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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Georges Perros...

21 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Papiers collés

Dieu existe. C'est le manque de tout, sauf de tout. (Papiers collés 1).

La mémoire est comme le dessus d'une cheminée. Pleine de bibelots qu'il sied de ne pas casser, mais qu'on ne voit plus. (Papiers collés 1)

Tous ceux que l'on connaît sans les aimer sont déjà morts.
Nous sommes tous déjà morts pour beaucoup. (Papiers collés 1).

L'écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n'existons plus pour personne. (Papiers collés 1)

Le rêve est l'aphorisme du sommeil. (Papiers collés 1)

Les rêves se souviennent des rêves. (Papiers collés 2)

Fidèle à soi-même, c'est fidèle à son futur, non à son passé. (Papiers collés 1)

Je suis sûr que Dieu existe. Quant à y croire, c'est une autre affaire. (Papiers collés 1)

Comment rendre l'autre bête sans qu'il s'en aperçoive ? Aime-le. (Papiers collés 1)

Écrire, c'est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous. (Papiers collés 1)

Le théâtre, c'est du présent mis en bouteille. (Papiers collés 1)

Il faudrait être indifférent comme l'eau, qui reste plane, de quelque manière qu'on s'y prenne. Qui garde son caractère, quoique se prêtant à toutes les tentatives. L'eau dans un verre. (Papiers collés 1)

L'écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n'existons plus pour personne. (Papiers collés 1)

Écrire est l'acte le moins pessimiste qui soit. (Papiers collés 1)

Mentir, c'est diviniser autrui. (Papiers collés 1)

Quand j'étais jeune, je me croyais immortel. J'ai changé d'avis.  (Papiers collés 1)

La curieuse déclination : l'amour, la mer, la mort. (Papiers collés)

Georges Perros - Papiers  collés

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Coup de coeur... Louis-René des Forêts...

20 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le gris argent du matin, l'architecture des arbres perdus dans l'essaim de leurs feuilles.

Le parcours du soleil, son apogée, son déclin triomphal.

La colère des tempêtes, la pluie chaude qui saute de pierre en pierre et parfume les prairies.

Le rire des enfants déboulant sur la meule ou jouant le soir autour d'une bougie à garder leur paume ouverte le plus longtemps sur la flamme.

Les craquements nocturnes de la peur.

Le goût des mûres cueillies au fourré où l'on se cache et qui fondent en eaux noires aux deux coins de la bouche.

La rude voix de l'océan étouffé par la hauteur des murailles.

Les caresses pénétrantes qui flattent l'enfance sans entamer sa candeur.

La rigueur monastique, les cérémonies harassantes que les bouches façonnées aux vocables latins enveloppent dans l'exultation des liturgies pour célébrer la formidable absence du maître souverain…

Les grands jeux dits innocents où les corps se chevauchent dans la poussière avec un trouble plaisir. Les épreuves du jeune orgueil frémissant à l'insulte et aux railleries.

Le bel été qui tient les bêtes en arrêt et l'adolescent comme un vagabond assoupi sur la pierre.

Le pieux mensonge filial à celle dont le cœur ne vit que d'inquiétude.

Le vin lourd de la mélancolie, le premier éclat de la douleur, l'écharde du repentir.

Les fêtes intimes d'une amitié éprise du même langage, la marche côte à côte sur le sentier des étangs où chacun suspend son pas aux rumeurs amoureuses des Oiseaux…

La fille pendue à la cloche comme un églantier dans le ruissellement de sa robe nuptiale, le feu pervenche de ses prunelles.

Ce ne sont ici que figures de hasard, manières de traces, fuyantes lignes de vie, faux reflets et signes douteux que la langue en quête d'un foyer a inscrits comme par fraude et du dehors sans en faire la preuve ni en creuser le fond, taillant dans le corps obscurci de la mémoire la part la plus élémentaire :- couleurs, odeurs, rumeurs -, tout ce qui respire à ciel ouvert dans la vérité d'une fable et redoute le profondeurs.

Sans doute eût-il fallu, pour garder en soi un fond de gaieté, ne rien voir du monde ni entendre qui vienne de son versant le plus sombre, rien que les éclaircies au sommet et la musique parfois d'une ineffable beauté, mais c'est là encore rêver tout haut, car croirait-on avoir occulté l'innommable qu'il bondirait hors de l'ombre pour rentrer le rire dans la gorge.

Dans le jour douteux de la chambre où l'on dira entendre fermenter la mort, ce vieux corps possédé par la souffrance, ce regard en faction sous la broussailleuse grise des sourcils comme travaillant avec une extrême dureté à se voir mourir, ces lèvres où s'entrouvre d'une manière déchirante le sourire timide d'un enfant, ces doigts joints sur le cœur qui cède en un frémissement désolé, ce visage soudain muré dans une absence stupéfiante.

Louis-René des Forêts - Ostinato

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Coup de coeur... Antoine Blondin...

19 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin mais l'ivresse. Comprends-moi : des ivrognes vous ne connaissez que les malades, ceux qui vomissent, et le brutes, ceux qui recherchent l'agression à tout prix; il y a aussi les princes incognito qu'on devine sans parvenir à les identifier. Ils sont semblables à l'assassin du fameux crime parfait, dont on ne parle que lorsqu'il est raté. Ceux-ci, l'opinion ne les soupçonne même pas; ils sont capables des plus beaux compliments ou des plus vives injures; ils sont entourés de ténèbres et d'éclairs; ce sont des funambules persuadés qu'ils continuent de s'avancer sur le fil alors qu'ils l'ont déjà quitté, provoquant les cris d'admiration ou d'effroi qui peuvent les relancer ou précipiter leur chute; pour eux, la boisson introduit une dimension supplémentaire dans l'existence, surtout s'il s'agit d'un pauvre bougre d'aubergiste comme moi, une sorte d'embellie, dont tu ne dois pas te sentir exclue d'ailleurs, et qui n'est sans doute qu'une illusion, mais une illusion dirigée...

Voilà ce que je pourrais regretter. Tu vas imaginer que je fais l'éloge de l'ivresse parce que Fouquet traverse une mauvaise passe actuellement et que ce garçon me plaît bien, en cela tu aurais raison pour une bonne part; autrement, je ne me permettrais pas d'agiter ce spectre devant toi, que j'ai tant tourmentée autrefois et qui m'as entouré d'une façon si vaillante.

Antoine Blondin - Un singe en hiver

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Coup de coeur... Olivier Adam...

18 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Comment ça a commencé ? Comme ça je suppose : moi, seule dans la cuisine, le nez collé à la fenêtre où il n'y a rien. Rien. Pas besoin de préciser. Nous sommes si nombreux à vivre là. Des millions. De toute façon ça n'a pas d'importance, tous ces endroits se ressemblent, ils en finissent par se confondre. D'un bout à l'autre du pays, éparpillés ils se rejoignent, tissent une toile, un réseau, une strate, un monde parallèle et ignoré. Millions de maisons identiques aux murs crépis de pâle, de beige, de rose, millions de volets peints s'écaillant, de portes de garage mal ajustées, de jardinets cachés derrière, balançoires barbecues pensées géraniums, millions de téléviseurs allumés dans des salons Conforama. Millions d'hommes et de femmes, invisibles et noyés, d'existences imperceptibles et fondues. La vie banale des lotissements modernes. À en faire oublier ce qui les entoure, ce qu'ils encerclent. Indifférents, confinés, retranchés, autonomes. Rien : des voitures rangées, des façades collées les unes aux autres et les gosses qui jouent dans la lumière malade. Le labyrinthe des rues aux noms d'arbres absents. Les lampadaires et leurs boules blanches dans la nuit, le bitume et les plates-bandes. La ville inutile, lointaine, et le silence en plein jour.

Donc, ça commence comme ça : moi, le ventre collé au plan de travail, les yeux dans le vague, une tasse de thé brûlant entre les mains, il est trop fait, presque noir, imbuvable. De toute façon je déteste le thé. Devant la maison d'en face, deux femmes discutent. Elles ont les cheveux courts ou rassemblés en queue-de-cheval, les jambes moulées dans ces caleçons qu'on trouve au marché le dimanche. Elles attendent que leur homme rentre du boulot, leurs enfants de l'école. Je les regarde et je ne peux m'empêcher de penser : c'est ça leur vie, attendre toute la journée le retour de leurs gamins ou de leur mari en accomplissant des tâches pratiques et concrètes pour tuer le temps. Et pour l'essentiel, c'est aussi la mienne. Depuis que j'ai perdu mon boulot c'est la mienne. Et ce n'est pas tellement pire. Le boulot au supermarché c'était pas beaucoup mieux j'avoue.

J'avale juste une gorgée et je vide tout dans l'évier, le liquide disparaît en éclaboussant les parois, aspiré par le siphon. Ça m'angoisse toujours cette vision. Ça n'a aucun sens, je sais bien. Mais on est tous bourrés de ces trucs qui nous bousillent l'existence sans raison valable.

Le silence, par exemple. Ce jour-là comme n'importe quel autre il emplissait tout, me coinçait la gorge dans un étau. Je pouvais le sentir me figer les sangs, me creuser les poumons d'un vide immense. Un cratère sans lave. Un désert. Une putain de mer de glace.

J'ai quitté la cuisine et je suis passée au salon, ou bien ai-je fait le tour des chambres. Je ne sais plus et ça n'a pas d'importance. Alors disons que c'était le salon. Je ne m'attarde pas là non plus. Il n'y a rien de spécial à en dire : des meubles noirs, deux fauteuils tournés vers la télévision, un canapé en tissu d'inspiration africaine et, devant la porte-fenêtre, l'étendoir où sèchent des tee-shirts, des slips, des pantalons, des chaussettes par dizaines. Un peu partout au sol, des jouets traînent et, sur la table basse, des cahiers de coloriage, des feutres, des paquets de gommettes. Je ne range jamais sauf le soir, juste avant que Stéphane rentre. Il appelle ça du désordre. Moi, je pense que c'est surtout de la vie. Il est chauffeur de bus scolaires. Quand on s'est rencontrés, il avait dix-huit ans. Il jouait au foot. Il sortait du centre de formation et venait juste d'intégrer l'équipe réserve. Chaque semaine, j'allais au stade. J'étais là dans les tribunes à me geler en espérant qu'il entre enfin sur la pelouse, qu'au moins une fois il quitte le banc des remplaçants. Dans son survêtement rouge et or, il fixait le terrain en se rongeant les ongles.

Olivier Adam - A l'abri de rien

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Coup de coeur... La Rochefoucauld

17 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... La Rochefoucauld

Les petits esprits ont le don de parler beaucoup pour ne rien dire.

En amour, la tromperie va presque toujours plus loin que la méfiance.

La raillerie est la marque de la stérilité de l'esprit à qui il manque de bonnes raisons.

Le sage trouve mieux son compte à ne point s'engager qu'à vaincre.

Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.

La plupart des dévots dégoûtent de la dévotion.

Bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

L'hypocrisie qui trompe le plus est celle qui se cache sous le masque de l'humilité.

La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on serait capable de faire devant tout le monde.

Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient les dupes les uns des autres.

Le silence est le parti le plus sûr pour celui qui se défie de lui-même.

La raillerie la plus piquante est celle dont on ne peut se fâcher sans se rendre encore plus ridicule.

Les questionneurs les plus impitoyables sont les gens vains et désœuvrés.

La modération est la langueur et la paresse de l'âme, comme l'ambition en est l'activité et l'ardeur.

La nature fait le mérite, et la fortune le met en œuvre.

On n'aime point à louer, mais quand on loue on ne loue jamais sans intérêt.

Il y a des personnes qui aiment les livres comme des meubles, plus pour parer et embellir leur maison que pour orner et enrichir leur esprit.

On blâme l'injustice, non par l'aversion qu'on a pour elle, mais pour le préjudice qu'on en reçoit.

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur humeur que de la fortune.

La félicité est dans le goût et non pas dans les choses ; et c'est pour avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas pour avoir ce que les autres trouvent aimable.

On cherche plus, dans ses études, à remplir sa tête pour discourir et pour paraître dans le monde, qu'à éclairer et cultiver son esprit pour bien juger des choses.

L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un second amour-propre qu'on leur inspire.

Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les yeux et dans l'air de la personne qui parle, que dans le choix des paroles.

La douleur du corps est le seul mal de la vie que la raison ne peut guérir ni affaiblir.

La Rochefoucauld ; Réflexions ou sentences et maximes morales (1665)

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Coup de coeur... Pascal Quignard... Les escaliers de Chambord...

16 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Pascal Quignard... Les escaliers de Chambord...

Consoles de marbre Louis XVI, petits canapés asymétriques, défoncés, verdâtres, rougeâtres, blanchâtres, miroirs extrêmement ouvragés, verdis, flous et piqués, fauteuils anglais de bois peint, fauteuils Viollet-le-Duc en fonte verte, porcelaines de Meissen et de Sèvres disposées à même le sol, lampes en porcelaine polychromes sur les tables ou en pâte de verre, tableaux huileux des deux Empires dont les moulures inférieures à hauteur du visage entravaient la marche ou éborgnaient.

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Coup de coeur... Assia Djebar...

15 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L'adolescente, sortie de pension, est cloîtrée l'été dans l'appartement qui surplombe la cour de l'école, au village; à l'heure de la sieste, elle a reconstitué la lettre qui a suscité la colère paternelle. Le correspondant mystérieux rappelle la cérémonie des prix qui s'est déroulée deux ou trois jours auparavant, dans la ville proche ; il m'a vue monter sur l'estrade. Je me souviens de l'avoir défié du regard à la sortie, dans les couloirs du lycée de garçons. Il propose cérémonieusement un échange de lettres « amicales ». Indécence de la demande aux yeux du père, comme si les préparatifs d'un rapt inévitable s'amorçaient dans cette invite.

Assia Djebar - L'amour, la fantasia

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Coup de coeur... Yukiko Motoya...

14 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Yukiko Motoya...

Les hommes pénétraient profondément en moi, de la même façon que les nutriments du terreau imprègnent les racines. A chaque nouvelle rencontre, j’étais comme transplantée, je changeais de terreau. La preuve en est que je n’avais presque aucun souvenir des jours passés avec les hommes que j’avais fréquentés autrefois. Ce qui était étrange, c’est que mes partenaires cherchaient tous à me servir de terreau. Et cela finissait toujours de la même façon, je sentais mes racines menacées de pourriture à cause du terreau et je me dépêchais de briser le pot pour m’en extirper de force.

Le terreau était-il mauvais, ou était-ce les racines qui posaient problème ?

(...)

Ce sont deux serpents qui mangent chacun la queue de l'autre. Ils se grignotent l'un l'autre, à la même vitesse, et pour finir, ça fait comme une boule avec seulement les deux têtes, avant qu'ils disparaissent en entier, engloutis jusqu'au dernier morceau. Tu vois ce que je veux dire ? Quelque part, pour moi, c'est ça, l'image du mariage.

Yukiko Motoya - Mariage contre nature

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Coup de coeur... Albert Cohen...

13 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Dans ma solitude, je me chante la berceuse douce, si douce, que ma mère me chantait, ma mère sur qui la mort a posé ses doigts de glace et je me dis, avec dans la gorge un sanglot sec qui ne veut pas sortir, je me dis que ses petites mains ne sont plus chaudes et que jamais plus je ne les porterai douces à mon front. Plus jamais je ne connaîtrai ses maladroits baisers à peine posés. Plus jamais, glas des endeuillés, chant des morts que nous avons aimés. Je ne la reverrai plus jamais et jamais je ne pourrai effacer mes indifférences ou mes colères.

Je fus méchant avec elle, une fois, et elle ne le méritait pas. Cruauté des fils. Cruauté de cette absurde scène que je fis. Et pourquoi? Parce que, inquiète de ne pas me voir rentrer, ne pouvant jamais s'endormir avant que son fils fût rentré, elle avait téléphoné, à quatre heures du matin, à mes mondains inviteurs qui ne la valaient certes pas. Elle avait téléphoné pour être rassurée, pour être sûre que rien de mal ne m'était arrivé. De retour chez moi, je lui avais fait cette affreuse scène. Elle est tatouée dans mon cœur, cette scène. Je la revois, si humble, ma sainte, devant mes stupides reproches, bouleversante d'humilité, si consciente de sa faute, de ce qu'elle était persuadée être une faute.

Si convaincue de sa culpabilité, la pauvre qui n'avait rien fait de mal. Elle sanglotait, ma petite enfant. Oh, ses pleurs que je ne pourrai jamais n'avoir pas fait couler. Oh, ses petites mains désespérées où des taches bleues étaient apparues. Chérie, tu vois, je tâche de me racheter en avouant. Combien nous pouvons faire souffrir ceux qui nous aiment et quel affreux pouvoir de mal nous avons sur eux. Et comme nous faisons usage de ce pouvoir. Et pourquoi cette indigne colère? Peut-être parce que son accent étranger et ses fautes de français en téléphonant à ces crétins cultivés m'avaient gêné. Je ne les entendrai plus jamais, ses fautes de français et son accent étranger.

Vengé de moi-même, je me dis que c'est bien fait et que c'est juste que je souffre, moi qui ai fait, cette nuit-là, souffrir une maladroite sainte, une vraie sainte, qui ne savait pas qu'elle était une sainte. Frères humains, frères en misère et en superficialité, c'est du propre, notre amour filial. Je me suis fâché contre elle parce qu'elle m'aimait trop, parce qu'elle avait le cœur riche, l'émoi rapide et qu'elle craignait trop pour son fils. Je l'entends qui me rassure. Tu as raison, Maman, je n'ai été méchant qu'une fois avec toi et je t'ai demandé un pardon que tu accordas avec tant de joie.

Tu le sais, n'est-ce pas, je t'ai totalement aimée. Comme nous étions bien ensemble, quels bavards complices et intarissables amis. Mais j'aurais pu t'aimer plus encore et tous les jours t'écrire et tous les jours te donner ce sentiment d'importance que seul je savais te donner et qui te rendait si fière, toi humble et méconnue, ma géniale, Maman, ma petite fille chérie.

Je ne lui écrivais pas assez. Je n'avais pas assez d'amour pour l'imaginer, ouvrant sa boîte aux lettres, à Marseille, plusieurs fois par jour et n'y trouvant jamais rien. (Maintenant, chaque fois que j'ouvre ma boîte aux lettres et que je n'y trouve pas la lettre de ma fille, cette lettre que j'attends depuis des semaines, j'ai un petit sourire. Ma mère est vengée.) Et le pire, c'est que j'étais quelquefois agacé par ses télégrammes. Pauvres télégrammes de Marseille, toujours les mêmes: «Inquiète sans nouvelles télégraphie santé». Je me hais d'avoir télégraphié une fois en réponse, le parfum d'une nymphe encore sur mon visage: «Je me porte admirablement bien lettre suit». La lettre n'avait pas vite suivi. Chérie, ce livre, c'est ma dernière lettre.

Je me raccroche à cette idée que, devenu adulte (ça a pris du temps), je lui donnais de l'argent en cachette, ce qui lui procurait la joie désintéressée de se savoir protégée par son fils. J'aurais dû lui offrir un aspirateur à poussière. Elle en aurait eu un poétique plaisir. Elle serait allée lui rendre visite de temps en temps, l'aurait chéri, regardé sous toutes ses faces avec un recul artiste et une respiration satisfaite. Ces choses étaient importantes pour elle, fleurissaient sa vie. Je me raccroche aussi à cette idée que je l'ai beaucoup écoutée, que j'ai participé hypocritement aux dissensions de famille qui l'intéressaient tant et qui m'ennuyaient un peu. J'abondais dans son sens, je l'approuvais de critiquer tel parent en disgrâce, le même qu'elle portait aux nues, deux jours plus tard, si elle en recevait une lettre aimable. Je me raccroche à cette pauvre consolation que je savais régler mon pas sur son pas lent de cardiaque. «Toi, au moins, mon fils, tu n'es pas comme les autres, tu marches normalement, c'est un plaisir de se promener avec toi.» Je pense bien, on faisait du trois cents mètres à l'heure.

Ce qui me fait du bien aussi, c'est de me dire que j'ai su la flatter. Quand elle mettait une nouvelle robe, qui n'était jamais nouvelle mais toujours transformée, et qui lui allait assez mal, je lui disais: «Tu es élégante comme une jeune fille.» Elle rayonnait alors d'un timide bonheur, rougissait, me croyait. A chacun de mes énormes compliments, ce geste mignon qu'elle avait de porter sa petite main à la lèvre. Elle vivait alors extrêmement, était réhabilitée. Que lui importait d'être une isolée et une dédaignée? Elle s'abreuvait de mes louanges, avait un fils. Mais le seul vrai réconfort, c'est qu'elle n'assiste pas à mon malheur de sa mort. Me frottant les mains pour essayer d'être gai, je viens de confier cette pensée à ma chatte qui a ronronné courtoisement.

Un autre remords, c'est que je considérais tout naturel d'avoir une mère vivante. Je ne savais pas assez combien ses allées et venues dans mon appartement étaient précieuses, éphémères. Je ne savais pas assez qu'elle était en vie. Je n'ai pas assez désiré ses venues à Genève. Est-ce possible? Il y a donc eu un temps merveilleux où je n'avais qu'à envoyer un télégramme de dix mots pour que, deux jours plus tard, elle débarque sur le quai de la gare, avec son sourire conventionnel de timide, ses valises toujours un peu démantibulées et son chapeau trop étroit. Je n'avais qu'à écrire dix mots et elle était là, magiquement. J'étais le maître de cette magie et je l'ai si peu utilisée, idiotement occupé que j'étais par des nymphes.

Albert COHEN - Le livre de ma mère

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Coup de coeur... Erasme...

12 Décembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Prenez par hypothèse, pour l'opposer au fou, un spécimen exemplaire de sagesse, un homme qui ait consumé son enfance et sa jeunesse entières à l'étude approfondie des sciences, qui ait gâché la plus belle saison de sa vie en veilles, tracas, travaux sudoripares, qui n'ait jamais joui, le reste de sa vie, d'un brin de plaisir : toujours parcimonieux, toujours sans le sou, chagrin, taciturne, rigoriste et dur avec lui-même, assommant et antipathique pour les autres, pâle, émacié, chétif, chassieux, le cheveu blanchi prématurément, trop tôt abîmé par l'âge, désertant trop tôt la vie. Mais peu importe la date où meurt quelqu'un qui n'a jamais vécu. Voilà le sublime portrait du sage. »

Erasme - Eloge de la folie

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