Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Takis Theodoropoulos...

16 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Takis Theodoropoulos...

Désespoir stupéfait, désenchantement fasciné. De toute manière nul désenchantement n'a de valeur sans fascination. Tel était Aristophane. Tel est Aristophane. Professeur de lettres, chercheurs, historiens et consorts s'accordent à dire que l'auteur en question a renouvelé le genre ou plutôt qu'il fut l'architecte de la comédie telle que nous la connaissons aujourd'hui. A raison. Il avait reçu en héritage un joyeux bric-à-brac où s'entassaient masques, chants, musiques et solos, galipettes, chutes, gifles, vents et rots -tout cela en l'honneur de Dionysos- et il y a mis bon ordre : début, milieu et fin, plancher et charpente, contenu dramatique... Aujourd'hui on le présente comme un auteur de théâtre populaire et, pour justifier la "popularité" de ses intentions, on se croit obligé de charger ses mises en scène de force clins d'oeil à l'attention du public dans l'espoir de le faire rire. Or, lui, c'est l'élite qu'il visait, l'élite de son désespoir afin de partager avec elle le théorème du désenchantement fasciné.

Takis Theodoropoulos - Le va-nu-pieds des nuages

Lire la suite

Coup de coeur... Paul Nizan...

15 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur d’apprendre sa partie dans le monde.

À quoi ressemblait notre monde ? Il avait l’air du chaos que les Grecs mettaient à l’origine de l’univers dans les nuées de la fabrication. Seulement on croyait y voir le commencement de la fin, de la vraie fin, et non de celle qui est le commencement d’un commencement. Devant des transformations épuisantes dont un nombre infime de témoins s’efforçait de découvrir la clef, on pouvait simplement apercevoir que la confusion conduisait à la belle mort de ce qui existait. Tout ressemblait au désordre qui conclut les maladies : avant la mort qui se charge de rendre tous les corps invisibles, l’unité de la chair se dissipe, chaque partie dans cette multiplication tire dans son sens. Cela finit par la pourriture sans défense.

Alors très peu d’hommes se sentaient assez clairvoyants pour débrouiller les forces déjà à l’œuvre derrière les grands débris pourrissants.

On ne savait rien de ce qu’il eût fallu savoir : la culture était trop compliquée pour permettre de comprendre autre chose que les rides de la surface. Elle se consumait en subtilités dans un monde rangé de raisons et presque tous ses professionnels étaient incapables d’épeler les textes qu’ils commentaient. L’erreur est toujours moins simple que le vrai.

On avait besoin d’A. B. C. composés de ce qu’il y avait réellement d’important. Mais au lieu d’apprendre à lire, ceux qu’un tourment sincère empêchait quelquefois de dormir, imaginaient des conclusions qui reposaient toutes sur l’étude des décadences comparées : conclusions par l’invasion des barbares, le triomphe des machines, les visions à Pathmos, les recours à Genève et à Dieu. Comme tout le monde était intelligent !

Mais ces malins avaient la vue trop basse pour regarder par-dessus leurs lunettes plus loin que les naufrages. Et les jeunes gens avaient confiance en eux.

Condamnations sans appels, sentences impératives : « vous allez mourir ». Les gens de mon âge, empêchés de reprendre haleine, oppressés comme des victimes à qui on maintient la tête sous l’eau, se demandaient s’il restait de l’air quelque part : il fallait pourtant les envoyer rejoindre entre deux eaux leurs familles de noyés.

Comme l’on me classait parmi les intellectuels, je n’avais jamais rencontré d’autres êtres que des techniciens sans ressources : des ingénieurs, des avocats, des chartistes, des professeurs. Je ne peux même plus me souvenir de cette pauvreté.

Des hasards scolaires, des conseils prudents m’avaient porté vers l’École Normale et cet exercice officiel qu’on appelle encore philosophie : l’une et l’autre m’inspirèrent bientôt tout le dégoût dont j’étais déjà capable.

Pendant des années, j’ai entendu rue d’Ulm et dans les salles de la Sorbonne des hommes importants qui parlaient au nom de l’Esprit.

C’étaient de ces philosophes qui enseignent la sagesse dans des revues, écrivent des ouvrages de références et de bonnes raisons. Ils entrent dans les corps savants, ils convoquent des congrès pour décider des progrès que l’Esprit a faits dans une année et de ceux qui lui restent à faire. Ils ont des rubans à leurs revers comme de vieux gendarmes retraités. Ils inaugurent des plaques de marbre, sur des maisons natales, sur des maisons mortuaires, à des carrefours hollandais. Ces commémorations leur font voir du pays. Ils vivent presque tous dans les quartiers de l’Ouest de Paris : à Passy, à Auteuil, à Boulogne, quartiers tranquilles, pas de bruits, peu d’hommes, les filles n’y sont pas réglées avec un an de retard. Ce sont les Sages du XVIe arrondissement.

Paul Nizan - Aden, Arabie

Lire la suite

Université de Rouen : le président annonce un libre accès, donc pas de Parcoursup...

15 Avril 2018 , Rédigé par Paris Normandie Publié dans #Littérature

Université de Rouen : le président annonce un libre accès, donc pas de Parcoursup...
Fac. Première victoire pour les enseignants qui contestent la réforme Parcoursup. Leur président annonce un libre accès à l’université.

    Tout ça est un peu brouillon, dans le genre « AG dans l’amphi B » mais après trente minutes à tenter de débroussailler la réforme Parcoursup, la lumière fut enfin : « Le président de l’université a annoncé qu’il renonçait à mettre en place les commissions d’examen des vœux », annonce Fabienne Leconte, directrice du département Sciences du langage et membre du conseil d’administration de l’Université de Rouen. Autour d’elle et d’une poignée de ses collègues, quatre journalistes invités à relayer leur message à double détente. Premier coup : soutien à la mobilisation étudiante contre la loi « orientation et réussite des étudiants ».

    Pas de sélection à la rentrée

    Second coup : vulgariser - ou tenter du moins - cette réforme d’accès à l’enseignement supérieur, que tout le monde connaît sous le nom Parcoursup. Un procédé de « tri » des étudiants qu’ils contestent autant que le manque de moyens pour opérer ses orientations. « Comment voulez-vous étudier sérieusement les 34 000 lettres de motivation qu’a reçues l’université de Rouen ? » interroge Pierre-Emmanuel Berche (Snesup FSU). Certes...

    Avant que Joël Alexandre ne « réaffirme son attachement au principe fondamental de libre accès à l’enseignement supérieur », soixante-quinze enseignants de cinq composantes (UFR Lettres et sciences humaines, Sciences et techniques, Sciences de l’homme et de la société, Droit, Sciences économiques et de Gestion, Espe) avaient signé « un appel à ne pas participer à la mise en œuvre de la sélection à l’université de Rouen ».

    L’UFR Staps (sport) faisait un peu de résistance, n’ayant pas les moyens de pousser les murs comme d’autres le font. « On préfère parler d’orientation que de tri », tempère Magali Sizorn, enseignante de Staps qui convient que, dans cette Unité de formation et de recherche sous tension, « Parcoursup est une forme de sélection qui peut rassurer certains collègues puisque le procédé permet de gérer les flux. Mais en aucun cas, cela règle nos pénuries de moyens ».

    À Rouen, sept postes seront attribués (Staps et Droit) à la rentrée 2018 (sur dix-sept pour les universités normandes). Ce qui est loin de satisfaire les enseignants, au regard par exemple 3 740 demandes d’accès en Staps pour 630 places en première année...

    Mais voilà, ces enseignants, comme tant d’autres, souhaitent une université qui reste accessible à toutes les classes sociales. Et qu’elle puisse, pour une inscription à moins de 200 €, continuer de proposer des parcours de réussite.

    Car derrière ce complexe Parcoursup, ces enseignants voient surtout un outil qui augmentera plus encore le clivage entre universités à forte attractivité et d’autres moins prisées. « On voit déjà des officines privées qui se créent un peu partout pour s’assurer d’une orientation... La prochaine étape, ce sera d’augmenter les frais d’inscription, comme en Angleterre ou aux États-Unis », annonce Léo Glangetas, professeur de mathématiques.

    Une bataille de gagnée, mais pas la guerre et donc, le préavis de grève continue de courir.

    Pascale Bertrand

    Question:

    Parcoursup a-t-il encore la moindre utilité?

    CC

    Lire la suite

    Coup de coeur... André Brink... (+ videos - En anglais)

    13 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

    D’ordinaire, l’école se trouvait à l’écart, dans une rue secondaire ou à la périphérie, peinture rouge écaillée sur sa toiture pentue, briques décoratives, gouttières mal arrimées, entourée à perte de vue par une interminable cour de récréation de gravier, avec des rangées séparées de latrines pour les garçons et les filles. A l’arrière de chaque cabinet se trouvait un battant qu’on remontait pour retirer et remplacer les seaux. Un soir par semaine, Mr Venter faisait le tour de toutes les rues de la ville avec sa charrette et sa mule, qui furent remplacées plus tard par un tracteur tirant une remorque. S’ils choisissaient le bon moment, les garçons les plus intrépides réussissaient à soulever un battant à l’arrière d’un cabinet des filles et surprenaient l’une d’elles la culotte aux chevilles. Si l’on était pris, on risquait une correction presque fatale et une visite du directeur à la maison, inévitablement suivie par une nouvelle intervention, non moins meurtrière, de la part des parents du contrevenant.

    André Brink - Mes Bifurcations

    Lire la suite

    Coup de coeur... Emile Zola...

    12 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Histoire

    Alors, Maheu s’empara d’Étienne et lui proposa de le prendre comme logeur, carrément, en brave homme. Le jeune homme accepta de même, très désireux d’habiter le coron, dans l’idée de vivre davantage avec les camarades. On régla l’affaire en trois mots, la Maheude déclara qu’on attendrait le mariage des enfants.

    Et, justement, Zacharie revenait enfin, avec Mouquet et Levaque. Tous les trois rapportaient les odeurs du Volcan, une haleine de genièvre, une aigreur musquée de filles mal tenues. Ils étaient très ivres, l’air content d’eux-mêmes, se poussant du coude et ricanant. Lorsqu’il sut qu’on le mariait enfin, Zacharie se mit à rire si fort, qu’il en étranglait. Paisiblement, Philomène déclara qu’elle aimait mieux le voir rire que pleurer. Comme il n’y avait plus de chaise, Bouteloup s’était reculé pour céder la moitié de la sienne à Levaque. Et celui-ci, soudainement très attendri de voir qu’on était tous là, en famille, fit une fois de plus servir de la bière.

    — Nom de Dieu ! on ne s’amuse pas si souvent ! gueulait-il.

    Jusqu’à dix heures, on resta. Des femmes arrivaient toujours, pour rejoindre et emmener leurs hommes ; des bandes d’enfants suivaient à la queue ; et les mères ne se gênaient plus, sortaient des mamelles longues et blondes comme des sacs d’avoine, barbouillaient de lait les poupons joufflus ; tandis que les petits qui marchaient déjà, gorgés de bière et à quatre pattes sous les tables, se soulageaient sans honte. C’était une mer montante de bière, les tonnes de la veuve Désir éventrées, la bière arrondissant les panses, coulant de partout, du nez, des yeux et d’ailleurs. On gonflait si fort, dans le tas, que chacun avait une épaule ou un genou qui entrait chez le voisin, tous égayés, épanouis de se sentir ainsi les coudes. Un rire continu tenait les bouches ouvertes, fendues jusqu’aux oreilles. Il faisait une chaleur de four, on cuisait, on se mettait à l’aise, la chair dehors, dorée dans l’épaisse fumée des pipes ; et le seul inconvénient était de se déranger, une fille se levait de temps à autre, allait au fond, près de la pompe, se troussait, puis revenait. Sous les guirlandes de papier peint, les danseurs ne se voyaient plus, tellement ils suaient ; ce qui encourageait les galibots à culbuter les herscheuses, au hasard des coups de reins. Mais, lorsqu’une gaillarde tombait avec un homme par dessus elle, le piston couvrait leur chute de sa sonnerie enragée, le branle des pieds les roulait, comme si le bal se fût éboulé sur eux.

    Quelqu’un, en passant, avertit Pierron que sa fille Lydie dormait à la porte, en travers du trottoir. Elle avait bu sa part de la bouteille volée, elle était soûle, et il dut l’emporter à son cou, pendant que Jeanlin et Bébert, plus solides, le suivaient de loin, trouvant ça très farce. Ce fut le signal du départ, des familles sortirent du Bon-Joyeux, les Maheu et les Levaque se décidèrent à retourner au coron. À ce moment, le père Bonnemort et le vieux Mouque quittaient aussi Montsou, du même pas de somnambules, entêtés dans le silence de leurs souvenirs. Et l’on rentra tous ensemble, on traversa une dernière fois la ducasse, les poêles de friture qui se figeaient, les estaminets d’où les dernières chopes coulaient en ruisseaux, jusqu’au milieu de la route. L’orage menaçait toujours, des rires montèrent, dès qu’on eut quitté les maisons éclairées, pour se perdre dans la campagne noire. Un souffle ardent sortait des blés mûrs, il dut se faire beaucoup d’enfants, cette nuit-là. On arriva débandé au coron. Ni les Levaque ni les Maheu ne soupèrent avec appétit, et ceux-ci dormaient en achevant leur bouilli du matin.

    Étienne avait emmené Chaval boire encore chez Rasseneur.

    — J’en suis ! dit Chaval, quand le camarade lui eut expliqué l’affaire de la caisse de prévoyance. Tape là-dedans, tu es un bon !

    Un commencement d’ivresse faisait flamber les yeux d’Étienne. Il cria :

    — Oui, soyons d’accord… Vois-tu, moi, pour la justice je donnerais tout, la boisson et les filles. Il n’y a qu’une chose qui me chauffe le cœur, c’est l’idée que nous allons balayer les bourgeois.

    Emile Zola - Germinal

    Lire la suite

    Coup de coeur... Claude Simon...

    11 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

    Car,  me dit-il, ce fut ainsi que cela se passa, en tout cas ce fut cela  qu'il vécut, lui : cette incohérence, cette juxtaposition brutale,  apparemment absurde, de sensations, de visages, de paroles, d'actes.  Comme un récit, des phrases dont la syntaxe, l'agencement ordonné –  substantif-verbe-complément - seraient absents. Comme ce que devient  n'importe quel article de journal (le terne, monotone et grisâtre  alignement de menus caractères à quoi se réduit, aboutit toute  l'agitation du monde) lorsque le regard tombe par hasard sur la feuille  déchirée qui a servi à envelopper la botte de poireaux et qu'alors, par  la magie de quelques lignes tronquées, incomplètes, la vie reprend sa  superbe et altière indépendance, redevient ce foisonnement désordonné,  sans commencement ni fin, ni ordre, les mots éclatant d'être de nouveau  séparés, libérés de la syntaxe, de cette fade ordonnance, ce ciment  bouche-trous indifféremment apte à tous usages et que le rédacteur de  service verse comme une gluante béchamel pour relier, coller tant bien  que mal ensemble, de façon à les rendre comestibles, les fragments  éphémères et disparates de quelque chose d'aussi indigeste qu'une  cartouche de dynamite ou une poignée de verre pilé : grâce à lui (au  grammairien, au rédacteur de service et à la philosophie rationaliste)  chacun de nous peut avaler tous les matins, en même temps que les  tartines de son petit déjeuner, la lénifiante ration de meurtres, de  violences et de folie ordonnés de cause à effet, quitte, si cela ne le  satisfait pas (et apparemment , et contrairement à ce qu'il pense, cela  ne le satisfait pas), à recourir en supplément aux bons offices des  esprits, du marc de café, des cierges bénis, des hommes providentiels ou  de la camisole de force.

    Claude Simon - Le Vent

    Lire la suite

    Coup de coeur... Ferdinand Buisson...

    10 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Laicité

    Coup de coeur... Ferdinand Buisson...

    POLITIQUE. - À ce mot se rattachent deux questions qui intéressent directement l'instruction primaire. La première pourrait se poser ainsi: «Quelle influence a la politique sur l'organisation, la direction et la marche de l'enseignement primaire en général? » La seconde : « La poli tique peut-elle, doit-elle entrer dans les programmes de l'école primaire? L'une touche surtout au personnel de l'administration, l'autre à la pédagogie; celle-ci a trait à l'enseignement proprement dit, l'autre à l'histoire générale des institutions scolaires dans notre pays et dans d'autres pays.

    Commençons par la question didactique et théorique: nous en tirerons plus aisément les applications aux autres formes d'intervention de la politique en général dans les écoles. Quelle part convient-il donc de faire dans l'enseignement primaire, public ou libre, à l'ensemble des notions que résume sans les bien définir le mot Politique? Le seul énoncé de la question eût peut-être frappé d'étonnement les pédagogues d'autrefois. Et pourtant, il suffit de s'entendre. Du jour où l'on a compris que l'instruction populaire n'était plus seulement l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et du calcul, du jour où l'on a voulu qu'il fût donné aux enfants du peuple, sinon une éducation libérale, du moins une première initiation «aux notions indispensables à tout homme», de ce jour-là on s'est engagé à leur communiquer les éléments, les rudiments de l'instruction civique, c'est-à-dire de ce qui constitue le fonds stable, commun et essentiel de la politique. Nous avons rappelé dans ce Dictionnaire même, au mot Civique (Instruction), que plusieurs années avant la Révolution c'était un avis devenu général en France, parmi les auteurs de Plans d'éducation, qu'il importait d'enseigner dans les écoles « les devoirs communs à tous les citoyens, les lois qu'il est indispensable de connaître et les principes de la constitution nationale». Combien plus un tel enseignement est-il nécessaire dans un temps et dans un pays de suffrage universel!

    Mais il y a un écueil à éviter; il faut craindre de confondre, même sans le vouloir, les notions générales et fondamentales de la politique impersonnelle, nationale, théorique, qui sont du domaine de l'enseignement commun, avec les vues étroites, les doctrines particulières, les opinions et les passions de la politique militante et quotidienne. Apprendre  aux enfants ce que la France a dû successivement à la royauté et à la République; leur imposer le respect pour toutes les traditions respectables, tout en gravant dans leur esprit l'idée du progrès; leur mettre sous les yeux l'état du peuple, la condition du pauvre, de l'ouvrier, du paysan sous l'ancien régime et les forcer à reconnaître, par voie de comparaison, ce que le nouveau régime a fait pour le bonheur et pour l'honneur de la nation; les familiariser avec les principes de 1789, avec les droits de l'homme, avec la souveraineté du peuple, avec la devise française par excellence : «Liberté, égalité, fraternité»; avec les règles fondamentales de la division des pouvoirs et de l'organisation du gouvernement dans un État républicain; faire et bien faire tous ces enseignements, sans doute c'est faire de la politique, car c'est préparer l'enfant à aimer son pays, à obéir aux lois, à respecter le gouvernement, à user de tous ses droits et ses devoirs politiques. Mais une telle action sur l'esprit de la jeunesse n'est interdite, n'est déplacée dans aucune école: elle fait partie du programme obligatoire de l'école publique. Ce n'est pas un empiétement, ce n'est pas une pression, ce n'est pas un abus, c'est l'oeuvre même de l'éducation morale et civique dans ce qu'elle a, il est vrai, de plus délicat, mais aussi de plus légitime et de plus noble.

    Ferdinand Buisson - Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (1882-1887) ,Éd. Kimé, 2000, p. 230-231.

    Lire la suite

    Coup de coeur... Roland Barthes...

    9 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

    Cet anonymat de la bourgeoisie s'épaissit encore lorsqu'on passe de la culture bourgeoise proprement dite à ses formes étendues, vulgarisées, utilisées, à ce que l'on pourrait appeler la philosophie publique, celle qui alimente la morale quotidienne, les cérémoniaux civils, les rites profanes, bref les normes non écrites de la vie relationnelle en société bourgeoise. C'est une illusion de réduire la culture dominante à son noyau inventif : il y a aussi une culture bourgeoise de pure consommation. La France tout entière baigne dans cette idéologie anonyme : notre presse, notre cinéma, notre théâtre, notre littérature de grand usage, nos cérémoniaux, notre Justice, notre diplomatie, nos conversations, le temps qu'il fait, le crime que l'on juge, le mariage auquel on s'émeut, la cuisine que l'on rêve, le vêtement que l'on porte, tout, dans notre vie quotidienne, est tributaire de la représentation que la bourgeoisie se fait et nous fait des rapports de l'homme et du monde.

    Ces formes « normalisées » appellent peu l'attention, à proportion même de leur étendue ; leur origine peut s'y perdre à l'aise : elles jouissent d'une position intermédiaire : n'étant ni directement politiques, ni directement idéologiques, elles vivent paisiblement entre l'action des militants et le contentieux des intellectuels ; plus ou moins abandonnées des uns et des autres, elles rejoignent la masse énorme de l'indifférencié, de l'insignifiant, bref de la nature. C'est pourtant par son éthique que la bourgeoisie pénètre la France : pratiquées nationalement, les normes bourgeoises sont vécues comme les lois évidentes d'un ordre naturel : plus la classe bourgeoise propage ses représentations, plus elles se naturalisent. Le fait bourgeois s'absorbe dans un univers indistinct, dont l'habitant unique est l'Homme Éternel, ni prolétaire, ni bourgeois.

    C'est donc en pénétrant dans les classes intermédiaires que l'idéologie bourgeoise peut perdre le plus sûrement son nom. Les normes petites-bourgeoises sont des résidus de la culture bourgeoise, ce sont des vérités bourgeoises dégradées, appauvries, commercialisées, légèrement archaïsantes, ou si l'on préfère : démodées.

    Roland Barthes - Mythologies

    (Ci dessous "Radioscopie" de Jacques Chancel - Passez les 43 premières secondes)

    Lire la suite

    Coup de coeur... Geneviève Brisac...

    8 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

    Je n'ai jamais rien fait d'autre qu'appliquer, avec plus ou moins de réussite et de grâce, les principes auxquels je tiens. Les appliquer à la vie de tous les jours. Je ne crois à rien d'autre. La créativité partagée jour après jour, dessin après dessin. L'égalité entre les enfants, jour après jour, incident après incident. La lutte contre les peurs, qui sont toujours peurs de l'inconnu et peur de l'autre et peur de soi-même et honte.

    La hiérarchie illégitime : les inspecteurs, les directeurs, les petits caïds, ne m'ont jamais fait peur.

    Je ne vois pas d'autre manière de préparer l'avenir. Lutter contre la peur, c'est difficile.

    (...)

    Jenny aurait voulu être archéologue. Elle aurait pu être une mathématicienne géniale. Elle proteste et me frappe, quand je dis cela, mais je l’ai entendue cent fois regretter de n’avoir pas fait davantage d’études, au lieu de quoi elle a passé sa vie à apprendre à lire à des enfants ; elle y a mis toute son intelligence, toute sa passion.

    Encore aujourd’hui, il lui arrive de prendre à son bord un enfant réticent.

    Les livres sont les meilleures armes de la liberté. Et la liberté s’apprend. Dans une classe, par exemple. Dans tes classes, dit une élève, on était libres de ne rien faire, et on travaillait comme des fous.

    Geneviève Brisac - Vie de ma voisine

    Lire la suite

    Coup de coeur... René Barjavel...

    7 Avril 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

    "Tu me comprends, tu avais compris, peut-être pas tous les mots, mais assez de mots pour savoir combien, combien je t'aimais. je t'aime, l'amour, amour, ces mots n'ont pas de sens dans votre langue, mais tu les avais compris, tu savais ce qu'ils voulaient dire, ce que je voulais te dire, et s'ils ne t'avaient pas apporté l'oubli et la paix, ils t'avaient donné, apporté, posé sur toi assez de chaleur pour te permettre de pleurer.

    Tu avais compris. Comment était-ce possible ? Je n'avais pas compté, personne de nous ne comptait avec les facultés exceptionnelles de ton intelligence. Nous nous croyons à la pointe du progrès humain, nous sommes les plus évolués ! les plus affûtés ! les plus capables ! le brillant résultat extrême de l'évolution. Après nous, il y aura peut-être, il y aura sans doute mieux, mais avant nous, voyons, ce n'est pas possible ! Malgré toutes les réalisations de Gondawa que tu nous avait montrées, il ne pouvait pas nous venir à l'esprit que vous nous fussiez supérieurs. Votre réussite ne pouvait être qu'accidentelle. Vous nous étiez inférieurs puisque vous étiez avant.

    René Barjavel - La Nuit des Temps

    Lire la suite