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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... André Dhôtel...

24 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

" L'automne vint. Les feuilles descendirent vers la terre. Elles se posèrent sur les chevelures des femmes qui bavardaient sous les marronniers. Celles des faîtes s'en allaient loin dans les prés, jusque sur les fronts des bœufs.
   Puis ce fut l'hiver. Il y eut de belles nuits de gelée. Jacques oublia Jeanne sans doute, puisque tout s'oublie.

   Vers l'est, d'où montent les étoiles, les collines sont agenouillées. "

*

" Le champ s'arrêtait de frémir, quand un orage venait, accueillant les bruits humains, la cloche et l'enclume, les pas sur la route.
   Est-il possible que la vie soit ainsi ? Jacques et Jeanne travaillaient au jardin et leur tristesse était grande.
  Autour de la rivière des marais s'étendent, dans lesquels ont voit une barque noyée dont la proue est au-dessus de l'eau. Les mouches à tête rouge viennent s'y poser. Un oiseau de proie a traversé, volant bas, près de son image reflétée dans l'eau, et vers les troncs échoués, des rats se sont élancés à la nage.
   Entre la rivière et le village, des peupliers sont dressés. Lorsque l'orage approche, arrêtant le vent, l'essaim de leurs feuilles qui est le plus élevé résonne, car il perçoit encore une brise.
   Les nuages se croisent. Le ciel de l'été devient plus grand. 
   Quelle détresse ou quelle joie familière ce peut être de regarder cette vieille femme chargée de sa hotte et qui rentre au village par un chemin. 
   Puis nous nous souviendrons aussi de ce chien abandonné que nous avons vu boire dans l'ornière, après la pluie, et dont un rayon de soleil oblique éclairait les yeux. "

André Dhôtel - Campements

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Jacques Abeille...

23 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ainsi sont nos filles désormais. Sans qu'on puisse croire que ce soit de propos délibéré, elles ont entrepris de bouleverser l'image séculaire de la femme en laquelle naguère nous nous complaisions encore. Certains hommes de ma génération ont connu les embrassements des guerrières, d'autres, et ce fut pire encore, ont trop rêvé de leurs étreintes, et tous ont vécu depuis lors dans un état de nostalgie ensemble attentive et instable. De tels pères sont nées ces filles d'apparence maussade, dont les silences dissimulent mal la révolte intérieure et la fuite hors des normes de la communauté. Sauvages, certaines le furent par le sang, le plus grand nombre le devint par le refus des songes paternels qui leur furent une trahison. Elles brûlent en secret d'un feu blanc, elles s'avancent en énigme.

Jacques Abeille - Les carnets de l'explorateur perdu

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Coup de coeur... Honoré de Balzac...

22 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Honoré de Balzac...

Balthazar Claes se montra tout à coup, fit quelques pas, ne regarda pas cette femme, ou, s'il la regarda, ne la vit pas, et resta tout droit au milieu du parloir en appuyant sur sa main droite sa tête légèrement inclinée. Une horrible souffrance à laquelle cette femme ne pouvait s'habituer, quoiqu'elle revînt fréquemment chaque jour, lui étreignit le coeur, dissipa son sourire, plissa son front brun entre les sourcils, vers cette ligne que creuse la fréquente expression des sentiments extrêmes; ses yeux se remplirent de larmes, mais elle les essuya soudain en regardant Balthazar. Il était impossible de ne pas être profondément impressionné par ce chef de la famille Claes. Jeune, il avait dû ressembler au sublime martyr qui menaça Charles-Quint de recommencer Artevelde; mais, en ce moment, il paraissait figé de plus de soixante ans, quoiqu'il en eût environ cinquante, et sa vieillesse prématurée avait détruit cette noble ressemblance. Sa haute taille se voûtait légèrement, soit que ses travaux l'obligeassent à se courber, soit que l'épine dorsale se fût bombée sous le poids de sa tête. Il avait une large poitrine, un buste carré; mais les parties inférieures de son corps étaient grêles, quoique nerveuses; et ce désaccord dans une organisation évidemment parfaite autrefois intriguait l'esprit, qui cherchait à expliquer par quelque singularité d'existence les raisons de cette forme fantastique Son abondante chevelure blonde, peu soignée, tombait sur ses épaules à la manière allemande, mais dans un désordre qui s'harmonisait avec la bizarrerie générale de sa personne. Son large front offrait, d'ailleurs, les protubérances dans lesquelles Gall a placé les mondes poétiques. Ses yeux, d'un bleu clair et riche, avaient la vivacité brusque que l'on a remarqué chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez, sans doute parfait autrefois, s'était allongé, et les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus par une involontaire tension des muscles olfactifs. Les pommettes velues saillaient beaucoup, ses joues déjà flétries en paraissaient d'autant plus creuses; sa bouche, pleine de grâce, était resserrée entre le nez et un menton court, brusquement relevé. La forme de sa figure était cependant plus longue qu'ovale; aussi le système scientifique qui attribue à chaque visage humain une ressemblance avec la face d'un animal a eût-il trouvé une preuve de plus dans celui de Balthazar Claes, que l'on aurait pu comparer à une tête de cheval. Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret l'eût incessamment desséchée; puis, par moments, quand il regardait dans l'espace comme pour y trouver la réalisation de ses espérances, on eût dit qu'il jetait par ses narines la flamme qui dévorait son âme. Les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce pâle visage fortement sillonné de rides, sur ce front plissé comme celui d'un vieux roi plein de soucis, mais surtout dans ces yeux étincelants dont le feu semblait également accru par la chasteté que donne la tyrannie des idées, et par le foyer intérieur d'une vaste intelligence. Les yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, paraissaient avoir été cernés uniquement par les veilles et par les terribles réactions d'un espoir toujours déçu, toujours renaissant. Le jaloux fanatisme qu'inspirent l'art ou la science se trahissait encore chez cet homme par une singulière et constante distraction dont témoignaient sa mise et son maintien, en accord avec la magnifique monstruosité de sa physionomie. Ses larges mains poilues étaient sales, ses longs ongles avaient à leurs extrémités des lignes noires très foncées. Ses souliers ou n'étaient pas nettoyés ou manquaient de cordons. De toute sa maison, le maitre seul pouvait se donner l'étrange licence d'être si malpropre. Son pantalon de drap noir plein de taches, son gilet déboutonné, sa cravate mise de travers et son habit verdâtre toujours décousu complétaient un fantasque ensemble de petites et de grandes choses, qui, chez tout autre, eût décelé la misère qu'engendrent les vices, mais qui, chez Balthazar Claes, était le négligé du génie. Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. Le génie n'est-il pas un constant excès qui dévore le temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises? Les hommes paraissent même avoir plus de respect pour les vices que pour le génie, car ils refusent de lui faire crédit. Il semble que les bénéfices des travaux secrets du savant soient tellement éloignés, que l'état social craigne de compter avec lui de son vivant; il préfère s'acquitter en ne lui pardonnant pas sa misère ou ses malheurs. Malgré son continuel oubli du présent, si Balthazar Claes quittait ses mystérieuses contemplations, si quelque intention douce et sociable ranimait ce visage penseur, si ses yeux fixes perdaient leur éclat rigide pour peindre un sentiment, s'il regardait autour de lui en revenant à la vie réelle, il était difficile de ne pas rendre involontairement hommage à la beauté séduisante de ce visage, à l'esprit gracieux qui s'y peignait. Aussi, chacun, en le voyant alors, regrettait-il que cet homme n'appartînt plus au monde, en disant : « Il a dit être bien beau dans sa jeunesse! » Erreur vulgaire! Jamais Balthazar Claes n'avait été plus poétique qu'il ne l'était en ce moment. Lavater aurait voulu certainement étudier cette tête pleine de patience, de loyauté flamande, de moralité candide, où tout était large et grand, ont la passion semblait calme parce qu'elle était forte. Les mœurs de cet homme devaient être pures, sa parole était sacrée, son amitié semblait constante, son dévouement eût été complet; mais le vouloir qui emploie ces qualités au profit de la patrie, du monde ou de la famille, s'était porté fatalement ailleurs. Ce citoyen, tenu de veiller au bonheur d'un ménage, de gérer une fortune, de diriger ses enfants vers un bel avenir, vivait, en dehors (de ses devoirs et de ses affections, dans le commerce de quelque génie familier. A un prêtre il eût parti plein de la parole de Dieu, un artiste l'eût salué comme un grand maître, un enthousiaste l'eût pris pour un voyant de l'Eglise swedenborgienne.

Honoré de Balzac - La recherche de l'absolu

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Coup de coeur... Claude Simon...

21 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On ne pouvait pourtant pas se transformer en forçat pour gagner sa vie. Si les choses avaient, par le plus miraculeux des hasards, une raison d'être - ce qui, à première vue, n'apparaissait pas précisément comme une évidence, bien loin de là - si soi-même on avait une raison d'être, ce n'était tout de même pas pour le seul et unique but de s'échiner jour après jour, une simple addition, une suite inutile de peines jusqu'à la mort...
Sans doute était-il préférable d'être vivant que mort. Du moins c'était là l'opinion la plus répandue. mais lui connaissait l'univers par cœur et il avait déjà était mort, et ainsi il connaissait même plus que l'univers puisqu'il avait vu ce qu'il y avait derrière les choses - et là il n'y avait rien - quand on l'avait laissé pour mort sur les champs dévastés, la plaine agonisante où, sur les cadavres qui commençaient à se décomposer germaient déjà les fleurs et les ronces.

Claude Simon - Le tricheur

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Coup de coeur... Fanny Saintenoy...

20 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Fanny Saintenoy...

Bel-Air Depuis des jours je pense à Arthur Rimbaud, je vis avec. Je rêvasse dans la ligne 6, je passe devant la station Glacière où j’ai vécu mes années de jeunesse festive, je vois le temps défiler avec les stations et je referme le livre de Thierry Beinstingel. Le médecin remplaçant s’est trompé de macchabée, la sœur d’Arthur pleure sur un cercueil contenant un autre corps, une jambe ou deux, peu importe. Notre poète illuminé, pas très en forme mais vivant, quitte Marseille en douce et va se construire une vie d’entrepreneur dans le nord, se marie, fait des enfants. Et on y croit. Je rêve d’Arthur Rimbaud, fatigué et ridé, devant sa cheminée. Il caresse la tête de son fils, lit dans la presse les travaux sur son œuvre, tout cela ne l’intéresse plus. Je lève les yeux et le visage d’un jeune homme assis pas loin, me fait sursauter. Cheveux longs, blonds, visage fin, regard perçant, sublime. La ressemblance me fait sourire, mon téléphone vibre. J’entends la voix de mon amoureux qui crie, des sanglots la font trembler, Notre-Dame brûle, répète-t-il en boucle… Ma ville, encore en émoi et en effroi, prostrée, tous les yeux embués accrochés au sommet des flammes, rivés sur la charpente. J’entends le bois craquer, j’imagine la fournaise, on peut donc ressentir une peine réelle et profonde pour un monument en péril. Le jeune homme regarde son portable, il reste droit, serein, un sourire insolent éclaire son visage d’ange. Je le regarde fixement, pour oublier le désastre et le saccage, les statues qui dégringolent, les vitraux qui crépitent. Son bras droit est appuyé sur une béquille, dans l’allée, entre les places assises. Il a dû se fouler la cheville en faisant du skate, se blesser en courant. Je me raconte des histoires sur ce personnage qui ressemble tant à celui qui faisait chanter les voyelles, celui qui fit grésiller toute la poésie de son temps en quelques années. Je reçois une photo de capture d’écran BFM, la flèche a plié, stalagmite en fusion, le bruit… en me concentrant bien, je pourrais entendre le craquement, le fracas de la chute fatale. Et si la vénérable Dame sombrait entièrement comme un navire majestueux…

Fanny Saintenoy - J'ai du vous croiser dans Paris

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Coup de coeur... Josyane Savigneau...

19 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ma passion de l’info, c’est sûr. Je l’ai toujours vu arriver, à l’heure du déjeuner, le journal local à la main. Au début de la guerre d’Algérie, qu’on appelait « les événements », il était rivé au poste de radio – disait-on encore TSF ? Peut-être bien. Il m’imposait de me taire et d’écouter, il insistait pour me faire comprendre la gravité de la situation. Il a applaudi au retour du général de Gaulle, qui avait été son héros quand il rêvait de s’évader de son camp de prisonniers et de rejoindre Londres. C’est mon premier vrai souvenir politique. Mon premier article, ma première « brève », je l’ai écrite sur mon cahier, à l’encre violette : « Le général de Gaulle revient au pouvoir. Va-t-il remplacer le président Coty ? » Il me semblait vaguement que c’était un retour au pouvoir dramatique, que certains ne partageaient pas la vision de De Gaulle en sauveur, celle de mon père.

Josyane Savigneau - Point de côté 

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Coup de coeur... Patrice Trigano...

18 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Les deux amis étaient arrivés au fond du passage, à la croisée de deux allées. Là où se trouvait un couloir étroit et sombre, entre la façade du Théâtre moderne et le restaurant Aragoni – étrange coïncidence. Aragon l’y entraîna et lui montra une enseigne lumineuse sur laquelle figurait le mot « BAINS ». René ne pouvait imaginer que ce local pût servir à autre chose qu’à des actes d’hygiène. En léger retrait se trouvait un majestueux escalier en bois laqué blanc qui menait au sous-sol. En descendant les premières marches il eut le sentiment de s’enfoncer dans les mystères de l’établissement.

Un homme en blouse blanche les accueillit et, après qu’Aragon lui eût glissé quelques mots à l’oreille et remis un billet, il leur tendit à chacun une serviette et les conduisit vers des cabines individuelles dont les portes en enfilade occupaient le mur du fond de la salle de réception. Aragon, serviette pendue au bras, ouvrit une porte et fit un clin d’œil à René en ajoutant :

—    À tout de suite.

René eut une hésitation. Mais non, tu ne vas pas donner dans la pudibonderie, se dit-il. Et puis, il ne pouvait négliger son attirance envers Louis qui, tout au long de cet après-midi, s’était accrue avec la force d’une aimantation. À son tour il s’engouffra dans l’une des cabines ; s’y trouvaient un portemanteau de style Art déco, un miroir, une boîte à effets et une banquette recouverte de moleskine, tout aussi blanche que les murs et le sol carrelés. Au fond de ce vestiaire individuel : une autre porte. Faisant fi de ses scrupules, René se déshabilla et la poussa. »

« Avec des mots d’une extrême précision et un ton neutre, Breton s’exprima comme aurait pu le faire un chirurgien à l’heure du compte rendu opératoire.

—   Vous n’avez, cher Crevel, manifesté aucun signe de résistance. Deux minutes trente-cinq après mes premières passes, votre buste a brutalement basculé sur la table. J’ai craint pour votre visage, qui fort heureusement n’a pas été blessé. Puis vous avez été pris de tremblements qui ont cessé lorsque vous vous êtes lancé dans un discours tout d’abord incompréhensible. Vos paroles, à jet continu, étaient entrecoupées de soubresauts et de râles, des contractions sont apparues sur votre visage tandis que vos mains se contorsionnaient. Tout cela était désolant et j’ai cru à l’échec de cette plongée dans votre inconscient. Je m’apprêtais à vous réveiller lorsque soudain... Vous avez poussé un grand soupir pour conter l’une des histoires les plus folles qu’il m’ait été donné d’entendre. »

Patrice Trigano - L'amour égorgé

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Coup de coeur... Marie-Pier Lafontaine...

17 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Marie-Pier Lafontaine...
Les hommes m’aiment, m’ont toujours aimée, comme on aime une chienne. À quatre pattes. La langue sortie. Surtout ne pas grogner, surtout ne pas mordre. Ils me l’ont dit. Leurs phalanges verrouillées autour de mon cou. Une ceinture une fois. Ils me l’ont dit des centaines de fois t’aimes ça, hein, maudite chienne. Les hommes m’aiment comme ils aiment leurs chiennes. Pour leur fidélité. Pour le besoin d’eux qu’elles expriment un peu plus chaque jour. Les chiennes restent. Elles restent malgré les coups de pied dans les côtes, les claques, les tapes. Ils savent que je reviendrai. Que je feindrai avec conviction le plaisir à chaque coup sur mes fesses tendues.
(...)
On dit qu’il est normal d’avoir peur du viol. Que son idée seule terroriserait n’importe quelle femme. Moi, le viol ne me fait plus peur du tout. J’ai reçu suffisamment de coups, de haine et de crachats pour ne plus trembler devant la possibilité d’un contact non désiré. Mon corps a été maltraité tant de fois, mes os battus, que ma chair a été vidée de son sacré. Mon corps a été purgé de lui-même. Ses terminaisons nerveuses ne mènent plus nulle part. Il est devenu un objet comme un autre. Un sac de boyaux et de tripes dans lequel les hommes peuvent piger sans que je m’en formalise. Suffisamment d’hommes sont passés sur moi, m’ont éventrée, pour que le viol ne me fasse plus peur. Je peux désormais marcher librement dans la rue.
Marie-Pier Lafontaine - Chienne
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Coup de coeur... Pascal Quignard...

16 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J'aime les livres. J'aime leur monde. J'aime être dans la nuée que chacun d'eux forme, qui s'élève, qui s'étire. J'aime à en poursuivre la lecture. J'éprouve de l'excitation à en retrouver le poids léger et le volume dans l'intérieur de la paume. J'aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux. C'est une rive bouleversante,  à l'écart du monde, qui donne sur le monde, mais qui n'y intervient en aucune façon. C'est un chant solitaire que seul celui qui lit entend. L'absence de son externe,  l'absence totale de tapage,  de gémissement,  de huée, l'éloignement maximum de la vocalisation et de la foule des humains que les livres permettent, ramènent une très profonde musique qui a commencé avant que le monde apparaisse. La vraie musique peut-être la relaie elle aussi dès lors qu'elle est écrite.

(...)

C'est comme un feu préfère dire Héraclite.
Le lecteur, en lisant, suit du regard cet embrasement - suit du regard la signifiance qui avance dans l'espace, qui transmute la matière et la rend visuelle, qui décompose les mots dans les lettres, qui décompose les teneurs dans les étymologies et dans l'ensemble des jeux cryptographiques et magiques, qui disjoint les suffixes, qui détache les préfixes, qui transfère les images au sein des métaphores.

Pascal Quignard - L'homme aux trois lettres

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Coup de coeur... Philippe Sollers et Willy Ronis

15 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Art

Coup de coeur... Philippe Sollers et Willy Ronis

Le nu, bien sûr, redoutable épreuve. Qu’attendait Ronis dans ces révélations? C’est son atelier secret de méditation, de poésie, de peinture, de sculpture. Il a travaillé clandestinement pendant des années et des années sur le motif qui, si on sait l’entendre sans le déformer, concentre et résume tous les autres, les nus de femmes. Et voilà le résultat: c’est très beau.

D’où vient cette étrange beauté? De la retenue, de la discrétion, du silence. Les femmes nues sont du silence qui fait trop parler. Taisons-nous et soyons présents. Voyez toutes ces photos envahissantes de nus bavards, au cinéma, en publicité, dans les magazines ou la marchandise porno. Elles sont laides, elles sont voulues laides. Photographier une femme nue, c’est le risque absolu. Soit le résultat est refoulant, pudibond, « éthéré », soit il est vulgaire comme le photographe lui-même qui introduit son sous-titrage sexuel là où il n’a que faire. Ce profanateur, employé du spectacle, force, se projette, ne tient pas la bonne distance, croit pénétrer ces corps faussement consentants, ne les laisse pas exister.

Les femmes de Ronis sont belles parce qu’il les laisse être. Il les aime pour ce qu’elles sont, ce dont elles-mêmes (obligées de se déguiser sans cesse) n’ont probablement qu’une vague idée. « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre », fait dire Baudelaire à la Beauté. Ronis admire Rodin, on s’en doutait. Dans son salon de 1859, Baudelaire parle encore du « rôle divin de la sculpture », qu’il compare à la poésie lyrique. « La sculpture, la vraie, solennise tout, même le mouvement, elle donne à tout ce qui est humain quelque chose d’éternel. » Voici donc, ici, le calme, l’intimité, la tendresse, la sérénité où n’entre pas le profane. Les nus de Ronis, dans leur extraordinaire naturel, sont sacrés. Ce sont des déesses toutes simples de passage dans le vingtième siècle. Il fallait être là pour les voir, à contre-courant de la dévastation générale. La clé est la pudeur qui, dit Heidegger, « met la lenteur en chemin ». Même prises au vol, ces femmes sont d’une merveilleuse lenteur. On dirait qu’elles dorment. Elles dorment, et quelqu’un les voit au-delà du sommeil.

Prenons le célèbre Nu provençal, saisi pendant l’été torride de 1949, dans une maison en ruines, à Gordes. Ronis a décrit précisément ce qui s’est passé (et il s’agit bien d’un roman rapide) :
« Je bricole au grenier et il me manque une certaine truelle restée au rez-de-chaussée. Je descends l’escalier de pierre qui traverse notre chambre au premier. Sortie de sa sieste, Marie-Anne s’ébroue dans la cuvette (on va chercher l’eau à la fontaine). Je crie: « Reste comme tu es ! » Mon Rolleiflex est sur une chaise, tout près. Je remonte trois marches et fait quatre prises, les mains tachées de plâtre. C’est la deuxième que j’ai choisie. Le tout n’a pas duré deux minutes.
C’est ma photo fétiche, parue depuis lors sans discontinuer, ici et partout.
Le miracle existe. Je l’ai rencontré. »

La composition est magistrale, elle dit la vraie joie de vivre dont notre époque est si tragiquement et piteusement dépourvue. Là encore, musique: le miroir, la cuvette, le petit tapis, les craquelures du sol, voilà des cercles qui ne demandaient qu’à dialoguer. La fenêtre ouverte, le volet, le mortier, le pichet, la chaise se répondent dans la verticale (cette photo aurait ravi Cézanne). Tout vit, tout vibre doucement et veut être vu. Le corps nu est la résultante de cette magie matérielle. La lumière est là pour dire l’harmonie indestructible de l’ensemble (soleil sur les épaules, bénédiction du temps). On est tellement loin de l’imagerie exhibitionniste et grimaçante d’aujourd’hui qu’on se demande si ce conte de fées a pu exister. Ronis parle de « miracle ». Il a raison, c’en est un que seul celui qui en a vécu un semblable peut comprendre.

 

Et maintenant, c’est l’hiver, on est dans un château, Mouche a quinze ans, elle est assise devant un grand feu de bois dans une cheminée ancienne: les briques, les chenêts, le tisonnier sont ses instruments, elle se chauffe, elle entre dans le feu, Ronis est assis par terre derrière elle, juste où il faut pour faire éclater sa beauté. C’est une jeune sorcière, une magicienne, elle a des pouvoirs cachés. Comme toujours, Ronis trouve une courbe inattendue et puissante (l’arc de la cheminée, la colonne vertébrale éclairée). D’où sort cette beauté? Du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare? Nous sommes en hiver? En été? Mais quand? Où ? Avec qui? Vous retrouvez Mouche l’enchantée, deux ans plus tard, en courbure ramassée, sculptée. Elle a dix-sept ans, elle est sauvée à jamais. Tout est parfait, la position du bras gauche, la main gauche sur la cuisse droite, la grande pensée du corps en lui-même, la trinité des pointes des seins et du nombril.

Et le roman continue: le Nu provençal se retrouve debout et dressé à Paris, le corps rayé par les reflets des volets (ici, dans les rayures, comme dans les maillots marins plus tard, apparaît la violence de Ronis, violence sublimée, mais violence quand même). On le retrouve encore dans le grand lit voluptueux de la chambre d’amour (regardez bien le bras au chat sur le traversin à droite et la diagonale formée par le miroir au mur et la sandale abandonnée sur le carrelage). La lampe à pétrole, l’éclairage du mur, tout fait penser à une chapelle désaffectée et ardente. Ce n’est pas fait exprès, c’est comme ça.

Parmi toutes ces Nues, je considère que dix-huit, au moins, sont des chefs d’œuvre: Dinah, de dos dans un fauteuil; la charmante petite journaliste brune, les jambes repliées, assise sur un lit, en train de lire; Dinah, de nouveau, impénétrable, « Égyptienne » sur un rebord de lit; la jeune déesse, dans une embrasure de porte; la première femme au maillot rayé se découvrant au milieu de plantes qu’on dirait carnivores; celle que j’appellerai « la sportive », brune, de dos, la main gauche sur la hanche, le bras droit au coude posé sur le genou droit, le pouce de la main droite frottant légèrement l’index, formidable figure géométrique en élan, mèches de cheveux comprises; la très étrange et magnifique blonde allongée sur un canapé à fleurs, la sérénité même; les grandes sculptures « grecques » de 1981 et 1989 (celle, de face, les cuisses écartées, très « Iris messagère des dieux », à moins que vous la préfériez en Origine du monde) ; les grandes réussites en studio (il faut décidément écrire le mot nu au féminin), sur le lit aux draps transformés en vagues (1990) ; encore un buste de splendeur; ou encore la lectrice supposée d’À la recherche du temps perdu (1999), tout l’effet portant sur les mains aux longs doigts, main gauche posée sur la couverture de l’édition Gallimard.

Il peut arriver, mais c’est rare, que le modèle résiste, ne comprenne pas bien l’objectif, reste « subjective », en fasse trop ou pas assez, mais même ces réticences saisies sont intéressantes. À ce moment-là, c’est comme si le modèle voulait faire obstacle au hasard.

Mais venons-en à la photo de couverture de ce livre, l’extraordinaire femme au maillot marin, qui n’est pas la même que celle dénudant son buste au milieu de la végétation. Ici, nous sommes nulle part et partout, fond blanc très légèrement ondulé, sable ou océan, sans limites. C’est la libération des seins, l’affirmation puissante, la négation de tous les voiles, volonté de la tête emmitouflée le temps d’enlever ce doux et confortable vêtement de coton (vous êtes forcé de toucher l’étoffe).

C’est la Victoire. Cette photo de Ronis devrait être l’emblème historique de la vraie libération des femmes. Elle ne bavarde pas, elle ne traîne pas dans l’idéologie, elle fonce comme un bateau vers l’avenir. 

Philippe Sollers - Nues (Photographies de Willy Ronis)

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