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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Louis Aragon...

26 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Nous autres femmes, c’est peut-être là ce qui fait notre grandeur, ou tout au moins notre sagesse. Mais cependant exposées que nous sommes à toutes sortes de dangers, dont le moindre n’est pas l’opinion qu’on se fait trop vite de nous, nous ne devons donner prise ni à la médisance, ni à la sévérité. Or, une jeune fille, presque une enfant, vous permettez ? n’est-ce pas, je songe à Marie-Jeanne, une enfant salir ses yeux et son imagination avec de tels livres, des auteurs dont elle n’oserait pas même prononcer devant quelqu’un le nom synonyme de… enfin d’un tas de choses.

Louis Aragon - Les Cloches de Bâle

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Coup de coeur... Octave Mirbeau...

25 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Quels sont les habitudes, les plaisirs préférés de ceux-là que vous appelez, mon cher, "des esprits cultivés et des natures policées" ? L’escrime, le duel, les sports violents, l’abominable tir aux pigeons, les courses de taureaux, les exercices variés du patriotisme, la chasse… toutes choses qui ne sont, en réalité, que des régressions vers l’époque des antiques barbaries où l’homme – si l’on peut dire – était, en culture morale, pareil aux grands fauves qu’il poursuivait. Il ne faut pas se plaindre d’ailleurs que la chasse ait survécu à tout l’appareil mal transformé de ces mœurs ancestrales. C’est un dérivatif puissant, par où les "esprits cultivés et les natures policées" écoulent, sans trop de dommages pour nous, ce qui subsiste toujours en eux d’énergies destructives et de passions sanglantes. Sans quoi, au lieu de courre le cerf, de servir le sanglier, de massacrer d’innocents volatiles dans les luzernes, soyez assuré que c’est à nos trousses que les "esprits cultivés" lanceraient leurs meutes, que c’est nous que les "natures policées" abattraient joyeusement, à coups de fusil, ce qu’ils ne manquent pas de faire, quand ils ont le pouvoir, d’une façon ou d’une autre, avec plus de décision et – reconnaissons-le franchement – avec moins d’hypocrisie que les brutes… Ah ! ne souhaitons jamais la disparition du gibier de nos plaines et de nos forêts !

Octave Mirbeau - Le Jardin des supplices

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Coup de coeur... Nancy Huston, "Lignes de faille"...

24 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

A propos de Solly, elle dit au bout d'un moment, je voulais lui acheter un cadeau avant de quitter New York. J'ai passé une heure assez cocasse à sillonner le grand magasin de jouets de la 44e Rue... Je n'arrêtais pas de penser à l'obession de Tess pour la sécurité, alors je me disais: OK, voyons, ça c'est une grue magnifique mais Sol pourrait avaler le crochet et ça se coincerait dans ses intestins et provoquerait une hémorragie interne... Ah! voici une formidable panoplie de chimiste, mais c'est plein de trucs qui flambent et qui pètent et qui pourraient l'empoisonner... Bon, eh bien, ce train électrique m'a l'air sympa... mais Sol pourrait s'électrocuter par mégarde... Hmmm... L'un après l'autre tous les jouets du magasin se sont transformés en armes mortelles, avides d'attaquer et de détruire mon arrière-petit-fils. Alors, j'ai renoncé, et du coup je suis arrivée les mains vides.

Nancy Huston - Lignes de faille

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Coup de coeur... Célia Levi...

23 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Célia Levi...
« Il y eut une réunion de quartier, car il y avait des suspicions de cas de gale et de tuberculose. Des articles paraissaient dans la presse. Matteo disait que ses recettes allaient chuter, qui s’assoirait aux tables de la buvette ? les gens payaient pour une vue sur le canal, pas pour une vue sur les détritus. La situation ne pouvait pas durer plus longtemps, la direction de la Tannerie s’inquiétait car les tentes jouxtaient les cabanons. Leroy se trouvait dans une situation embarrassante. Il travaillait en étroite collaboration avec des collectifs de migrants, il était impossible d’être brutal, d’envoyer des CRS pour les déloger, cela risquait de nuire à l’image humaniste du lieu. Il fut décidé au plus haut niveau d’apporter tout le soutien possible aux réfugiés. Une grande banderole où était inscrit « MA bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouches. Ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. – Aimé Césaire » fut installée à l’entrée. Certes la phrase était sibylline mais c’était un beau geste, selon le personnel. »
Célia Levi - La Tannerie
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Coup de coeur... Mona Azzam...

22 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

" Soudain, tout bascule, toute une vie, toute ta vie se met à voltiger sous ton regard ébahi.
Il a suffi d’un parfum, d’un déclic olfactif pour que le présent se fige.

Arrêt sur image. L’image de moi, cette re-présentation d’un temps autre, écoulé, fané, jauni, qui s’imprime sur la toile de l’existence et sur laquelle je me focalise, concentrée, tendue, arc-boutée sur ces bribes de vie refoulées dans les tiroirs de la mémoire.

En ce matin de mai, j’assiste à ce spectacle suranné, en spectatrice mutique lors même que je tenais le premier rôle, passant ainsi, à la vitesse du son, du statut d’acteur au statut de spectateur.

Sur la photo, c’est moi ; une image de moi, un moi autre..."

 

Mona Azzam - Nous nous sommes tant aimés

 

 

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Coup de coeur... Lou Darsan...

19 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Lou Darsan...

Elle oublie son prénom, mais elle ne se noie pas. Elle s'arrache à l'eau glacée, elle grelotte, le bleu des lèvres comme celui des yeux. À quatre pattes sur le limon, et le corps hors de contrôle. Elle se lève et chancelle. Tombe. Se relève, s'appuie sur la paroi. Les dents qui s'entrechoquent, un nouveau rythme, un son auquel s'accrocher pour tenir debout. À grand gifles, elle se frappe les bras, le sternum, le ventre, les fesses, les cuisses. Elle frappe le sol avec les pieds. Elle foule le limon, elle rebondit, les paupières closes, elle écoute ses dents, son torse est une transe désordonnée, elle ne sait plus où sont ses jambes, elle se cogne, son bassin est un pendule. Elle est articulation & cœur & peau & sang. Elle est femme-qui-danse-sous-la-montagne.

Lou Darsan - L'arrachée belle

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Coup de coeur... Marie Nimier...

17 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Il faut imaginer une campagne modeste, légèrement défigurée, sans exagération. Au fond de la vallée, notre vallée, s’élèvent des bâtiments entourés d’orties. Il ne s’agit pas d’une ferme abandonnée. Les orties, c’est nous qui les avons plantées.

Les orties, c’était mon idée.

Vue du ciel, la maison principale, celle que j’habite avec Simon et nos deux enfants, Anaïs et Noé, respectivement dix-sept et treize ans, semble petite comparée aux constructions alentour. Les granges sont recouvertes de tôles plates ou ondulées. Certaines, tapissées d’une mousse épaisse, donnent envie d’être un oiseau pour y plonger le bec. D’autres, mangées par la rouille, se transforment au fil des années en dentelles si fines qu’on se demande comment elles tiennent au vent.

Et ce jour-là, il y a du vent. Un vent d’ouest qui apporte la pluie. L’histoire commence un jeudi. Elle commence au printemps, le 28 mars très exactement. Je suis en train de trier les cagettes entassées près de l’ancien fenil quand apparaît un bruit du côté de la route, comme une contraction de paupière dans le paysage, ce qu’on appelle, je crois, une impatience. À mesure que je l’écoute, le bruit prend corps, se répétant à intervalles réguliers, sans que je puisse savoir s’il est effectivement plus fort ou si c’est moi qui l’entends mieux. La sonnette d’un vélo ? Des bouteilles qui s’entrechoquent ? Une clochette au cou d’un animal ?

Je m’avance, cherchant à voir au-delà des draps qui sèchent sur le fil. Rien. Je monte sur le tracteur pour élargir mon champ de vision. Je m’attends à trouver une chèvre égarée près du bras mort de la rivière, ce n’est pas plus compliqué que ça, une chèvre ou un mouton, me dis-je pour me rassurer, même s’il ne reste plus l’ombre d’un troupeau dans la région, et qu’il n’y a aucune raison objective de s’inquiéter. Pourtant oui, à cet instant, mon cœur se met à battre plus vite, et plus vite encore quand le bruit s’interrompt. Le silence s’étire pendant quelques secondes, je reste suspendue, en équilibre sur le marchepied. J’ai l’impression que quelqu’un m’observe.

Je me retourne : quelqu’un m’observe.

Marie Nimier - Le palais des orties

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Najat Vallaud-Belkacem : « Je suis une obsessionnelle de la lecture »

17 Octobre 2020 , Rédigé par Ernest Publié dans #Education, #Littérature

Najat Vallaud-Belkacem rejoint Fayard, à la tête d'une collection d'essais

EXTRAITS

Après Hubert Védrine, et Clémentine Autain, la troisième invitée de la bibliothèque des politiques est une femme de gauche qui a décidé de prendre de la distance avec la politique, ancienne ministre de légalité hommes-femmes et de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem a reçu Guillaume Gonin. Au menu : une discussion à bâtons rompus sur les livres, la littérature, l’écriture et la politique. Joyeux !

(...)

En 2017, vous êtes espérée comme première secrétaire d’un Parti socialiste aux abois. Finalement, vous choisissez de diriger une collection chez Fayard. Les livres, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens ?

Najat Vallaud-Belkacem : C’est exactement ça. J’ai considéré que si nous avions eu les bons arguments pour convaincre les Français en 2017, nous les aurions convaincus ! Il n’y a pas de secret. Les bons arguments, c’est à la fois les bons projets, et les bons mots. Continuer, comme un hamster dans sa roue, me semblait être une erreur. Donc, j’ai préféré prendre du recul pour les repenser. Et c’est vrai que c’est la politique par d’autres moyens car, en réalité, tout ce que j’ai fait depuis 2017 s’apparente à cela.

(...)

C’est aussi en tant qu’auteure que vous abordez cette question des mots, comme en conclusion de la « Société des Vulnérables », votre dernier livre paru dans la collection des Tracts de Gallimard – dans lequel vous dénoncez le discours guerrier de la gestion de la pandémie, masculinisant à outrance les réponses à la crise et reléguant en deuxième voire troisième ligne la notion plus féminine de « care » …

Najat Vallaud-Belkacem : Absolument. Au fond, si je devais résumer ce que j’ai fait ces trois dernières années, je dirais que depuis 2017 j’ai délibérément refusé d’être dans le commentaire de la petite phrase d’actualité. Parce que cela empêche de penser. De la même façon que les heures que vous passez à scroller votre fil twitter ne font pas avancer vos analyses d’un pouce, passer sa vie à regarder le monde par le petit bout de la lorgnette du traitement de l’actualité immédiate vous rend myope aux grands mouvements, aux tectoniques de plaques en cours, aux idées reçues ou aux résistances structurelles toujours présentes dans les sociétés sur un nombre de sujets … Après les années gouvernementales que j’avais vécues, j’avais besoin de réfléchir plus longuement, plus posément, à tout cela.

A l’Education nationale, notamment ?

Najat Vallaud-Belkacem : Oui. Par exemple, pourquoi certaines de nos réformes qui visaient à élever le niveau général de l’éducation en France et pour tous les élèves passaient immédiatement pour de l’égalitarisme niveleur par le bas ? Qu’est-ce qui se joue ? Comment aurait-il fallu les amener, les présenter ?  Parce que je reste convaincue que le rôle d’une Education Nationale est bien d’élever le niveau de tous les élèves et que tous sont éducables. Clairement, il y a sur ces sujets des nœuds profonds dans la société qu’il faut apprendre à dénouer, sauf à baisser les bras et céder à la fatalité actuelle d’une école de moins en moins mixte socialement, et d’un destin scolaire gravé dans le marbre de votre condition sociale dès le plus jeune âge.

La question de l’enseignement du latin et du grec était typique de cette hystérisation des débats …

Najat Vallaud-Belkacem : L’hystérisation, oui. Ce qui aide à relativiser c’est de comprendre la permanence et la récurrence d’un certain nombre de procès et de débats. Peut-être le savez-vous, j’ai une admiration sans borne pour Jean Zay. Figurez-vous qu’à lui aussi on faisait les mêmes procès – y compris sur le latin. Ce sont toujours les mêmes les mêmes accusations qui sont portées aux ministres qui cherchent à introduire de l’équité dans les opportunités de réussite offertes par le système scolaire. C’est dur, évidemment, ces procès, c’est injuste, mais comprendre les intentions de ceux qui vous les font, vous aide à ne pas perdre de vue vos objectifs.

(...)

La lecture et les livres, aussi.

Najat Vallaud-Belkacem : (Rires) Là-dessus, mes enfants me trouvent pénible, et je dois reconnaitre que je suis un peu obsessionnelle avec ce sujet. Oui il faut lire, oui le meilleur service qu’on puisse rendre à un jeune c’est de mettre un livre entre ses mains ! Quand je me rendais dans les établissements en tant que ministre et que j’avais affaire à des élèves qui ne lisaient pas spontanément, je ne cessais de leur expliquer que la littérature fait voyager et rêver, bien sûr, mais qu’au-delà de ça, la littérature met des mots sur votre réalité. Et ça, c’est incroyablement précieux. La littérature vous aide à y voir plus clair dans votre vie, à voir les embûches. Rien d’autre n’offre cela. Et comme la littérature est infinie, tous les cas de figure, toutes les situations ont déjà été racontées, donc vous finirez forcément par y trouver la vôtre, vos états d’âme, vos interrogations, votre complexité, vos peines, vos joies … Et c’est si merveilleux de pouvoir se comprendre soi-même dans ce miroir-là ! Je passe énormément de temps à rappeler cela à mes enfants … (Rires) J’essaie de les faire adhérer à mes lectures d’enfance et d’adolescence : ça marche moyen-moyen. Mais, de temps en temps, j’ai de bonnes surprises.

En tant qu’ancienne ministre de l’Education, en tant que mère aussi et surtout, estimez-vous que le combat des livres contre l’écran et les divertissements faciles est mal engagé ?

Najat Vallaud-Belkacem : Malheureusement, oui. Je ne peux pas vous dire le contraire, c’est un vrai problème. D’ailleurs, ce n’est pas parce que, quand j’étais ministre de l’Education, j’ai œuvré sur la question du numérique à l’école que je suis fan du tout écran ! Au contraire, je suis la première à être sévère sur cette question – mes enfants en savent quelque chose. Et c’est précisément pour cela que je pense si important que l’école apprenne aux enfants à utiliser le numérique à bon escient et à réguler cette utilisation. Je suis partisane aussi de mettre les développeurs de jeux vidéo et créateurs de contenus devant leurs responsabilités en la matière : cesser de pousser toujours plus loin les mécanismes visant à créer l’addiction, y compris pour des publics très jeunes et puis aussi développer sérieusement des jeux vidéo à la fois attractifs et instructifs, parce que franchement ça manque et, croyez-moi, ce n’est pas faute d’avoir cherché …

(...)

A l’Éducation nationale, pendant trois ans, vous n’avez donc pas lu de romans ?

Najat Vallaud-Belkacem : Si, j’ai tout de même volé du temps, rassurez-vous. Mais c’était le dimanche, difficilement en semaine, et dans les quelques déplacements à l’étranger en avion. Pour cela, c’est extraordinaire les vols ! Mais c’est vrai qu’une des choses que j’ai le plus appréciées à partir de 2017 ça a été ça : maitriser mon temps d’évasion.

Vous rappelez-vous de votre premier saut en librairie, mi-mai 2017 ?

Najat Vallaud-Belkacem : J’ai souvenir de ça à Villeurbanne, avec mes enfants – mais c’était un salon du livre.

Pour la promotion de votre livre, « La vie a plus d’imagination que toi ? »

Najat Vallaud-Belkacem : Non, mon livre est sorti en février ou en mars 2017, ce qui n’était pas stratégique du tout, à une période où c’était condamné à passer sous les radars – non, en vrai, il a plutôt très bien marché. En fait, il est tout simplement sorti quand j’ai fini de l’écrire ! (Rires) Je trouve que ça raconte assez bien mon rapport à la politique, finalement : je ne suis pas stratège pour un sou. Non, le salon du livre dont je vous parle est  en mai ou en juin. Et c’est vrai que retrouver des rangées de livres sans aucune exigence, obligation, c’était très plaisant.

(...)

Les professeurs ou instituteurs vous ont-ils ouvert à la lecture ?

Najat Vallaud-Belkacem : Honnêtement, comme tout le monde, j’ai eu des professeurs de français qui ont été parfois aidants, parfois vraiment dans l’impulsion et l’encouragement, et je les en remercie. Mais ce n’est pas forcément ce qui a joué le rôle le plus décisif pour moi dans ce rapport à la lecture. C’est pour cela que je dis qu’il faut arrêter de considérer que les seuls éducateurs sont les enseignants : il y a tout un écosystème autour des élèves. Parfois, c’est beaucoup plus prescripteur pour les élèves de se voir conseiller la lecture d’un livre par un copain ou par un éducateur sportif parce que précisément ce sera vu comme autre chose qu’une obligation scolaire. Certains ont la chance d’avoir leurs parents, aussi, pour cela. Chacun doit donc jouer son rôle dans cet écosystème. Pour revenir à moi donc c’est plutôt l’absence d’autres canaux d’évasion qui m’a poussé vers les livres. Au début, c’est des « Mon bel oranger » de José Mauro de Vasconcelos ou « Les quatre filles du Docteur March » de Louisa May Alcott. Et puis votre aventure littéraire s’enrichit. Mais je ne voudrais pas en tirer comme conclusion que pour qu’un enfant arrive à la lecture il faille le mettre dans un environnement extrêmement sommaire (Rires). Donc, toute ma question est celle-ci : comment peut-on transmettre l’amour de la littérature à des enfants qui ont mille autres occasions de se divertir, de voyager ? Vous, par exemple, comment êtes-vous venu à la littérature ?

(...)

Un conseil de lecture pour terminer, votre dernier coup de cœur ?

Najat Vallaud-Belkacem : « Le Chardonneret », de Donna Tartt. C’est le livre qui m’a fait claironner partout : j’ai adoré, adoré, adoré. Bon j’ai surtout pleuré tout le temps en fait (Rires). Pour résumer, sans spoiler : c’est un gamin qui vit seul avec sa mère. Cela se passe aux Etats-Unis. Un jour, elle reçoit un message du proviseur de l’établissement disant qu’il faut venir, car son fils s’est mal comporté. Le lendemain, ils y vont ensemble. Elle est irritée bien sûr. Ils arrivent un peu en avance, et elle propose d’aller regarder des tableaux dans le musée en face. Et il va se passer quelque chose dans ce musée qui bouleversera à tout jamais la vie de cet enfant. Tout ça sous les yeux d’un petit tableau magnifique, le Chardonneret. Voilà je ne peux pas vous en dire plus, il faut le lire maintenant.

(...)

Guillaume Gonin

Entretien complet (pour abonnés) à lire en cliquant ci-dessous

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Coup de coeur... Chloé Delaume...

16 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Une chambre à soi
 
Le cœur d’Adélaïde cogne douloureusement, comme s’il avait été frotté avec du papier de verre. Pour autant, elle sourit en défaisant ses cartons. Elle a son lieu à elle, la voilà autonome, ici sera son royaume, ce deux‑pièces est parfait bien qu’il soit minuscule. Ce qui écorche son cœur, c’est l’effet du divorce, même si Adélaïde en est à l’origine. C’est dans le tribunal que ça a commencé, depuis ses ventricules n’arrêtent pas de peler. Adélaïde le sent et pense que son cœur mue, derniers lambeaux de l’amour qu’elle avait pour Élias. Des‑sous, une peau toute neuve, en attente d’autres émois. L’enveloppe se trouve à vif d’être mordue par le vide. Personne ne pense à elle et elle ne pense à personne, depuis l’âge de quinze ans, c’est la toute première fois. Jusqu’ici elle quittait un homme pour d’autres bras, Adélaïde, toujours, a été amoureuse. Ces sept dernières années d’Élias, jusqu’à ce que la routine lui use l’âme et les nerfs.
 
Adélaïde déballe ses affaires et s’étonne que toute sa vie tienne dans si peu d’espace. Elle a quarante‑six ans et ne possède rien mis à part plein d’habits et sept bibliothèques. Des Billy d’Ikea, qu’elle orne de guir‑landes, de papillons sous cadre, de babioles mexicaines, de lampions japonais. Une paire de stilettos trône entre deux Pléiade; deux passions dans la vie: les livres et les chaussures. Dans son ancien appartement, Adélaïde avait une chambre d’amis qui lui tenait lieu de dres‑sing. Un double salon, un coin lecture. Tout ça, elle le devait à Élias, qui en était propriétaire. Avec son seul salaire, Adélaïde peut louer 35m² dans le 20e arrondissement de Paris.
 
Chloé Delaume - Le coeur synthétique
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Coup de coeur... Olivia Elkaïm...

15 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ils portent des fusils de chasse en bandoulière, des dagues fichées dans leurs ceintures. Ils cognent contre la porte vitrée, au troisième étage du 39, boulevard Victor-Hugo. Ils ont trouvé l’appartement dans le noir. Ils étaient bien renseignés.

Ils patientent dans la coursive.

Combien sont-ils ? Cinq, six, pressés les uns contre les autres, et un septième au volant du camion qui attend en bas, à l’angle de la rue du Fortin. Moteur coupé, phares éteints.

L’eau jaillit de la fontaine au milieu du patio. Son murmure se mêle aux chuchotements des hommes et à un cri autoritaire :

– Sors, Marcel !

Un silence épais lui répond.

Depuis des années, depuis cette Toussaint rouge où tout a basculé, les voisins ne font que somnoler. Ils guettent en s’agaçant dans leur lit jusqu’à l’aube. Mais cette nuit, ils font semblant de dormir, sourds aux bruits inhabituels dans la coursive.

– Sors, Marcel !

Il est minuit passé. La chaleur est retombée, on respire un peu mieux. Un souffle chaud allège la moiteur. C’est toujours comme ça, en octobre, à Relizane.

*

Marcel a tout entendu. Le camion dont les pneus avaient crissé sur l’asphalte à l’entrée de la ville. Le trot des hommes sur le carrelage, dans les escaliers. Les voix gutturales.

Il s’est levé, a enfilé un pantalon en lin beige, une chemisette rayée, des espadrilles.

Il les attend.

Il est prêt.

Une dernière fois, il regarde ses deux garçons dans la pénombre. Le pouce dans la bouche, les yeux clos. Ils sourient dans leur sommeil.

Marcel parvient encore à soulever Pierrot d’un seul bras et à porter Jeannot sur ses épaules. Mais ses fils ne s’intéressent déjà plus aux jeux des tout-petits. Ils ne veulent plus, quand ils donnent la main à leurs parents dans la rue, à l’infini compter « un, deux et trois » avant d’être lancés en l’air.

*

Pierre et Jean, pour l’état civil et l’école, dans la rue, et même pour la famille.

Marcel et Viviane étaient de la première génération de Juifs, en Algérie, à s’assimiler par des prénoms passe-partout d’Européens. Ils avaient donc choisi pour leurs enfants des patronymes bien français, comme les leurs.

Mais pour les registres, à la synagogue, et pour faire plaisir aux anciens, ils les avaient aussi appelés Joseph et Moïse, comme les grands-pères de chaque côté de la famille.

Marcel ne voulait pas faire d’histoires.

Olivia Elkaïm - Le tailleur de Relizane

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