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Vivement l'Ecole!

litterature

"Les Loyautés", le dernier Delphine de Vigan qui fait jaser...

31 Janvier 2018 , Rédigé par France Info Publié dans #Education, #Littérature

Dans son dernier livre Les loyautés, Delphine de Vigan s'intéresse à la famille, l'école, à la violence du divorce pour un enfant. "Ce qui m'intéresse de manière générale, ce sont les violences invisibles. Là, un jeune garçon se trouve partagé entre des parents qui sont dans un conflit très fort", explique Delphine de Vigan.

Sauvé par une prof

"Ce qui m'intéresse aussi, affirme la romancière, c'est la part d'enfance qui demeure chez les adultes. Elle se révèle chez une enseignante du garçon, qui a été victime de maltraitance quand elle était enfant, et qui va penser que le collégien a les mêmes problèmes et va l'aider", avec ou sans le soutien de ses collègues.

Ce livre s'appelle "Les loyautés et pas Les solidarités parce que j'avais envie de traiter cette idée que la loyauté nous porte, nous construit, mais parfois nous empêche", conclut Delphine de Vigan.

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Coup de coeur... Julie Wolkenstein...

30 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il est difficile d’obtenir un silence total, dans une bibliothèque, c’est une des raisons pour lesquelles je les fréquente le moins possible (et parce qu’on ne peut y fumer, surtout).

Dans celle-ci on entend, pour commencer, le bruit du vent. Je ne dis pas qu’elle est mal isolée, mais c’est inévitable : les bourrasques qui balaient généralement la plaine de Caen faisaient trembler les vitres, au-dessus de moi.

Et ma voisine, sous son bandeau violet, reniflait. Tout le temps. Soit elle n’avait pas de mouchoir, soit elle était trop absorbée par sa lecture. Je n’avais pas pensé à prendre avec moi mes boules Quies.

(...)

J’ai mis quelques secondes à comprendre que la musique qui résonnait à l’étage supérieur, celui qui donne accès aux quais, ne sortait pas d’un haut-parleur, mais qu’on jouait bel et bien du piano, dans cette gare déguisée en galerie commerciale. Comme dans le hall de la Trump Tower, la première fois que je suis allé à New York avec mon grand-père, il y a des siècles, un Noir en smoking qui enchaînait des standards des années 1940 sur un quart de queue au milieu du hall en marbre rose.

Julie Wolkenstein - Les Vacances

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Coup de coeur... André Pieyre de Mandiargues...

29 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La route boréale

Les campagnes sont mûres, les moissons perdues plient sous un vent sans fin de feuilles jaunes, les bois, les prairies garderont longtemps encore une odeur de boue. Un après l’autre, les villages incendiés s’éteignent dans la rosée du soir, et la pluie est salie de cendres tièdes. Le voyageur attardé se hâte sans plus donner même un coup d’œil aux belles filles pillées, nues, échevelées, pendues par les poignets à tous les poteaux des carrefours, de petits lièvres roux cloués entre leurs jambes ouvertes. Aux deux côtés de la grande route, comme des gerbes en file, sont deux rangs de vieilles femmes enterrées jusqu’à mi-corps. Leurs longs seins gris se confondent avec les pierres rares qui bossuent la glaise des talus. Les fossés débordent d’enfants mutilés et jetés au rebut parmi les chardons, les épines, les orties. Du sang suinte un réseau de grenats dans la boue. Il faut cheminer tout droit et durement entre tant de choses qui gémissent à l’entour ; si elles se taisent un instant, la peur triomphe et rit dans le silence hagard.
___Très loin, presque sur l’horizon, tournoient d’étranges nuées sombres : ce sont les corbeaux de la steppe, qui accompagnent la horde des cavaliers chauves et leurs troupeaux d’élans en marche vers la mer boréale.

(...)

LA GRANDE ARMEE

Le froid sur les hauts lieux n’est pas si froid que le froid de plaine. Ses plus extrêmes rigueurs laissent quelque feuillage vivant jusqu’aux cimes de l’Alpe ou des Carpathes. Mais dans cette vaste plaine blanche, où gît à présent le point de vue, les arbres sont des squelettes ramifiés qui brillent d’un éclat sombre, comme les bijoux de jais aux vitrines funéraires. D’un horizon à l’autre court une double rangée de formes noires, régulièrement espacées ; le point de vue se rapproche, et il distingue alors que les formes du premier rang sont des soldats immobiles, fusil au pied, baïonnette au fusil. Chaque baïonnette porte une tête humaine, ou bien le buste entier découpé à hauteur des seins et amputé des bras. Quelques-uns des soldats élèvent sur le ciel gris les hauts bonnets à poil de la garde impériale, mais presque tous arborent de si rares couvre-chefs, et d’une si folle variété, qu’ils font un vrai musée de la coiffure au cours des âges, étiré le long de cette immense ligne droite à travers la plaine désolée. Pêle-mêle fantastique où le point de vue se met à saisir — ombrant les visages bleuis du gel, noircis de poudre et de poil dur — çà et là de grands chapeaux en feutre mexicain, des chaperons et des capuchons, des bérets, des chéchias, des toques, des tiares, des mitres, des capes, des cornes, des castors et des crapauds, des mortiers en velours, des barrettes ecclésiastiques, des nœuds d’Alsace, des cornettes et des voiles de religieuses, des bourrelets d’enfants, des coiffes enrubannées de nourrices et d’admirables chapeaux de cocottes de fin de siècle, enfouis sous les bouquets de paradis et les plumes d’autruche ; fruits de tous les pillages de toutes les guerres passées ou à venir.
___Le plus terrible est que les tristes débris piqués aux pointes des baïonnettes ne sont pas coiffés moins bizarrement que les grenadiers qui les tiennent en l’air. Et pour peu que le point de vue se rapproche encore, les souches obscures de la seconde file deviennent des cadavres, des troncs mutilés jaillis hors de la neige, dégouttant d’affreux stalactites bruns. Ce sont là les corps des soldats tués auxquels leurs camarades ont arraché buste ou tête, afin que tous ensemble soient présents à cette revue sinistre, où l’on attendra jusqu’à la fin de l’hiver un empereur vaincu qui ne peut revenir.

André Pieyre de Mandiargues - Dans les Années sordides
 

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Coup de coeur... Vercors...

28 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce fut ma nièce qui alla ouvrir quand on frappa. Elle venait de me servir mon café, comme chaque soir (le café me fait dormir). J'étais assis au fond de la pièce, relativement dans l'ombre. La porte donne sur le jardin, de plain-pied. Tout le long de la maison court un trottoir de carreaux rouges très commode quand il pleut. Nous entendîmes marcher, le bruit des talons sur le carreau. Ma nièce me regarda et posa sa tasse. Je gardai la mienne dans mes mains.

Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l'immense silhouette, la casquette plate, l'imperméable jeté sur les épaules comme une cape.

Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse. Elle avait rabattu la porte sur le mur, elle se tenait elle-même contre le mur, sans rien regarder. Moi je buvais mon café, à petits coups.

L'officier, à la porte, dit : "S'il vous plaît". Sa tête fit un petit salut. Il sembla mesurer le silence. Puis il entra.

La cape glissa sur son avant-bras, il salua militairement et se découvrit. Il se tourna vers ma nièce, sourit discrètement en inclinant très légèrement le buste. Puis il me fit face et m'adressa une révérence plus grave. Il dit : "Je me nomme Werner van Ebrennac". J'eus le temps de penser, très vite : "Le nom n'est pas allemand. Descendant d'émigré protestant ?" Il ajouta : "Je suis désolé".

Le dernier mot, prononcé en traînant, tomba dans le silence. Ma nièce avait fermé la porte et restait adossée au mur, regardant droit devant elle. Je ne m'étais pas levé. Je déposai lentement ma tasse vide sur l'harmonium et croisai mes mains et attendis.

L'officier reprit : "Cela était naturellement nécessaire. J'eusse évité si cela était possible. Je pense mon ordonnance fera tout pour votre tranquillité." Il était debout au milieu de la pièce. Il était immense et très mince. En levant le bras il eût touché les solives.

Sa tête était légèrement penchée en avant, comme si le cou n'eût pas été planté sur les épaules, mais à la naissance de la poitrine. Il n'était pas voûté, mais cela faisait comme s'il l'était. Ses hanches et ses épaules étroites étaient impressionnantes. Le visage était beau. Viril et marqué de deux grandes dépressions le long des joues. On ne voyait pas les yeux, que cachait l'ombre portée de l'arcade. Ils me parurent clairs. Les cheveux étaient blonds et souples, jetés en arrière, brillant soyeusement sous la lumière du lustre.

Le silence se prolongeait. Il devenait de plus en plus épais, comme le brouillard du matin. Épais et immobile. L'immobilité de ma nièce, la mienne aussi sans doute, alourdissaient ce silence, le rendaient de plomb. L'officier lui-même, désorienté, restait immobile, jusqu'à ce qu'enfin je visse naître un sourire sur ses lèvres. Son sourire était grave et sans nulle trace d'ironie. Il ébaucha un geste de la main, dont la signification m'échappa. Ses yeux se posèrent sur ma nièce, toujours raide et droite, et je pus regarder moi-même à loisir le profil puissant, le nez proéminent et mince. Je voyais, entre les lèvres mi-jointes, briller une dent d'or. Il détourna enfin les yeux et regarda le feu dans la cheminée et dit : "J'éprouve un grand estime pour les personnes qui aiment leur patrie", et il leva brusquement la tête et fixa l'ange sculpté au-dessus de la fenêtre. "Je pourrais maintenant monter à ma chambre, dit-il. Mais je ne connais pas le chemin". Ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir les marches ; sans un regard pour l'officier, comme si elle eût été seule. L'officier la suivit. Je vis alors qu'il avait une jambe raide.

Je les entendis traverser l'antichambre, les pas de l'Allemand résonnèrent dans le couloir, alternativement forts et faibles, une porte s'ouvrit, puis se referma. Ma nièce revint. Elle reprit sa tasse et continua de boire son café. J'allumai une pipe. Nous restâmes silencieux quelques minutes. Je dis : "Dieu merci, il a l'air convenable". Ma nièce haussa les épaules. Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu'elle avait commencé d'y coudre.

Vercors - Le Silence de la mer

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Coup de coeur... Eugène Sue...

27 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Eugène Sue...

Le majordome parut.

Il marchait d'un air solennel, portant sur un plateau un petit réchaud d'argent de la grandeur d'une assiette, surmonté de sa cloche. A côté de ce plat, on voyait un petit flacon de cristal rempli d'une liqueur limpide et couleur de topaze brûlée.
- Paolo, demanda le chanoine, qu'est ce que cette argenterie ?
- Elle appartient à M. Appetit, seigneur ; sous cette cloche est une assiette à double fond, remplie d'eau bouillante car il faut surtout, dit ce grand homme, manger brûlant.
- Et ce flacon, Paolo ?
- Son emploi est indiqué sur ce billet, seigneur, qui vous annonce les mets que vous allez manger.
- Voyons ce billet, dit le chanoine.
Et il lut :
"Oeufs de pintades frits à la graisse de caille, relevés d'un coulis d'écrevisses. N.B. Manger brûlant, ne faire qu'une bouchée de chaque oeuf, après l'avoir bien humecté de coulis.
"Mastiquer pianissimo.
"Boire, après chaque oeuf, deux doigts de ce vin de Madère de 1807, qui a fait cinq fois la traversée de Rio de Janeiro à Calcutta.
"Boire ce vin avec recueillement.
"Il m'est impossible de ne pas prendre la liberté d'accompagner chaque mets que je vais avoir l'honneur de servir au seigneur dom Ciego d'un flacon de vin approprié au caractère particulier du mets susdit."
Le chanoine, dont l'agitation allait croissant, souleva la cloche d'argent d'une main tremblante et émue.
Soudain, une émanation délicieuse s'épandit dans l'atmosphère.
Au milieu de l'assiette d'argent, et à demi baignés d'un coulis onctueux et velouté, d'une belle nuance vermeille, le chanoine vit quatre tout petits oeufs ronds, mollets, et semblants frémir encore dans leur friture fumante et dorée.
Le chanoine, frappé de la délicieuse senteur de ce mets, le mangeait littéralement du regard et, pour la première fois depuis deux mois, une soudaine velléité d’appétit chatouille son palais.

Eugène Sue - Les sept péchés capitaux

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"Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage"...

26 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

 
Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage,
Et la mer est amère, et l'amour est amer, 
L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer, 
Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.
 
Celui qui craint les eaux qu'il demeure au rivage, 
Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,
Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer, 
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.
 
La mère de l'amour eut la mer pour berceau, 
Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau, 
Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.
Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux, 
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux, 
Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.
 
Pierre de Marbeuf
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Coup de coeur... Lucia Etxebarria...

26 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Fie-toi non pas aux mots, mais aux actes, comme le font les chiens et les bébés, qui, ne comprenant pas notre discours, décode le langage non verbal bien mieux que nous. Ils ne se laissent pas porter par ce qu'on leur dit, mais par ce qu'ils voient. C'est pour cela qu'il y a des bébés et des chiens, qui rejettent énergiquement certaines personnes. Ils captent dans le ton de la voix, ou dans les gestes, une agressivité réprimée ou contenue (parfois même dans l'odeur : les chiens sentent l'adrénaline, et on soupçonne que les bébés aussi).

Nous avons tendance à perdre cette capacité en devenant adultes parce que nous nous méfions de ce que nous appelons l'instinct, qui n'est rien d'autre que notre capacité à décoder les messages non verbaux. Fie-toi plus à ce que tu ressens qu'à ce qu'il ou elle te dit.

(...)

Tant que la télé-poubelle nous proposera comme seul modèle d'échange d'idées le caquetage hystérique, la maltraitance verbale, l'agression psychologique, l'obsession d'écraser l'autre au lieu de négocier avec lui, et qu'il y aura autant de gens pour la regarder quotidiennement, nous aurons tendance à oublier qu'une dispute peut être civilisée et même saine, et n'est pas forcément ce spectacle dégradant pour tout le monde. Hélas, la télévision exerce une influence bien plus grande qu'on ne le croit : elle est prescriptive de comportements. Il faut savoir qu'un adolescent espagnol regarde trois heures par jour, en moyenne, ce genre d'émission. N'est-il pas temps de changer de paradigme, d'adopter un modèle plus civilisé, plus sain et, surtout, plus harmonieux?

Lucia Etxebarria - Ton coeur perd la tête

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Coup de coeur... Philippe Forest...

25 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cela recommence. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse. Cela recommence.
Je suis comme tout le monde. J’aurais voulu d’une vie ordinaire. Sans trop en demander. Le genre de vie dont personne n’avouera jamais l’avoir souhaité mais que chacun s’estimera quand même soulagé d’avoir vécu. Au bout du compte. Quand on se dit, au moins, avec la fin qui vient, que l’on a évité à peu près le pire et que, malgré tout, on ne s’en est pas si mal tiré.
J’aurais préféré qu’il en fût ainsi et n’avoir rien à raconter.
J’aurais mieux aimé le silence à l’histoire qui commence ici.
Plutôt : rien.
Mais qu’y puis-je, moi, si un mot manquait ce matin-là ?
Je m’en suis aperçu à mon réveil. Au moment où, d’un seul coup, tout vous revient en tête. Il faut préciser qu’il s’agissait d’un matin comme tous les autres. Banal. J’insiste. Au risque de me répéter : sans rien d’exceptionnel. Comme on le dit lorsque l’on veut à tout prix qu’il y ait eu un signe ou même une absence de signe pour annoncer la suite, faisant miroiter pour personne la perspective d’une révélation d’autant plus formidable que rien ne la préparait.

(...)

J’en arrivais à penser de l’oubli qu’il n’est pas le contraire du souvenir mais qu’il en constitue peut-être la condition. Aussi paradoxal que cela puisse paraître. Seul l’oubli conservait sauf le souvenir, le mettait à l’abri des mensonges dont la mémoire le menace lorsqu’elle métamorphose le passé en toutes petites histoires. Il en allait du souvenir comme il en va du rêve. C’est pourquoi l’on ne peut jamais se saisir de l’un que sous la forme que l’autre lui donne. Ce que l’on se rappelle prend l’apparence d’un songe que l’on a fait dans son sommeil. Ce dont on rêve paraît semblable au souvenir que l’on croit conserver d’un événement que l’on a authentiquement vécu.

Philippe Forest - L'Oubli

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Coup de coeur... Gérard de Nerval...

24 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. - Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs s flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. - Je me levai enfin courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures.    Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux, et rentra en courant dans le château. C'était, nous dit-on, la petite-fille de l'un des descendants d'une famille alliée aux anciens rois de France ; le sang des Valois coulait dans ses veines. Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux ; nous ne devions plus la revoir, car le lendemain elle repartit pour un couvent où elle était pensionnaire.

Quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. La couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de ses larmes. Je lui offris d'en aller cueillir une autre, mais elle dit qu'elle n'y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en vain me défendre, elle ne me dit plus un seul mot pendant que je la reconduisais chez ses parents. Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études, j'emportai cette double image d'une amitié tendre tristement rompue, puis d'un amour impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie de collège était impuissante à calmer. La figure d'Adrienne resta seule triomphante, - mirage de la gloire et de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études. Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse.

Gérard de Nerval - Les Filles du feu

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Coup de coeur... Marguerite Duras...

23 Janvier 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je suis devenue comme Mme Bordes, je ne me lève plus. C'est Mme Kats qui fait les courses, la cuisine. Elle a le cœur malade. Elle a acheté du lait américain pour moi. Si j'étais vraiment malade, je crois que Mme Kats penserait moins à sa fille. sa fille est infirme, elle avait une jambe raide à la suite d'une tuberculose osseuse, elle était juive. J'ai appris au centre qu'ils tuaient les infirmes. Pour les juifs on commence à savoir. Mme Kats a attendu six mois, d'avril à novembre 1945. Sa fille est morte en mars 1945, on lui a notifié la mort en novembre 1945, il a fallu neuf mois pour retrouver le nom. Je ne lui parle pas de Robert L. Elle a donné le signalement de sa fille partout, dans les centres, à toutes les frontières, à toute sa famille, on ne sait jamais. Elle a acheté cinquante boîtes de lait américain, vingt kilos de sucre, dix kilos de confiture, du calcium, du phosphate, de l'alcool, de l'eau de Cologne, du riz, des pommes de terre. Mme Kats dit mot pour mot : "Tout son linge est lavé, raccommodé, repassé. J'ai fait doubler son manteau noir, j'ai fait remettre des poches. J'avais tout mis dans une grande malle avec de la naphtaline, j'ai tout mis à l'air, tout est prêt. J'ai fait remettre des fers à ses souliers et j'ai mis un point à ses bas. Je crois que je n'ai rien oublié." Mme Kats défie Dieu.

Marguerite Duras - La Douleur

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