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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Octave Mirbeau...

9 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je ne suis pas vieille, pourtant j'en ai vu des choses, de près... j'en ai vu des gens tout nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge, de leur peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne sent pas bon... Tout ce qu'un intérieur respecté, tout ce qu'une famille honnête peuvent cacher de saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences de la vertu... ah ! je connais ça !... Ils ont beau être riches, avoir des frusques de soie et de velours, des meubles dorés ; ils ont beau se laver dans des machins d'argent et faire de la piaffe... je les connais !... Ca n'est pas propre... Et leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le lit de ma mère...

Octave Mirbeau - Journal d'une femme de chambre

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Coup de coeur... Roberto Bolaño...

7 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J'ai pris le téléphone et j'ai demandé à ma secrétaire de faire venir Vargas Pardo à mon bureau. Pendant quelques secondes aucun de nous deux n'a parlé. Carajo, si Vargas Pardo mettait un peu plus de temps à se pointer, le jeune poète allait s'endormir. Ca d'accord, il n'avait pas l'air d'un pédé. Pour passer le temps, je lui ai expliqué que des livres de poésie, on le sait bien, on en publie beaucoup, mais on en vend peu. Oui, a-t-il dit, on en publie beaucoup. Mon Dieu, il avait l'air d'un zombie. Pendant quelques instants, je me suis demandé s'il n'était pas drogué mais comment le savoir ? Bon, lui ai-je dit, et ça a été difficile de faire votre anthologie de poésie latino-américaine ? Non, a-t-il dit, ce sont des amis. Quel culot. Alors donc, ai-je dit, il n'y aura pas de problèmes de droits d'auteur, vous avez toutes les autorisations. Il a ri. C'est-à-dire, permettez-moi de vous expliquer, il a tordu la bouche ou a courbé les lèvres ou a montré des dents jaunâtres et a émis un son. Je jure que son rire m'a donné la chair de poule. Comment le décrire ? Comme un rire qui sortirait d'outre-tombe ? Comme ces rires que l'on entend parfois quand on marche dans le couloir désert d'un hôpital ? Quelque chose comme ça. Et après, après le rire, on aurait dit que nous allions replonger dans le silence, ce genre de silence gênant entre des personnes qui viennent de faire connaissance, ou entre un éditeur et un zombie, en l'occurrence c'est la même chose, mais moi la dernière chose que je désirais c'était me voir pris à nouveau dans ce silence, et donc j'ai continué à parler, j'ai parlé de son pays d'origine, le Chili, de ma revue où il avait publié quelques comptes-rendus littéraires, de la difficulté qu'on avait parfois à se débarrasser d'un stock de bouquins de poésie. Et Vargas Pardo qui n'arrivait pas (il devait être pendu au téléphone à jacasser avec un autre poète !). Alors, juste à ce moment-là, j'ai eu une sorte d'illumination. Ou de pressentiment. J'ai su que je ferais mieux de ne pas publier cette anthologie. J'ai su que ce serait mieux de ne rien publier de ce poète. Que Vargas Pardo et ses idées géniales aillent se faire voir chez les Grecs. S'il y avait d'autres maisons d'édition intéressées, eh bien qu'elles le publient elles, pas moi, j'ai su, pendant cette seconde de lucidité, que publier un livre de ce type allait m'attirer la poisse, qu'avoir ce type assis devant moi dans mon bureau, qui me regardait avec ses yeux vides sur le point de s'endormir, allait m'attirer la poisse, que la poisse était probablement en train de planer au-dessus du toit de mes éditions comme un corbeau puant ou un avion d'Aerolineas Mexicanas destiné à s'écraser contre le bâtiment ou se trouvaient mes bureaux.

Roberto Bolaño - Les détectives sauvages

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Coup de coeur... Marie Nimier...

6 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Qui sait ce qu’elle va chercher ? Aurait-elle perdu quelque chose ?

Ses clés, son chemin ? Son travail, comme on perd le nord ?

Il y a de l’égarement dans l’air.

La jeune femme traverse le paysage sans le regarder. D’une mer à l’autre mer, d’un bord à l’autre de l’île, assise au fond d’un autocar bleu nuit. Elle n’est pas pressée de voir, elle veut juste arriver. Bientôt, ce soir, demain, elle se réveillera sur une plage déserte. Alors, elle n’aura plus que ça à faire : nager et regarder.

Nager longtemps. Regarder longtemps.

En attendant, le front appuyé contre ses bras croisés, elle fait semblant de dormir. Son dos trace une diagonale parfaite entre le siège et le dossier. Rien de ce relâchement inhérent aux longs trajets des migrations saisonnières. Tout son être est tendu, ses genoux serrés, ses mains fermées – les pouces, coincés à l’intérieur, comme si elle avait peur qu’on les lui arrache. Tout ça vissé. Cuirassé.

Ce n’est plus un corps qu’elle a, c’est une décision.

Au-dessus des épaules, et juste avant le crâne, une bande blanche marque sa réserve. Il s’agit d’une minerve en coton nid-d’abeilles. Un collier, mais pas pour faire beau. Un collier, pour protéger. Le cou bloqué et l’autocar qui roule, voilà comment elle décrira à son père la traversée de l’île, deux forces contradictoires qui s’épousent pour avancer. Les kilomètres défilent sous ses pieds, l’asphalte rapiécé, elle n’a pas besoin d’en savoir plus. En savoir plus l’encombrerait. Les bougainvilliers coiffés par le vent, les maisons blanches inondées de soleil, les ruches, les champs à l’abandon jonchés de sacs en plastique, ceux tirés au cordeau, les orangers, les oliviers et les panneaux de signalisation criblés de balles, ce sera pour après.

Qu’on ne vienne pas lui demander si elle a besoin d’aide. Qu’on ne vienne pas la plaindre, surtout, ni la réconforter. Ni lui souhaiter de bonnes vacances, parce qu’elle ne part pas en vacances : elle va.

Elle s’en va.

Elle se rend, pour avoir la paix, sa minerve en guise de drapeau blanc.

Elle n’est plus très sûre de vouloir vivre. Elle ne veut plus jouer, plus faire comme si elle allait s’en sortir à force de courage et d’abnégation. Plus faire tout court. Farniente, ne plus rien faire. La femme, jeune femme, celle qu’on pourrait appeler l’inconnue, non seulement parce que dans ce pays, a fortiori dans cet autocar, personne ne la connaît, mais aussi en raison de son rôle dans l’équation, l’inconnue, donc, au sens algébrique du terme, a besoin de silence. Besoin de se retirer.

Ce que l’on sait d’elle, enfin, ce qu’elle donne à voir de l’extérieur : une chemise en coton, légèrement transparente, un short en jean moulant, des sandales plates, type spartiate, avec une lanière s’enroulant haut sur la cheville. Les cheveux sont relevés, entortillés sur eux-mêmes autour d’un élastique. Des cheveux noirs, bouclés, rétifs à la coiffure.

Elle avait un blouson, elle l’a laissé dans le ferry.

Elle avait un miroir de poche, du khôl, un tube de rouge à lèvres : eux aussi, abandonnés.

La montre, cadeau d’anniversaire de son père, elle l’a oubliée dans les toilettes de l’embarcadère. Ni laissée ni abandonnée, soulignera-t-elle en levant l’index, oubliée, nuance. Comme si l’oubli pouvait être autre chose qu’un abandon – deux mots pour rendre à l’absence son poids matériel.

À côté d’elle, la place est libre. On n’a pas osé s’asseoir. On n’a pas voulu déranger.

(...)

Trois corps sur une plage, sur une page trois personnages. L'homme, la femme et la très jeune fille. Trois cartes d'un jeu de tarot qui, droites ou renversées, disent l'amour et son contraire, le désir et la perte, la métamorphose ou l'enfermement.

Marie Nimier - La Plage

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Coup de coeur... Mazarine Pingeot... (avec en bonus ce moment jubilatoire face à E Zemmour)

5 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mon âme – et j’ai conscience que ce mot est excessif s’agissant de ce qui m’a régi depuis que je suis en âge de penser et d’agir – a grandi sous diverses influences, la plupart du temps celle de mon imaginaire, rempli de desseins chaotiques, d’images piochées dans de mauvais romans policiers que je lisais à la pelle dans le grenier de la maison. Je n’avais pas d’amis dans cette province pourrie où les sangs ne se mêlent pas, et j’ai fini par préférer l’enfermement que les rares ouvertures qu’on a pu me proposer. J’avais pris peur de moi-même et protégeais jalousement mes monologues et mes jeux au goût de supplice. Je n’aurais laissé personne entrer dans mon intimité que je savais déjà dangereuse.

Mazarine Pingeot - Le cimetière des poupées

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Coup de coeur... Laila Lalami...

4 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La traversée

Quatorze kilomètres. Mourad a ressassé ce nombre des centaines de fois l'année dernière, incapable de décider si le risque en valait la peine. Certains jours, il se disait que cette distance n'était rien, un bref inconvé­nient, que la traversée ne prendrait pas plus de trente minutes si le temps était clément. Il passait des heures à penser à ce qu'il ferait une fois de l'autre côté, il imaginait son travail, sa voiture, sa maison. D'autres jours, il ne voyait que les gardes-côtes, l'eau froide, l'argent qu'il devrait emprunter, et se demandait comment quatorze kilomètres pouvaient séparer non pas deux pays, mais deux univers.

La mer a l'air calme ce soir; juste une petite brise de temps en temps. Le capitaine a ordonné que l'on éteigne toutes les lumières, mais avec la lune haute dans le ciel dégagé, Mourad continue de voir ce qui se passe autour de lui. Le canot pneumatique, un Zodiac de six mètres, est prévu pour huit personnes. Ils y sont trente blottis les uns contre les autres en ce moment, hommes, femmes et enfants, tous avec l'air angoissé de ceux dont les destinées sont entre les mains des autres - le capitaine, les gardes-côtes, Dieu.

Laila Lalami - De l'espoir et autres quêtes dangereuses

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Coup de coeur... Stendhal...

3 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Chapitre IX – Une soirée à la campagne

Ses regards le lendemain, quand il revit madame de Rênal, étaient singuliers ; il l’observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se battre. Ces regards si différents de ceux de la veille, firent perdre la tête à madame de Rênal : elle avait été bonne pour lui, et il paraissait fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.

La présence de madame de Derville permettait à Julien de moins parler et de s’occuper davantage de ce qu’il avait dans la tête. Son unique affaire, toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré qui retrempait son âme.

Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la présence de madame de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa gloire, il décida qu’il fallait absolument qu’elle permît ce soir-là que sa main restât dans la sienne.

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le cœur de Julien d’une façon singulière. La nuit vint. Il observa avec une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu’elle serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout ce qu’elles faisaient ce soir-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d’aimer ;

On s’assit enfin, madame de Rênal à côté de Julien, et madame Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu’il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait.

Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra ? se dit Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l’état de son âme.

Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à madame de Rênal quelque affait qui l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien était obligé de se faire, était trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix de madame de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s’en aperçut point. L’affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu’il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l’horloge du château, sans qu’il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : Au moment précis où dix heures sonneront, j’exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle.

Après un dernier moment d’attente et d’anxiété, pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l’horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

Son âme fut inondée de bonheur, non qu’il aimât madame de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que madame Derville ne s’aperçût de rien, il se crut obligé de parler ; sa voix alors était éclatante et forte.

Stendhal - Le Rouge et le Noir

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Coup de coeur... Albert Cohen...

2 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières. Dites moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle, ni Adrienne, ni Aude, ni Isolde, ni les autres de ma splendeur et jeunesse, toutes d’elle annonciatrices et servantes.

Belle du Seigneur - Albert Cohen

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Coup de coeur... James Hadley Chase...

28 Juin 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... James Hadley Chase...

J'ai essayé la roulette russe. Tu sais ce que c'est ? Tu mets une seule balle dans le barillet d'un revolver, et tu le fais tourner rapidement, si bien que tu ne sais pas si la balle est sous le percuteur ou non. Tu colles le canon contre ta tempe et tu presses la détente. Mais c'est un jeu de hasard et bien que j'y ai goûté un plaisir intense la première fois, j'ai vite compris que ce n’était pas le genre de risque que je cherchais. Même si ma vie devait en dépendre, je voulais être sûr de ne pas avoir à compter sur la chance, mais seulement sur ma présence d'esprit, mon initiative et mon intelligence. C'est ce qui m'a conduit au meurtre. Cela faisait déjà longtemps que je pensais à tuer quelqu'un. Cet après midi, j'ai décidé de mettre mon projet à exécution. (Il se pencha en avant les yeux brillants) J'ai rencontré cette fille et je n'ai pas eu beaucoup de peine à la persuader de monter ici ni à la tuer. Elle était d'une naïveté attendrissante. Bien sûr, j'aurais pu m'arranger autrement. J'aurais pu éliminer à la fois le risque et la difficulté, mais ce n’était pas ce que je cherchais. Je voulais un risque authentique. Il me semblait que le fait que je me retrouver avec un cadavre sur les bras, dans cet hôtel, serait une épreuve concluante pour mes facultés d'invention. Je n'ai rien prémédité. En ce moment même, je ne sais toujours pas ce que je vais faire du cadavre. (Il se passa une main dans les cheveux, sans quitter Sophia des yeux) Je ne m'attendais pas à ce que tu soies si perspicace Sophia. J'avais compté sans toi. Qu'as tu l'intention de faire, au juste ?

Qu'allait elle faire ? Sophia se le demandait elle même. Parler à Floyd son mari ? Appeler la police ? Ce serait un véritable sabordage.

Une fois que la nouvelle aurait paru en première page des journaux, c'en serait fini des diners à la maison blanche, de ces soirées londoniennes ou l'on ne savait jamais si un membre de la famille royale n'allait pas vous honorer d'une visite amicale. Adieu les petites rivalités entre dames de la haute société new-yorkaise se disputant l'honneur d'inscrire les Delaney sur leur liste d'invités ! Et Floyd ? il avait investi des millions de dollars dans son film. Comment le film pourrait il sortir, si son fils passait en cour d'assises à la même époque ?

Elle se trouvait en face d'une situation exceptionnelle. Un seul faux pas pouvait briser leur avenir, et elle se rendait compte qu'elle tenait entre ses mains de femme résolue le sort de Floyd, celui de ce jeune dément et le sien propre.

Elle chercha à éluder la question pour gagner du temps et trouver une solution.

James Hadley Chase - Le Démoniaque

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Coup de coeur... Jean-Paul Sartre...

27 Juin 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L'existentialisme athée que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n'existe pas, il y au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être, c'est l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité humaine. Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence ? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialisme, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il sera fait. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est seulement, non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence ; l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. C'est aussi ce qu'on appelle la subjectivité, et que l'on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l'homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table ? Car nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est à dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n'existe préalablement à ce projet ; rien n'est au ciel intelligible, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être. Non pas ce qu'il voudra être. Car ce que nous entendons ordinairement par vouloir, c'est une décision consciente, et qui est pour la plupart d'entre nous postérieure à ce qu'il s'est fait lui-même. Je peux vouloir adhérer à un parti, écrire un livre, me marier, tout cela n'est qu'une manifestation d'un choix plus originel, plus spontané que ce qu'on appelle volonté.

Jean-Paul Sartre - L'existentialisme est un humanisme

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Coup de coeur... Iris Murdoch...

26 Juin 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

https://www.the-tls.co.uk/articles/public/iris-murdochs-philoso-fiction/

https://www.the-tls.co.uk/articles/public/iris-murdochs-philoso-fiction/

Mor revint lentement vers la sortie, donna son ticket de quai, déboucha dans le grand soleil et demeura immobile dans la cour déserte et poussiéreuse de la gare où régnait un silence total maintenant que le grondement du train s'était évanoui dans les lointains. Il resta là un moment, saisi d'une obscure sensation de bien-être et, dans le calme du matin, eut en quelque sorte l'impression que beaucoup, beaucoup de choses agréables l'attendaient. Et puis, des profondeurs de son être, jaillit soudain avec une certitude dévastatrice l'explication de cette allégresse: il était amoureux de Miss Carter. Il était là à contempler la poussière de la cour quand cette pensée prit forme; cela lui donna une telle secousse qu'il faillit tomber. Il fit un pas en avant. Il était amoureux. Et pas simplement un petit peu amoureux: terriblement, désespérément, impérieusement amoureux. Alors il fut envahi d'une joie indicible.

Iris Murdoch - Le Château de sable

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