui est entré en lui, l'a touché au cœur, l'a marqué, lui  aussi, sur son visage trop blanc, sur sa peau où manque depuis sa  naissance là trace de la brûlure. Mais à présent il ressent cette  brûlure, ce secret. Hommes et femmes du peuple Umundri, dans les rues  d'Onitsha, ombres absurdes errant dans les allées de poussière rouge,  entre les bosquets d'acacia, avec leurs troupeaux de chèvres, leurs  chiens. Seuls certains d'entre eux por­tent sur le visage le signe de  leur ancêtre Ndri, le signe du soleil.

Onitsha

Ci-dessous, JMG Le Clézio parle de son dernier livre... Alma...

Lire la suite

Le cri du cœur de Le Clézio: "On est retourné au temps de Dickens, avec des 'écrasés' de la société moderne"...

5 Octobre 2017 , Rédigé par Les Inrocks - France Inter Publié dans #Société, #Littérature

"Je suis toujours en colère, c'est pourquoi je suis calme", expliquait ce 5 octobre l'écrivain Jean-Marie Gustave Le Clézio dans la Matinale de France Inter. Sans déroger à ce principe, l'auteur qui publie "Alma", son nouveau roman a poussé un cri du cœur aussi puissant qu'il était dit avec sérénité :

"On est retourné en arrière, on est retourné au temps de Dickens [...] Il y a autour de nous des écrasés de la société moderne. Si on pense que c'est naturel, que c'est normal, on perd sa part d'humain. [...] Tous les pays européens sont concernés par ce retour à une Europe des pauvres, une Europe de la misère, des enfants au travail, des enfants mendiants, des enfants prostitués. Je suis né pendant la guerre : dans l'après-guerre on jugeait la difficulté momentanée, alors que la jeunesse qui naît aujourd'hui a le sentiment que c'est une difficulté sans solution, sans espoir. C'est très grave."

Lire la suite