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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Léon-Paul Fargue...

3 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je crains l'Ordre, tel que le conçoivent les pions de l'esprit de rigueur mal entendu, ― qui n'ont pas fini de m'agacer ― comme je crains le ciel trop bleu, la mer trop calme et l'amour sans disputes. L'ordre, c'est un numéro de trapèze volant. Qu'un papillon vous passe devant les yeux, et voilà le numéro menacé ! Leur ordre est raide comme un faux-col, tendu comme le système nerveux d'une raquette de tennis. C'est le fil de fer qui brûle la plante des pieds de la danseuse. C'est un instant de perfection qui épouvante l'esprit comme ferait l'idée du grain de neige le plus haut du Mont-Blanc ! C'est aussi l'obéissance aveugle et la terreur ...

Attention, pourtant. Le désordre n'est pas le contraire de l'ordre. De même que l'ordre n'est pas un arrangement, le désordre n'est pas un dérangement. Le désordre, ce n'est ni la tempête, ni la vibration des vitres secouées par les roues des véhicules, ni la tête à l'envers, ni la charrue avant les bœufs. C'est la vie même. L'ordre suppose l'apparence des disciplines, des immobilités, des tombes, des lois, des structures, et ne donne naissance qu'à des iconoclastes. Car la fatalité de l'ordre, c'est l'invitation à la débandade, à l'injure, aux fêlures et au dégel. L'ordre, c'est Dieu statique. Tandis que le désordre, tel que le comprennent les âmes véritables, c'est l'homme en mouvement.

L'ordre ne permet rien. Il termine la course des impressions et des courants comme un butoir. C'est la gare où on arrive. En revanche le désordre, c'est la gare d'où l'on part. L'ordre s'appelle terminus et le désordre se nomme évasion. L'ordre, c'est la table de multiplication. Le désordre, c'est Victor Hugo. La guerre est du domaine de l'ordre, car elle tend à une fin, à des limitations, elle suppose des hiérarchies, des organismes, des groupements. Mais un beau jour d'été, au bord de la Marne, les coudes dans l'herbe juteuse, les yeux noyés dans la flottille des insectes d'eau douce, la nuque grillée, le cœur inondé de rythmes, et c'est un jour de désordre ...

Quand on demandait à Shakespeare où il puisait le sujet de ses pièces, il répondait : « Dans le rêve. » Ainsi allait-il au plus pur du désordre. Il tournait les pages du merveilleux album des nuits. Il priait le déterminisme de se retirer avec son plateau. L'ordre offre aux mortels des oreillers. Le désordre les met en route vers le possible.

Léon-Paul Fargue - Haute solitude

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Coup de coeur... Witold Gombrowicz...

2 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Alors comment cela se terminerait-il ? Où cette voie me mènerait-elle ? Comment donc (me demandais-je), s’étaient produits en moi cet esclavage de l’inaccomplissement, cet abandon à la verdeur enfantine ? Etait-ce parce que je venais d’un pays particulièrement riche en créatures inachevées, inférieures, éphémères, où aucun col de chemise ne tient, où l’on voit souvent errer et gémir dans la pleine non seulement le Malheur et la Mélancolie, mais la Balourdise et l’Incapacité ? Ou parce que je vivais à une époque qui, toutes les cinq minutes, adopte de nouveau slogans et de nouvelles grimaces, avec des rictus convulsifs, autrement dit, une époque de transition ?

Une aube pâle suintait par les stores entrouverts, et moi, en traçant ainsi le bilan de mon existence, je rougissais et je poussais, dans les draps, des ricanements indécents, mais, j’éclatai soudain d’un rire animal, mécanique, un rire de pieds, comme si on m’avait chatouillé les talons et comme si ce n’était pas mon visage mais ma jambe qui riait. Il fallait en finir au plus vite, rompre avec l’enfance, prendre une décision et recommencer à zéro, il fallait faire quelque chose ! Oublier, oublier enfin les lycéennes ! M’arracher à l’amour des bonnes tantes culturelles et des campagnardes, oublier les petits fonctionnaires mauvais, oublier mon pied et mon détestable passé, mépriser le blanc-bec et le gamin… m’établir solidement sur le terrain des adultes, oui, adopter enfin cette attitude ultra-aristocratique, mépriser, mépriser ! Ne plus éveiller, exciter et tenter par mon immaturité celle des autres, mais, tout au contraire, extraire de moi la maturité, aider les autres à mûrir, parler avec l’âme des âmes ! – Avec l’âme ? Mais fallait-il oublier le pied ? Avec l’âme ? Et le pied, alors ? pouvait-on oublier les pieds des bonnes tantes culturelles ? Et après, que se passera-t-il si, malgré tout, je ne peux pas surmonter cette verdure enfantine qui pousse, qui vibre, qui bourgeonne partout (et certainement je ne pourrai pas), que se passera-t-il si moi, je vais à eux en homme mûr, tandis qu’eux continuent à me prendre à la légère, si moi je montre de la sagesse et eux de la sottise ? Non, non, dans ce cas, je préfère être le premier à me montrer sans maturité, je ne veux pas exposer ma sagesse à leur sottise, je préfère utiliser la sottise contre eux ! Et d’ailleurs, je ne veux pas, je ne veux pas, je préfère rester, j’aime, oh ! comme j’aime ces bourgeons, ces germes, ces buissons verts ! De sentir qu’ils me reprenaient, m’embrassaient dans leurs étreintes amoureuses, je retombai dans un rire mécanique, un rire de pieds, et j’entonnai une chansonnette polissonne.

Witold Gombrowicz - Ferdydurke

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Coup de coeur... Claire Keegan...

1 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Claire Keegan...

Furlong était parti de rien. Moins que rien, pourraient dire certains. Sa mère, à l’âge de seize ans, était tombée enceinte pendant qu’elle travaillait comme domestique pour Mrs Wilson, la veuve protestante qui habitait la maison de maître à l’extérieur de la ville. Quand on sut dans quelle situation elle était, et que ses parents lui signifièrent qu’ils ne voulaient plus entendre parler d’elle, Mrs Wilson, au lieu de la renvoyer, lui dit qu’elle devait rester et garder son travail. Le matin où Furlong vit le jour, Mrs Wilson elle-même fit emmener sa mère à l’hôpital, puis organisa leur retour. C’était le 1er avril 1947 et certains dirent que la naissance du garçon était une mauvaise blague. Furlong passa le plus clair de sa petite enfance au creux d’un couffin dans la cuisine de Wilson et fut ensuite sanglé dans le grand landau à côté du vaisselier, tout juste hors de portée des longues carafes bleues. Ses souvenirs les plus anciens étaient des plats de service, un fourneau noir - très chaud ! très chaud ! - et un carrelage bicolore brillant sur lequel il se traînait et marchait et qui, découvrit-il plus tard, ressemblait à un damier dont les pions ou bien sautaient par-dessus d’autres ou bien étaient pris.

Lorsqu’il grandit, Mrs Wilson, qui n’avait pas d’enfants à elle, le protégea, lui confia de petits travaux et l’aida pour la lecture. Elle avait une petite bibliothèque et paraissait assez peu se soucier des jugements des autres, mais menait sa propre existence avec modération, vivant de la pension qu’elle recevait du fait que son mari avait été tué à la guerre, et du revenu que lui procuraient ses petits troupeaux de vaches Hereford et de brebis Cheviot bien soignées. Ned, un ouvrier agricole, habitait là aussi, et il y avait rarement des frictions dans la propriété ou avec les voisins, parce que les terres étaient entourées de bonnes clôtures et qu’aucun argent n’était dû. Il n’y avait pas non plus de grosses tensions liées aux croyances religieuses qui, d’un côté comme de l’autre, étaient tièdes ; le dimanche, Mrs Wilson changeait simplement de robe et de chaussures, se coiffait de son beau chapeau et se faisait conduire à l’église par Ned dans la Ford, qui roulait ensuite un peu plus loin avec la mère et l’enfant, jusqu’à la chapelle - et quand ils rentraient à la maison, les missels et la bible demeuraient posés ensemble sur le portemanteau en attendant le jour de fête ou le dimanche d’après.

À l’école, Furlong avait subi des railleries et d’affreuses insultes ; une fois, il était revenu avec le dos de son manteau couvert de crachats, mais son lien avec la maison de maître lui avait donné une certaine liberté, et un appui. Il avait continué ses études, au collège technique pendant deux ans, avant de se retrouver au dépôt de charbon, à faire plus ou moins le même travail que d’autres hommes faisaient maintenant sous ses ordres, et avait gravi les échelons. Il était doué pour le commerce, connu pour son efficacité aimable, et digne de confiance, car il avait acquis de bonnes habitudes protestantes : il avait tendance à se lever tôt et n’aimait pas boire.

Claire Keegan - Ce genre de petites choses

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Coup de coeur... Hugo Lindenberg...

30 Novembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Hugo Lindenberg...

La Mouche

Est- ce que, comme une cellule, la méduse peut survivre à sa propre division ? La question flotte à la surface de mon esprit alors qu’immobile sur un fauteuil, j’aspire de minuscules gorgées de jus d’orange pétillant. Avec la paille, j’imite la mouche qui s’abreuve de lymphe sur mon genou, sa trompe plantée dans le petit lac d’une plaie dont j’arrache toute tentative de cicatrisation depuis des jours. Il faut bouger le moins possible, ne pas l’effrayer pour profiter encore un peu de sa présence. Comme avec le garçon qui ne m’a pas donné son prénom, mais que j’ai saisi au vol alors que sa mère le hélait. « Baptiste ». À cet appel, il a haussé les épaules et m’a dit « À demain », comme si on tuait ensemble des méduses à heure fixe depuis des années. « À demain. » Me voilà l’heureux destinataire d’un rendez- vous. Pour la première fois depuis mon arrivée j’ai quelque chose à faire. Un projet. Une foule de questions aussi. Est- ce qu’il a voulu dire demain à la même heure ? Est- ce qu’il a dit « demain » comme il aurait dit « à bientôt » ?

Hugo Lindenberg - Un jour ce sera vide

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La lecture comme résistance... (Vidéo)

30 Novembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature, #Lecture

Il est important devant un texte que l’on connaît, de retrouver une attitude "d’enfant" ou de "convalescent" comme disait Baudelaire, qui voit le monde en nouveauté. Être capable de retrouver cette sorte de virginité, qui fait que vous lirez dans un texte, des choses que vous n’avez jamais lues…

"Nous lisons parce que, même si lire n’est pas indispensable pour vivre, la vie est plus aisée, plus claire, plus ample pour ceux qui lisent que pour ceux qui ne lisent pas."

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Coup de coeur... Djaïli Amadou Amal ...

28 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n'avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que peu de joie. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons. A toi de trouver une solution pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable. C'est ce que j'ai fait, moi, durant toutes ces années. J'ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs.

Djaïli Amadou Amal - Les impatientes

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Coup de coeur... Miguel Bonnefoy...

27 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Pendant sa convalescence, comme il parlait espagnol, il fut affecté au bureau de la compagnie pour écrire les lettres de condoléances aux familles hispanophones des soldats tombés. Assis devant une vieille machine à écrire, la première fut pour sa mère. Puis, de courrier en courrier, les uns après les autres, il dut raconter à chaque soeur désespérée, à chaque femme inconsolable, à chaque père abattu, les opérations glorieuses auxquelles avaient participé leur fils, leur mari et leur frère, trouvant les mots appropriés pour souligner leur courage, en se permettant l'audace de poser sur leurs lèvres des dernières paroles sublimes, pleines d'une poésie déchirante. Il envoya près de mille missives qui finirent dans mille tiroirs d'un autre continent, parfois presque avec six mois plus tard, comme des fragments de mémoire, que les mères gardèrent dignement en souvenir parmi des foulards de cueca et des tablettes en cuivre, mille lettres qui se défendirent contre les mites et l'oubli, jusqu'à ce qu'une autre génération vînt les lire à nouveau.

Miguel Bonnefoy - Héritage

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Coup de coeur... Valérie Zenatti...

26 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je remonte par la rue Petrowicz, retrouve la rue Olga Kobylyanska, j’aime prononcer cette phrase, égrener les noms des rues et connaître les trajets qui mènent de l’une à l’autre, j’aime que ta ville me soit si familière, Aharon. Ici, la nuit de ta mort a rejoint celle de ta naissance, la nuit des paroles oubliées a rejoint celle du silence, son immensité immobile, j’aime que nos enfances soient ainsi mélangées, et pas seulement nos enfances mais les traces qu’elles ont laissées en nous, vivantes, ne demandant qu’à prendre des formes nouvelles au contact des mots, des images qui nous traversaient, des découvertes que nous faisions, en retournant vers ta ville, en la quittant, en y revenant encore, tu m’as enseigné la fidélité à soi-même et la liberté, tissées dans un même geste, un même corps, l’adulte pouvait rejoindre l’enfant et l’enfant rejoindre l’adulte, la vie était tout sauf figée, elle était plus que jamais mouvement, voilà, c’est peut-être l’image que je cherche depuis ta disparition, elle est un peu floue puisqu’il s’agit d’un mouvement, celui que je te dois, celui qui donne du courage, qui fait que l’on ne reste pas pétrifiés dans le passé mais au contraire vivants, portant en nous tout ce que la vie a déposé, et innocents encore, capables d’aimer, de croire à l’amour et de lancer un regard circulaire sur chaque jour, effleurant à la fois l’instant et la parcelle d’éternité contenue dans cet instant, je te dois cela, oui, la conscience aiguë du dérisoire et du sacré de nos vies.

Valérie Zenatti- Dans le faisceau des vivants

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Coup de coeur... Rebecca Lighieri...

25 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La princesse Diana vient tout juste de se tuer en voiture sous le pont de l'Alma, et cette information a mis ma cité en émoi. D'un appart à l'autre, ce n'était que mines navrées et commentaires compatissants. A en croire Shayenne, la nouvelle a bouleversé aussi les gitans du passage, suscitant de bruyantes manifestations d'affliction chez Dadine, Jovanka, Elie, Lysandro...
- Lysandro ? Mais qu'est-ce qu'il en a à foutre, Lysandro, de Lady Di ? Y'a trois jours, il savait même pas qu'elle existait !
- Bien sûr que si, on savait tous qui c'était.
- Et alors ? On a quoi à voir avec une princesse, nous, tu peux me dire ? On a quoi à voir avec une gonzesse qui voyage en jet privé, qui prend une chambre au Ritz, et qui roule en Mercedes-Benz avec chauffeur ? Putain, ça me fout la gerbe toutes ces conneries !

(...)

Nous les avons vus décliner, devenir l'ombre d'eux-mêmes, séjourner de plus en plus longtemps à l'hôpital jusqu'à disparaître tout à fait, sans qu'il soit jamais fait mention de leur décès et encore moins de leur inhumation. Là où la mort réunissait tous les voisins pour des veillées funèbres improvisées, autour de mères désemparées sur leur canapé, autour d'enfants guindés dans leurs beaux habits, autour de pères, de frères ou d'oncles qui s'essuyaient furieusement les yeux sans laisser à leurs larmes la moindre chance de couler, le sida a imposé son absence de rituel et le plomb de son silence.
Nous sommes en 1996, les premiers médicaments antiviraux commencent à être utilisés, mais dans les quartiers, personne n'en sait rien, et comme de toute façon personne n'y est officiellement malade, les trithérapies mettront du temps à nous arriver.

Rebecca Lighieri - Il est des hommes qui se perdront toujours

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