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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur.... Gustave Flaubert...

21 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit, elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s'abandonna.

Les ombres du soir descendaient; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d'elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout; quelque chose de doux semblait sortir des arbres; elle sentait son coeur dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l'écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux arrières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassées.

Gustave Flaubert - Madame Bovary

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Coup de coeur... Raphaël Glucksmann...

19 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Refugies

Ce que notre indifférence face à la mort des migrants en Méditerranée et la peur du "grand remplacement" disent de ce que nous sommes devenus...

La France, son identité, sa culture, son histoire, ses modes de vie, sa langue ne peuvent être menacés par l'accueil de 50 000 réfugiés par an. Ou 100 000. Ou même 200 000. À quel point faut-il douter de son pays et de soi-même pour être gagnés par l'angoisse ou "l'insécurité culturelle" face aux 0,1% ou 0,2% (ou même 0.8% pour reprendre les chiffres les plus farfelus) de migrants venant d'horizons différents chaque année?

Non, ce qui menace des siècles d'héritages humanistes, le legs des Lumières et de la Révolution, la tradition républicaine - notre véritable identité nationale - c'est bien plutôt notre repli sur nous-même, notre indifférence face aux centaines d'être humains mourant chaque mois dans la Méditerranée, notre incapacité à nous mettre à la place des ombres de Calais, La Chapelle ou Vintimille, notre renoncement au message universel qui contribua à façonner la France pendant (au moins et bien plus en réalité) 250 ans.

Le mélange constamment répété entre réfugiés et immigrés, entre problèmes d'accueil des demandeurs d'asile et difficultés d'intégration de populations déjà là depuis longtemps (et parquées dans des ghettos) est le signe d'une confusion mentale générale. Cette confusion - savamment entretenue par des dirigeants politiques sans scrupules et des éditorialistes sans idées ni principes - vient du fait que nous ne savons plus qui nous sommes et ce que nous faisons ensemble. Des élites aphasiques et abouliques, incapables de définir un horizon commun, laissent les uns et les autres définir leur "être" et le nôtre par exclusion de l'autre, quand elles ne nous y poussent pas joyeusement.

S'il y a un "grand remplacement", c'est bien celui de nos principes humanistes par des valeurs d'exclusion et de repli, de siècles d'hégémonie culturelle progressiste par la doxa néo-réactionnaire, de la France ouverte qui nous a vus naître par une France fermée que notre apathie contribue à construire.

Raphaël Glucksmann

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Coup de coeur... Georges Bernanos...

18 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La menace qui pèse sur le monde est celle d'une organisation totalitaire et concentrationnaire universelle qui ferait, tôt ou tard, sous un nom ou sous un autre, qu'importe ! de l'homme libre une espèce de monstre réputé dangereux pour la collectivité tout entière, et dont l'existence dans la société future serait aussi insolite que la présence actuelle d'un mammouth sur les bords du Lac Léman. Ne croyez pas qu'en parlant ainsi je fasse seulement allusion au communisme. Le communisme disparaîtrait demain, comme a disparu l'hitlérisme, que le monde moderne n'en poursuivrait pas moins son évolution vers ce régime de dirigisme universel auquel semble aspirer les démocraties elles-mêmes. 

Georges Bernanos - La liberté, pour quoi faire?

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Coup de coeur... Derek Walcott...

17 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Préparation à l’exil

Pourquoi est-ce que j’imagine la mort de Mandelstam
parmi les cocotiers qui jaunissent,
pourquoi ma poésie guette-t-elle déjà derrière elle
une ombre pour emplir la porte
et rendre invisible jusqu’à cette page ?
Pourquoi la lune s’intensifie-t-elle en lampe à arc
et la tache d’encre sur ma main s’apprête-t-elle pouce en bas
à s’imprimer devant un policier indifférent ?
Quelle est cette odeur nouvelle dans l’air
qui jadis était sel, sentait le citronnier à l’aube,
            et mon chat, je sais que je l’imagine, bondit hors de mon chemin
les yeux de mes enfants semblent déjà des horizons
et tous mes poèmes, même celui-ci, veulent se cacher ?

        _______________________________________________

L’amour après l’amour

Le temps viendra
où, avec allégresse,
tu t’accueilleras toi-même, arrivant
devant ta propre porte, ton propre miroir,
et chacun sourira du bon accueil de l’autre

et diras : assieds-toi. Mange.
Tu aimeras de nouveau l’étranger qui était toi.
Donne du vin. Donne du pain. Redonne ton cœur
à lui-même, à l’étranger qui t’a aimé

toute ta vie, que tu as négligé
pour un autre, et qui te connaît par cœur. 
Prends sur l’étagère les lettres d’amour,

les photos, les mots désespérés,
détache ton image du miroir.
Assieds-toi. Régale-toi de ta vie.

Derek Walcott - Raisins de mer

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Coup de coeur... Stefan Zweig...

16 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Rien ne touche aussi puissamment l'esprit d'un adolescent que l'accablement d'un homme supérieur : le Penseur de Michel-Ange, regardant fixement son propre abîme, la bouche de Beethoven, amèrement rentrée, ces masques tragiques de la souffrance universelle émeuvent plus fortement une sensibilité qui n'est pas encore formée que la mélodie argentine de Mozart ou la riche lumière enveloppant les figures de Léonard. Etant elle-même beauté, la jeunesse n'a pas besoin de sérénité ; dans l'excès de ses forces vives, elle aspire au tragique, et dans sa naïveté, elle se laisse volontiers vampiriser par la mélancolie. De là vient aussi que la jeunesse est éternellement prête pour le danger et qu'elle tend, en esprit, une main fraternelle à chaque souffrance.

Stefan Zweig - La confusion des sentiments

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Coup de coeur... Véronique Ovaldé...

15 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce n'est qu'en rentrant hier soir de l'Institut de Barales, tandis que je conduisais lentement, le bras gauche à l'extérieur de la portière afin de goûter au vent chaud qui vient du sud et de l'Afrique, que j'ai pensé à ce qui m'avait amenée précisément ici, dans cette voiture qui remontait la colline. Tout avait commencé quand j'avais treize ans. Avant mes treize ans il n'y avait rien. Seulement la longue attente de l'enfance. Le sommeil et l'ennui dévorés de mauvaises herbes.

 

L'histoire d'Atanasia Bartolome pourrait donc avoir débuté, me disais-je, lors de la grande exposition de 1983 au musée d'Art et du Patrimoine de Bilbao. Je pourrais écrire que cette exposition avait marqué un tournant, mais ce ne serait pas assez fort puisque juste avant cette exposition tout était immobile et pétrifié, et pour marquer un tournant il eût déjà fallu être en marche. En fait, ma visite à la grande exposition de 1983 avait été la conséquence du désir d'émancipation de mademoiselle Fabregat, mon professeur d'histoire de l'art. J'aimerais pouvoir dire que c'est par elle que tout est arrivé. J'aimerais utiliser cette formule si satisfaisante et si catégorique. Mais c'est simplement que mademoiselle Fabregat, en plus d'avoir des accointances indépendantistes, rêvait d'un monde où personne n'aurait considéré que vous n'aviez plus qu'à rôtir dans les feux de l'enfer si vous aviez ressenti une bouffée de désir – de concupiscence – envers votre voisin de palier. Mademoiselle Fabregat faisait partie des rares professeurs qui nous demandaient de nous indigner devant les affiches qu'on voyait encore sur certains murs de la ville – et accessoirement de les arracher. Ces affiches de la Commission épiscopale d'orthodoxie et de moralité célébraient le port de vêtements décents pour les femmes et concevaient l'activité ménagère comme une pratique idéale de la gymnastique. Aussi vais-je me permettre d'écrire avec précaution que c'est parce que mon professeur d'histoire de l'art était une femme piaffant d'impatience que j'ai rencontré Roberto Diaz Uribe et que j'ai emprunté la route (on en revient toujours à ces affaires de virage et de croisée des chemins, comme lorsque le diable donna le choix à Robert Johnson entre l'art et la vertu) menant à l'obsession qui, durant trop longtemps, constitua ma vie.

Je pourrais vous dire, puisque je l'ai cru pendant pas mal d'années, que cette histoire a débuté il y a cent cinquante ans quand mon aïeul Gabriel Bartolome suivit Pierre Savorgnan de Brazza au Congo en pensant benoîtement explorer, édifier et ne jamais conquérir. Ou quand son frère jumeau Saturniño Bartolome décida de construire un phalanstère au Brésil.

Véronique Ovaldé - Soyez imprudents les enfants

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Coup de coeur... André Gide...

14 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

“J'aimerais te donner une joie que ne t’aurait donnée encore aucun autre. Je ne sais comment te la donner, et pourtant, cette joie, je la possède. Je voudrais m’adresser à toi plus intimement que ne l’a fait encore aucun autre. Je voudrais arriver à cette heure de nuit où tu auras successivement ouvert puis fermé bien des livres cherchant dans chacun d’eux plus qu’il ne t’avait encore révélé ; où tu attends encore ; où ta ferveur va devenir tristesse, de ne pas se sentir soutenue. Je n’écris que pour toi ; je ne t’écris que pour ces heures. Je voudrais écrire tel livre d’où toute pensée, toute émotion personnelle te semblât absente, où tu croirais ne voir que la projection de ta propre ferveur : Je voudrais m’approcher de toi et que tu m’aimes.”

André Gide - Les Nourritures Terrestres

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Coup de coeur... Achille Mbembe...

13 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Politique, #Histoire, #Littérature

Comme le soulignait Simone Weil, « la colonisation commence presque toujours par l’exercice de la force sous sa forme pure, c’est-à-dire par la conquête. Un peuple, soumis par les armes, subit soudain le commandement d’étrangers d’une autre couleur, d’une autre langue, d’une tout autre culture, et convaincus de leur propre supériorité. Par la suite, comme il faut vivre, et vivre ensemble, une certaine stabilité s’établit, fondée sur un compromis entre la contrainte et la collaboration ». Révisionnisme oblige, l’on prétend aujourd’hui que les guerres de conquête, les massacres, les déportations, les razzias, les travaux forcés, la discrimination raciale institutionnelle, les expropriations et toutes sortes de destructions, tout cela ne fut que la « corruption d’une grande idée » ou, comme l’expliquait autrefois Alexis de Tocqueville, des « nécessités fâcheuses ».

Réfléchissant sur la sorte de guerre que l’on peut et doit faire aux Arabes, le même Tocqueville affirmait : « Tous les moyens de désoler les tribus doivent être employés. » Et de recommander, en particulier, l’interdiction du commerce et le « ravage du pays » : « Je crois, dit-il, que le droit de guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit tout le temps en faisant des incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux. » Comment s’étonner, dès lors, qu’il finisse par s’exclamer : « Dieu nous garde de voir jamais la France dirigée par l’un des officiers de l’armée d’Afrique ! » La raison en est que l’officier qui « une fois a adopté l’Afrique et en a fait son théâtre contracte bientôt des habitudes, des façons de penser et d’agir très dangereuses partout, mais surtout dans un pays libre. Il y prend l’usage et le goût d’un gouvernement dur, violent, arbitraire et grossier ».

Telle est, en effet, la vie psychique du pouvoir colonial. Il s’agit, non pas d’une « grande idée », mais d’une espèce bien déterminée de la logique des races au sens de traitement, contrôle, séparation des corps, voire des espèces. Dans son essence, il s’agit d’une guerre menée non contre d’autres personnes humaines, mais contre des espèces différentes qu’il faudrait, au besoin, exterminer. C’est la raison pour laquelle des auteurs tels que Hannah Arendt ou Simone Weil ont pu, après avoir examiné en détail les procédés des conquêtes et de l’occupation coloniales, conclure à une analogie entre ceux-ci et l’hitlérisme. L’hitlérisme, dit Simone Weil, « consiste dans l’application par l’Allemagne au continent européen, et plus généralement aux pays de race blanche, des méthodes de la conquête et de la domination coloniales y ». Et de citer, à l’appui de sa thèse, les lettres écrites par Hubert Lyautey depuis Madagascar et le Tonkin.

Que, sur le plan culturel, l’ordre colonial ait été marqué de bout en bout par ses ambiguïtés et ses contradictions est indiscutable. La médiocrité de ses performances économiques est aujourd’hui largement admise.  

Achille Mbembe - Sortir de la grande nuit

Lire aussi "Politique de l'inimitié"

 

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Coup de coeur... André Gorz...

12 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Tu n’avais aucune place à toi dans le monde des adultes. Tu étais condamnée à être forte parce que tout ton univers était précaire. J’ai toujours senti ta force en même temps que ta fragilité sous-jacente. J’aimais ta fragilité surmontée, j’admirais ta force fragile. Nous étions l’un et l’autre des enfants de la précarité et du conflit. Nous étions faits pour nous protéger mutuellement contre l’une et l’autre. Nous avions besoin de créer ensemble, l’un par l’autre, la place dans le monde qui nous a été originellement déniée. Mais, pour cela, il fallait que notre amour soit aussi un pacte pour la vie.

André Gorz - Lettre à D : Histoire d'un amour

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Coup de coeur... Bernard Moitessier...

11 Août 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« … Le sillage s'étire, blanc et dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d'étoiles. L'eau court sur la carène et gronde ou chante ou bruisse, selon le vent, selon le ciel, selon que le couchant était rouge ou gris. Il est rouge depuis plusieurs jours et le vent chantonne dans le gréement, fait battre une drisse parfois contre le mât, passe comme une caresse sur les voiles et poursuit sa course vers l'ouest, vers madère, tandis que Joshua descend vers le sud à 7 nœuds dans l'Alizé. »

Bernard Moitessier - La Longue Route

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