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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Marie NDiaye...

2 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L’homme qui, le 5 janvier 2019, entra timidement, presque craintivement dans son cabinet, Me Susane sut aussitôt qu’elle l’avait déjà rencontré, longtemps auparavant et en un lieu dont le souvenir lui revint si précisément, si brutalement qu’elle eut l’impression d’un coup violent porté à son front.

Sa tête bascula légèrement en arrière, de sorte qu’elle ne put répondre tout de suite au bonjour, un murmure embarrassé, de son visiteur et qu’une gêne dura entre eux même après que Me Susane se fut ressaisie, l’eut salué aimablement, souriante, cordiale, rassurante comme elle se faisait un point d’honneur de l’être d’emblée envers quiconque venait la voir au cabinet.

 

À deux reprises elle se frotta le front, machinalement, croyant avoir là une sourde blessure puis n’y pensant plus.

 

Lorsque, le soir, assise dans son lit, elle lèverait de nouveau une main lente et lourde vers son front avant d’arrêter son geste puisqu’elle n’éprouvait en vérité aucune douleur, elle se rappellerait brusquement comme elle avait eu mal en voyant entrer dans son bureau cet homme discret, menu, insignifiant de figure comme de silhouette.

Considérable fut son étonnement : pourquoi avait-elle ressenti de la souffrance et non de la joie ?

Pourquoi, persuadée de revoir, trente-deux ans plus tard, quelqu’un qui l’avait ravie, avait-elle eu l’impression qu’on voulait la tuer ?

 

Me Susane écouta longuement Gilles Principaux, songeant plusieurs fois : Je te connais et je connais ton histoire, et confondant ainsi sa certitude d’avoir eu, autrefois, partie liée avec cet homme et ce qu’elle savait, pour l’avoir lu dans la presse, du grand malheur qui l’accablait.

 

Jamais, durant cet entretien, il ne lui permit de deviner s’il se souvenait de l’avoir rencontrée, si même, peut-être, ce souvenir lointain avait influé sur sa décision de venir la trouver.

Car de quelles affaires d’importance pouvait se prévaloir Me Susane ?

Qu’est-ce qui avait pu inciter, se demandait-elle, un homme aisé, ravagé mais lucide, à élire Me Susane pour la défense de sa femme, si ce n’était, peut-être, une brumeuse, superstitieuse allégeance aux lumineux instants que l’existence avait offerts ?

 

Cependant Principaux ne lui dit rien des raisons même embrouillées, même sottes de son choix.

 

Marie N'Diaye - La vengeance m'appartient

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2021... Année Flaubert...

1 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

À Louise Colet.
[Croisset] Vendredi soir [16 janvier 1852].

Il se pourrait que la lettre que j’ai écrite à miss Harriet lors des événements de décembre ne lui fût pas parvenue, car je n’ai pas eu de réponse depuis. Faut-il que je lui dise de me renvoyer l’Album, si elle n’a pu s’en défaire avantageusement ou en partie ?

La semaine prochaine il faut que j’aille à Rouen. Je mettrai au chemin de fer Saint Antoine et un presse-papier qui m’a longtemps servi. Quant à la bague, voici le motif pourquoi je ne te l’ai pas donnée encore : elle me sert de cachet. Je me fais monter un scarabée que je porterai à la place. Je t’enverrai donc bientôt cette bague.

Je suis étonné, chère amie, de l’enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l’Éducation. Elles me semblent bonnes, mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis. En tous cas je n’approuve point ton idée d’enlever du livre toute la partie de Jules pour en faire un ensemble. Il faut se reporter à la façon dont le livre a été conçu. Ce caractère de Jules n’est lumineux qu’à cause du contraste d’Henry. Un des deux personnages isolé serait faible. Je n’avais d’abord eu l’idée que de celui d’Henry. La nécessité d’un repoussoir m’a fait concevoir celui de Jules.

Les pages qui t’ont frappée (sur l’Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire. Je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux. C’est ardent, mais ça pourrait être plus synthétique. J’ai fait depuis des progrès en esthétique, ou du moins je me suis affermi dans l’assiette que j’ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu ! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais ! Il y a dans mon roman un chapitre qui me semble bon et dont tu ne me dis rien, c’est celui de leur voyage en Amérique et toute la lassitude d’eux-mêmes suivie pas à pas. Tu as fait la même réflexion que moi à propos du Voyage d’Italie. C’est payer cher un triomphe de vanité qui m’a flatté, je l’avoue. J’avais deviné, voilà tout. Pas si rêveur encore que l’on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, parce qu’ils se fourrent le nez dessus. Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (il eût été plus facile de faire de l’humain dans un livre et du lyrisme dans un autre). J’ai échoué. Quelques retouches que l’on donne à cette oeuvre (je les ferai peut-être), elle sera toujours défectueuse ; il y manque trop de choses et c’est toujours par l’absence qu’un livre est faible. Une qualité n’est jamais un défaut, il n’y a pas d’excès. Mais si cette qualité en mange une autre, est-elle toujours une qualité ? En résumé, il faudrait pour l’Éducation récrire ou du moins recaler l’ensemble, refaire deux ou trois chapitres et, ce qui me paraît le plus difficile de tout, écrire un chapitre qui manque, où l’on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c’est-à-dire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi ; mais l’enchaînement de la cause à l’effet ne l’est point. Voilà le vice du livre, et comment il ment à son titre.

Je t’ai dit que l’Éducation avait été un essai. Saint Antoine en est un autre. Prenant un sujet où j’étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désordonnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n’avais qu’à aller. Jamais je ne retrouverai des éperdûments de style comme je m’en suis donné là pendant dix-huit grands mois. Comme je taillais avec coeur les perles de mon collier ! Je n’y ai oublié qu’une chose, c’est le fil. Seconde tentative et pis encore que la première. Maintenant j’en suis à ma troisième. Il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies. Je le vois, à mesure qu’il grandit, s’éthérisant tant qu’il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu’aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des indiens jusqu’aux jets de Byron. La forme, en devenant habile, s’atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout et les gouvernements l’ont suivi, depuis les despotismes orientaux jusqu’aux socialismes futurs.

C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses.

Il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. J’écrirai sur tout cela dans ma vieillesse, quand je n’aurai rien de mieux à barbouiller. En attendant, je travaille à mon roman avec coeur. Les beaux temps de Saint Antoine vont-ils revenir ? Que le résultat soit autre, Seigneur de Dieu ! Je vais lentement : en quatre jours j’ai fait cinq pages, mais jusqu’à présent je m’amuse. J’ai retrouvé ici de la sérénité. Il fait un temps affreux, la rivière a des allures d’océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu.

La mère de Bouilhet et Cany tout entier se sont fâchés contre lui pour avoir écrit un livre immoral. Ça a fait scandale. On le regarde comme un homme d’esprit, mais perdu ; c’est un paria. Si j’avais eu quelques doutes sur la valeur de l’oeuvre et de l’homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait. On n’en peut avoir de plus belle : être renié de sa famille et de son pays ! (C’est très sérieusement que je parle.) Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sifflets qui sont plus doux pour l’orgueil que des bravos. Le voilà donc, pour sa biographie future, classé grand homme d’après toutes les règles de l’histoire.

Tu me rappelles dans ta lettre que je t’en ai promis une pleine de tendresses. Je vais t’envoyer la vérité ou, si tu aimes mieux, je vais faire vis-à-vis de toi ma liquidation sentimentale non pour cause de faillite (Ah ! il est joli celui-là), au sens élevé du mot, à ce sens merveilleux et rêvé qui rend les coeurs béants après cette manne impossible. Eh bien non, ce n’est pas de l’amour. J’ai tant sondé ces matières-là dans ma jeunesse que j’en ai la tête étourdie pour le reste de mes jours.

J’éprouve pour toi un mélange d’amitié, d’attrait, d’estime, d’attendrissement de coeur et d’entraînement de sens qui fait un tout complexe, dont je ne sais pas le nom mais qui me paraît solide. Il y a pour toi, en mon âme, des bénédictions mouillées. Tu y es en un coin, dans une petite place douce, à toi seule. Si j’en aime d’autres, tu y resteras néanmoins (il me semble) ; tu seras comme l’épouse, la préférée, celle à qui l’on retourne ; et puis n’est-ce pas en vertu d’un sophisme que l’on nierait le contraire ? Sonde-toi bien : y a-t-il un sentiment que tu aies eu qui soit disparu ? Non, tout reste, n’est-ce pas ? Tout. Les momies que l’on a dans le coeur ne tombent jamais en poussière et, quand on penche la tête par le soupirail, on les voit en bas, qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles.

Les sens, un jour, vous mènent ailleurs ; le caprice s’éprend à des chatoiements nouveaux. Qu’est-ce que cela fait ? Si je t’avais aimée dans le temps comme tu le voulais alors, je ne t’aimerais plus autant maintenant. Les affections qui suintent goutte à goutte de votre coeur finissent par y faire des stalactites. Cela vaut mieux que les grands torrents qui l’emportent. Voilà le vrai et je m’y tiens.

Oui je t’aime, ma pauvre Louise, je voudrais que ta vie fût douce de toute façon, et sablée, bordée de fleurs et de joies. J’aime ton beau et bon visage franc, la pression de ta main, le contact de ta peau sous mes lèvres. Si je suis dur pour toi, pense que c’est le contre-coup des tristesses, des nervosités âcres et des langueurs mortuaires qui me harcèlent ou me submergent. J’ai toujours au fond de moi comme l’arrière-saveur des mélancolies moyen âge de mon pays. ça sent le brouillard, la peste rapportée d’Orient, et ça tombe de côté avec ses ciselures, ses vitraux et ses pignons de plomb, comme les vieilles maisons de bois de Rouen. C’est dans cette niche que vous demeurez, ma belle ; il y a beaucoup de punaises, grattez-vous.

Encore un baiser sur ta bouche rose.

À toi.

Gustave Flaubert - Correspondance

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Coup de coeur... Philippe Muray...

31 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

C’est ainsi que l’actuelle campagne anticélinienne, avec en éclaireurs deux petits livres complémentaires, L’Art de Céline et son temps de Michel Bounan et Contre Céline de Jean-Pierre Martin, n’a d’autre objectif ultime que le bannissement de Céline des bibliothèques. Pas le Céline des pamphlets, bien sûr, introuvable depuis longtemps, mais le reste, tout ce qui reste encore de Céline, depuis Voyage jusqu’à Rigodon, avec en point d’orgue son expulsion manu militari de la collection de la Pléiade. Plus émotif que son collègue en purification éthique, Martin nous le dit d’emblée avec une belle franchise : " quatre volumes dans la Pléiade ", c’est trop pour ses nerfs. D’une façon quelque peu lourde, et afin que nul n’en ignore, il l’énonce dès le sous-titre de son ouvrage : D’une gêne persistante à l’égard de la fascination exercée par Louis Destouches sur papier bible. Il y revient plusieurs fois, il s’en plaint amèrement : " Céline, Maître penseur aigri de notre fin de siècle, Céline sur papier bible. " " Le consensus est désormais de son côté. Il est sur papier bible. Il est au programme de l’agrégation. " Nous voilà prévenus, on ne fera pas de cadeaux. Le temps est révolu où on pouvait prétendre lire encore Céline, et le commenter, et le critiquer. Il convient maintenant de l’instruire en bloc. Comme une cause jugée d’avance. Comme une affaire de droit commun. L’inquisiteur moderne est au travail : regardons-le donc exercer son pouvoir. Et tentons de comprendre au nom de quoi il juge. L’intelligence de la société hyperfestive est le commencement de sa critique.

Les attaques de Bounan et de Martin ne relèvent pas de l’histoire des idées ; elles ressortissent pleinement de la post-histoire des loisirs et de la propagande qui les accompagne. La morale, au même titre que la culture et le tourisme, offre un certain nombre de débouchés compensatoires que le monde ancien du labeur ne procure plus. Bounan et Martin sont des employés de l’Espace Bien. Ils n’analysent pas Céline ; ils confessent en long et en large une foi antiraciste dont on ne peut que les féliciter, ainsi que le désir de liquider un problème qui leur paraît un scandale, et une survivance abominable en nos temps rénovés. Ils ne veulent plus voir le problème puisqu’ils connaissent la solution. Ils n’ont pas de questions à poser puisqu’ils disposent des réponses. Ils ne questionnent pas Céline, ils le mettent à la question. La bataille qu’ils engagent ne vise pas à éclairer d’une façon nouvelle les livres de leur bête noire, elle a pour objectif de les disqualifier. Il ne faut pas que Céline soit seulement responsable des crimes qu’il a commis. Il faut enfin qu’intégralement il soit accusé. Et de naissance, comme on le verra.

Philippe Muray - Exorcismes spirituels

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Coup de coeur... Hector Bianciotti...

30 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce que la nuit raconte au jour - broché - Hector Bianciotti - Achat Livre  ou ebook | fnac

Longtemps je n'ai connu du monde que la nature la plus austère, la plus avaricieuse qui soit : un sol étendu à l'infini qui ignore les aménités que le mot "paysage" suggère, les lignes courbes qui conduisent le regard étant bannies d'une surface si homogène qu'on la dirait d'avant la Création, en dehors de l'insaisissable circonférence où le ciel et la terre s'inventent des limites. L'aube en s'ouvrant la dénude, la lumière de midi l'anéantit, le vent en provenance des origines du monde la balaie, soulevant au passage de hauts rideaux de poussière qui obscurcissent le soleil avant de retomber, telle une bruine sèche, avec lenteur. Dans ces contrées, là-bas, le centre du monde se déplace avec chaque homme qui marche et toutes les distances rayonnent à partir de son pas.

Hector Bianciotti - Ce que la nuit raconte au jour

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Coup de coeur... Arnaud Cathrine...

29 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Un restaurant bio, non loin des tours de la bibliothèque François-Mitterrand. Tables en bois clair. Tartes, tourtes, salades chics et saines. À ma gauche, un père et son fils. Le premier : la cinquantaine élégante, costume bleu marine bien taillé ; un port et un visage encore juvéniles. L’autre : chevelure broussailleuse, vêtu comme n’importe quel étudiant de vingt ans, sac à dos à ses pieds ; devant lui, une soupe orange qu’il touche à peine (il est entré là pour faire plaisir au père). Il explique en quoi consiste la licence qu’il brigue : « Introduction à l’ethnologie », « Méthodes et enjeux de l’enquête sociologique », je laisse passer les autres intitulés. Et pour faire quoi ? demande le père (sans scepticisme, il se trouve juste que ce n’est pas du tout son domaine). Le fils répond que : plein de choses – démographe, statisticien, chargé de l’analyse de données. Et dans quel genre d’endroit ? Des instituts de sondages, des bureaux d’études… Ils se parlent comme des gens qui ne se voient pas si souvent. Il y a un intérêt affectueux de la part du père mais également un curieux déficit de familiarité. Comme s’il jouait rarement son rôle (forçant le trait à son insu), et comme si le jeune adulte ne connaissait pas beaucoup mieux sa partition. Disons qu’il habite avec sa mère depuis le divorce de ses parents survenu lorsqu’il était très jeune. Peut-être sont-ils restés plusieurs années sans trop se donner de nouvelles. Le père aura laissé femme et enfant, pistant un poste lucratif à l’étranger. Ils se revoient un peu plus depuis son retour en France, ce qui signifie : de façon irrégulière. Et il se passe justement trop de temps entre chaque rendez-vous pour que le père ne perde pas le fil. De sorte qu’il parle à son grand garçon comme un parrain sortirait son filleul qu’il connaît mal au final. Et là, j’ignore par quel hasard (ou intuition), je baisse les yeux et je vois sous la table : leurs chaussures qui se cherchent, se trouvent, les chevilles qui s’enlacent. À regarder leurs visages, je ne remarque rien d’autre que ce que j’ai déjà vu : le plus jeune mange sa soupe sans envie et le plus âgé l’attend. Il n’empêche, il y a ces jambes sinon amoureuses, du moins engagées dans une relation tout autre que celle qui m’apparaissait d’évidence. Bientôt ils se lèvent. L’un enfile sa doudoune, l’autre son pardessus. Ont-ils déjà fait l’amour ou s’apprêtent-ils à le faire maintenant ?

Arnaud Cathrine - J'entends des regards que vous croyez muets 

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Coup de coeur... Négar Djavadi...

28 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Si sa mère n’avait pas poussé la porte de sa chambre en hurlant, il ne serait jamais sorti. Trois jours que t’es là Allongé sur ce lit comme un mollusque à regarder le plafond et à me laisser tout faire Ta petite sœur a encore de la fièvre J’ai laissé les draps à sécher à la laverie depuis ce matin Je t’ai dit d’aller les chercher Je te l’ai dit ou pas ? Hein ? Depuis ce matin ! JE TE L’AI DIT OU PAS ?

Il s’était levé avant qu’elle ne se mette à pleurer de fatigue ou de frustration, comme elle le faisait toujours, écrasée par le poids d’une vie qui allait sans cesse de travers. Trois gamins à élever seule, plus le boulot à la cantine scolaire, plus le manque de place, l’humidité collée aux murs, les fissures, la fuite du radiateur, les crises d’asthme, l’eczéma. Personne ne lui avait demandé d’en faire trois, mais c’était arrivé. Pour autant, elle n’était pas devenue plus visible. Maintenant, à trente-sept ans, la jauge était pleine, sa patience avait définitivement fichu le camp avec le reste.

Tout ça, il le savait. Depuis qu’il était môme, il le savait. Il observait sa mère, à un point, elle était incapable de l’imaginer. Et il faisait de son mieux pour la soulager. Elle le reconnaissait parfois, surtout devant les voisines, avec un sourire réjoui qui transformait ses yeux en deux fentes lumineuses. Ça y est J’ai enfin un homme à la maison ! gloussait-elle en le regardant de côté. Seize ans, et au moins dix centimètres de plus qu’elle. Qui sait, peut-être qu’elle l’avait élevé pour ça, pour que lui au moins prenne soin d’elle, pas comme les deux flambards qui l’avaient engrossée et bye bye. En tout cas, oui, il faisait de son mieux. Aller chercher le petit frère à l’école, emmener la petite sœur chez le pédiatre, monter le lit superposé, déboucher l’évier. Quand il lui avait dit qu’il se chargerait aussi des courses et des factures – Je paierai, m’man, t’occupe plus de ça – elle n’avait rien dit. Aucune question.

Lui non plus n’avait pas posé de question quand Rotor lui avait tendu les clefs du scooter avec ses doigts gros comme des saucisses. Il avait juste senti son cœur déchirer sa poitrine, l’adrénaline brûler son bas-ventre. Il y était putain, il y était !
– Tiens ! Toi tu conduis, OK ?
– Grave ! avait-il répondu, attrapant les clefs qui se balançaient dans l’air.
– Et toi (Rotor s’était tourné vers Diz), tu te cales derrière lui, t’attends d’arriver à son niveau et tu lui enfonces le surin dans le bide… Ho, je te parle !

De toute façon, il n’y avait aucune question à poser. C’était le match retour après le baroud d’il y a deux semaines rue des Chaufourniers. Ce coup-ci, c’était leur tour. Cité Rouge contre Grange-aux-Belles. Lui s’en fiche de toutes ces histoires de bandes, de gangs, ou quelle que soit la case où on les enferme juste parce qu’ils occupent le bitume. Il parie que personne ne se souvient comment ça a commencé. Le territoire, la came, la came, le territoire. Ça se trouve, il n’était même pas né. Tant que tu te tiens à l’extérieur, tu ne vois rien. Tu te balades dans le coin, tu regardes autour de toi, des arbres, des boutiques, des restos, un Naturalia, et tu crois que tout va bien. Mais ça peut vite virer Chicago si tu prends le temps de t’attarder, et d’ouvrir vraiment les yeux. Surtout quand la nuit tombe. Il pense souvent à l’exposé sur le quartier réalisé par toute sa classe de troisième. Son quartier, à cheval sur quatre arrondissements de Paris : Xe, XIe, XIXe, XXe. 70 % de cités. 43 % de foyers non imposables. 25 % de la population sous le seuil de pauvreté. Et aucune communauté n’est épargnée, Blancs, Noirs, Juifs, Arabes, Chinois, Indiens, Sri-Lankais, Caribéens, tous ont leur misère à gérer. Et c’était censé expliquer les tunnels de contrariétés et de violences qu’ils traversaient tous les jours. L’odeur de pisse dans la cour. Les ascenseurs en panne pendant des mois. Les cafards qui couinent dans les murs. Les ivrognes échoués sur le trottoir. Les seringues près des poubelles. La castagne. La peur. La solitude.

En tout cas, tout ce qu’il sait, c’est qu’ici c’est chez lui. C’est même sa seule certitude dans la vie. Pas seulement son quartier. Mais son pays. Son Royaume et sa Cage. Il a été au Louvre, à la tour Eiffel, au Jardin du Luxembourg, aux Invalides, aux théâtres, aux concerts, mais en scolaire. Sinon, il ne bouge pas. Pour quoi faire ?
Avant de sortir de l’appartement, il a jeté un dernier regard à sa mère en train de verser des pâtes cuisson trois minutes dans la passoire. Il a observé son visage disparaître derrière la vapeur d’eau et s’est dit : elle va se retourner, capter que j’ai la frousse et me demander de rester.

Mais non. Elle était furax et quand elle est furax, elle ne capte plus rien. T’attends quoi là. Vas-y. Va les chercher ! Ce soir, elle était obsédée par ses draps. Ils étaient sans doute déjà chourés, ses saloperies de draps. Il avait vu des gens défoncer le distributeur de la laverie pour cinq grammes de poudre à lessive à 1 euro. Alors des draps !

Nom de Dieu Gabriel VAS-Y !

Et il y est allé.

Négar Djavadi - Arène

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Coup de coeur... Lina Meruane...

27 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Système nerveux » de l'écrivaine chilienne Lina Meruane, vient de paraître  en français aux éditions Grasset - Nouveaux Espaces Latinos

C’est en réfléchissant aux coupures d’électricité et aux trous insondables que prit forme en Elle le désir de tomber malade. Elle pensa à cela sans décider de la maladie. Un fléau ou une grippe ne lui donneraient pas la pause nécessaire pour finir sa thèse. Un cancer, ce serait trop. C’est alors que lui revint en tête son Père avec son ulcère sanguinolent qui l’avait cloué au lit pendant plusieurs mois : Elle s’imagina allongée dans un autre lit, avec l’ordinateur sur Elle, mangeant des œufs à la coque, d’insipides petits crackers et avalant d’insupportables gorgées de Coca-Cola, en cachette.

Tomber malade : Elle allait le demander à la putain de mère qui l’avait mise au monde, la mère génétique et déjà morte. Celle qu’Elle n’avait pas pu connaître. Elle l’invoquait à chaque difficulté. En lui allumant un bâton d’encens, elle lui demanda de lui envoyer une maladie grave mais passagère. Elle ne voulait pas mourir comme elle, subitement. Mais suffisamment sévère pour demander juste un congé d’un semestre, sans aller donner ses cours de sciences planétaires à tous ces élèves distraits qu’il fallait instruire évaluer oublier immédiatement. Juste un arrêt de travail temporaire pour fuir ce boulot mal payé et en réaliser un autre pas payé du tout.

Elle n’avait personne d’autre à qui demander ça. Son Père lui avait déjà donné tout ce qu’il avait. 

Histoire d’un pacte secret. Personne ne savait que le Père avait financé ses études au pays du présent avec les économies destinées à sa future vieillesse. Ils n’avaient parlé de cet accord commun ni à ses trois frères et sœur ni à cette Mère qui n’était pas la sienne. Car la Mère qui est venue ensuite remplir le vide de la première mère n’aurait jamais accepté. Tout cet argent ! se serait-elle exclamée pour défendre ses jumeaux déshérités. C’est une fortune ! aurait-elle argué, craignant l’indignité que cette dépense pouvait supposer envers son Père.

Le Père ne pouvait pas raconter à sa seconde épouse que c’était une promesse faite à la première, qui s’était trouvée dans un état critique après avoir accouché de sa fille. Promets-moi qu’Elle étudiera ce qu’Elle voudra, que tu lui paieras le métier qu’Elle aura choisi sans condition aucune, avait-elle murmuré d’une voix faible, sûre qu’elle allait mourir. C’est ce que j’aurais voulu pour moi-même. Ce que j’aurais fait. Étudier. Si je ne m’étais pas, et elle s’était arrêtée, avait fermé les yeux une longue seconde. Mariée, dit-elle, sa phrase perdant tout son sang. Si jeune avec toi. Ce que j’aurais.

 

Lina Meruane - Système nerveux

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Coup de coeur... Belinda Cannone...

26 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ton désir est toujours déraisonnable. Qu'y faire ? Lorsqu'il doit s'absenter pour voyager, tu lui écris : " S'il te plait ne pars pas si longtemps. Une semaine, je m'efforcerais de l'apprivoiser, mais trois sont au-delà de mes forces. Ne pars pas si longtemps. Si tu veux, je serai ton Afrique, tous tes animaux, tes lions, tes antilopes, ton ciel de feu, tes rochers brûlants, ta montagne royale, tes serpents silencieux, ta pluie bienfaisante, tes ravines perdues, tes pierres d'anciens volcans, tes peintures secrètes, tes galops, tes sueurs, tes fatigues et tes repos. Je serai ton Afrique.

(...)

Il te désire. Alors tu retrouves cet état bienheureux de l'enfance, quand tu croyais sans avoir besoin de te le dire que tu étais l'enfant la plus merveilleuse du monde, car c'est ainsi que te regardaient tes parents. Tu ne le pensais pas avec des mots, à peine en avais-tu conscience tant cela allait de soi. Prise dans le regard désirant de l'homme pareillement, tu n'interroges jamais ta beauté ou ta séduction, tu ne les mets pas en doute : tu es la plus belle femme du monde pour cet homme, et pour le temps de votre désir.

Belinda Cannone - Petit éloge du désir

Coup de coeur... Belinda Cannone...
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Coup de coeur... Blaise Cendrars...

25 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Vous me faîtes rire avec votre angoisse métaphysique, c'est la frousse qui vous étreint, la peur de la vie, la peur des hommes d'action, de l'action, du désordre. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordre que la multitude des races humaines ; désordre que la vie des hommes, la pensée, l'histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts ; désordre que les théories, les passions, les systèmes. C'a toujours été comme ça. pourquoi voulez-vous y mettre de l'ordre ? Quel ordre? Que cherchez-vous ? Il n'y a pas de vérité. Il n' y a que l'action, l'action qui obéit à un million de mobiles différents, l'action éphémère, l'action qui subit toutes les contingences possibles et inimaginables, l'action antagoniste. La vie. La vie c'est le crime, la vol, la jalousie, la faim, le mensonge, le foutre, la bêtise, les maladies, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, des monceaux de cadavres.

Tu n'y peux rien, mon pauvre vieux, tu ne vas pas te mettre à pondre des livres, hein?

Blaise Cendrars - Moravagine

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Coup de coeur... Victor Hugo... "cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais"

24 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

De quel bois sont faits les sabots ? - Ça m'intéresse

« Il regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus grossier, à demi brisé et tout couvert de cendre et de boue desséchée. C’était le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée. C’est une chose sublime et douce que l’espérance dans un enfant qui n’a jamais connu que le désespoir. Il n’y avait rien dans ce sabot.

L’étranger fouilla dans son gilet, se courba et mit dans le sabot de Cosette un louis d’or.

Puis il regagna sa chambre à pas de loup. »

Victor Hugo - Les Misérables

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