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Vivement l'Ecole!

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Coup de coeur... Blaise Cendrars...

6 Septembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Blaise Cendrars...

En ce temps-là, j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon coeur tour à tour brûlait comme le temple d’Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche. 
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.  Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d’or, 
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer. 
Pourtant, j’étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu’au bout.

J’avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J’aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés
J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaive
Et j’aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m’affolent...
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe...
Et le soleil était une mauvaise plaie 
Qui s’ouvrait comme un brasier 
 
En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J’étais à Moscou où je voulais me nourrir de flammes
Et je n’avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux
En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre
La faim le froid la peste et le choléra
Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes
Dans toutes les gares je voyais partir tous les dernier trains 
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
Et les soldats qui s’en allaient auraient bien voulu rester...
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode. […]
 
Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour
On était en décembre
Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait à Kharbine
Nous avions deux coupés dans l’express et 34 coffres de joailleries de Pforzheim
De la camelote allemande "Made in Germany"
Il m’avait habillé de neuf et en montant dans le train j’avais perdu un bouton
- Je m’en souviens, je m’en souviens, j’y ai souvent pensé depuis -
Je couchais sur les coffres et j’étais tout heureux de pouvoir jouer avec le browning nickelé qu’il m’avait aussi donné 
J’étais très heureux, insouciant
Je croyais jouer au brigand
Nous avions volé le trésor de Golconde
Et nous allions, grâce au Transsibérien, le cacher de l’autre côté du monde
Je devais le défendre contre les voleurs de l’Oural qui avaient attaqué les saltimbanques de Jules Verne
Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine
Et les enragés petits mongols du Grand-Lama
Alibaba et les quarante voleurs 
Et les fidèles du terrible Vieux de la montagne
Et surtout contre les plus modernes
Les rats d’hôtels
Et les spécialistes des express internationaux. 
Et pourtant, et pourtant
J’étais triste comme un enfant
Les rythmes du train
La "moelle chemin-de-fer" des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin d’or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté
L’épatante présence de Jeanne
L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature!
Et derrière, les plaines sibériennes le ciel bas et les grands ombres des taciturnes qui montent et qui descendent
Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle écossais
Et l’Europe toute entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur
N’est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d’or
Avec lesquels je roule
Que je rêve
Que je fume
Et la seule flamme de l’univers 
Est une pauvre pensée...

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Coup de coeur... Leila Slimani...

5 Septembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’avait pas souffert. On l’a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. Elle s’est battue comme un fauve. On a retrouvé des traces de lutte, des morceaux de peau sous ses ongles mous. Dans l’ambulance qui la transportait à l’hôpital, elle était agitée, secouée de convulsions. Les yeux exorbités, elle semblait chercher de l’air. Sa gorge s’était emplie de sang. Ses poumons étaient perforés et sa tête avait violemment heurté la commode bleue.

On a photographié la scène de crime. La police a relevé des empreintes et mesuré la superficie de la salle de bains et de la chambre d’enfants. Au sol, le tapis de princesse était imbibé de sang. La table à langer était à moitié renversée. Les jouets ont été emportés dans des sacs transparents et mis sous scellés. Même la commode bleue servira au procès.

La mère était en état de choc. C’est ce qu’ont dit les pompiers, ce qu’ont répété les policiers, ce qu’ont écrit les journalistes. En entrant dans la chambre où gisaient ses enfants, elle a poussé un cri, un cri des profondeurs, un hurlement de louve. Les murs en ont tremblé. La nuit s’est abattue sur cette journée de mai. Elle a vomi et la police l’a découverte ainsi, ses vêtements souillés, accroupie dans la chambre, hoquetant comme une forcenée. Elle a hurlé à s’en déchirer les poumons. L’ambulancier a fait un signe discret de la tête, ils l’ont relevée, malgré sa résistance, ses coups de pied. Ils l’ont soulevée lentement et la jeune interne du SAMU lui a administré un calmant. C’était son premier mois de stage.

L’autre aussi, il a fallu la sauver. Avec autant de professionnalisme, avec objectivité. Elle n’a pas su mourir. La mort, elle n’a su que la donner. Elle s’est sectionné les deux poignets et s’est planté le couteau dans la gorge. Elle a perdu connaissance, au pied du lit à barreaux. Ils l’ont redressée, ils ont pris son pouls et sa tension. Ils l’ont installée sur le brancard et la jeune stagiaire a tenu sa main appuyée sur son cou.

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Coup de coeur... Wendy Guerra...

4 Septembre 2017 , Rédigé par Christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Wendy Guerra...

Tu essaies de t’installer progressivement dans le fond transparent, tu passes la ligne trouble, les courants froids ou tièdes, tu répartis l’air dans tes poumons et tu repousses, par intervalles, la surface hyperréaliste, tant que ton corps supportera l’immersion, tu n’as pas besoin de remonter à la surface. Tu te propulses, tu cherches la phosphorescence initiale, tu te projettes vers le haut comme une balle égarée… et voilà la réalité au soleil, tu brasses l’eau, tu inspires l’air, et tu descends, tu descends, tu descends pour, de nouveau, tout abandonner. Certains cris t’avertissent que, là-haut, il peut y avoir de la vie, mais en fait tu ne t’en soucies pas, la vraie vie se produit dans ta poitrine, loin de la scène illusoire de Cuba, cette île démente qui navigue autour de ta tête.

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Coup de coeur... Pierre Bordage...

3 Septembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Pierre Bordage...

Helaïnn l'ancienne retroussa sa robe, s'agenouilla au bord de la cuve, trempa l'index dans l'eau pendant quelques instants puis, avec d'infinies précautions, l'approcha de ses lèvres rainurées. Comme tous les sourciers, elle ne pouvait se fier qu'à son goût pour détecter la présence éventuelle d'ultra-cyanure.

Solman le boiteux, qui se tenait en arrière avec les apprentis, la vit effleurer de la pointe de la langue la pulpe de son doigt. Le poison foudroyant des anguilles GM aurait pu la tuer en une poignée de secondes. Enfouie une cinquantaine de mètres sous terre, l'eau répandait une odeur tenace de chlore - plutôt bon signe ... - et de rouille. D'imperceptibles secousses telluriques hérissaient sa surface noire balayée par les faisceaux des torches. Les quinze membres de la troupe s'étaient glissés l'un après l'autre dans un anneau de béton étroit, raide, fissuré, puis, bloqués par un éboulement trente mètres plus bas, ils avaient dégagé le passage à l'aide de pioches, de pelles, et remonté les gravats, la terre et les pierres dans les sacs en toile. Le déblaiement des boyaux d'accès aux nappes phréatiques ou aux cuves artificielles était l'aspect le moins plaisant du travail de sourcier : tant qu'ils ne l'avaient pas goûtée, ils ne pouvaient pas savoir si l'eau détectée par les baguettes était potable, et il leur arrivait souvent de tomber sur une nappe ou une cuve contaminée après avoir passé trois ou quatre jours entiers à nettoyer une galerie.

C'était la première fois que Solman participait à une rhabde, une quête d'eau. Et la dernière, sans doute, car son infirmité avait retardé à plusieurs reprises le groupe d'Helaïnn l'ancienne, et même s'ils ne lui avaient adressé aucun reproche, il avait lu dans leurs yeux que sa place n'était pas parmi eux. Sa place était avec les enfants, avec les vieillards, avec ceux que la maladie ou l'impotence condamnait à demeurer dans le camp sous la garde des chauffeurs. Les autres le vénéraient, raison pour laquelle ils n'avaient pas osé lui refuser cette faveur, mais leur respect était également une façon de le confiner dans son rôle de clairvoyant, de le tenir à l'écart des activités quotidiennes du peuple aquariote. Pourtant il avait aimé sortir de l'enceinte étouffante des tentes dressées à l'intérieur du cercle des camions-citernes, marcher à travers la plaine jonchée de rochers gris et arrondis, partager leurs repas, leurs rituels, leurs rires, il avait frémi avec eux lorsque le vent avait colporté les aboiements d'une meute de chiens sauvages ou le bourdonnement d'une nuée de hannetons-GM venimeux, il s'était réjoui avec eux lorsque les baguettes avaient vibré dans la même harmonique et que les apprentis avaient coupé les ronces pour découvrir le tampon de la gaine d'accès à la cuve.

Helaïnn se redressa et réprima une grimace avant de rabattre sa robe sur ses jambes. Agée de soixante-douze ans, la doyenne des sourciers poussait son corps usé dans ses derniers retranchements. Ignorant la douleur aigüe qui montait de ses os et de ses articulations, elle retardait jusqu'à l'inéluctable le moment de passer la main. Jamais personne ne l'avait entendu se plaindre, jamais personne n'avait eu l'occasion de se repaître de sa faiblesse, si bien que les pères et les mères du peuple ne l'avaient pas encore relevée de sa charge bien qu'elle eût depuis longtemps passé la limite d'âge. Seul Solman savait quel calvaire elle endurait chaque minute, chaque seconde de son existence. Il enviait presque cette souffrance, cette rançon d'une vie de labeur et de mouvement que lui interdisaient sa jambe tordue et sa condition de donneur.

Un sourire se creusa comme une ride supplémentaire sur la face de la vieille femme sculptée par les rayons convergents des torches. Elle prononça les paroles d'usage :

"Que deux d'entre vous courent annoncer aux pères et aux mères du peuple que l'eau nous est donnée."

Les parois et le plafond métallique réverbérèrent sa voix et, pendant quelques secondes, entretinrent l'illusion qu'un bataillon de femmes se chamaillaient dans le ventre de la terre. Des cris de joie éclatèrent comme des déflagrations dans la pénombre de la cuve. Au bout de cinq semaines de recherches infructueuses, ils avaient enfin trouvé de l'eau potable, le plus précieux des trésors, le fondement de toute vie. Le peuple aquariote pourrait lever le camp avant l'arrivée de l'hiver, traverser les terres désertiques de l'Europe centrale en direction du soleil couchant, gagner les régions plus clémentes de la côte atlantique, se rendre au grand rassemblement où il distribuerait une partie de son eau aux autres peuples nomades en échange de nourriture et de produits de première nécessité.

Appuyé contre la paroi de la cuve, la jambe douloureuse, Solman regrettait à présent d'avoir accompagné les sourciers dans leur rhabde : cette expédition avait eu pour seul résultat d'accentuer son sentiment d'être exclu du monde réel, de passer au large de la vraie vie. Son don le condamnait à la solitude davantage que son infirmité. On ne recherche pas la complicité, et encore moins l'amour, d'un être qui lit dans l'esprit humain comme dans un livre ouvert. Seule Raïma la guérisseuse acceptait de partager son intimité parce que, comme lui, elle était née avec un don et une malédiction physique et que, contrairement aux autres, elle se fichait totalement de ce qu'on pensait d'elle.

Deux apprentis, un garçon et une fille se faufilèrent en souplesse dans la bouche de la gaine d'accès qui vomissait une colonne inclinée de lumière sale.

"Elle a un fichu goût de rouille mais elle est saine", reprit Helaïnn.

Les membres du groupe s'accroupirent à leur tour au bord de la cuve et goûtèrent l'eau avec circonspection, non qu'ils doutassent du jugement de l'ancienne, mais la hantise de l'empoisonnement avait développé en eux une prudence, une méfiance de tous les instants. Selon les anciens, qui eux-mêmes tenaient l'histoire de leurs propres anciens, les anguilles génétiquement modifiées avaient été introduites par les biologistes de la coalition IAA (indo-arabo-américaine) au cours de la troisième guerre mondiale. Déversant leur poison dans les fleuves, dans les rivières, dans les lacs, dans les étangs, dans les ruisseaux, dans les marais, elles avaient infecté la plupart des nappes phréatiques, des réserves artificielles, et avaient entraîné l'extinction de milliers d'espèces animales et végétales. La pollution n'avait épargné que les cuves étanches enterrées par les soldats de la ligne PMP (Paris-Moscou-Pékin) et disséminées sur un territoire qui s'étendait de la côte atlantique jusqu'à la mer de Chine. Les sourciers dénichaient de temps à autre une retenue naturelle d'une pureté inégalable, mais c'étaient ces citernes, initialement prévues pour le ravitaillement des armées pendant le conflit, qui couvraient l'essentiel des besoins du peuple aquariote et des autres peuples nomades.

"Bois."

La voix d'Helaïnn tira Solman de ses pensées. Elle s'était approchée en silence, les lèvres étirées en un sourire qui dévoilait ses dents supérieures, des stalactites jaunes, poreuses et tremblantes dans une cavité aux bords noirs et crevassés. Sous la broussaille grise de ses cheveux et sourcils, ses yeux ternes bâillaient comme des puits asséchés. Il prit le gobelet d'argent qu'elle lui tendait et but une gorgée d'eau dont la saveur à la fois acide et amère lui donna un début de nausée. Cependant, conscient que l'offrande de la première eau était une forme d'hommage - et une manière détournée de lui signifier que l'expérience ne se renouvellerait pas -, il s'astreignit à vider le gobelet jusqu'à la dernière goutte.

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Coup de coeur... Lucia Etxebarria...

2 Septembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Lucia Etxebarria...

"Tu vois? Quand je te dis que tu es hystéro, ce n'est pas pour rien.

-Non, c'est vrai. Je t'ai déjà dit que c'était à cause de ça qu'Iain m'avait quittée. Il s'est lassé de mon cirque, de mes provocations, de mes dépressions et de mes psychologues.

-Comment tu t'en sors?

-Comme ça...je fais aller. En fait, j'hésitais entre devenir lesbienne ou bonne soeur.

-Les deux choses sont compatibles. Souviens-toi de cette bonne soeur dont tu nous parlais, qui te poursuivait dans les couloirs de ton collège..., me dit Line.

-Quelle horreur! Ne me parle pas d'elle.

-Mais si tu as besoin d'un conseil, à ta place, je choisirais la première option. Non seulement parce que ça a l'air plus intéressant, mais parce que, maintenant que tu as maigri, ce serait dommage de cacher tes charmes sous un habit religieux, dit Gema.

- C'est une proposition?

-Disons que, puisque tu as décidé de devenir lesbienne, je veux être le premier membre du club de tes admiratrices, explique Gema, souriante et, je suppose, ironique.

-Ecoute, on se connaît depuis six ans...

-Il n'est jamais trop tard pour être heureuse.

-Dites, si je suis de trop, vous me le dites et je descends de voiture, hein? interrompt Line."

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Coup de coeur... Chantal Thomas...

1 Septembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Chantal Thomas...

Paris, été 1721

Dans le bain du Régent

« La gueule de bois n’a jamais empêché les bonnes idées », se dit Philippe d’Orléans en fermant les yeux dans les forts parfums de son bain. S’il les ouvrait, il aurait le regard bloqué sur ce gros corps ventru, blanchâtre, flottant dans l’eau chaude ; et cette bedaine de bête échouée, cette espèce de molle bonbonne gonflée par les nuits de débauche et de goinfrerie, sans lui gâcher complètement le plaisir de la bonne idée, l’affaiblirait. « Mes enfants sont gros et gras », déclare la princesse Palatine, sa mère, laquelle n’est pas mince. Comme penser à sa mère lui est toujours agréable, son embonpoint lui devient complètement indifférent. Mais s’il se rappelait aussi la phrase qu’elle ajoute volontiers : « Les grands et gros ne vivent pas plus longtemps que les autres », il ressentirait un affreux coup de tristesse. Sa fille aînée qu’il adorait, la duchesse de Berry, est morte dans un état physique horrifiant, une bizarre obésité redoublée, a-t-on dit, d’un début de grossesse. À la vitesse à laquelle elle avait brûlé sa jeune existence, dans sa soif de jouissance et d’extinction, dans ce délire de théâtralité et d’autodestruction où il aimait tant la rejoindre, elle ne pouvait engendrer que sa propre mort. Il sait qu’il est préférable de ne pas évoquer la duchesse de Berry. Il ne doit pas penser à elle en ces mauvaises heures plombées par l’alcool. Ne pas bouger du présent et de tout ce qui peut faire croire en un avenir… Oui, il a eu une idée de génie, se répète-t-il, en plongeant la tête sous l’eau. Il a trouvé la solution à deux problèmes qui le tourmentaient : le besoin politique de neutraliser l’Espagne et d’empêcher une nouvelle guerre ; l’envie secrète, sournoise, de retarder au maximum l’époque où le petit roi Louis XV pourrait donner naissance à un dauphin de France. Ce n’est pas pour demain puisqu’il n’a encore que onze ans et n’atteindra sa majorité qu’à treize ans révolus, et même alors… Mais il vaut mieux déjà s’en préoccuper. Si le roi meurt en ayant un fils, il va de soi que la couronne revient à celui-ci, mais s’il meurt sans héritier, alors… alors… eh bien… la couronne lui appartient, à lui Philippe d’Orléans, actuel régent, neveu du feu roi Louis XIV, qui s’était appliqué tout au long de son règne à le tenir éloigné du gouvernement, à le traiter comme un bon à rien, et cela avec d’autant plus de rigueur qu’il était conscient de ses capacités. Sauf au service du Roi-Soleil, l’intelligence n’était pas un atout à Versailles. Une réflexion qui le ramène en douceur vers la bonne idée. L’eau du bain tiédit. Le Régent, tout au bonheur de ses plans sur le futur, n’en a cure. Il est quelqu’un qui accomplit sa tâche avec un soin scrupuleux, et ce n’est pas facile avec les soupçons d’empoisonnement qui pèsent sur lui et que le parti de l’ancienne cour ne cesse de réanimer, mais, si l’occasion l’y autorisait, en toute légalité, il se verrait très bien en roi. Philippe Ier ? Le titre a déjà été pris, un roi capétien, qui s’est battu comme un chien contre Guillaume le Conquérant et s’est fait excommunier pour avoir répudié son épouse, Berthe de Hollande, choisie pour des motifs politiques… comme s’il y en avait d’autres, comme si cela se faisait d’épouser par amour, lui-même d’ailleurs… et ce point, sans être aussi douloureux que celui de la mort de sa fille, n’a rien de plaisant. Alors, Philippe II ? Pourquoi pas ? Philippe II, dit « le Débauché ». C’est naïf mais irrésistible ; une fois qu’on a goûté au pouvoir, on a du mal à s’en déprendre. On a beau être lucide, savoir que plus l’on gagne en puissance, moins l’on compte personnellement, puisque l’on n’est qu’un pion sur l’échiquier des ambitieux qui s’agitent au-dessous de vous, on s’accroche, on repousse autant que possible le moment de sortir du cercle de lumière, de son bruissement de louanges et compliments – le moment où l’on va se trouver seul dans le noir, chassé du monde, rayé des vivants. Philippe II par rapport à l’actuel roi d’Espagne, Philippe V, est-ce que ça ne serait pas compliqué ? Si, très compliqué, et pas seulement du fait qu’ils s’appellent tous les deux Philippe, le roi d’Espagne lui aussi serait sur les rangs si jamais Louis XV disparaissait. Philippe II ? Bien entendu que le titre a été pris. Philippe II, dit « le Prudent », le sombre bâtisseur de l’Escurial, un archipieux, lent et bureaucrate. Du Prudent au Débauché, toute une histoire… Les songeries du Régent achèvent de s’effilocher dans les brumes de la salle de bains. Seule persiste la question : Comment Philippe V va-t-il réagir à la bonne idée ? Le Régent se caresse vaguement. Il commence à s’endormir dans son bain. Deux femmes de chambre le rattrapent de part et d’autre. Elles se penchent sur lui, le tirent par-dessous les bras. Leurs seins tremblent dans l’air embué. Le Régent sourit, béat.

Mais plutôt qu’à sa gueule de bois, c’est peut-être au cardinal Dubois qu’il songe… Dubois, un homme qui non seulement n’a jamais empêché les bonnes idées, mais en regorge, surtout en matière de diplomatie. Et la bonne, l’excellente idée dont se félicite le Régent pourrait lui avoir été soufflée par le cardinal, son ancien gouverneur, son âme damnée, un être au dernier degré de l’avilissement et au sommet de tous les honneurs.

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Le dernier livre de Chantal Thomas

Coup de coeur... Chantal Thomas...
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Coup de coeur... Annie Ernaux...

31 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Annie Ernaux...

Qu’il soit étranger rendait encore plus improbable toute interprétation de son comportement, modelé par une culture dont je ne connaissais que l’aspect touristique, les clichés. J’avais d’abord été découragée par ces limites évidentes à la compréhension mutuelle, renforcées par le fait que, s’il s’exprimait assez bien en français, je ne parlais pas sa langue. Puis j’ai admis que cette situation m’épargnait l’illusion de croire à une parfaite communication, voire fusion, entre nous. Dans le léger décalage de son français par rapport à l’usage habituel, dans l’hésitation que j’éprouvais quelquefois sur le sens qu’il attribuait à un mot, je mesurais à chaque instant l’à-peu-près des échanges de paroles. J’avais le privilège de vivre depuis le début, constamment en toute conscience, ce qu’on finit toujours par découvrir dans la stupeur et le désarroi : l’homme qu’on aime est un étranger.

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Coup de coeur... Denis Diderot...

30 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Denis Diderot...

Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu ; il prétendait qu'on était heureusement ou malheureusement né. Quand il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il haussait les épaules. Selon lui la récompense était l'encouragement des bons ; le châtiment, l'effroi des méchants. Qu'est-ce autre chose, disait-il, s'il n'y a point de liberté, et que notre destinée soit écrite là-haut ? Il croyait qu'un homme s'acheminait aussi nécessairement  à la gloire ou à l'ignominie, qu'une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d'une montagne ; et que, si l'enchaînement des causes et des effets qui forment la vie d'un homme depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à son dernier soupir nous était connu, nous resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire de faire.

[...]

D'après ce système, on pourrait imaginer que Jacques ne se réjouissait, ne s'affligeait de rien ; cela n'était pourtant pas vrai. Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur, pour qu'il fît encore du bien. Il se mettait en colère contre l'homme injuste ; et quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l'a frappé : "Nenni, disait-il, la pierre mordue par le chien ne se corrige pas ; l'homme injuste est corrigé par le bâton". Souvent il était inconséquent comme vous et moi, et sujet à oublier ses principes, excepté dans quelques circonstances où sa philosophie le dominait évidemment ; c'était alors qu'il disait : "Il fallait que cela fût, car cela était écrit là-haut.

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Coup de coeur... Jules Verne...

28 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jules Verne...
CHAPITRE XVIII - LES POULPES.

Pendant quelques jours, le Nautilus s’écarta constamment de la côte américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l’eau n’eût pas manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents mètres ; mais, probablement ces parages, semés d’îles et sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.

Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J’aperçus un instant leurs pitons élevés.

Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe, soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux qui font le cabotage d’une île à l’autre, fut très-décontenancé. La fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s’emparer du canot à l’insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y songer.

Le Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation à ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du Nautilus. Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land, il n’y avait pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une proposition à laquelle je ne m’attendais pas. Ce fut de poser catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ?

Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du Nautilus, mais tout de nous seuls. D’ailleurs, depuis quelque temps, cet homme devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait m’éviter. Je ne le rencontrais qu’à de rares intervalles. Autrefois, il se plaisait à m’expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il m’abandonnait à mes études et ne venait plus au salon.

Quel changement s’était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n’avais rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ? Cependant, je ne devais pas espérer qu’il fût homme à nous rendre la liberté.

Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d’agir. Si cette démarche n’obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons, rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien. J’ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si l’on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité d’existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais nous, nous n’avions pas rompu avec l’humanité. Pour mon compte, je ne voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles. J’avais maintenant le droit d’écrire le vrai livre de la mer, et ce livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.

Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits intéressants j’eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C’étaient, entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de physalies-pélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés, tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de soie ; charmantes méduses à l’œil, véritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C’étaient, parmi les articulés, des annélides longs d’un mètre et demi, armés d’une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du spectre solaire. C’étaient, dans l’embranchement des poissons, des raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s’appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C’étaient des balistes américains pour lesquels la nature n’a broyé que du blanc et du noir, des gobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant à l’espèce des albicores. Puis, par nuées, apparaissent des surmulets, corsetés de raies d’or de la tête à la queue, agitant leurs resplendissantes nageoires ; véritables chefs-d’œuvre de bijouterie consacrés autrefois à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont le proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ; des spares-éperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ; des clupanodons de quinze pouces s’enveloppaient de leurs lueurs phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se levaient sur l’horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets blanchâtres.

Que d’autres échantillons merveilleux et nouveaux j’eusse encore observés, si le Nautilus ne se fût peu à peu abaissé vers les couches profondes ! Ses plans inclinés l’entraînèrent jusqu’à des fonds de deux mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n’était plus représentée que par des encrines, des étoiles de mer, de charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite supportait un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce.

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Coup de coeur... La Prisonnière...

27 Août 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Sa vie m'était soumise, exhalait vers moi son léger souffle.

J'écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme un zéphir marin, féerique comme ce clair de lune, qu'était son sommeil. Tant qu'il persistait, je pouvais rêver à elle, et pourtant la regarder, et quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher, l'embrasser. Ce que j'éprouvais alors, c'était un amour devant quelque chose d'aussi pur, d'aussi immatériel dans sa sensibilité, d'aussi mystérieux que si j'avais été devant les créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et, en effet, dès qu'elle dormait un peu profondément, elle cessait seulement d'être la plante qu'elle avait été ; son sommeil, au bord duquel je rêvais, avec une fraîche volupté dont je ne me fusse jamais lassé et que j'eusse pu goûter indéfiniment, c'était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d'aussi calme, d'aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendu sur le sable, l'on écouterait sans fin se briser le reflux.

En entrant dans la chambre, j'étais resté debout sur le seuil, n'osant pas faire de bruit, et je n'en entendais pas d'autre que celui de son haleine venant expirer sur ses lèvres, à intervalles intermittents et réguliers, comme un reflux, mais plus assoupi et plus doux. Et au moment où mon oreille recueillait ce bruit divin, il me semblait que c'était, condensée en lui, toute la personne, toute la vie de la charmante captive, étendue là sous mes yeux. Des voitures passaient bruyamment dans la rue, son front restait aussi immobile, aussi pur, son souffle aussi léger, réduit à la simple expiration de l'air nécessaire. Puis, voyant que son sommeil ne serait pas troublé, je m'avançais prudemment, je m'asseyais sur la chaise qui était à côté du lit, puis sur le lit même.

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