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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de Coeur... Alberto Moravia...

3 Décembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce fut après avoir signé mon contrat pour un second scénario, non cette fois avec Battista, mais avec un autre producteur, que brusquement le courage et la volonté m’abandonnèrent et que je commençais à ressentir avec une irritation et un dégoût croissants tous les inconvénients que je viens d’énumérer. La journée m’apparaissait dès mon lever telle un désert aride sans l’ombre agréable de la contemplation et du loisir, mais sous le soleil importun de l’inspiration forcée. J’étais à peine entré chez le metteur en scène qu’il m’accueillait dans son studio par une de ces phrases rituelles : – Alors, qu’ont donné tes réflexions de la nuit ?…Tu as trouvé une solution ? Ensuite, au cours du travail, tout m’impatientait et me dégoûtait : les digressions de tout genre par lesquelles le metteur en scène et les scénaristes cherchaient à alléger les longues heures de discussion, l’incompréhension, le manque de subtilité ou même les simples divergences d’opinion de mes collaborateurs à mesure que s’écrivait le manuscrit… jusqu’aux louanges du metteur en scène pour chacune de mes trouvailles ou de mes idées, louanges qui avaient pour moi un arrière-goût amer parce qu’ainsi que je l’ai dit il me semblait donner le meilleur de moi-même pour une chose qui au fond ne me regardait pas et à laquelle je participais contre mon gré. C’est même ce dernier inconvénient, qui à ce moment, me paru le plus insupportable. Et chaque fois que le metteur en scène, dans son langage populaire et familier propre à beaucoup d’entre eux, sautait sur sa chaise en s’exclamant : – Bravo ! Tu es un chef ! – je ne pouvais m’empêcher de penser : « Dire que j’aurais pu m’en servir pour un drame, une comédie à moi! ». Pourtant, par une singulière et amère contradiction malgré mes répugnances je ne parvenais pas à me soustraire à ma tâche de scénariste. La mise sur pied de ces scénarios ressemblait un peu à ces vieux attelages à quatre, où certains des chevaux, plus forts et plus courageux, tiraient et où les autres faisaient semblant de tirer mais en réalité se laissaient traîner par leurs compagnons. Et bien ! malgré mon impatience et mon aversion, je m’aperçus très vite que j’étais toujours le cheval qui tirait ; les deux autres, le metteur en scène et mon collègue, attendaient toujours en face des difficultés que j’arrive avec ma solution.

Alberto Moravia - Le Mépris

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Coup de Coeur... Cécile Guilbert...

2 Décembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cette année-là, dans les derniers jours de mars, quelque chose a lieu.

Le temps balance entre giboulées hargneuses et fulgurantes éclaircies.

Le soleil s’allume d’un coup dans le bleu lavé pour s’éteindre dans la cendre

Le ciel est zébré de lambeaux et l’atmosphère traversée d’électricité, d’ondes magnétiques qui agacent les nerfs.

Le printemps s’annonce mais l’hiver lui refuse cet éclat.

Les rosiers de la ruelle s’en plaignent.

Le combat des saisons est aussi brutal que la bataille spirituelle.

Blaise vient de fêter ses cinquante printemps.

Son père est mort trois mois plus tôt.

Quelque chose en lui refuse-t-il de naître ? de céder ? de s’ouvrir ?

Une délivrance ? une douleur ? un remords ?

Peut-être.


Car soudain tonne le canon qui abat tout, renverse tout, démolit tout.

Cette année-là, dans les derniers jours de mars, nuits et jours sont de même longueur et quelque chose a lieu.

Est-ce une buée passagère ? un fourmillement sans conséquence ?

La maladie est juste un mauvais rêve, le cauchemar favori des hommes tentés secrètement par la Faucheuse bien qu’ils la redoutent chaque nuit dans leur sommeil, enroulés dans leur drap comme dans leur linceul, étendus sans conscience comme s’ils étaient morts.

Blaise n’est pas de ce bois dont on fait les cercueils.

Dût-il demeurer longtemps alité, jamais ne lui viendrait la tentation de s’halluciner en cadavre. Pas plus qu’il n’aurait, mourant, l’idée de se photographier en gisant pour contempler son image durant son agonie.

Y croit-il seulement, à la mort ?

Cécile Guilbert - Réanimation

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Victor Hugo : "C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches"...

2 Décembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Histoire

En 1869, Victor Hugo publie "L'Homme qui rit", l'une de ses oeuvres les plus sombre. Une puissante réflexion politique et sociale sur la transformation du peuple en "monstre" par la monarchie anglaise de la fin du XVIIe siècle. Mais dans "L'Homme qui rit", qui sont les vrais monstres ?

Au début du XVIIIe siècle, sur les côtes anglaises, un enfant au visage monstrueux est abandonné, dans des conditions effroyables. Après maintes péripéties, il trouve refuge chez un saltimbanque qui l'élèvera. Devenu adulte, il connaîtra un destin exceptionnel.

"L’Homme qui rit" est un roman si triste, mais un roman si beau, qu'il n’est pas exclu que d’un noir si profond jaillisse, comme une promesse sans date, la certitude que la vie ne se corrige que dans l’écriture. Rire aux larmes ou bien pleurer d’un rire contraint.

Une conférence enregistrée en 2014.

Agnès Spiquel, professeur émérite de littérature à l'Université de Valenciennes, présidente de la Société des Etudes Camusiennes.

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Hommage à Romain Gary... Mort un 2 décembre...

2 Décembre 2018 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature, #Histoire

Gary pourrait être un classique, et il l'est d'une certaine manière devenu. Les lycéens lisent l'histoire de Madame Rosa dans La vie devant soi. Leurs parents ont aimé La Promesse de l'aube, ne serait-ce que pour son très beau titre et cette phrase terrible qu'il contient : 

Avec l'amour d'une mère, la vie vous fait une promesse qu'elle ne tient jamais.

A-t-on vraiment placé Gary à la place que mérite son œuvre ? C'est ce que nous allons tenter d'apprendre avec cette série

58 min
LE 05/06/2017

Né au sein de ce qui était encore l’Empire russe, mais d’origine polonaise, Romain Gary affirmait avec vigueur qu’il était français. Jean-Marie Catonné..

59 min
LE 06/06/2017

S’il y a bien une "langue de Romain Gary" et une "langue d’Émile Ajar", on peut en réalité compter plus d’une quinzaine d'idiomes dans l’œuvre de cet auteur...

58 min
LE 07/06/2017

Parce que Romain Gary était à la fois écrivain et diplomate, sa vie fut marquée par ses voyages. Myriam Annissimov revient avec nous sur son séjour américain...

58 min
LE 08/06/2017

Romain Gary construisit lui-même sa propre légende, multipliant les identités, les masques (parfois parodiques) et les (auto)biographies. Guy Amsellem...

La Compagnie des auteurs par Matthieu Garrigou-Lagrange

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Coup de Coeur... Fiodor Dostoïevski... (Ecoutons Gérard Philipe...)

1 Décembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

- Je sais pas, peut-être que c'est ça que je pense.

- Comment, tu sais pas ?

- Comme ça, je sais pas, c'est pas à ça que je pense, pour le moment.

- Et à quoi tu penses donc ?

- Quand tu te lèves, quand tu passes devant moi, moi, je te regarde, je te suis des yeux ; ta robe, elle froufroute, moi, j'en ai le cœur qui se fige, tu sors de la chambre, moi, je repense au moindre mot que tu as dit, et à la voix que tu avais quand tu l'as dit ; toute cette nuit, là, j'ai pensé à rien, j'écoutais, simplement, comment tu respirais quand tu dormais, comment tu as bougé, deux fois...

Fiodor Dostoïevski - L'Idiot

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Coup de Coeur... Jacques Rancière...

29 Novembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

«Mon titre pourrait laisser attendre quelque nouvelle odyssée de l’image, nous conduisant de la gloire aurorale des peintures de Lascaux au crépuscule contemporain d’une réalité dévorée par l’image médiatique et d’un art voué aux moniteurs et aux images de synthèse. Mon propos pourtant est tout différent. En examinant comment une certaine idée du destin et une certaine idée de l’image se nouent dans ces discours apocalyptiques que porte l’air du temps, je souhaiterais poser la question: est-ce bien d’une réalité simple et univoque qu’ils nous parlent? N’y a-t-il pas, sous le même nom d’image, plusieurs fonctions dont l’ajustement problématique constitue précisément le travail de l’art?»

Jacques Rancière - Le Destin des Images

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Coup de Coeur... Pascal Quignard...

28 Novembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

1. Histoire des chevaux

Jadis les chevaux étaient libres. Ils galopaient sur la terre sans que les hommes les désirent, les encerclent, les regroupent dans les défilés, les prennent au lasso, les piègent, les attellent aux chars de guerre, les harnachent, les sellent, les ferrent, les montent, les sacrifient, les mangent. Parfois les hommes et les bêtes chantaient ensemble. Les longs gémissements des uns provoquaient les singuliers hennissements des autres. Les oiseaux descendaient du ciel et ils venaient picorer les restes entre les jambes des chevaux qui secouaient leurs magnifiques crinières, entre les cuisses des hommes qui renversaient leur tête en arrière, assis par terre, autour du feu, qui mangeaient avidement, bruyamment, excessivement, qui frappaient soudain leurs mains en cadence. Quand le feu s'était éteint, quand ils avaient fini de chanter, les hommes se relevaient. Car les hommes ne dormaient pas debout comme les chevaux le faisaient. Alors ils essuyaient sur le sol les traces de leurs bourses et de leur sexe qui s'y étaient déposées. Ils remontaient sur leurs chevaux et ils chevauchaient sur toute la surface de la terre, sur les berges humides des mers, dans les forêts basses et primaires, sur les landes venteuses, sur les steppes. Un jour, un jeune homme composa ce chant : « Je suis sorti d'une femme et je me suis retrouvé face à la mort. Où se perd mon âme la nuit ? Dans quel monde réside-t-elle ? C'est ainsi qu'il y a un visage que je n'ai jamais vu, qui me poursuit. Pourquoi je revois ce visage que je ne connais pas ? »

Seul, il partit à cheval.

Soudain, alors qu'il était à galoper en plein jour, il fit nuit.

Il se pencha. Dans la frayeur il caressa le crin qui recouvrait l'encolure de son cheval et sa peau tiède et frémissante.

Mais le ciel devint absolument noir.

Le cavalier tira sur la chaînette en bronze des rênes. Il descendit de cheval. Il déroula sur le sol une couverture constituée de trois peaux de renne solidement nouées entre elles. Il attacha les quatre coins de la couverture en sorte de protéger, le plus complètement possible, autant lui-même que le visage de son cheval. Ils repartirent.

L'air était immobile.

Subitement la pluie s'écrasa sur eux.

Ils avançaient lentement cherchant des yeux, tous les deux, leur chemin dans le vacarme et l'eau tonitruante.

Ils arrivèrent sur une colline. Il ne pleuvait plus.

Trois hommes étaient attachés à des branches dans le noir.

Au milieu, un homme entièrement nu, avec une couronne d'épines sur le front, hurlait.

De façon mystérieuse, un autre homme, au bout d'un jonc, tendait à ses lèvres une éponge. À ses côtés, dans le même temps, un soldat enfonçait sa lance dans son cœur.

Pascal Quignard - Les Larmes

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Coup de Coeur... Bernard Clavel...

27 Novembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ainsi les barrages vident de sa vie la forêt où les Indiens ont vécu depuis la nuit des temps sans jamais demander l'aumône aux hommes blancs. En tuant la forêt, les grands barrages ont tué l'âme indienne. Ils ont privé les vrais hommes de leur dignité. On n'achète pas l'âme d'un peuple avec de l'argent. Si un peuple accepte de se vendre pour des billets de banque, c'est que son âme est vraiment noire. Et l'âme des Indiens est lumière. 

Bernard Clavel - Le Carcajou

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Coup de Coeur... James Hadley Chase...

26 Novembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les hommes n’aiment pas que les femmes leur soient supérieures : les courtisanes sont foncièrement paresseuses et n’ont pas le temps de faire autre chose que ce qu’elles font. Elles ne parlent que d’elles-mêmes, de leurs ennuis et, naturellement, de leur beauté. Les hommes aiment ça : il n’est plus question de concurrence. Ils peuvent se prendre pour de grands hommes pendant que ces filles les considèrent probablement comme des raseurs. Mais qu’importe ? Tout ce qu’elles cherchent, c’est à s’amuser à leurs dépens.

James Hadley Chase - Eva

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Coup de Coeur... Franck Maubert...

25 Novembre 2018 Publié dans #Littérature

http://www.lefigaro.fr/livres/2018/10/25/03005-20181025ARTFIG00018--l-eau-qui-passe-de-franck-maubert-les-reveries-d-un-promeneur-solitaire.php

http://www.lefigaro.fr/livres/2018/10/25/03005-20181025ARTFIG00018--l-eau-qui-passe-de-franck-maubert-les-reveries-d-un-promeneur-solitaire.php

J’ai tout de suite aimé cette maison au bord de la rivière et je l’ai choisie pour sa proximité immédiate de l’eau. Je savais que je l’habiterais à l’exclusion de tout autre lieu. Et que j’y écrirais. Du premier étage, une fenêtre regarde vers l’eau en contrebas. Rien qu’une fenêtre. La vue plonge. À cet endroit large, l’étendue prend l’allure calme d’un lac avant de creuser son lit et de s’élancer.

Dans les rivières le temps se joue. Le paysage se désole et se lit comme une carte. Sur les rives tout d’abord, où une brise agite des roseaux, se penchent les aulnes et s’élèvent les frênes. Une ligne de peupliers se dresse puis le cours tourne en douceur et se perd au lointain. En aval, on répare un barrage. L’eau continue à se vider et au fil des jours apparaissent les reliefs de ses fonds. Elle laisse un limon gras où déjà croît un duvet de verdure. Les bras morts, là où l’eau s’apaisait, leurs amas de branches et de troncs, de pierres et d’objets incongrus échoués, finissent par ressembler à un terrain vague. Traces de pattes d’oiseaux sur la vase mouillée. Sur les écueils de gravier, un filet suinte encore d’un trou d’argile. Des galets, des silex usés tentent de freiner son énergie. Au milieu l’eau se hâte, la chevelure des algues siffle. Elle se précipite et s’épuise, étincelante dans le poudroiement des vapeurs du matin, promesse d’une belle journée. Avec les travaux du barrage, le chant de la rivière a changé de timbre, plus allègre. Il y a cette chanson de Charles Trenet : « Quand tu reverras ta rivière, les prés et les bois d’alentour… et le banc vermoulu près du vieux mur de pierre… » Je ne savais à quel point j’y étais attaché. Je pouvais demeurer des heures dans la simple contemplation, à attendre l’apparition des fleurs de nénuphar, sous l’ardeur du soleil qui les tire vers le haut, les sauve du désastre de la part des ténèbres. Ma rivière d’enfant était mon Orénoque. Il me suffisait de traverser un champ de fenaison où sommeillaient des couleuvres pour l’atteindre. Je longeais ses bords, alerte rien ne pouvait m’arrêter. J’aurais pu craindre d’être englouti dans les remous de la roue du moulin derrière la maison. La peur de l’élément liquide, bouillonnant, s’éteignait lorsque je lançais ma ligne dans ses tourbillons. Il n’y avait alors plus que la menace de la force inconnue d’un carnassier à l’attaque. Je ne pensais pas finir dans la blancheur des écumes. L’attrait de la proie me faisait oublier la terreur des eaux. À cet âge où tout est possible, le risque ne compte pas. En m’installant à Chêne-Bleu, j’ai voulu retrouver la force de l’enfance. Il y a une tension à rester observer le vol des nuages glisser sur l’eau invisible. Le silence n’existe pas. La nature n’est jamais atone, même les jours où le soleil écrase tout et rompt le mystère des clairs-obscurs. Une simple vibration, une irisation de surface, un rien suffit. Un oiseau qui passe à tire-d’aile, des ombres qui s’allongent. Un souffle qui arrache une branche, les volutes du vent qui défont, diffusent, pénètrent le paysage. Des poussières flottent dans l’air qui prend une couleur. Une lumière qui s’étend, baigne, inonde, puis se retire brusquement aux premières ombres du crépuscule.

À tout instant se passe une action, même dans les buissons immobiles. Le trait bleu électrique d’un martin-pêcheur. Dans ce coin singulier, la nature n’est qu’un champ d’attraction si l’on a la sagesse de l’attention. Je m’y noie, je m’oublie, je m’y laisse absorber tout entier. Je me perds sur les chemins tortueux, humides même au creux de l’été. Certains jours de chaleur, à la vue des herbes brûlées sous le soleil, ou dans les arbres dépouillés du cœur de l’hiver, dans les eaux scellées, je sens monter en moi quelque chose de déchirant, un sentiment de solitude. Alors, il peut m’arriver de parler aux poissons privés de parole. Je ne quitterai donc pas cette enfance, cette grande maison de l’enfance.

Franck Maubert - L'Eau qui passe

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