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Vivement l'Ecole!

litterature

7/11/1913: naissance d'Albert Camus - Le Mythe de Camus en 4 émissions/France Culture

7 Novembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature

7/11/1913: naissance d'Albert Camus - Le Mythe de Camus en 4 émissions/France Culture
LE 21/09/2020

Albert Camus : une vie éclair pour une oeuvre phare de la littérature du XXème siècle. Une vie d'art et de combats, de la pauvreté de l'enfance à Alger...

58 MIN
 
LE 22/09/2020

"Je suis tous mes personnages" déclarait en 1957 le lauréat du prix Nobel de littérature, Albert Camus. Toute sa vie durant, à travers l'écriture, il aura...

58 MIN
 
LE 23/09/2020

Français par la langue, algérien par le coeur, Albert Camus n'a jamais cessé d'aimer le pays qui l'a vu naître. Nous explorons dans cette émission les...

59 MIN
 
LE 24/09/2020

Albert Camus fut un écrivain en quête de vérité. Non pas la vérité des philosophes, mais celle des sentiments et de l'instinct. C'est pourquoi son humanisme...

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Coup de coeur... Luc Bronner...

6 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Luc Bronner...

Ce sont les restes d’un village. Vous montez un col, traversez une forêt, longez une rivière. L’hiver, il faut tracer son chemin dans la neige, légère, car souvent à l’ombre, là où le soleil ne reste que brièvement et frileusement. L’été, un chemin de terre et de pierres, sous les mélèzes, un air sec et chaud. Au fond de la vallée, au milieu de nulle part, hors du monde, dans un des plus beaux paysages des Alpes françaises, les ruines de ce hameau me hantent. Les murs sont tous tombés, il ne reste que des amas de pierres, une poignée de voûtes à demi enfouies sous la terre, et des trous dans le sol, couverts par la végétation ou la neige, selon les saisons. Ce sont les restes des caves creusées des siècles auparavant, laissant le sentiment étrange d’un bombardement qui aurait ravagé ces lieux perdus. Enfant, j’ai joué à cache-cache dans ces bois, j’ai marché dans les ombres de ces vestiges et j’ai parcouru ces monts et ces vallons, parmi les plus sauvages d’Europe de l’Ouest. Le loup est revenu depuis longtemps et une meute a fait sa litière dans les bois, plus haut dans la forêt, croquant tous ceux qui courent moins vite. Les bêtes sauvages y pullulent et s’y engraissent, l’été au moins. Mais l’homme, si petit à l’échelle du temps, de la roche et des éléments, a disparu.

À la fin du XIXe siècle, les habitants du petit village de Chaudun ont choisi l’exil vers l’Amérique ou vers les montagnes voisines avec le courage de ceux qui deviennent des déracinés volontaires. J’ai voulu soulever les pierres, faire le récit d’un huis clos, d’un monde qui vacille, puis qui s’effondre sur lui-même, emportant tout, comme un torrent en crue, et les torrents peuvent être mortels, vous l’apprendrez vite. L’histoire d’un désastre écologique et humain, d’un suicide collectif et d’une étonnante résurrection. Un miroir tendu sur ces instants où l’on comprend, plus tard, souvent trop tard, que les siècles et les sociétés ont basculé, et que l’homme, ce passager temporaire de la planète Terre, s’est perdu face à la nature.

Il est arrivé, il arrive, il arrivera que les hommes et les femmes doivent fuir les catastrophes écologiques qu’ils ont eux-mêmes engendrées. J’ai voulu comprendre comment les êtres humains en viennent à assassiner leur environnement. Et comment ils peuvent réparer leurs fautes. Ce livre est le résultat d’une longue enquête personnelle – parce que tous les faits que je vais décrire sont réels, dans chacun de leurs détails, puisés dans ce que la mémoire nous a laissé en héritage. Parfois aussi arrachés aux silences de l’histoire avec lesquels il faudra ruser pour retisser patiemment les fils de cette montagne blessée.

Nos morts en disent beaucoup sur les vivants.

 

Luc Bronner - Chaudun, la montagne blessée

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Coup de coeur... Eduardo Fernando Varella...

5 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur...  Eduardo Fernando Varella...

Cette nuit-là, Parker dormit dans la cabine pour gagner du temps, une sensation de hâte le dominait depuis le moment où il avait décidé de revoir cette femme. “Maytén”, répétait-il dans sa tête. Le son de ce prénom évoquait la terre et le paysage, les lacs bleutés de la cordillère, la brise tiède du printemps qui caressait les corps ; il produisait un écho fragile et cristallin, un accent, un final sans voyelle, ce qui ajoutait une grâce subtile, vaporeuse. Plus Parker se répétait ce prénom dans la pénombre du camion immobile sous les étoiles, plus il prenait de significations, jusqu’à devenir magique et parfumer l’aube.

Eduardo Fernando Varella - Patagonie Route 203

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Coup de coeur... Pablo Neruda..

4 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Je ne t'aime pas telle une rose de sel, topaze, œillets en flèche et propageant le feu :

 

comme on aime de certaines choses obscures, c'est entre l'ombre et l'âme, en secret, que je t'aime.

 

Je t'aime comme la plante qui ne fleurit, qui porte en soi, cachée, la clarté de ces fleurs, et grâce à ton amour vit obscur en mon corps le parfum rassemblé qui monta de la terre

Je t'aime sans savoir comment, ni quand, ni d'où, je t'aime sans détour, sans orgueil, sans problèmes:

 

je t'aime ainsi, je ne sais aimer autrement,

 

Je t'aime ainsi, sans que je sois, sans que tu sois, si près que ta main sur ma poitrine est à moi, et si près que tes yeux se ferment quand je dors."

 

(...)

 

Mathilde, où donc es-tu ? N'ai-je pas remarqué

 

entre cravate et coeur, en bas, et vers le haut, une vague mélancolie intercostale :

 

c'est que j'avais compris tout à coup ton absence.

 

La lumière de ton énergie m'a manqué

 

j'ai regardé tout en dévorant l'espérance, regardé la maison et son vide sans toi, il ne reste plus que des fenêtres tragiques.

 

Taciturne est le toit, tellement qu'il écoute d'anciennes pluies pleuvoir, comme tombent les feuilles, les plumes, et ce que la nuit garde captif :

 

et aussi je t'attends comme une maison seule et tu dois revenir me voir et m'habiter.

 

Si tu ne le fais pas, j'ai mal à mes fenêtres.

 

(...)

 

Ô jours resplendissants roulés par l'eau de mer, et denses en leur coeur comme une pierre jaune,

 

ô la splendeur d'un miel respecté du désordre qui préserva leur pureté rectangulaire.

 

L'heure crépite ainsi que l'essaim ou la flamme, et vert est le besoin de plonger dans des feuilles avant que tout en haut le feuillage devienne un monde scintillant qui s'éteint et murmure.

 

Soif du feu, multitude ardente de l'été

 

ô paradis que font seulement quelques feuilles :

 

pour la terre au visage obscur, pas de souffrances, pour tous l'eau ou le pain, pour tous l'ombre ou la flamme ;

 

et que plus rien, plus rien ne divise les hommes que le soleil, la nuit, la lune, les épis.

 

Pablo Neruda - La Centaine d'amour

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Coup de coeur... James Fenimore Cooper...

2 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... James Fenimore Cooper...

J'ai entendu dire qu'il y a un sentiment qui dans la jeunesse attache l'homme à la femme plus fortement qu'un père n'est attaché à son fils. Cela peut être vrai. Vous avez risqué votre vie et tout ce qui doit vous être le plus cher pour sauver cette jeune dame, et je suppose qu'au fond de tout cela il y a en vous quelque disposition semblable. Mais moi, j'ai appris à Uncas à se servir comme il faut d'un fusil, et il m'en a bien payé. Nous avons passé ensemble les hivers et les étés, partageant la même nourriture, l'un dormant, l'autre veillant; et avant qu'on puisse dire qu'Uncas a été soumis à la torture, et que... Oui, il n'y a qu'un seul être qui nous gouverne tous, quelle que soit la couleur de notre peau, et c'est lui que je prends à témoin qu'avant que le jeune Mohican périsse faute d'un ami, il n'y aura plus de bonne foi sur la terre, et mon Tueur-de-Daim ne vaudra pas mieux que le petit instrument du chanteur."

James Fenimore Cooper - Le Dernier des Mohicans

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Coup de coeur... Annie Ernaux...

1 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Toutes les images disparaîtront.
la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se renculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café
la figure pleine de larmes d’Alida VaIIi dansant avec Georges Wilson dans le film Une aussi longue absence
l’homme croisé sur un trottoir de Padoue, l’été 90, avec des mains attachées aux épaules, évoquant aussitôt le souvenir de la thalidomide prescrite aux femmes enceintes contre les nausées trente ans plus tôt et du même coup l’histoire drôle qui se racontait ensuite : une future mère tricote de la layette en avalant régulièrement de la thalidomide, un rang, un cachet. Une amie horrifiée lui dit, tu ne sais donc pas que ton bébé risque de naître sans bras, et elle répond, oui je sais bien mais je ne sais pas tricoter les manches
Claude Piéplu en tête d’un régiment de légionnaires, le drapeau dans une main, de l’autre tirant une chèvre, dans un film des Charlots
cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne et qui faisait penser à Céleste Albaret telle qu’elle était apparue un soir dans une émission de Bernard Pivot
sur une scène de théâtre en plein air, la femme enfermée dans une boîte que des hommes avaient transpercée de part en part avec des lances d’argent - ressortie vivante parce qu’il s’agissait d’un tour de prestidigitation appelé Le Martyre d’une femme
les momies en dentelles déguenillées pendouillant aux murs du couvent dei Cappuccini de Palerme
le visage de Simone Signoret sur l’affiche de Thérèse Raquin
la chaussure tournant sur un socle dans un magasin André rue du Gros-Horloge à Rouen, et autour la même phrase défilant continuellement : « avec Babybotte Bébé trotte et pousse bien »
l’inconnu de la gare Termini à Rome, qui avait baissé à demi le store de son compartiment de première et, invisible jusqu’à la taille, de profil, manipulait son sexe à destination des jeunes voyageuses du train sur le quai d’en face, accoudées à la barre
le type dans une publicité au cinéma pour Paic Vaisselle, qui cassait allègrement les assiettes sales au lieu de les laver. Une voix off disait sévèrement « ce n’est pas la solution ! » et le type regardait avec désespoir les spectateurs, « mais quelle est la solution ? »
la plage d’Arenys de Mar à côté d’une ligne de chemin de fer, le client de l’hôtel qui ressemblait à Zappy Max
le nouveau-né brandi en l’air comme un lapin décarpillé dans la salle d’accouchement de la clinique Pasteur de Caudéran, retrouvé une demi-heure après tout habillé, dormant sur le côté dans le petit lit, une main dehors et le drap tiré jusqu’aux épaules
la silhouette sémillante de l’acteur Philippe Lemaire, marié. à Juliette Gréco
dans une publicité à la télé, le père essayant vainement, en douce derrière son journal, de lancer en l’air une Picorette et de la rattraper avec la bouche, comme sa petite fille
une maison avec une tonnelle de vigne vierge, qui était un hôtel dans les années soixante, au 90 A, sur les Zattere, à Venise [...]
Elles s’évanouiront toutes d’un seul coup comme l’ont fait les millions d’images qui étaient derrière les fronts des grands-parents morts il y a un demi-siècle, des parents morts eux aussi. Des images où l’on figurait en gamine au milieu d’autres êtres déjà disparus avant qu’on soit né, de même que dans notre mémoire sont présents nos enfants petits aux côtés de nos parents et de nos camarades d’école. Et l’on sera un jour dans le souvenir de nos enfants au milieu de petits-enfants et de gens qui ne sont pas encore nés. Comme le désir sexuel, la mémoire ne s’arrête jamais. Elle apparie les morts aux vivants, les êtres réels aux imaginaires, le rêve à l’histoire.
Annie Ernaux - Les Années
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Coup de coeur... Daniel Mendelsohn...

30 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Depuis cette petite ville, les rares survivants devaient, après la guerre, se répandre dans toutes les directions, vers de lointaines parties du monde – des lieux qui, quinze ans plus tôt à peine, leur auraient paru improbables, voire absurdes comme destinations, et plus encore comme lieux de vie : Copenhague, Tachkent, Stockholm, Brooklyn, Minsk, Beer-Shevah, Bondi Beach. Ce fut dans ces villes que j’ai dû me rendre soixante ans plus tard, pour m’entretenir avec les survivants et entendre ce qu’ils avaient à raconter sur ma famille. Le seul moyen d’atteindre le centre de mon histoire était de prendre des détours compliqués vers de lointaines périphéries.

Daniel Mendelsohn - Trois anneaux: un conte d'exils

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Coup de coeur... Cécile Balavoine...

29 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Cécile Balavoine...

L’inquiétante étrangeté

C’était la première fois qu’il m’invitait. J’avais sonné, les bras chargés de soleils. Sa voix s’était aussitôt fait entendre. Il me priait d’entrer. J’avais trouvé la porte entrebâillée et lui assis sur le grand canapé du salon, pliant le New York Times. Il s’était levé, s’était saisi des fleurs, un peu surpris, les avait disposées dans le vase en cristal qu’il était allé chercher dans un placard de la cuisine, ce que j’avais pu observer puisque ladite cuisine n’avait pas de porte et qu’une large ouverture, sorte de bar, la reliait au salon. Puis, posant le bouquet sur une vieille table en chêne, placée sous un lustre en étain, il m’avait demandé quelle chambre je comptais choisir. La question m’avait semblé tout à fait naturelle, même si je n’étais jamais venue chez lui. Les lieux ne m’étaient pas inconnus, il le savait, tout comme moi je savais que je ne choisirais pas la chambre bleue, avec les lits jumeaux et les vestiges de sa vie conjugale. Ni non plus celle, proche du salon, où il lisait et travaillait. Il m’avait conduite à travers les pièces et quand nous étions arrivés devant un cagibi, dans le couloir, juste avant la grande chambre du fond, celle qui lui servait de bureau, la plus grande, avec sa salle de bains et son dressing, il m’avait déclaré que, s’il venait à mourir, il me faudrait en briser le cadenas afin de rassembler ses manuscrits et les remettre à l’institut dont j’ignorais alors le nom, qu’il m’avait aussitôt noté sur un morceau de papier. Il aurait pu tout simplement me dire où se trouvait la clé du cadenas à briser. Mais il ne m’en avait rien dit et j’avais, dans une sorte de panique, pensé que je risquais de ne pas savoir comment m’y prendre, n’ayant jamais brisé de cadenas.

Je m’étais rassurée en me répétant que je n’aurais pas à le faire. Il reviendrait. Bien sûr qu’il reviendrait. Pourquoi, de quoi serait-il mort à Paris ? Il n’était pas si vieux. Du moins avais-je conscience qu’il n’était vieux que de manière relative à mon âge. Il était vieux parce que moi j’étais jeune. Je venais tout juste de fêter mes vingt-cinq ans. Lui, bientôt, en aurait soixante-dix. Nous étions tous les deux nés en mai, lui à la fin, moi au début. Il n’était pas si vieux, je le savais. Mais il parlait souvent de sa mort, lorsque nous conversions parfois, dans l’ascenseur, le jeudi soir, avant de nous quitter sur University Place ou devant la bibliothèque de New York University, massif bâtiment rouge face à Washington Square. Il me parlait de la mort qui le guettait et de la mort qui l’avait déjà guetté, autrefois, étoile jaune au revers de sa veste. J’étais cependant certaine qu’il lui restait au moins deux décennies, peut-être trois s’il avait un peu de chance. Il reviendrait. Et quand il reviendrait, le parquet de la chambre que j’aurais choisie serait briqué à la cire ; sur son bureau, il y aurait un bouquet dans le vase en cristal où baignaient maintenant mes soleils ; la cuisine, récurée, sentirait le vinaigre blanc.

Nous étions finalement entrés dans la chambre du fond, avec ses étagères de livres qui recouvraient les deux pans de murs latéraux, avec l’immense fenêtre qui ouvrait sur Soho et sur les Twin Towers, avec le grand bureau auquel il écrivait. J’avais fini par décréter que c’était là, dans cette chambre, que j’allais m’installer. Et aussitôt, de sa voix caverneuse, qui m’était devenue familière au fil des mois, il m’avait rétorqué, sans aucun embarras, Nous coucherons donc ensemble par chambre interposée ! Il avait ri, cette fois d’une voix de fausset, aiguë, malgré son timbre autrement très profond. J’étais restée un instant sans bouger, figée, honteuse. Peut-être un peu flattée au fond.

Pourtant, en quelques secondes, je m’étais imaginé ce qui se serait passé si j’avais joué l’outrée : je serais partie sur-le-champ, claquant la porte pour qu’il me coure après, pour qu’il s’excuse, pour qu’il m’implore devant les ascenseurs du douzième étage, dans le corridor éclairé aux néons. Pourquoi m’étais-je imaginé cette scène alors que je me tenais là, sans intention de m’en aller, heureuse dans sa grande chambre qui serait bientôt la mienne, détournant le visage pour éviter qu’il ne remarque que sa muflerie me faisait sourire, et même plaisir ? J’avais honte, j’aurais dû avoir honte, mais je savais très bien, il était impossible de me mentir à moi-même sur ce point, que je n’avais peut-être rien attendu, cette année-là, d’autre que cela : QU’IL ME VOIE.

Nous avions finalement quitté la pièce, nous marchions l’un derrière l’autre sur le parquet fait de petits carreaux de bois pour retourner au salon. Je m’étais installée sous un portrait de Proust pâle, catleya à la boutonnière, sur l’immense canapé fleuri, fané, affaissé par les ans, dont le velours restait pourtant très doux et pelucheux. Il s’était éclipsé, était revenu avec deux verres, m’avait servi du vin, s’était assis en face de moi, était demeuré silencieux un instant. Puis, lentement, presque grave, articulant chaque mot, il m’avait dit :
— J’aimerais vous demander un service.

Je ne sais plus ce que j’avais répondu, sans doute que j’étais ravie de pouvoir l’aider mais en quoi ? J’avais sûrement accompagné ma réponse d’un geste séducteur, passant une main dans mes cheveux ou souriant tête penchée.
Derrière les vitres du salon, la pointe de Manhattan piquait un ciel torrentueux, gavé de roses, de mandarines et de violettes qui fusionnaient comme sous l’effet d’un doigt. Les Twin Towers s’allumaient peu à peu, et l’on devinait, au tout dernier étage de la tour nord, une lumière rouge montant comme en un trait, peut-être un escalier roulant bordé d’un éclairage.

J’attendais. Qu’allait-il me demander ? Il hésitait, prenait son temps, son souffle. Il paraissait troublé, comme s’il n’était pas sûr que je puisse accepter.
— J’aimerais vous demander, avait-il fini par me dire, s’interrompant à mi-phrase. J’aimerais vous demander de me renvoyer mon courrier à Paris.

Cécile Balavoine - Une fille de passage

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Coup de coeur... Philippe Forest...

28 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Lorsqu'elle décide tranquillement et sans y faire attention de ne pas se couvrir la tête, on jurerait qu'elle a choisi en toute conscience de braver la bêtise, de mépriser la morbide curiosité de ceux qui, sans pudeur ni pitié, la suivent des yeux. Je l'admire et, en somme, elle le sait.Il y avait eu tant d'amitiés, de brouilles, de réconciliations, tant de guerres livrées, gagnées, perdues dans la cour de récréation, tant de complots d'affection ; tant d'évènements dérisoires et décisifs étaient venus remplir la coquille vide des matinées et des après midi .Le temps de l'enfance est si lent, si généreusement ouvert à la lourde poussière du présent. Une semaine y est un siècle ; une année est une éternité où s'efface tout souvenir. J'en étais certain, Pauline retrouverait vite sa place parmi ses camarades. Mais elle n'habitait visiblement plus tout à fait le même monde. Elle était passée dans une autre dimension. La maladie l'avait mûrie. Elle l'avait fait passer à travers une somme inconcevable d'expériences surmontées. Projetée dans le futur intouchable de la mort, elle logeait désormais dans un lointain troublant où elle ne cessait pourtant pas d'être aussi une toute petite fille. Plus loin que ses camarades, plus loi que l'institutrice, plus loin que ceux qui l'avaient soignée, plus loin que ceux qui lui avaient donné le jour. Et quelque chose lui manquait qui la tenait à l'écart des autres petits. Elle n'avait pas partagé leur vie des derniers mois. Elle n'avait fêté en leur compagnie ni son troisième ni son quatrième anniversaire. Elle n'avait pas grandi comme elle aurait du grandir avec eux. Une année d'enfance lui avait été dérobée. Il n'y avait personne à qui elle aurait pu réclamer cette année perdue. Quel que soit l'avenir, ce creux resterait dans le temps de son passé. Il lui interdirait de connaître l'addition uniforme des jours par laquelle les autres vieillissent. Elle resterait toujours l'enfant à qui manque une année.

Philippe Forest - L'enfant éternel

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Coup de coeur... Philippe Sollers...

27 Octobre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Philippe Sollers...

(reçu à Paris le mardi 14 janvier avril 1981 à 17 heures)

Le 12 Avril 81

« Dimanche des Rameaux »

Mon amour,

Deux jours d’effondrement physique : sommeil, sommeil et sommeil. Un peu mieux aujourd’hui. Pas encore retrouvé la « main ». La « main », c’est le moment où le corps tout entier est précédé par un halo du cerveau qui a déjà formé les phrases avant qu’elles arrivent. Question d’apesanteur. Six mois de lourdeur — c’est-à-dire d’identité — « c’est moi » — etc…

Temps splendide aujourd’hui — après deux jours de brume et de pluie douce. Soleil mouillé, mais fort, insistant, et aussitôt le vent tourne au jaune, le bleu au blanc — et l’ensemble à la transparence d’avant la couleur. Tout est couvert de fenouil (l’odeur, écrasée dans la main, est fabuleuse). GirofléesSoucis.

J’ai regardé, ce matin, l’intronisation solennelle du Grand Rabbin Sirat — nouveau Grand Rabbin de France1. Il y avait là un officiant à la voix de ténor très souple, récitant de l’hébreu à toute allure — on aurait dit Paradis. Modulation des ondes. Le chandelier brûlant depuis le fond des temps. C’était très beau, clandestin, désespéré, triste, ferme, et sublime.

Ci-joint une carte de Saint-Étienne d’Ars sur qui le soleil vient se coucher, à l’ouest. Le vent du nord-ouest a soufflé légèrement toute la journée.

Je me sens suspendu — très loin, à vrai dire. Comme si la parution du volume 1 (navette spatiale) m’avait projeté tout à fait ailleurs2.

Je pense, le plus froidement possible, à l’idée du « roman public »3. J’ai écrit deux pages. Ça pourrait être amusant.

Vive le Gâteau4 ! Je t’aime plus que jamais (souligné deux fois), je t’embrasse —

Ph

 

reçu à Paris le jeudi 16 juillet 1981 à 9 heures.

(mercredi) Le Martray, le 15 juillet 81

Mon amour,

Si je m’écoutais, je te téléphonerais tout le temps… Rien d’autre à faire, au fond, sinon travailler, nager, retravailler, dormir, travailler. Le tennis m’amuse : il s’agit de calculer les coups… Ça me rappelle quand j’avais 12 ou 14 ans, légèreté, souplesse, bondissements — j’en suis loin ! Mais, tout de même, certaines finesses reviennent spontanément… Rien ne se perd tout à fait… L’œil, le bras, le long de la ligne… Mon revers est meilleur que mon coup droit… Je renvoie mieux que je n’attaque… Trop sur la défensive… L’habitude d’être attaqué… Tu connais ce mot de Baudelaire à propos de Manet ? « Il n’a pas l’air de se rendre compte que plus l’injustice augmente, plus sa situation s’améliore1. » C’est beau, non ?

Paysage impassible, toujours en mouvement. Je suis là depuis des siècles…

J’avance rapidement dans Femmes — la difficulté est de garder en même temps Paradis 2 sous la main. Femmes, ça va être du Paradis appliqué, ponctué, déplié, figuratif — la démonstration consistant à mettre en évidence que la 4ème dimension contient la 3ème sans que le contraire soit vrai.

C’est curieux et drôle (j’espère). Idée : une sorte de Possédés2 des temps modernes. Dérision de tout…

Le Gâteau est un chef-d’œuvre. Repose-toi. Garde bien le Veineux3.

Je t’aime, je t’embrasse —

Coup de coeur... Philippe Sollers...
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