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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Pline le Jeune...

10 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Pline le Jeune...

Il y avait à Athènes une maison spacieuse et commode, mais mal famée et funeste. Pendant le silence de la nuit, on entendait un bruit de ferraille, et si l'on prêtait l'oreille, un fracas de chaînes résonnait, assez loin d'abord,puis tout près. Bientôt apparaissait un spectre : c'était un vieillard, accablé de maigreur et de misère, avec une longue barbe et des cheveux hirsutes. Il avait aux pieds des entraves, et aux mains des chaînes qu'il secouait. De là, pour les habitants, des nuits affreuses et sinistres, qu'ils passaient à veiller dans la terreur, ; ces veilles amenaient la maladie, et l'épouvante croissant toujours, la mort. Car même pendant le jour, quoique le fantôme eût disparu, son souvenir restait devant les yeux, et la peur durait plus que la cause de la peur. Aussi la maison, abandonnée et condamnée à la solitude, fut-elle laissée tout entière au spectre. On y avait pourtant mis une pancarte, dans l'espoir que quelqu'un, dans l'ignorance d'un si grand fléau voudrait l'acheter ou la louer.

Le philosophe Athénodore vient à Athènes, lit l'écriteau, connaît le prix et la modicité lui inspire des soupçons ; il s’informe, apprend tout, et ne se décide que mieux à la louer. Aux approches du soir, il se fait dresser un lit de travail dans la première pièce de la maison, demande ses tablettes, son stylet, de la lumière ; il renvoie tous ses gens dans les pièces du fond ; pour lui, il applique à écrire son esprit, ses yeux, sa main, de peur que son imagination oisive ne lui représente des fantômes bruyants et de vaines terreurs.

Ce fut d'abord, comme partout, le profond silence de la nuit ; puis un battement de fer, un remuement de chaînes. Lui ne lève pas les yeux, ne quitte pas son stylet, mais affermit son attention et s'en fait un rempart devant ses oreilles. Le fracas augmente, se rapproche et voilà qu'il retentit sur le seuil, voilà qu'il franchit le seuil. Le philosophe se retourne, il voit, il reconnaît l'apparition qu'on lui a décrite. Elle se dressait, immobile, et, d'un signe du doigt,semblait l'appeler. Athénodore, d'un geste lui demande d'attendre un moment et se penche de nouveau sur ses tablettes et son poinçon.Elle, tandis qu'il écrivait, faisait résonner ses chaînes sur sa tête. Il se retourne et la voit répéter le même signe qu'auparavant.

Alors, sans plus tarder, il prend la lumière, et suit l'apparition. Elle marchait d'un pas lent, comme alourdie par ses chaînes. Arrivée dans la cour de la maison, elle s'évanouit tout à coup, plantant là son compagnon. Resté seul, il fait un tas d'herbes et de feuilles pour marquer l'endroit.

Le lendemain, il va trouver les magistrats, il leur demande de faire fouiller ce lieu. On y découvre des ossements emmêlés et enlacés dans des chaînes : le corps, réduit en poussière par le temps et par la terre, les avait laissés nus et usés par les chaînes. On les recueille et on les ensevelit publiquement. Dès que ces *mânes eurent été ensevelies selon les rites, la maison fut délivrée.

Pline le Jeune - La maison hantée

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Coup de coeur... Cynthia Fleury...

9 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

Le pouvoir n’est pas le seul à dénaturer le temps. Il n’y a pas que l’aliénation sociale qui tente de confisquer le temps. L’aliénation psychique est une autre forme de confiscation, et qui prend parfois les allures d’une passion pour le temps. Prenons la nostalgie, elle n’est nullement synonyme d’individuation, bien au contraire. Certes, la grande aventure ulysséenne n’a ni l’apparence, ni la violence, du délire psychotique. On pourrait croire qu’elle confine à l’avènement d’un sujet, décanté de toute forme d’aliénation. Et, pourtant, la nostalgie se nourrit d’une impossibilité structurelle, et n’est pas si dégagée que cela de l’aliénation. Il n’y a pas déni mais il existe néanmoins dans ce sentiment comme une jouissance du refoulement : jouir du fait que l’on n’arrive pas à se dégager du temps passé ; à chaque fois qu’un futur advient, lui accoler l’aura d’un passé qui dissipe son pouvoir d’immanence.

Cynthia Fleury - Les irremplaçables

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Coup de coeur... Fernando Pessoa...

8 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même; et combien l'ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l'espoir qui se brise perpétuellement dans l'obscurité, avec un bruit sourd d'écume résonnant dans les profondeurs!

Combien de larmes pleurées par ceux qui obtenaient, combien de larmes perdues par ceux qui réussissaient ! Et tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l'abîme.

Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d'exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l'émotion en marées hautes !

Fernando Pessoa - Le livre de l'intranquillité (Ou "Livre(s) de l'inquiétude")

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Coup de coeur... Jules Supervielle...

7 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Antoine a sept ans, peut-être huit. Il sort d'un grand magasin, entièrement habillé de neuf, comme pour affronter une vie nouvelle. Mais pour l'instant, il est encore un enfant qui donne la main à sa bonne, boulevard Haussmann. Il n'est pas grand et ne voit devant lui que des jambes d'hommes et des jupes très affairées. Sur la chaussée, des centaines de roues qui tournent ou s'arrêtent aux pieds d'un agent âpre comme un rocher. Avant de traverser la rue du Havre, l'enfant remarque, à un kiosque de journaux, un énorme pied de footballeur qui lance le ballon dans des « buts » inconnus. Pendant qu'il regarde fixement la page de l'illustré, Antoine a l'impression qu'on le sépare violemment de sa bonne. Cette grosse main à bague noire et or qui lui frôla l'oreille ? L'enfant est entraîné dans un remous de passants. Une jupe violette, un pantalon à raies, une soutane, des jambes crottées de terrassier, et par terre une boue déchirée par des milliers de pieds. C'est tout ce qu'il voit. Amputé de sa bonne, il se sent rougir. Colère d'avoir à reconnaître son impuissance dans la foule, fierté refoulée d'habitude et qui lui saute au visage ? Il lève la tête. Des visages indifférents ou tragiques. De rares paroles entendues n'ayant aucun rapport avec celles des passants qui suivent : voilà d'où vient la nostalgie de la rue. Au milieu du bruit, l'enfant croit entendre le lugubre appel de sa bonne : « Antoine ! » La voix lui arrive déchiquetée comme par d'invisibles ronces. Elle semble venir de derrière lui. Il rebrousse chemin, mais ne répond pas. Et toujours le bruit confus de la rue, ce bruit qui cherche en vain son unité parmi des milliers d'aspirations différentes. Antoine trouve humiliant d'avoir perdu sa bonne et ne veut pas que les passants s'en aperçoivent. Il saura bien la retrouver tout seul. Il marche maintenant du côté de la rue de Provence, gardant dans sa paume le souvenir de la pression d'une main chère et rugueuse dont les aspérités semblaient faites pour mieux tenir les doigts légers d'un enfant.

Jules Supervielle - Le voleur d'enfants

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Coup de coeur... Arthur Rimbaud...

6 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Arthur Rimbaud

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Coup de coeur... Louis Aragon...

5 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les Mots m'ont pris par la main

Je demeurai longtemps derrière un Vittel-menthe

L’histoire quelque part poursuivait sa tourmente

Ceux qui n’ont pas d’amour habitent les cafés

La boule de nickel est leur conte de fées

Si pauvre que l’on soit il y fait bon l’hiver

On y traîne sans fin par la vertu d’un verre

Moi j’aimais au Rocher boulevard Saint-Germain

Trouver le noir et or usagé des sous-mains

Garçon de quoi écrire Et sur la molesquine

J’oubliais l’hôpital les démarches mesquines

A raturer des vers sur papier quadrillé

Tant que le réverbère au-dehors vînt briller

Jaune et lilas de pluie au cœur du macadam

J’épongeais à mon tour sur le buvard-réclame

Mon rêve où l’encre des passants abandonna

Les secrets de leur âme entre deux quinquinas

J’aimais à Saint-Michel le Cluny pour l’équerre

Qu’il offre ombre et rayons à nos matins précaires

Sur le coin de la rue Bonaparte et du quai

J’aimais ce haut Tabac où le soleil manquait

Il y eut la saison de la Rotonde et celle

D’un quelconque bistrot du côté de Courcelles

Il y eut ce café du passage Jouffroy

L’Excelsior Porte-Maillot Ce bar étroit

Rue du Faubourg-Saint-Honoré mais bien plus tard

J’entends siffler le percolateur dans un Biard

C’est un lieu trop bruyant et nous nous en allons

Place du Théâtre-Français dans ce salon

Au fond d’un lac d’où l’on

Voit passer par les glaces

Entre les poissons-chats les voitures de place

Or d’autres profondeurs étaient notre souci

Nous étions trois ou quatre au bout du jour

Assis

A marier les sons pour rebâtir les choses

Sans cesse procédant à des métamorphoses

Et nous faisions surgir d’étranges animaux

Car l’un de nous avait inventé pour les mots

Le piège à loup de la vitesse

Garçon de quoi écrire Et naissaient à nos pas

L’antilope-plaisir les mouettes compas

Les tamanoirs de la tristesse

Images à l’envers comme on peint les plafonds

Hybrides du sommeil inconnus à Buffon

Êtres de déraison Chimères

Vaste alphabet d’oiseaux tracé sur l’horizon

De coraux sur le fond des mers

Hiéroglyphes aux murs cyniques des prisons

N’attendez pas de moi que je les énumère

Chasse à courre aux taillis épais Ténèbre-mère

Cargaison de rébus devant les victimaires

Louves de la rosée Élans des lunaisons

Floraisons à rebours où Mesmer mime Homère

Sur le marbre où les mots entre nos mains s’aimèrent

Voici le gibier mort voici la cargaison

Voici le bestiaire et voici le blason

Au soir on compte les têtes de venaison

Nous nous grisons d’alcools amers

O saisons

Du langage ô conjugaison

Des éphémères

Nous traversons la toile et le toit des maisons

Serait-ce la fin de ce vieux monde brumaire

Les prodiges sont là qui frappent la cloison

Et déjà nos cahiers s’en firent le sommaire

Couverture illustrée où l’on voit Barbizon

La mort du Grand Ferré Jason et la Toison

Déjà le papier manque au temps mort du délire

Garçon de quoi écrire

                                        ____________________________

J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne

Qu'il fait jour à midi qu'un ciel peut être bleu

Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne

Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne

Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux

Tu m'as pris par la main comme un amant heureux

Louis Aragon - Le roman inachevé

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Coup de coeur... Jean Rolin...

4 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

De cette route de Mossoul, passé quelques check-points et autant de villages dépeuplés, émane une route plus étroite, qui s'élève en lacets au flanc d'une montagne absolument seule de son espèce au milieu de la plaine de Ninive, culminant à près de 700 mètres et abritant à son somment, ou près de celui-ci, le monastère syrien orthodoxe de Mar Matta. Des alouettes effectuent leur vol ascensionnel, et chantant, au-dessus des champs de céréales, des guêpiers sont alignés sur les fils électriques d'où ils plongent parfois pour intercepter un insecte, des moutons ou des chèvres divaguent, de petites oliveraies alternent avec des étendues incultes et rocailleuses, plantées de loin en loin de chênes verts ou de lauriers-roses.

Jean Rolin- Le traquet kurde

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Coup de coeur... Gérard de Nerval...

3 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Choeur d'amour

Ici l'on passe
Des jours enchantés !
L'ennui s'efface
Aux coeurs attristés
Comme la trace
Des flots agités.

Heure frivole
Et qu'il faut saisir,
Passion folle
Qui n'est qu'un désir,
Et qui s'envole
Après le plaisir !

                                             ____________________________

Gaieté

Petit piqueton de Mareuil,
Plus clairet qu'un vin d'Argenteuil,
Que ta saveur est souveraine !
Les Romains ne t'ont pas compris
Lorsqu'habitant l'ancien Paris
Ils te préféraient le Surène.

Ta liqueur rose, ô joli vin !
Semble faite du sang divin
De quelque nymphe bocagère ;
Tu perles au bord désiré
D'un verre à côtes, coloré
Par les teintes de la fougère.

Tu me guéris pendant l'été
De la soif qu'un vin plus vanté
M'avait laissé depuis la veille ;
Ton goût suret, mais doux aussi,
Happant mon palais épaissi,
Me rafraîchit quand je m'éveille.

Eh quoi ! si gai dès le matin,
Je foule d'un pied incertain
Le sentier où verdit ton pampre !...
— Et je n'ai pas de Richelet
Pour finir ce docte couplet...
Et trouver une rime en ampre.

                                                  _____________________________

Une allée du Luxembourg

Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.

C'est peut-être la seule au monde
Dont le coeur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D'un seul regard l'éclaircirait !

Mais non, — ma jeunesse est finie...
Adieu, doux rayon qui m'as lui, —
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, — il a fui !

Gérard de Nerval 

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Coup de coeur... Albert Camus et la guerre...

2 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Oui, c`est la vérité que nous vivons sans avenir et que le monde d’aujourd`hui ne nous promet plus que la mort ou le silence, la guerre ou la terreur. Mais c’est la vérité aussi que nous ne pouvons pas le supporter parce que nous savons que l’homme est une longue création et que tout ce qui vaut la peine de vivre, amour, intelligence, beauté, demande le temps et la maturité. Et si nous ne pouvons pas le supporter, nous devons le dénoncer. Et la première chose justement est de pousser ce cri de révolte. Car la terreur et la fatalité sont faites pour moitié au moins de l’inertie et de la fatigue des individus en face des principes stupides ou des actions mauvaises dont on continue d`empoisonner le monde. La tentation la plus forte de l’homme est celle de l’inertie. Et parce que le monde n’est plus peuplé par le cri des victimes, beaucoup peuvent penser qu’il  continuera d’aller son train pendant quelques générations encore. Il ira son train, en effet, mais parmi les prisons et les chaînes. Parce qu’il est plus facile de faire son travail quotidien et d’attendre dans une paix aveugle que la mort vienne un jour, les gens croient qu’ils ont assez  fait pour le bien de l’homme en ne tuant personne directement. Mais, en vérité, aucun homme ne peut mourir en paix s’il n’a pas fait tout ce qu’il faut pour que les autres vivent et s’il n’a pas cherché ou dit quel est le chemin d’une mort pacifiée. Et d’autres encore, qui n’ont pas envie de penser trop longtemps à la misère humaine, préfèrent en parler d’une façon très générale et dire que cette crise de l’homme est de tous les temps. Mais ce n`est pas une sagesse qui vaut pour le prisonnier ou le condamné. Et, en vérité, nous continuons d`être dans la prison, attendant les mots de l’espoir.

Les mots d’espoir sont le courage, la parole claire et l’amitié. Qu’un seul homme puisse envisager aujourd’hui une nouvelle guerre sans le tremblement de l’indignation et la guerre devient possible. Qu’un seul homme puisse justifier les principes qui conduisent à la guerre et à la terreur et il y aura guerre et terreur. Il faut donc bien que nous disions clairement que nous vivons dans la terreur parce que nous vivons selon la puissance et que nous ne sortirons de la terreur que lorsque nous aurons remplacé les valeurs de puissance par les valeurs d`exemple. Il y a terreur parce que les gens croient ou bien que rien n’a de sens ou bien que seule la réussite historique en a. Il y a terreur parce que les valeurs humaines ont été remplacées par les valeurs du mépris et de l’efficacité, la volonté de liberté par la volonté de domination. On n`a plus raison parce qu’on a la justice et la générosité avec soi. On a raison parce qu’on réussit.  Et plus on réussit, plus on a raison. A la limite, c`est la justification du meurtre.

Tout le monde aujourd’hui veut réussir, par l’argent ou par le jeu. Tout le monde veut triompher. Les nations ne souhaitent pas le succès parce qu’elles ont raison mais elles le veulent pour avoir enfin raison. Aucune d’elles ne veut plus écouter l’autre. Il n’y a plus de dialogues possibles dans un univers où tout le monde est sourd. Demain, ce sera le monologue du vainqueur et le silence de l’esclave. C`est pourquoi les hommes ont raison d’avoir peur, parce que dans un pareil monde c’est toujours par hasard ou par une arbitraire bienveillance que leur vie ou celle de leurs enfants sont épargnées. Et ils ont raison aussi d`avoir honte parce que ceux qui vivent dans un pareil monde sans le condamner de toutes leurs forces (c`est-à-dire presque tous) sont à leur manière aussi meurtriers que les autres.

Il n’y a qu’un seul problème aujourd’hui qui est celui du meurtre, toutes nos disputes sont vaines. Une seule chose importe qui est la paix. Les maîtres du monde sont aujourd’hui incapables de l’assurer parce que leurs principes sont faux et meurtriers. Que du moins, et dans tous les pays, ceux qui refusent le meurtre se réveillent, dénoncent les faux principes et entament pour leur propre compte la réflexion, le dialogue, le démarche exemplaire qui démontreront au moins que  l’histoire est faite pour l’homme et non pas le contraire. Ceux qui ne veulent pas tuer doivent parler, et ne dire qu’une seule chose, mais la dire sans répit, comme un témoin, comme mille témoins qui n’auront de cesse que lorsque le meurtre, à la face du monde sera répudié définitivement.

Albert Camus, Franchise No 3, novembre – décembre 1946.

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Coup de coeur... James Joyce...

1 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J.J.O'MOLLOY
(Parlant de Bloom)
(En perruque grise d'avocat et robe d'avocat, parlant d’un ton de protestation chagrinée.) Ce n'est pas ici le lieu d'une légèreté indécente aux dépens d'un mortel égaré épris de boisson. Nous ne sommes ni dans une pétaudière ni à un bizutage d'Oxford et ceci n'est pas non plus une parodie de justice. Mon client est un nouveau-né, un pauvre immigrant étranger qui a commencé au plus bas comme passager clandestin et tente aujourd'hui de gagner honnêtement sa vie. Le délit forgé a été causé par une aberration temporaire de l'hérédité, due à une hallucination, des familiarités telles que l'événement dont il est apparemment coupable étant généralement autorisées dans le pays natal de mon client, la terre des Pharaons. Prima facie, j'attire votre attention sur le fait qu'il n'y a pas eu tentative de connaissance charnelle. Il n’y a pas eu intimité et l’agression dont se plaint Driscoll, à savoir que sa vertu aurait été sollicitée, n’a pas été répétée. J’insisterai tout particulièrement sur l’atavisme. Il y a eu des cas de naufrages et de somnambulisme dans la famille de mon client. Si l’accusé était capable de parler il aurait tout loisir de narrer une histoire – une des plus étrange qui aient jamais été racontée dans les pages d’un livre. Lui-même, votre honneur, est physiquement une épave du fait de la faiblesse de poitrine que connaissent les savetiers. Sa défense se fonde sur son origine mongolienne et sur l’irresponsabilité de ses actes. Un peu débile, en réalité.

James Joyce - Ulysse

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