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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Mohammed Aïssaoui..

14 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je ne peux m'empêcher de trouver toute existence extraordinaire. Pour peu qu'on veuille bien prendre la peine de se pencher dessus, chaque vie est exceptionnelle et mérite d'être contée, avec sa part de lumière, ses zones d'ombre et ses fêlures- il y en a toujours, je sais comment les détecter. D'ailleurs, c'est mon obsession, ça, quand je rencontre quelqu'un je me demande quelle est sa fêlure: c'est ce qui le révèle. Et dans ce domaine, il n'existe pas d'injustice, pas d'inégalité: chacun porte sa fêlure, les misérables et les milliardaires, les petites gens et les puissants, les employés et les patrons, les enfants et les parents. 

Mohammed Aïssaoui - Les Funambules

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Coup de coeur... Thomas Bernhard...

13 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Thomas Bernhard...

Il a fallu qu’ils meurent dans un accident et qu’ils se réduisent à ce bout de papier ridicule qu’on appelle photographie, pour ne plus pouvoir te faire du mal. La manie de la persécution a pris fin, ai-je pensé. Ils sont morts. Pour la première fois, à la vue de la photographie qui le montre à Sankt Wolfgang sur son voilier, j’ai eu pitié de mon frère. A présent il avait l’air encore beaucoup plus comique sur la photo qu’à première vue. Mon impassibilité en le regardant m’a fait peur. Mes parents aussi étaient comiques sur la photo où on les voit à la gare Victoria. Tous trois à présent, devant moi sur ma table, hauts de dix centimètres à peine, avec leurs vêtements à la mode et l’attitude grotesque de leur esprit, étaient encore plus comiques qu’au premier regard. La photographie ne montre que l’instant grotesque et l’instant comique, ai-je pensé, elle ne montre pas la personne telle qu’elle a été, en somme, durant sa vie, la photographie est une falsification sournoise, perverse, toute photographie, peu importe qui photographie, peu importe qui elle représente, est une atteinte absolue à la dignité humaine, une monstrueuse falsification de la nature, une ignoble barbarie. D’autre part, les deux photos me paraissaient prodigieusement caractéristiques justement de ceux qui étaient fixés sur la pellicule, de mes parents tout comme de mon frère. Les voilà, me suis-je dit, tels qu’ils sont vraiment, les voilà tels qu’ils étaient vraiment. J’aurais aussi bien pu emporter de Wolfsegg d’autres photographies de mes parents et de mon frère et les conserver, j’ai emporté et conservé celles-ci parce qu’elles reproduisent exactement mes parents et mon frère à l’instant où ces photographies ont été prises par moi, tels que mes parents étaient en réalité, tel qu’était mon frère en réalité. Je n’ai pas eu la moindre honte à le constater. Ce n’était pas par hasard que je n’avais pas détruit justement ces photographies et que je les avais même emportées à Rome et mises de côté dans le tiroir de ma table. Je n’ai pas là des parents idéalisés, me suis-je dit, j’ai là mes parents tels qu’ils sont, tels qu’ils étaient, ai-je rectifié. J’ai là mon frère tel qu’il a été. Ils étaient tous trois si timides, si communs, si comiques. Je n’aurais d’ailleurs pas toléré, me suis-je dit, dans le tiroir de ma table, une image fausse de mes parents et de mon frère. rien que les images réelles, les images vraies. Rien que de l’absolument authentique, si grotesque, peut-être même si repoussant soit-il. Et ce sont précisément ces photos de mes parents et de mon frère que j’avais montrées un jour à Gambetti, il y a un an, je me rappelle encore où, dans le café sur la Piazza del Popolo. Il avait regardé les photos, il avait demandé : Est-ce que tes parents sont très riches ? A quoi j’avais répondu : Oui. Je sais encore qu’ensuite le simple fait de lui avoir montré ces photos m’a été pénible. Tu n’aurais jamais dû lui montrer justement ces photos, me suis-je dit alors. C’avait été une sottise. Il y avait et il y a d’innombrables photos qui montrent effectivement mes parents sérieux, comme on dit, mais elles ne correspondent pas à l’image que, toute ma vie, je me suis faite de mes parents. Il y a aussi de ces photographies sérieuses de mon frère, elles aussi sont des images fausses. Du reste, je ne déteste presque rien au monde plus que l’exhibition de photographies. Je n’en montre aucune et je ne m’en laisse montrer aucune. Que j’aie montré à Gambetti la photo de mes parents à la gare Victoria a été une exception. Quel but poursuivais-je ainsi ? De son côté, Gambetti ne m’avait jamais montré de photographies. Naturellement je connais ses parents ainsi que ses frères et soeurs et cela n’aurait aucun sens de me montrer des photos qui les représentent, cela ne lui serait d’ailleurs jamais venu à l’idée. Au fond, je déteste les photographies et moi-même, il ne m’est jamais venu à l’idée de faire des photographies, à part cette exception londonienne, à part Sankt Wolfgang, Cannes, de ma vie je n’ai possédé un appareil photographique. Je méprise les gens qui sont constamment en train de photographier et qui se promènent tout le temps avec leur appareil photographique pendu au cou. Ils sont sans cesse à la recherche d’un sujet et ils photographient tout et n’importe quoi, même ce qu’il y a de plus absurde. Sans cesse ils n’ont rien d’autre en tête que de se représenter eux-mêmes et toujours de la façon la plus repoussante, ce dont ils n’ont cependant pas conscience. Ils fixent sur leurs photos un monde perversement déformé, qui n’a rien d’autre en commun avec le monde réel que cette déformation perverse dont ils se sont rendus coupables. Photographier est une manie ignoble qui atteint peu à peu l’humanité entière, parce qu’elle n’est pas seulement amoureuse de la déformation et de la perversité, mais qu’elle en est entichée et qu’en vérité, à force de photographier, elle prend à la longue le monde déformé et pervers pour le seul véritable. Ceux qui photographient commettent l’un des crimes les plus ignobles qui puissent être commis, en rendant la nature, sur leurs photographies, perversement grotesque. Sur leurs photographies, les gens sont des poupées ridicules, désaxées au point d’en être méconnaissables, défigurées, oui, qui regardent d’un air effrayé leur ignoble objectif, de façon idiote, repoussante. Photographier est une passion abjecte qui atteint tous les continents et toutes les couches de la population, une maladie qui a frappé l’humanité entière et dont celle-ci ne pourra jamais être guérie. L’inventeur de l’art photographique est l’inventeur de l’art le plus misanthrope de tous les arts. C’est à lui que nous devons la déformation définitive de la nature et de l’homme qui y vit, en la caricature perverse de l’une et de l’autre. Je n’ai encore jamais vu sur aucune photographie un homme naturel, autrement dit un homme véritable et vrai, comme je n’ai encore jamais vu sur aucune photographie une véritable et vraie nature. la photographie est le plus grand malheur du XXe siècle. Jamais je n’ai été pris d’un tel dégoût qu’en regardant de photographies. Mais, me suis-je dit à présent, si déformés que soient mes parents et mon frère sur ces seules photographies prises par moi avec l’appareil photographique appartenant à mon frère, à mesure que je les regarde celles-ci montrent tout de même, derrière la perversité et la déformation, la vérité et la réalité de ceux qui sont pour ainsi dire saisis par la photographie, parce que je ne me soucie pas des photos et que je vois ceux qui y sont représentés, non pas tels que les montre la photo dans sa déformation grossière et sa perversité, mais comme moi je les vois. Mes parents à la gare Victoria à Londres ai-je écrit au dos de la photo. Sur la deuxième, qui montre mon frère à Sankt Wolfgang, Mon frère faisant de la voile à Sankt Wolfgang. j’ai plongé la main dans le tiroir et j’ai retiré la photo sur laquelle mes soeurs Amalia et Caecilia posent devant la villa de Cannes que mon oncle Georg, le frère de mon père…

Thomas Bernhard - Extinction Un effondrement

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Coup de coeur... Henri Michaux...

12 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ralentie, on tâte le pouls des choses ; on y ronfle ; on a tout le temps ; tranquillement, toute la vie. On gobe les sons, on les gobe tranquillement, toute la vie. On vit dans son soulier. On y fait le ménage. On n’a plus besoin de se serrer. On a tout le temps. On déguste. On rit dans son poing. On ne croit plus qu’on sait. On n’a plus besoin de compter. On est heureuse en buvant ; on est heureuse en ne buvant pas. On fait la perle. On est, on a le temps. On est la ralentie. On est sortie des courants d’air. On a le sourire du sabot. On n’est plus fatiguée. On n’est plus touchée. On a des genoux au bout des pieds. On n’a plus honte sous la cloche. On a vendu ses monts. On a posé son œuf, on a posé ses nerfs.
Quelqu’un dit. Quelqu’un n’est plus fatigué. Quelqu’un n’écoute plus. Quelqu’un n’a plus besoin d’aide. Quelqu’un n’est plus tendu. Quelqu’un n’attend plus. L’un crie. L’autre obstacle. Quelqu’un roule, dort, coud, est-ce toi Lorellou?

Henri Michaux - La Ralentie

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A lire... Le corps et ses raisons - Jean Starobinski

12 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Littérature

A lire... Le corps et ses raisons - Jean Starobinski

Le médecin et historien de la littérature mort l’année dernière dressa des ponts entre les disciplines artistiques avant que ce ne soit à la mode. Le Seuil publie un recueil de ses textes.

Jean Starobinski était-il le dernier de cette envergure ? Existe-t-il encore des passeurs aux connaissances encyclopédiques, qui dialoguent avec tact et avec une élégante distance, sans jargonner, avec des œuvres de l’Antiquité aussi habilement qu’avec des romans du XIXe siècle dont ils isolent des détails lumineux ? Né en Suisse de parents médecins, juifs, émigrés à Genève avant la Première Guerre mondiale, disparu en mars 2019 à 98 ans, Starobinski a mené une double carrière de médecin (à laquelle il a néanmoins mis fin en 1958) et d’historien de la littérature, des idées, et de la médecine. Il n’appartenait à aucune chapelle critique, ne croyait en aucun dieu. Son art consistait à tracer des correspondances entre les disciplines, les siècles et les artistes, à une époque où ce franchissement des barrières n’était pas à la mode, alors qu’il l’est aujourd’hui. Imprégné de psychanalyse, il n’en fit pas pour autant une grille de lecture dogmatique des mots et des gestes ; il laissait leur place à la physiologie et à la chimie. L’intéressait le rapport qu’entretenaient avec le monde sensible les écrivains et les compositeurs qu’il aimait - Baudelaire, Stendhal, Rousseau, Montaigne, Mozart.

Si Pascal ne figurait pas dans son panthéon personnel, le recueil de textes de Starobinski publié ces jours-ci porte un titre pascalien - que Starobinski avait choisi : le Corps et ses raisons. Réunissant des articles écrits entre 1950 et 1980, il fait écho à la célèbre pensée de Pascal : «Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.» Comme les Pensées, ces articles de Starobinski mettent au jour des tiraillements et des superpositions de différents ordres : l’âme et le corps, la rationalité médicale et le chaos de la vie psychique, l’intérieur - absurde - et l’extérieur, prétendument ordonné. Starobinski observe ces couples antagonistes depuis la ligne de crête qui les sépare. Le volume est préfacé par Martin Rueff, professeur de l’histoire des idées qui prit la suite de Jean Starobinski à l’université de Genève (1).

(...)

Virginie Bloch-Lainé

Suite et fin en cliquant ci-dessous

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Coup de coeur... Serge Joncour...

11 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Alexandre replia tous les journaux devant lui, il ne comprenait pas le sens de toute cette violence, de toute cette colère, de ce monde si différent du sien, ce monde juste là devant lui, à l'image de ce village avec des collines au loin. Tout s'entrechoquait. Il regarda la petite place dégagée, les maisons aux arcades voûtées, le village tranquille, dans cette campagne il était à l'abri ,parce que la ville c'était bien le point commun de toutes ces violences, la ville c'est ce qui liait tous ces drames...

Serge Joncour - Nature humaine

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Coup de coeur... Philippe Sollers...

10 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature


Laurence, en tant qu’avocate, récolte beaucoup de renseignements sur le chemin de la foule menant au contre-désir. Là règnent la défiance, les passions négatives, les opinions changeantes, l’erreur. Le désir doit être contredit sans cesse, rien de sa vérité ne doit arriver. Les réseaux de Laurence sont ceux du Barreau, redoublés par son appartenance maçonnique. Bien entendu, elle ne parle jamais de sa société secrète, juste un signal, de temps en temps.

Elle est gaie, très intelligente, déjeuner avec elle est une fête du vocabulaire. La méchanceté humaine est son élément. Divorces, héritages, fraudes, diffamations, dénonciations calomnieuses affluent vers son étude, rue Esprit-des-Lois, à Bordeaux. En deux heures de TGV, elle est à Paris, au Palais de justice. Je la rejoins là, et elle est très chic dans sa robe d’avocate qui fait ressortir sa désinvolture. Je la laisse parler, elle croule sous des dossiers et des anecdotes. Sa vie est un roman permanent.

Le grand sujet, désormais, est la violence sexuelle, les agressions multiples et les viols, révélés par la libération de la parole des femmes. Ça a commencé aux États-Unis dans le cinéma, mais l’explosion est vite devenue générale, avec les slogans sur Internet, « balance ton porc » et « me too ». Les plaintes évoquent parfois des faits très anciens, et crépitent dans tous les sens. La chasse aux porcs masculins est ouverte dans les entreprises, les services publics, les milieux politiques, les producteurs de films. Une journaliste porte plainte, vingt ans après, pour agression sexuelle, contre une célébrité mâle, qui, lors d’une interview, a mis sa main sur sa cuisse. Le concept de cuisse résonne partout.

Les abus de faiblesse ne se comptent plus. En réalité, les femmes ont été harcelées, agressées et violées depuis la plus haute Antiquité, mais pourquoi parlent-elles maintenant ? Effondrement du patriarcat ? Mise en place de la reproduction technique ? Découverte plus que tardive de la différence sexuelle ? Sans doute, sans doute. En tout cas, un monde nouveau surgit, celui du contre-désir. Le désir était brutal et absurde, le contre-désir ramène la sécurité. Les hommes étaient ridicules de poursuivre les femmes de leurs fantasmes. Ça va continuer, mais le truc est crevé.

Regardez l’homme du contre-désir : il est très agité, son seul pôle est l’emploi qu’il occupe. Il veut monter de plus en plus haut dans l’ascenseur social, sa tête est pleine de chiffres, c’est un manager for ever. La femme de contre-désir est pareille, meilleure encore en termes de marketing. Si ces deux-là s’accouplent, d’une manière ou d’une autre, c’est juste pour vérifier la répulsion que son partenaire lui inspire. Elle l’ennuie, il la choque. Ils se parlent le moins possible, et toujours d’argent. Leurs enfants sont idiots et insatiables. Il faut sans cesse leur acheter autre chose, changer les téléphones portables et les ordinateurs, les emmener en vacances, les empêcher de consulter des sites porno, débrancher la télévision devant laquelle ils s’abrutissent pendant des heures, tenter de contrôler leurs contacts sur le net. Horreur : ils communiquent en prenant des pseudos, en jouant à être adultes, alors qu’ils ne sont même pas des ados.

Au moindre signe de vrai désir, la répression s’organise. Cette fille est bizarre, elle préfère jouer du piano classique et délaisse son ordinateur. Elle se passionne pour des vieilleries et des virtuoses de l’ancien temps, semble mépriser tout ce qui est rock ou pop. Elle ne va pas en boîte, et reste dans sa chambre en lisant des philosophes déconseillés par les professeurs. Il faut la marier, et lui faire passer des masters. Le garçon, lui, est rêveur, n’arrête pas de lire des poèmes, et s’emballe pour des auteurs d’autrefois répertoriés comme machos par l’Alliance Féministe Universelle. Le plus anormal est qu’il ne paraît avoir aucune tendance homo. Il faudra lui prévoir un stage dans une entreprise. Une banque peut le sauver, s’il n’est pas trop tard.

Grâce aux tornades de dénonciations, l’humanité prend enfin conscience que 80 % des femmes n’ont aucun intérêt pour la sexualité, et sont en général obligées d’y souscrire pour des raisons de pouvoir ou d’emprise. On peut répartir les 20 % qui restent en 10 % de spécialistes de l’auto-érotisme, et 10 % d’homosexuelles plus ou moins installées ou mariées entre elles. Inutile de dire que les hommes, à part le réseau gay en extension fulgurante, ne sont pas au courant de ces 20 %. Ces hétéros primaires foncent dans le tas, gros bêtas. Même s’ils tournent homos, ils restent les employés organiques de leurs mères.
 
Philippe Sollers - Désirs
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Coup de coeur... Mona Azzam...

9 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Mona Azzam...

Il est un pays lointain où j’ai laissé mon âme.
Il est un village surplombant la savane où j’ai semé mon être.
Il est un parfum de goyave où mon cœur rêve au lointain.
Il est un regard éteint qui domine la terre rouge.

Il est une voix qui se fige en écho de l’âme.
Il est un pays lointain où l’on ne sème plus.
Il est un parfum aussi douloureux qu’un drame.
Il est un homme oublié qu’aucune mer ne ceindra.

(...)

Il savait que parfois, les cieux se troublent et retiennent prisonnier un goéland dont le rire égaré résonne, silencieux. Et dans ce silence ombrageux, le mot, écho d’antan se fige, victime malgré lui des tourbillons de l’existence.

Mona Azzam - Ulysse a dit...

Coup de coeur... Mona Azzam...
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Coup de coeur... Jean Teulé...

8 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

— Crénom !
Au sortir du portail baroque de l'église Saint-Loup de Namur, un homme qui aura bientôt quarante-six ans loupe une marche et tombe sur le front, à même le parvis, en jurant. Des deux qui l'accompagnent, le plus jeune – fringant trentenaire rigolard et bariolé à l'accent wallon très prononcé – fait mine d'être offusqué par ce qu'il vient d'entendre:
— Même en utilisant sa forme contractée, on ne sort pas d'une église en s'écriant: «Sacré nom de Dieu!» Ça n'est pas possible ça, sais-tu, monsieur?!
Le Seigneur vous aura puni !
Le second ami – corpulent personnage autrement raisonnable –, déjà accroupi près du corps à plat ventre, le retourne sur le dos en lui disant dans un français plus conventionnel:
— Eh bien dites donc, quelle chute, hein?!
— Crénom…, paraît ne pas en revenir l'accidenté aux airs devenus complètement ahuris.
— Il est sonné. Félicien, prenons-le chacun sous une aisselle pour le remettre sur pied.
Le jeune Belge farfelu le hisse du côté droit pendant que l'autre, qui parvient à le maintenir bien en appui sur la jambe gauche, s'en trouve soulagé.
«Ça va, on peut vous lâcher ? » demande-t-il en écartant un peu ses paumes, mais la victime, répétant «Crénom», bascule vers Félicien qui s'en amuse:
— Vous choisissez de plonger dans mes bras plutôt qu'entre ceux d'Auguste! Merci! Cela me met en bonne gaieté.
— Mais redressez-le, bon sang, Félicien ! Soyez sérieux, s'agace Auguste.
— J'essaie mais il s'écroule par là. Regardez ce bras, qui semble n'avoir plus d'énergie, comme il balance.
Et en dessous, cette jambe, si je l'attrape par le pantalon, elle ondule telle de la guimauve. On dirait qu'il est devenu, de ce côté-ci, une poupée de chiffon.
— Bordel de Dieu…, commente Auguste.
— Ah, ben dites donc, ça jure, les Français!
Quand c'est pas l'un c'est l'autre.
— Me reconnaissez-vous, savez-vous qui je suis? demande le plus âgé des amis à l'acrobate maladroit qui s'est étalé sur le parvis.
Celui-ci le regarde comme s'il venait de le découvrir, très étonné:
— Crénom!
— Bon, il donne aussi des signes de troubles mentaux. Il faut le ramener à Bruxelles.
* * *
Dans le gros bâtiment particulièrement sévère de l'institut-couvent Saint-Jean-et-Sainte-Élisabeth situé près du jardin botanique de Bruxelles, une petite dame sautillante de soixante-douze ans est très en colère et ne se gêne pas pour le dire aux religieuses qui l'entourent tout en suivant la mère supérieure au travers d'un corridor :
— Moi, c'est de vous dont je ne suis pas satisfaite, mes sœurs! Je m'insurge contre la rudesse de votre comportement envers lui! Je le croyais sous la protection de douces colombes, comme je me figure que doivent toujours être les religieuses, alors que…
— Depuis son arrivée, fin mars, avant les repas, il ne fait pas le signe de croix! s'indigne la supérieure, commençant à gravir vigoureusement les marches d'un escalier à la rampe ouvragée.
— … Il est handicapé! lui rappelle la dame âgée qui escalade derrière.
— Seulement hémiplégique du côté droit, précise l'autre déjà au palier. Il pourrait remuer sa main gauche!…
— … Alors que, poursuit une des sœurs qui arrive également tout en haut, lorsqu'on insiste il tourne la tête et si on l'en tourmente davantage, il fait semblant de s'endormir!
Le premier étage s'ouvre sur un long couloir bordé à droite par une série de fenêtres hautes et claires donnant sur une cour fleurie en ce mois de juin.
Face aux ouvertures vitrées s'étalent des portes de chambre. Visage entouré d'une guimpe trop amidonnée, une qui ne l'avait pas encore ramenée aborde, excédée, un nouveau sujet aux oreilles de la petite dame à la chevelure frisottée et blanche parsemée de reflets bleutés:
— Dans les établissements religieux, on exige que les malades récitent des prières à haute voix mais lui ne les dit pas!
— Il est devenu pratiquement muet!
Tout le monde part au train vers le fond du couloir.
Les lumières de ce début d'été alternent avec les taches d'ombre sur ces corps féminins qui filent.
— Muet?! s'exclame la mère supérieure. Ah, si vous entendiez ce qu'il répète continuellement en reluquant une certaine partie de l'œuvre d'art dont nous sommes le plus fières dans cet établissement!…
Venez vérifier vous-même.
Elles s'arrêtent toutes devant la double porte ouverte d'une grande salle commune lambrissée de chêne et au plafond ornementé.
— Vous le trouverez là-bas ! Allez-y toute seule.
Nous, on ne s'approche plus de lui.
La petite dame usée quoique encore dynamique, elle, y va vers ce quadragénaire qu'elle repère de dos, écroulé dans son fauteuil roulant en bois et osier, face à un grand tableau fixé au mur. On dirait que le quasi-grabataire s'exprime. Alors qu'elle s'approche de ses
épaules, elle l'entend dire et redire une ribambelle de «Crénom!» absolument excités. Elle lève les yeux vers ce qui obnubile tant l'affalé. C'est une Vierge à l'Enfant peinte vaguement façon Renaissance. Au premier-plan et de trois quarts dos, une jeune Moyen-Orientale blondinette (ah bon ?) tout à fait avenante est représentée tendant les bras vers un mioche dans la paille qui fait face au spectateur. Mais le tordu débraillé ne fixe son regard que sur le cul de la Marie mis très en évidence par un souffle de vent pénétrant dans l'étable et plaquant la robe translucide de soie rose chair, bordée de broderies noires, contre les fesses joliment arrondies de la mère (vierge) du fils de Dieu.
— Crénom! Crénom!
On sent bien que si le pervers pouvait articuler deux autres syllabes il s'écrierait plutôt: «Quel cul! Quel cul!» La petite frisottée, sans doute elle-même tous les dimanches à l'église, comprend maintenant la panique des soeurs hospitalières. Contournant le vicelard pour l'examiner de face, elle découvre son bras droit inerte qui pend contre sa poitrine enfermée dans une ample vareuse sombre dont l'usure luit çà et là et que personne n'est venu boutonner. Il ne lui reste qu'un oeil ouvert en cette tête qui retombe, trop lourde, sur une épaule. La dame âgée dit:
— Bon, allez, laisse-moi te pousser. On s'en va. Aucune sœur ne vient l'aider à descendre dans l'escalier le fauteuil roulant qui fait des bonds à chaque marche car les voilà toutes parties chercher de l'eau bénite en poussant des cris d'hystérie. Elles reviennent vers la salle commune pour s'y jeter à genoux, verser d'abondantes larmes et arroser d'eau
consacrée les endroits occupés par le terrifiant malade, ceux où ses roues sont passées. La mère supérieure ordonne:
— Arrachez ses draps, sa paillasse, et faites tout brûler!
Retenant comme elle peut le fauteuil penché, grâce à une main agrippant la poignée fixée à l'arrière du dossier et l'autre cramponnée au col de la vareuse du très mal en point pour éviter qu'il ne bascule en avant, la petite vieille à la chevelure un peu azur croise un prêtre exorciste alerté. Lui non plus n'est d'aucune utilité et son étole flottante, au passage, vient lui fouetter le visage comme si elle n'était pas déjà assez emmerdée comme ça!
— Exorcizamus te, omnis immundus spiritus, omnis…!
Mêlé au fracas cavaleur des gros souliers cloutés du chasseur de mauvais anges, elle entend aussi gueuler un rituel latin alors qu'elle atteint le corridor et que les soeurs, à l'étage, paraissent se sentir enfin délivrées comme si Satan lui-même s'était retrouvé trois mois pensionnaire de leur maison de santé.
Sur les graviers d'une allée de la cour intérieure menant à la sortie, l'aïeule essoufflée fait une pause pour s'éponger le front près d'un bosquet de roses parfumées. L'hémiplégique mutique, de sa main gauche fait risette à une fleur en éclatant d'un rire de fou puis ferme son œil valide et revoit le fil de sa vie, sa vie… Crénom!

Jean Teulé - Crénom, Baudelaire!

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Coup de coeur - Dominique Fernandez...

7 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur - Dominique Fernandez...
Il a écouté, comme tout le monde, le président Macron et m’a confié son étonnement, pour ne pas dire sa colère devant certains de ses propos. Rouvrir les écoles le 11 mai serait une folie ; mieux, une impossibilité, si l’on veut respecter l’obligation pour les élèves de se tenir à un mètre l’un de l’autre. Au lycée, on pourrait peut-être les raisonner ; mais au collège ; mais à l’école primaire ; mais à l’école maternelle ! Si vous alliez quelquefois chercher vos enfants à la sortie du collège, n’aviez-vous pas constaté, m’a-t-il demandé, comment les très jeunes se pressent, se collent, s’agglutinent ? Ils ont un besoin physique de se toucher, de se faire des bises. Les hôtels et les restaurants resteront fermés jusqu’au 15 juillet, mais les cantines scolaires rouvriraient le 11 mai ? Cette seule remarque prouve l’absurdité de la décision. Un autre aspect n’a pas été évoqué dans le discours. Pour se rendre au collège, au lycée, la plupart des élèves, ceux qui n’habitent pas à proximité de leur établissement, et c’est la majorité, devront prendre les transports en commun. Entassés dans le RER, dans le métro, comment se défendront-ils de la promiscuité ?
Noël, un peu plus tard, m’a téléphoné, furieux. Il écumait :
– Vous avez noté que les collèges et les lycées rouvriront le 11 mai, tandis que les universités resteront fermées jusqu’à l’été et ne reprendront qu’à l’automne ? Est-ce que je vais perdre mon année ? Les examens, quand auront-ils lieu ? À quoi attribuez-vous cette différence de traitement ?
– À un souci de justice sociale, ai-je répondu. L’intention n’est-elle pas excellente ? Beaucoup d’enfants ne sont pas équipés en numérique ou habitent dans des régions rurales non connectées. Ils perdraient quatre mois de cours si l’école n’était pas rouverte avant l’été. Entre les enfants des villes et les enfants des campagnes, entre ceux qui ont un ordinateur et ceux qui n’en ont pas, les inégalités se creuseraient, l’écart deviendrait criant. Vous, les étudiants, pouvez bosser seuls.
– Monsieur Terroil, je veux bien que la crainte d’augmenter la discrimination ait joué, mais il y a une autre considération qui a pesé beaucoup plus. Un étudiant peut rester seul à la maison, pendant que ses parents vont travailler au bureau ou à l’usine. Un enfant avant l’âge de raison ne peut rester seul ; il oblige ses parents à le garder, à le surveiller. Rouvrir les crèches, la maternelle, le primaire, le secondaire, est donc une condition indispensable pour relancer l’activité dans le pays. Les milieux d’affaires, les gens du commerce et de l’industrie auront fait pression sur Macron pour qu’il permette aux parents de retourner au travail. La reprise économique, plus importante que la santé, est à ce prix. Et l’on se moque en France de Trump, qui ne pense pas autre chose et donne l’exemple de cette priorité ! Qu’importe la vie des Américains, à côté du souci de faire redémarrer l’Amérique ! Vous savez que Trump encourage à la révolte contre le confinement. Alors qu’on nous serine : « Restez chez vous ! Restez chez vous ! », le président des États-Unis vocifère : « Sortez de chez vous ! Sortez de chez vous ! Au boulot ! » Que vaut la vie d’un homme, de quelques milliers d’hommes, si on la compare à l’impératif économique auquel est suspendue la vie de la nation ? Au fond, il est bien commode, le Trump. On le raille, on le conspue, ce loufoque, et, quand on s’est donné bonne conscience en le traînant dans la boue, on mène exactement la même politique !
Dominique Fernandez - Aux confins de la Nouvelle-Athènes
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Les mots, c’est de la poudre blanche...

7 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Littérature

Les mots, c’est de la poudre blanche...

L’écriture est l’une des substances psychotropes les plus puissantes qui soit. Elle permet d’apprivoiser la vision de l’écrivain en une injection de vie concentrée dans des gouttes d’encre dont les pouvoirs sont inépuisables.

Confiné, je passe la plupart de mes journées assis à mon bureau. Les heures défilent dans la mystérieuse chorégraphie de mes mains. Elles tracent des étranges gribouillages sur une surface blanche et bien polie. Elles distribuent, sans aucune raison apparente, des hampes et des jambages inférieurs, elles règlent les rapports entre les fûts et les empattements. Bref, elles marquent des lettres sur une page. Il semblerait que ce soit une activité sans danger. Et pourtant, l’effet de ces inscriptions aniconiques sur les esprits est comparable à celui qu’un dispositif nucléaire a sur les corps : au-delà de l’explosion violente immédiate, il y a une influence qui s’étale sur des siècles, invisible, insaisissable, irréparable.

L’écriture représente cette étrange radioactivité de l’esprit : la capacité d’habiter la matière la plus simple, la plus pauvre, la moins «animée» - une idée devient une tache d’encre, une surface de cellulose et pourtant elle exerce à partir de cette existence infime une influence beaucoup plus vaste, puissante et durable de celle qu’elle exerce lorsqu’elle habite le cerveau d’un seul individu. L’écriture n’est pas, comme on l’a souvent considérée, un ersatz de la parole - elle a probablement un rapport accidentel avec les mots et le langage.

Nous nous sommes habitués à en faire quelque chose d’ordinaire, de trivial et d’extrêmement inoffensif. Pourtant, elle est l’une des substances psychotropes les plus puissantes qui soit. L’effet de ces traces irrégulières sur ceux et celles qui en font usage produit des visions - au sens large du terme, celui qui inclut tous les sens et la raison : on commence à voir, à entendre, à goûter, à penser aux êtres absents sans aucun rapport substantiel avec l’ensemble des taches qu’on a en face des yeux. Il n’y a rien de documentaire. Rien de photographique. Rien de réaliste. Même lorsqu’on désire vraiment dire ce qu’on a vu. Toute lecture, de ce point de vue, est comparable à l’absorption de LSD ou à une séance d’ayahuasca. Les mots c’est de la poudre blanche, ou une boisson au goût désagréable. Mais gorgée après gorgée quelque chose se dessine en face de nous, quelque chose qui n’a rien à faire ni avec notre corps ni avec le monde qui nous entoure. Avec une différence décisive : grâce à cette substance, on peut apprivoiser la vision, l’induire personnellement et, surtout, la reproduire à volonté.

Dans l’écriture a lieu le processus inverse de l’assomption des drogues psychotropes : ici c’est une substance matérielle qui permet de produire une vision, là c’est une vision qui amène l’écrivain à produire la substance psychotrope (le langage ce n’est que cela, au fond) qui permet de produire et de reproduire la vision que l’écrivain a vécue. C’est aussi à cause de cela que son pouvoir est si durable, et c’est à cause de cela que son usage est si étendu. Nous avons besoin de ces visions. Nos corps se nourrissent de la vie qui anime tout ce qui nous entoure. C’est à cause de cela que nous sommes obligé·e·s de manger : nous vivons seulement en incluant et en métabolisant cette vie extérieure à nos anatomies. C’est à cause de cela que nous avons des organes de sens : ils nous permettent d’être traversé·e·s par cette vie - lumière, son et bruits, duretés, saveurs, douceurs selon les formes les plus disparates.

Il y a des portions de ces vies, toutefois, qui ne peuvent pas être intégrées par l’alimentation, ni par l’usage des organes de sens. L’écriture est ce qui nous permet de poursuivre par d’autres moyens ce que nous faisons en mangeant et en percevant le monde : vivre toute la vie qui nous entoure, et nous laisser traverser par elle. Elle produit une intimité entre toutes les choses et tous les vivants qui est antérieure à l’ordre de proximité construit par la naissance, l’alimentation et la perception. Elle produit une continuité spirituelle là où il n’y a pas de continuité directe d’autre type. Tous les êtres, les uns dans les autres, ne cessent d’inventer des moyens pour se pénétrer réciproquement, pour vivre chacun la vie des autres, pour devenir l’autre. Et la vie de chacun d’eux peut ainsi passer de corps en corps, d’individu en individu, d’espèce en espèce, de lieu en lieu, d’un temps à l’autre. L’écriture et la vision à laquelle elle donne accès sont à la fois la genèse, l’évidence et l’archive de cette continuité. Il n’y a rien d’intellectuel. C’est une injection de vie, dans sa substance pure, chimique, sensible, visionnaire : vie concentrée dans des gouttes d’encre dont les pouvoirs sont inépuisables, incoercibles. Toute écriture n’est que la ruse que la vie invente pour nous pénétrer, nous changer à jamais, et s’envoler ailleurs. Toute écriture permet à la vie de ne jamais appartenir à personne, de rester une éternelle vagabonde.

Par Emanuele Coccia philosophe, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

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