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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Nikos Kazantzakis...

25 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

- Pourquoi me poser des questions sur Lénine? Que te dire?

Par où commencer? Ce n’est plus un homme, c’est un signe de ralliement. Il a perdu les traits humains, il est entré dans la légende. Les enfants qui sont nés dans les années de la Révolution, on les appelle enfants de Lénine; le vieillard mystérieux qui vient pour le premier de l’An, chargé de cadeaux, qu’il distribue aux enfants, ce n’est plus saint Nicolas, ni saint Basile, c’est Lénine; tout moujik, toute petite femme du peuple ont besoin d’un consolateur, d’un protecteur surhumain; ils pendent à leur nouvelle iconostase la figure sanctifiée de Lénine et allument la veilleuse devant lui. Dans les villages les plus reculés de Russie, depuis l’océan glacial arctique jusqu’aux pays tropicaux de l’Asie centrale, les gens simples, pêcheurs, laboureurs, bergers, sculptent pendant leurs veillées, parlant, riant, soupirant, la figure de Lénine. Les femmes la brodent avec des soies multicolores, les hommes la sculptent dans le bois, les enfants la dessinent avec un morceau de charbon sur les murs.

Un jour on lui a envoyé d’un petit village d’Ukraine son portrait : une mosaïque de grains de blé, et les lèvres étaient faites de poivre rouge.

« Lénine, pour nous tous, cultivés ou incultes, est devenu un mot d’ordre. Le grand homme, pour nous, ne plane pas en l’air, au-dessus du peuple qui l’a engendré; il sort des entrailles de son peuple; seulement, ce que le peuple exprime par des cris inarticulés, lui l’exprime par une formule parfaite. Et dès qu’il l’a formulé, cela ne peut plus se disperser et se perdre, cela devient un mot d’ordre. Que veut dire mot d’ordre? Action.

Nikos Kazantzakis - Lettre au Greco

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Coup de coeur... Assia Djebar...

24 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L'adolescente, sortie de pension, est cloîtrée l'été dans l'appartement qui surplombe la cour de l'école, au village; à l'heure de la sieste, elle a reconstitué la lettre qui a suscité la colère paternelle. Le correspondant mystérieux rappelle la cérémonie des prix qui s'est déroulée deux ou trois jours auparavant, dans la ville proche ; il m'a vue monter sur l'estrade. Je me souviens de l'avoir défié du regard à la sortie, dans les couloirs du lycée de garçons. Il propose cérémonieusement un échange de lettres « amicales ». Indécence de la demande aux yeux du père, comme si les préparatifs d'un rapt inévitable s'amorçaient dans cette invite.

Assia Djebar - L'amour, la fantasia

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Coup de coeur... Philip Roth...

23 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce qui me terrifiait le plus à propos de mon père, ce n’était pas la violence que je m’attendais à le voir déchaîner passagèrement contre moi, mais la violence que je souhaitais chaque soir au cours du dîner exercer aux dépens de sa carcasse de barbare ignorant. Comme j’avais envie de l’expédier, hurlant, ad patres, quand il mangeait en se servant dans le plat avec sa fourchette, ou lapait la soupe dans sa cuiller au lieu d’attendre poliment qu’elle refroidisse, ou tenter, à Dieu ne plaise, d’exprimer une opinion sur un sujet quel qu’il fût… Et ce qu’il y avait de particulièrement terrifiant dans mes vœux meurtriers tenait à ceci : si j’essayais de les réaliser, il était probable que je réussirais, il était probable qu’il m’y aiderait ! Je n’aurais qu’à bondir par-dessus la table servie, les doigts tendus vers sa trachée artère, pour qu’il s’effondre instantanément sur la table avec la langue pendante.

Philip Roth - Portnoy et son complexe

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Coup de coeur... Natacha Michel...

22 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Natacha Michel...

Odile dit un pas sur la terrasse. Tom, chat noir et blanc, dégringola du toit, bobine qui se dévide, un fil noir poursuivant un fil clair. Il franchit ainsi la passerelle inclinée, qui au flanc de la maison reliait la terrasse du haut à celle du bas. La passerelle (un escalier de métal bleu) desservait de l’extérieur les parties de l’habitation. Elle donnait à la maison, de ce côté-là, l’air d’un bateau qui au moment du départ remplie ce qui l’a uni au monde et le porte suspendu en travers de sa coque. De ce côté-là seulement, la maison ressemblait (jusqu’au vent indépendant qui y souffle même lors des chaleurs plates) à un bateau posé sur l’étendue, sans complicité ni promesse. De tous les autres côtés, c’était le triomphe de la terre retournée, nette d’herbes, montrant des mottes sèches. Le triomphe de l’olivier, portant au revers des ses branches la lune montante d’un feuillage argenté que le vent faisait brusquement lever au milieu des feuilles vertes, quand il les remuait. Ici on ne jardinait pas, on débroussaillait. Deux fois l’été, Saugueuse sortait et, à califourchon sur la perche que terminait un fil d’acier tournant à la vitesse d’un disque qui confond les couleurs, il attaquait les buissons. Les arbres se dressaient côte à côte, plus fier d’avoir résisté à la friche que d’ombrager. Une terrasse, une bande de terre... les arbres commençaient au-delà. Dans les vitres de la maison ne se courait aucune des régates que disputent, agitées par le vent, les branches d’arbres reflétées, virant autour de l’espagnolette comme autour d’une bouée.

Natacha Michel - Le jour où le temps a attendu son heure

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Coup de coeur... Dino Buzzati...

20 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Effectivement s’avançait contre Giovanni Drogo l’ultime ennemi. Non point des hommes semblables à lui, tourmentés comme lui par des déserts et des douleurs, des hommes d’une chair qu’on pouvait blesser, avec des visages que l’on pouvait regarder, mais un être tout puissant et méchant ; il n’était pas question de combattre sur le sommet des remparts, au milieu des coups de canon et des cris exaltants, sous un ciel printanier tout bleu, il n’y avait pas d’amis à coté de vous dont la vue vous redonne du courage, il n’y avait pas non plus l’acre odeur de la poudre, ni de fusillades, ni de promesses de gloire. Tout va se passer dans la chambre d’une auberge inconnue, à la lueur d’une chandelle, dans la solitude la plus totale. On ne combat pas pour repartir couronné de fleurs, par un matin de soleil, au milieu des sourires des jeunes femmes. Il n’y a personne qui regarde, personne ne vous dira bravo. Oh, c’est une bataille bien plus dure que celle qu’il souhaitait jadis.

Dino Buzzati - Le Désert des Tartares

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Coup de coeur... Simone de Beauvoir...

19 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Un matin, je regardais de ma fenêtre l'église qui me faisait face, les fidèles qui sortaient de la messe, les mendiants attachés à la paroisse, et j'eus une illumination : "Il n'y a pas de situation privilégiée !" Toutes les situations se valaient, puisqu'elles avaient toutes autant de vérité. C'était une idée précieuse ; heureusement, je ne commis jamais la faute d'en user pour justifier le sort des déshérités. Lorsque je la formulai, je ne pensai qu'à moi : il m'apparaissait avec évidence que je n'étais privée d'aucune chance.

Simone de Beauvoir - La Force de l'Age

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Coup de coeur... Rudyard Kipling...

18 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mowgli avança sa forte main brune et, juste sous le menton soyeux de Bagheera, là où les formidables muscles roulaient, dissimulés dans la fourrure lustrée, il sentit une petite place nue.

"Il n'y a personne dans la jungle qui sache que moi, Bagheera, je porte cette marque... le marque du collier ; et pourtant, petit frère, je naquis parmi les hommes, et c'est parmi les hommes que ma mère mourut, dans les cages du palais royal d'Oodeypore. C'est à cause de cela que j'ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi je naquis parmi les hommes. Je n'avais jamais vu la jungle. On me nourrissait derrière des barreaux, dans une marmite de fer ; mais une nuit, je sentis que j'étais Bagheera - la panthère - et non pas un jouet pour les hommes ; je brisai la misérable serrure d'un coup de patte et m'en allai. Puis, comme j'avais appris les manières des hommes, je devins plus terrible dans la jungle que Shere Khan, n'est-il pas vrai ?

- Oui dit Mowgli, toute la jungle craint Bagheera... toute la jungle sauf Mowgli.

Rudyard Kipling - Le Livre de la Jungle

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"La Fontaine à l'école, c'est tragique..."

18 Mai 2018 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Littérature

"Tu ne peux lire une fable de La Fontaine que si tu pars de l'argument qu'il a envie de prouver à un contradicteur qu'il a tort. C'est comme ça que le grand Jean-Laurent Cochet nous a enseigné la manière d'aborder La Fontaine pour ne pas tomber dans une gnangnanterie d'école, parce que l'un des drames absolus c'est La Fontaine à l'école. La Fontaine à l'école, c'est tragique. [...] C'est un drame que La Fontaine ne soit plus à l'école, mais c'est aussi un drame qu'il soit travaillé à l'école avec des enfants de 8 ou 10 ans !"

Fabrice Luchini

En savoir plus et réécouter Luchini en cliquant ci-dessous

Commentaire

La Fontaine est un auteur subtil, raffiné, ambigu. Il est d'une virtuosité majeure, majuscule!

Qui aurait l'idée de faire aimer le piano à un enfant de 8 ans par l'obligation d'étudier, d'apprendre, de maîtriser des pièces de Liszt?

J'ai compris La Fontaine et je l'ai apprécié en licence!

Christophe Chartreux

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Coup de coeur... John Fante...

17 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

"Pourquoi fais-tu autant de bruit en mangeant ?" elle m'a demandé.

Brusquement je me suis senti insulté, blessé, et je lui ai lancé un regard froid. Qui était cette femme ? Mon épouse, naturellement, mais que savais-je vraiment d'elle après vingt-cinq ans de mariage ? Quelle part d'elle et quelle part de moi avaient donc hérité nos enfants ingrats ? Tous, sauf Tina, avaient hérité ses yeux, sa charpente, ses dents. Pourquoi ressemblaient-ils autant à leur mère ? Pourquoi n'étaient-ils pas petits et râblés comme leur père ? Pourquoi évoquaient-ils des employés de magasin et pas des tailleurs de pierre ? Où étaient passées l'âpreté paysanne de mon père et l'innocence de ma mère, les yeux bruns et chauds de l'Italie ? Pourquoi ne parlaient-ils pas avec leurs mains au lieu de les laisser pendre comme des choses mortes pendant la conversation ? Où étaient passés la dévotion et l'obéissance typiquement italiennes envers le père, l'amour clanique du foyer et de la famille ?

Tout cela était parti en fumée. Ce n'étaient pas mes enfants. Ils étaient simplement quatre graines égarées dans quelque obscure trompe de Fallope. C'étaient ses enfants à elle, les derniers rejetons d'une souche anglo-germanique arrivée en Californie après avoir vécu dans le New Hampshire et en Allemagne. Tous des protestants. Une sacrée équipe, pour ne pas dire plus. Comme son oncle Sylvester, le juge de paix qui jouait de la cithare dans son tribunal en condamnant à des peines cruellement inhumaines des contrevenants au code de la route qui avaient eu le malheur de se tromper de rue dans quelque trou sordide du compté d'Amador. Et puis il y avait son cousin Rudolph, qui habitait Mill Valley et dont on parlait uniquement à voix basse, car il écrivait régulièrement à Alexander Hamilton afin de l'avertir du complot que tramait Aaron Burr pour l'assassiner.

Rien de tel parmi mes géniteurs. Tous originaires des campagna ensoleillées de l'Italie, d'honnêtes paysans respectueux du Seigneur. Ma mère s'appelait Maria Martini, mon père Nicola Molise. Des gens simples, sans complication, qui descendaient sans doute de Jules César.

John Fante - Mon Chien Stupide

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Coup de coeur... Ernest Hemingway...

16 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Une amitié avec une femme, c'est tellement chic. Vraiment chic. Au début, il faut être amoureux de la femme pour que l'amitié trouve une base. J'avais en Brett une amie. Je n'avais jamais envisagé la chose de son point de vue. J'avais obtenu quelque chose pour rien. Cela ne fait que retarder la présentation de la note. La note vient toujours. C'est une de ces belles choses sur lesquelles on peut toujours compter.

(...)

La marée n'était pas tout à fait basse. J'entrai dans une cabine de bains, me déshabillai et passai mon bikini, puis je me dirigeai vers la mer, sur le sable fin. Le sable était chaud sous mes pieds nus. J'entrai dans l'eau, elle était froide. Comme une lame arrivait, je m'y jetai, la tête la première. Toute impression de froid avait disparu. Je nageai jusqu'au radeau. Assise au soleil, je regardai les baigneurs sur la plage. Ils avaient l'air tout petits. Au bout d'un instant me levai et, m'agrippant des orteils au bord du radeau, je plongeai pour remonter ensuite dans l'eau lumineuse. Je secouai l'eau salée de ma tête et nageai lentement vers la plage.

Ernest Hemingway - Le Soleil se lève aussi

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