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Vivement l'Ecole!

litterature

Coups de coeur... Louis Aragon...

19 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J'ai rêvé d'un pays où dans leur bras rompus les hommes avaient repris la vie comme une biche blessée, où l'hiver défaisait le printemps, mais ceux qui n'avaient qu'un manteau le déchiraient pour envelopper la tendresse des pousses, j'ai rêvé d'un pays qui avait mis au monde un enfant infirme appelé l'avenir… J'ai rêvé d'un pays où toute chose de souffrance avait droit à la cicatrice et l'ancienne loi semblait récit des monstres fabuleux, un pays qui riait comme le soleil à travers la pluie, et se refaisait avec des bouts de bois le bonheur d'une chaise, avec des mots merveilleux la dignité de vivre, un pays de fond en comble à se récrire au bien.
    Et comme il était riche d'être pauvre, et comme il trouvait pauvres les gens d'ailleurs couverts d'argent et d'or ! C'était le temps où je parcourais cette apocalypse à l'envers, fermant l'œil pour me trouver dans la féérie aux mains nues, et tout manquait à l'existence, oh qui dira le prix d'un clou? mais c'étaient les chantiers de ce qui va venir, et qu'au rabot les copeaux étaient blonds, et douce aux pieds la boue, et plus forte que le vent la chanson d'homme à la lèvre gercée!
   
    J'ai rêvé d'un pays tout le long de ma vie, un pays qui ressemble à la douceur d'aimer, à l'amère douceur d'aimer.

Louis Aragon - La mise à mort

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Coup de coeur... Gustave Flaubert...

18 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Automne

        J'aime l'automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les arbres n'ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au crépuscule la teinte rousse qui dore l'herbe fanée, il est doux de regarder s'éteindre tout ce qui naguère brûlait encore en vous.
         Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord des fossés froids où les saules se mirent ; le vent faisait siffler leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis recommençait tout à coup ; alors les petites feuilles qui restent attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l'herbe frissonnait en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus glacé ; à l'horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur blanche du ciel, et le pénétrait alentour d'un peu de vie expirante. J'avais froid et presque peur.
        Je me suis mis à l'abri derrière un monticule de gazon, le vent avait cessé. je ne sais pourquoi, comme j'étais là, assis par terre, ne pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes, ma vie entière s'est placée devant moi comme un fantôme, et l'amer parfum des jours qui ne sont plus m'est revenu avec l'odeur de l'herbe séchée et des bois morts ; mes pauvres années ont repassé devant moi, comme emportées par l'hiver dans une tourmente lamentable ; quelque chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles ; une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et puis toutes s'envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.
         Elle est triste, la saison où nous sommes : on dirait que la vie va s'en aller avec le soleil, le frisson vous court dans le coeur comme sur la peau, tous les bruits s'éteignent, les horizons pâlissent, tout va dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles glissaient sur la boue en redescendant la côte, et écrasaient quelques pommes restées dans l'herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrière les collines confondues, les lumières des maisons s'allumaient dans la vallée, et la lune, l'astre de la rosée, l'astre des pleurs, commençait à se découvrir dans les nuages et à montrer sa pâle figure.
         J'ai savouré longuement ma vie perdue ; je me suis dit avec joie que ma jeunesse était passée, car c'est une joie de sentir le froid vous venir au coeur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer qui fume encore : il ne brûle plus. J'ai repassé lentement dans toutes les choses de ma vie, idées, passions, jours d'emportement, jours de deuil, battements d'espoir, déchirements d'angoisse. J'ai tout revu, comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les années cependant, il n'y a pas longtemps que je suis né, mais j'ai à moi des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les vieillards de tous les jours qu'ils ont vécus ; il me semble quelquefois que j'ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris de mille existences passées. Pourquoi cela ? Ai-je aimé ? ai-je haï ? ai-je cherché quelque chose ? j'en doute encore ; j'ai vécu en dehors de tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l'argent.

Gustave Flaubert (1821-1880)
Incipit de Novembre, 1842

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Coup de coeur... Saint-John Perse...

16 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Tu es mangeuse de pétales et chair d'amaryllis des grèves, tu as goûté le sel aux paumes de l'Amant et l'as nourri du riz de tes rizières. Tu es l'innocence du fruit sur la terre étrangère ; l'épi cueilli chez le Barbare ; le grain semé sur la côte déserte pour le voyage du retour...

Saint-John Perse - Étroits sont les vaisseaux

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La virgule sur ton front... Ou "Le masculin l'emporte sur le féminin"...

16 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La virgule sur ton front…

(À lire en écoutant « Minor swing » par Angelo Debarre et Ludovic Beier…)

Depuis la promenade qui longe la plage, nous regardons le soleil disparaître lentement, caressant la surface de l’eau. Un léger vent frais transforme en virgule une mèche sur ton front.

Le ciel et la mer sont beaux… Tout simplement beaux…

En écrivant ces mots, cette phrase, me revient en mémoire la règle de grammaire apprise depuis le XVIIe siècle. Et pas depuis toujours comme il est fréquent de l’entendre ou de le lire.

« Le masculin l’emporte sur le féminin »

J’ai fait apprendre et appliquer cette ritournelle grammaticale. Évidemment. Et, jusqu’à il y a quelques années, répondant trop paresseusement à certains élèves m’interrogeant parfois :

Mais pourquoi c’est comme ça m’sieur ?»

Je m’entends encore :

«Parce que c’est la règle »… Et nous continuions la leçon…

La virgule sur ton front est devenu tiret...

On n’imagine pas le nombre de questions non posées par les élèves ni le nombre de réponses non fournies par les enseignants au sujet de la grammaire. Questions et réponses qui, si elles étaient ouvertes et développées, permettraient une meilleure compréhension, et donc une meilleure maîtrise, de notre langue…

Depuis quelques années, j’explique historiquement certaines règles de grammaire. Les élèves adorent l’inter disciplinarité ! Si seulement nos gouvernants actuels pouvaient s’en persuader… Je prends le temps de ralentir le flot du « programme » pour faire l’Histoire du français…

« Le ciel et la mer sont beaux » aurait pu, jusqu’au XVIIe siècle, s’écrire « Le ciel et la mer sont belles », au nom d’une règle d’accord dit « de proximité » Sans que cela fasse hurler les puristes. Ces puristes nés en 1635 avec la création de l’Académie Française, décidée par Richelieu pour « normaliser et perfectionner la langue française ». Entre autres objectifs très politiques.

Puis vint Vaugelas… 1647… Ce grammairien réputé affirme que désormais le masculin l’emportera sur le féminin. Quelle mouche a bien pu le piquer ? Aucune. Son explication est d’une simplicité confondante :

«Le masculin est plus noble que le féminin »

Fermez le ban ! Il faut lire ses « Remarques sur la langue française » Plus tard, quelques années avant la Révolution, un certain Nicolas Beauzée, grammairien et académicien à partir de 1772, eut ce mot définitif :

«Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle »

Avec la Révolution française et son Égalité mise en lumière, l’espoir d’un retour à l’accord de proximité grandit. Pourtant, rien n’y fit. Les élus du peuple, des hommes, rejetèrent toutes les demandes allant dans ce sens. L’égalité, soit ! Mais bien plus dans les discours que dans les actes. Encore moins dans la langue !

Lorsque cette leçon d’Histoire est achevée, mes élèves comprennent. Certains trouvent tout cela très injuste; d’autres non. Un débat s’organise. Nous pratiquons ensemble l’art de la controverse. La grammaire s’éclaire, la règle devient compréhensible, l’orthographe n’est plus seulement expliquée par la norme, par le « C’est comme ça »…

Il fait nuit désormais… Le vent est tombé.

Ta mèche rebelle, d’un geste de la main, est rentrée dans le rang. Nous marchons sur la promenade. Demain, je te raccompagne à Paris…

Au loin le bateau arrivant de Newhaven prépare son entrée dans le port.

Le ciel, la mer et toi êtes belles…

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J'ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu'à les juger.”

Stefan Zweig

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Coup de coeur... Caryl Férey...

15 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Angel portait son jean noir, une vieille paire de bottes et une veste de cuir râpée achetées dans une friperie, son sac de voyage à l'épaule. Il n'avait pas dit qu'il y avait un Sig Sauer et ses munitions à l'intérieur, l'enveloppe avec les infos que lui avait remis son frère pour retrouver les tueurs de Rafaële, maigre dossier qu'il n'avait pas encore eu le temps de consulter ; le casque reposait sur la selle et il n'était pas en avance.
Flora abandonna un dernier baiser sur ses lèvres.
— Fais gaffe à toi, dit-elle en guise d'au revoir. Et reviens-moi.
Angel opina en empoignant son casque de moto, le cœur lourd.
— En entier, elle précisa.

Caryl Férey - Paz

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Coup de coeur... Emile Zola - La grève dans Germinal...

14 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim. Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc, serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant la Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite ; et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande avait, dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.

    - Quels visages atroces ! balbutia Mme Hennebeau.

    Négrel dit entre ses dents :

    Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul ! D'où sortent-ils donc, ces bandits-là ?

    Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette débandade enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou. A ce moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d'un pourpre sombre, ensanglantaient la plaine. Alors, la route sembla charrier du sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme des bouchers en pleine tuerie.

    - Oh ! superbe ! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur goût d'artistes par cette belle horreur.

Germinal - Emile Zola - Extrait de la cinquième partie, chapitre 5

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Coup de coeur... Antoine Blondin (qui parle de Raymond Poulidor)

13 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Antoine Blondin (qui parle de Raymond Poulidor)

« Bien sûr, le peuple attend que Poulidor, que l’on a très longtemps fait passer pour un « sans-culot », prenne la Bastille. La voxpopulidor ne s’en cache guère et son exaltation  n’est pas pour nous déplaire à condition qu’elle n’entache pas de goujaterie à l’endroit de l’extraordinaire aristocrate de la bicyclette qu’est Jacques Anquetil. On ne demande pas la tête de l’homme de tête aussi impudemment que nous l’avons vu faire sur les routes. Il faut que les gens sachent que le moment est venu où l’on peut être pour l’un sans être contre l’autre, car ils sont désormais complémentaires dans le cadre de ce Tour de France inoubliable et se font mutuellement valoir ».

Antoine Blondin - La fièvre jaune

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Les silences...

13 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les silences…

(À lire en écoutant la Moldau de Bedřich Smetana)

J’aime le silence. Celui après Mozart qui est encore du Mozart. Celui imposé par un baiser partagé avec une femme aimée. Le silence d’une classe à condition qu’il soit utile, occupé, et rompu par l’échange que le maître organise dans le plaisir de la recherche, du questionnement, de la compréhension enfin. Le silence qui s’installe à la tombée de la nuit, l’été, dans El Jadida qui se prépare à vite se réveiller une fois l’obscurité venue. Les nuits y étaient délicieusement animées après la longue après-midi chaude, lourde, obligeant à la sieste, la pénombre pour unique vêtement au-dessus des draps, volets clos laissant filtrer quelques rais de lumière invitant la poussière à danser dans l’air. Le silence était doux à ma peau d’enfant.

Il est des lieux qui appellent le silence. Qui sont et font silence. Vasterival au printemps. Le Jardin du Luxembourg enneigé. Les églises des villages. Agnostique, je ne m’interdis pas la quiétude, l’ombre, la fraîcheur de ces lieux. Il y a dans le recueillement de ceux qui croient, de ceux qui prient, quel que soit le dieu, un mystère qui m’échappe et m’envahit à la fois. Si tu savais la fascination qu’ exerce sur moi le silence choisi des moines et moniales !

Quel bonheur d’avoir pu partager, tout à l'heure, ton silence devant cette tombe au cimetière. Un silence à deux est plus profond encore.

Le silence de la maison, un dimanche matin, tôt. Quand tout dort. Même le chat. On attend le soleil et c’est la pluie qui vient. Rompant la quiétude en cognant aux carreaux.

Le silence de ma mère, m’observant travailler. Elle tricotait en écoutant Barbara ou Marie Laforêt. Son regard sur moi enveloppait l’espace d’un silence studieux, bienveillant, chaleureux, musical. Jusqu’au « Maman, j’ai fini ! »

Le silence du résistant qui n'a pas parlé. Ne parlera jamais.

Et puis Khadija, silencieuse. Elle parlait peu. Riait beaucoup ! Au moindre détail. Je la regardais, assis sur le carrelage de la cour intérieure, un livre à la main. Je levais la tête pour m’assurer de sa présence. Elle était toujours là. Précieuse. Ne pas l’entendre ne me dérangeait pas quand je la savais proche. Un sourire complice offrait à l’instant un bonheur silencieux.

Ne pas tout dire. Ne pas parler. Savoir garder le silence. GARDER LE SILENCE ! Dans le secret de sa mémoire, de sa conscience. De tout ce qui ne s’ouvre pas. Se taire. Savoir se taire pour faire comprendre. Et peu importe que l’autre, aussi, se taise. Puisqu’elle vous fait comprendre son silence. Ne pas dire « Je t’aime » tout en le prononçant dans le silence profond d’un sourire, d’un regard, d’un effleurement. Une merveille médiévale. Le surnaturel n’est jamais loin lorsqu’il s’agit d’amour. Ces choses que l’on tait révélant bien davantage que ces choses que l’on dit.

Et puis il y a les silences détestables…

Celui des politiques actuels silencieusement sourds aux enjeux du XXIe siècle. Celui du monde devant le réfugié qui se noie. Celui de ceux qui ne veulent pas entendre les hurlements de la femme battue, de la femme violée, de l’enfant frappé, de l'étudiant immolé. Le silence des complices. Celui, le plus terrifiant, massacré par le bruit des bombes, le fracas des guerres, les cris des blessés, des mutilés, les larmes des veuves et des orphelins. Ce silence plein de bruit et de fureur ! Car le silence semble n’exister que pour servir d’écrin aux bruits, des plus agréables aux plus atroces. Une verre vide qui attend son eau ou son vin. Il n’y a de tempête que dans les verres pleins !

- Reparle-moi des silences que tu aimes… Laissons de coté la laideur. Regarde, il fait si beau.

Tu as raison. Je me souviens tout particulièrement de silences offerts par mes parents. Mon père m’a un jour rapporté un livre dont le titre m’a immédiatement emporté. « Le Silence de la Mer » d’un auteur au nom sans prénom… Vercors. Tout sonnait juste dès la couverture. En noir et blanc. Une photo extraite du film tiré du roman – film que je regarde encore, fasciné. Une table, une lampe, trois personnages… Un vieil homme qui aurait pu être mon grand-père, une jeune fille lui fait face. Elle pourrait être ma mère. Et, debout, regardant mon grand-père, lui-même regardant ma mère, cet homme à qui aucun des deux autres ne parle. Ni même ne veut voir. Le silence est d’une épaisseur à faire peur ! Je lirai ce livre et le relirai souvent. Il me semble tellement bien connaître ces trois-là… Faire partie de leur silence.

Je me souviens aussi de ce film d’une beauté envoûtante. Un film japonais déjà ancien. « L’Ile nue » ... Je l’ai vu très jeune, avec mes parents. À Casablanca je crois, au Rex ou à l’Empire. Un sujet aussi dépouillé que les champs de ce couple d’agriculteurs peinant à irriguer leurs maigres cultures. Ils rejoignaient le paysan de mon enfance, derrière sa charrue tirée par un âne. Il se taisait lui aussi. Je n’entendais que les rires de sa fille. Je vois tant de peines silencieuses encore aujourd’hui, dans une France que d’aucuns rêvent en « Startup nation », dans un pays qui ne parlerait que d’une voix. Une autre forme de « silence ». Dangereuse. Mais laissons cela.

L’ile nue… On n’entend dans ce film que des chants d’écoliers et le cri de la mère, tout à la fin… Pas un mot n’est prononcé. Une terre aride. Une musique. Un silence tragique.

- Tu as remarqué ? Les tragédies se déroulent toujours au soleil.

Oui… Ce soleil qui parle aux ombres… Créées par lui, par nous. Dans la quiétude des ruelles aux volets clos.

D’où échappent parfois quelques voix disloquées se brisant au soleil. Jusqu’au silence retrouvé par les pas qui m’éloignent.

Christophe Chartreux

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L’amour n’a point d’âge : il est toujours naissant.”

Blaise Pascal

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Coup de coeur... Julia Kristeva...

12 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le fait même qu’il existe un autre monde que le mien, étranger et inaccessible, me remplissait de respect, une sorte de remerciement… sans le moindre soupçon de conflit, je crois… D’accord, j’étais agacée, car elle jouait sans cesse dans la chambre voisine, le violon chassait les pensées, le silence me manquait ! Ma mère disait : « Tu ne sais pas haïr. » Elle a raison, mais ce n’est pas qu’une qualité, comme le pensait maman. Une faiblesse aussi, je devais m’en apercevoir face aux attaques que j’ai dû affronter plus tard, dont la source gît, peut-être, dans cette absence de jalousie quand j’écoutais Ivanka jouer le Concerto pour violon n° 5 de Mozart.

Julia Kristeva - Je me voyage

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Coup de coeur... Henry Poulaille...

11 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Henry Poulaille...

Henry Poulaille a fait la guerre de 1914, dont il est revenu marqué à jamais. Avec Pain de soldat, publié en 1937, Poulaille raconte la saga autobiographique des Magneux, famille d’ouvriers du XVe arrondissement de Paris, durant la Grande Guerre.

1914. Louis Magneux, dix-huit ans, double de l’auteur, travaille chez un pharmacien de la rue de Grenelle. Le 31 juillet, Jaurès est assassiné. Deux jours plus tard, c’est la mobilisation générale. La guerre, le jeune Magneux, prolétaire anarchisant, pense comme beaucoup qu’elle ne durera pas, qu’il y coupera... Hélas, au bout de quelques mois, « petit à petit, tout le monde s’était installé dans la guerre, tant bien que mal, la révolte n’étant plus possible, les plaintes inutiles »…

Caserné à Lons-le-Saunier, il découvre la vie de chambrée, tragi-comique : il mange son « pain blanc ». Dans les pires mois de 1917, il monte sur le front de l’Aisne et de Champagne. Chemin-des-Dames, Plateau de Craonne. Aux gaietés de l’escadron succèdent l’orage d’acier des shrapnels, la peur, le carnage. Magneux le pacifiste répugne à se servir d’une arme. Oubliant un jour sa baïonnette, un autre ses grenades, il réussira un singulier exploit : ne pas tuer…

Pain de soldat échappe au lyrisme, au spectaculaire, au moralisme des récits de guerre. L’auteur, qui voulait écrire un « roman de guerre contre la guerre » n’a pas besoin d’en rajouter : la vérité, l’horreur, l’absurdité des faits suffisent.

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