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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Albert Camus...

20 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Acte I
Stepan : « La liberté est un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi sur la terre. »
Stepan : « Disciplinés, nous tuerons le grand-duc et nous abattrons la tyrannie. »
Annenkov : « nous sommes décidés à exercer la terreur jusqu’à ce que la terre soit rendue au peuple. »
Voinov : « j’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice. Il fallait donner sa vie pour la combattre. »
Kaliayev : « Je suis entré dans la révolution parce que j’aime la vie. »
Stepan : « Je n’aime pas la vie, mais la justice qui est au-dessus de la vie. »
Kaliayev : « Chacun sert la justice comme il peut. »
Kaliayev : « J’aime la beauté, le bonheur ! C’est pour cela que je hais le despotisme. Comment leur expliquer ? La révolution, bien sûr ! Mais la révolution pour la vie, pour donner une chance à la vie, tu comprends ? » Dora : « Nous tuons pour bâtir un monde où plus jamais personne ne tuera ! Nous acceptons d’être criminels pour que la terre se couvre enfin d’innocents. »
Kaliayev : « Mourir pour l’idée, c’est la seule façon d’être à la hauteur de l’idée. C’est la justification ».
Kaliayev : « Une pensée me tourmente : ils ont fait de nous des assassins. »

Acte II
Dora : « Ouvre les yeux et comprends que l’Organisation perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, un seul moment, que des enfants fussent broyés par nos bombes. »
Stepan : « Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maitres du monde et la révolution triomphera. »
Dora : « Ce jour–là, la révolution sera haie de l’humanité entière. »
Annenkov : « Des centaines de nos frères sont morts pour qu’on sache que tout n’est pas permis. »
Stepan : « Ne comprenez-vous donc rien ? Parce que Yanek n’a pas tué ces deux-là, des milliers d’enfants russes mourront de faim pendant des années encore. […] N’êtes-vous donc pas des hommes ? Vivez-vous dans le seul instant ? »
Dora : « Yanek accepte de tuer le grand-duc puisque sa mort peut avancer le temps où les enfants russes ne mourront pas de faim. Mais la mort des neveux du grand-duc n’empêchera aucun enfant de mourir de faim. Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites. »
Stepan : « Il n’y a pas de limites. »
Kaliayev : « J’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier. »
Stepan : « Qu’importe que tu ne sois pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. »
Stepan : « L’orgueil des hommes, leur révolte, l’injustice où ils vivent, cela, c’est notre affaire à tous. »
Kaliayev : « Les hommes de vivent pas que de justice. »
Stepan : « Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils donc, sinon de justice ? »
Kaliayev : « de justice et d’innocence. »
Stepan : « l’innocence ? Je la connais peut être. Mais j’ai choisi de l’ignorer et de la faire ignorer à des milliers d’hommes pour qu’elle prenne un jour un sens plus grand. »
Kaliayev : « Il faut être bien sûr que ce jour arrive pour nier tout ce qui fait qu’un homme consente à vivre. 
Kaliayev : « Je n’irai pas ajouter à l’injustice vivante une justice morte. »
Kaliayev : « J’ai choisi de mourir pour que le meurtre ne triomphe pas. J’ai choisi d’être innocent. »

Albert Camus - Les Justes

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Coup de coeur... Jun'ichirô Tanizaki...

19 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Tout à l’heure déjà, le haut de son corps m’avait troublé, et maintenant que je voyais le reste, je ne pouvais lutter contre l’érotisme de sa pose. Quelle sensualité, quelle fluidité dans l’attitude ! Dans la souplesse de son immobilité parfaite, alors même que pas un tremblement n’agitait son léger vêtement, toutes les courbes de son corps exprimaient, avec quelle aisance, la sensualité et la flexibilité d’un serpent qui ondule, d’une vague qui rampe.

Jun'ichirô Tanizaki - Dans l'oeil du démon

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Coup de coeur... René Frégni...

18 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mon éditeur me suggère d’écrire un tract, de pousser un cri, n’importe quel cri. Un cri qui me fasse du bien… J’en ai tellement poussé des cris dans ma jeunesse, tellement distribué des tracts… Je me suis tellement trompé en tendant à tout le monde la vérité dans la rue. Tract… Je suis allé voir dans le Petit Robert. Depuis quarante ans je vis avec le Petit Robert. Il est sur la table de ma cuisine : « Petite feuille ou brochure de propagande religieuse ou politique… »

Je ne suis ni philosophe ni sociologue, je ne milite nulle part, ne fait partie d’aucune obédience. Je fuis les convictions qui m’éloignent du rêve. J’aime le bruit des mots. Le hasard m’attend sur chaque page blanche. La jeunesse aime le hasard. Quand j’écris, je cesse de vieillir.

Je suis descendu dans la rue, cent fois, parce que les B-52 américains déversaient sur le Vietnam, le Cambodge et le Laos plus de bombes que durant la Deuxième Guerre mondiale. Plus de sept millions de tonnes de bombes qui brûlaient et déchiquetaient des enfants, des femmes, des paysans. Je ne pouvais pas rester assis, j’avais vingt ans.

Je suis descendu dans la rue pour l’assassinat de Pierre Overney, devant les usines Renault, je suis allé à Paris pour ses obsèques, le cortège plein de révolte mesurait plus de sept kilomètres. Je suis redescendu pour protester contre la mort de Salvador Allende, une année plus tard, renversé et écrasé sous les bombes par le général Pinochet et, l’année suivante, pour l’exécution de Puig i Antich, garroté à l’aube par le bourreau de Franco…

Des tracts, j’en ai distribué des milliers à la porte des dernières usines de Marseille, sur le port et le chantier naval, sur tous les marchés de notre ville, à la sortie des lycées, le dimanche matin dans les grands immeubles hideux où s’empilait doucement la misère qui arrivait de la mer.

Toutes les semaines je redescendais dans la rue, tant est vaste et sans fond l’injustice. Plus on l’observe, plus elle grandit. La tâche de Sisyphe est de tout repos, comparée à celle qui attend celui qui décide de défendre les faibles, les humiliés.

J’ai lancé, devant la préfecture, des cocktails Molotov sur le casque brillant des CRS qui m’empêchaient de m’approcher du consulat américain. J’ai même déserté l’armée en apprenant la mort du Che, quelques années plus tôt, dans la forêt bolivienne. L’ombre de l’impérialisme américain rôdait partout.

J’avais vingt ans, je croyais en l’homme. Ceux qui distribuaient des tracts distribuent toujours des tracts, ceux qui tenaient le micro tiennent toujours le micro. Ils ne disent plus du tout la même chose mais pour rien au monde ils ne lâcheraient le micro. On reconnaît très vite l’élite, elle naît et meurt agrippée au micro, de père en fils.

Le bien et le mal ne se partagent pas la planète, le combat est en chacun de nous, intense, complexe, mystérieux et je commence à croire qu’il est perdu depuis belle lurette. Quand je prononce le mot « mal », j’entends la destruction de tout ce qui est beau.

Depuis trois ans la famine regagne du terrain alors que nous n’avons jamais produit autant de marchandises, brassé autant d’argent, d’idées. Je dois faire partie des inadaptés, de ceux qui ont besoin pour s’endormir, de croire en quelque chose. Don Quichotte meurt de tristesse le jour où il s’aperçoit que l’injustice a vaincu, que l’aile des moulins tournera toujours dans le sens des plus forts, des plus avides. Il meurt de s’être battu toute sa vie pour rien. Il meurt triste et humilié. Dostoïevski va plus loin que Don Quichotte ; après le bagne où il a dormi pendant quatre ans aux côtés des parricides, des incendiaires, des dépeceurs d’enfants, de tous les monstres qui le haïssaient parce qu’il n’était pas l’un des leurs, il écrit : « Si quelqu’un me prouvait que le Christ est en dehors de la vérité, et qu’il serait réel que la vérité fût en dehors du Christ, j’aimerais mieux alors rester avec le Christ qu’avec la vérité. »

Comment puis-je m’endormir, moi qui ne crois ni au Christ, ni à la vérité ? Je n’ai ni la naïveté de Don Quichotte, ni les élans mystiques de Dostoïevski. Je n’ai pour m’endormir que le silence du soir autour de la maison, les premières brumes de septembre et l’espoir que cela dure encore un peu…

René Frégni - Carnets de prison ou l'oubli des rivières

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Coup de coeur... Anaïs Nin...

17 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La Seine fut le témoin de leur premier baiser, la Seine avec ses gondoles de lumière qui dansaient dans ses plis miroitants, avec les fleurs nimbées des réverbères qui flottaient sur le feuillage noir et luisant des pavés, la Seine avec ses arbres en filigrane d’argent déployés comme des éventails et par-dessus lesquels les yeux du fleuve les regardaient, les obligeant à se cacher avec pudeur, la Seine où s’étiraient d’humides écharpes de brouillard et l’âcre encens des châtaignes grillées.

Tout basculait dans le courant, tout était emporté, sauf le balcon où ils se tenaient tous les deux.

L’orgue de Barbarie accompagna ce long baiser jusqu’à l’ultime mesure de l’air de Carmen. C’était déjà trop tard, ils avaient bu le philtre jusqu’à la dernière goutte.

Anaïs Nin - Les chambres du coeur

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Coup de coeur... Colette...

16 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il parlait à la chatte qui, l’œil vide et doré, atteint par l’odeur démesurée des héliotropes, entrouvrait la bouche, et manifestait la nauséeuse extase du fauve soumis aux parfums outranciers..
Elle goûta une herbe pour se remettre, écouta les voix, se frotta le museau aux dures brindilles des troènes taillés. Mais elle ne se livra à aucune exubérance, nulle gaité irresponsable, et elle marche noblement sous le petit nimbe d’argent qui l’enserrait de toutes parts.

Colette - La chatte

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Coup de coeur... Edgar Allan Poe...

15 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Au bord de cette rivière s’élevait une ville d’un aspect oriental, telle que nous en voyons dans Les Mille et une Nuits, mais d’un caractère encore plus singulier qu’aucune de celles qui y sont décrites. De ma position, qui était bien au-dessus du niveau de la ville, je pouvais apercevoir tous ses recoins et tous ses angles, comme s’ils eussent été dessinés sur une carte. Les rues paraissaient innombrables et se croisaient irrégulièrement dans toutes les directions, mais ressemblaient moins à des rues qu’à de longues allées contournées, et fourmillaient littéralement d’habitants. Les maisons étaient étrangement pittoresques. De chaque côté, c’était une véritable débauche de balcons, de vérandas, de minarets, de niches et de tourelles fantastiquement découpées. Les bazars abondaient ; les plus riches marchandises s’y déployaient avec une variété et une profusion infinie : soies, mousselines, la plus éblouissante coutellerie, diamants et bijoux des plus magnifiques.

Edgar Allan Poe - Histoires extraordinaires

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Coup de coeur... Marguerite Duras...

14 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le soir tombait vraiment très vite dans ce pays. Dès que le soleil disparaissait derrière la montagne, les paysans allumaient des feux de bois vert pour se protéger des fauves et les enfants rentraient dans les cases en piaillant. Dès qu’ils étaient en âge de comprendre, on apprenait aux enfants à se méfier de la terrible nuit paludéenne et des fauves. Pourtant les tigres avaient bien moins faim que les enfants et ils en mangeaient très peu. En effet ce dont mouraient les enfants dans la plaine marécageuse de Kam, cernée d’un côté par la mer de Chine – que la mère d’ailleurs s’obstinait à nommer Pacifique, « mer de Chine » ayant a ses yeux quelque chose de provincial, et parce que jeune, c’était à l’océan Pacifique qu’elle avait rapporté ses rêves, et non à aucune des petites mers qui compliquent inutilement les choses – et murée vers l’Est par la très longue courbe descendante jusqu’au golfe de Siam où elle se noyait et réapparaissait encore en une multitude d’îles de plus en plus petites, mais toutes pareillement gonflées de la même sombre forêt tropicale, ce dont ils mouraient, ce n’était pas des tigres, c’était de la faim, des maladies de la faim et des aventures de la faim.

Marguerite Duras - Un barrage contre le Pacifique

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Coup de coeur... Bernard Giraudeau...

13 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je vous aime pour ce regard attentif, cette main sur la mienne, cette présence discrète, cet amour non dit, cette compréhension chaleureuse tout en vous démenant dans l'invisible pour me sortir de cette impasse. Merci doux fantôme de mes nuits et de mes jours, femme au chevet de mes incertitudes. Je vous aime, sans doute, mais comment le savoir? Amour, reflet de mon impuissance, de mon ignorance, qu'est ce que je sais de toi? Que sais-je de cet inaccessible? J'ai confiance, vous êtes quelque part et j'aime déjà ce qui sommeille en vous car je crois beaucoup plus en ce qui nous échappe qu'en ce que nous croyons saisir.

Bernard Giraudeau - Cher amour

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Coup de coeur... Christophe Donner...

12 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le 5 mars 1865, tirée par quatre chevaux blancs du meilleur effet, la première voiture-bureau fabriquée par l’Agence Oller sort de l’atelier de la rue de Gramont, elle est haute de plus de cinq mètres, et flanquée de grands panneaux qui annoncent la nouveauté nationale :Paris-Mutuels-Oller. Cette machine de guerre à trois essieux, intégralement peinte en jaune canari, est percée de huit guichets qui proposent deux sortes de mises : cheval gagnant ou cheval placé. La valeur des tickets allant de un franc à vingt francs, mais on peut en acheter autant qu’on veut.

Cet énorme véhicule emprunte le boulevard des Italiens, c’est l’attraction du jour. Si les frères Oller avaient cherché à se faire remarquer, ils n’auraient rien inventé de mieux que cette encombrante curio- sité, une des premières voitures publicitaires à pro- fiter de l’élargissement haussmannien du boulevard. Elle passe devant les échafaudages du futur Opéra de Paris et, après trois heures de route, arrive devant l’hippodrome de La Marche.

Il est midi. Pas question d’entrer au pesage, il n’y aurait pas la place. Elle s’installe au milieu de la pelouse. Les bookmakers n’en croient pas leurs yeux :

- « Paris mutuels », what’s that ? Ils n’ont jamais entendu ce mot-là. Les employés de la maison, reconvertis en guichetiers, ont préparé des plaques avec le nom des douze chevaux de la première course, le Prix de Belzunce, qu’ils accrochent sur les panneaux latéraux de la voiture. Les pelousards s’approchent, curieux, et inter- rogent, soupçonneux :

- A quelle cote, Eliza ?

- A quelle cote, Négrophile ?

- Il n’y a pas encore de cote. C’est vous qui allez faire la cote. On a des calculatrices.

- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? On joue à l’aveuglette ?

- C’est mutuel, tentent d’expliquer les frères Oller.

- Ça pue l’arnaque, votre truc.

D’autant que les frères Oller ont cru bon de s’habiller à l’identique pour se donner l’apparence d’employés d’une maison sérieuse. Le résultat c’est qu’ils n’ont pas du tout l’air de personnages normaux, ils n’inspirent aucune confiance, et lorsqu’ils parlent de leur machine à calculer la cote, on les regarde comme les trois pantins d’une foutue machination.

Il se trouve que les turfistes aiment ça, les machinations, les combines.

Les plus téméraires commencent à jouer, deux francs sur Eliza, cinq francs sur Négrophile ou sur Welldone, selon les chances qu’ils accordent à ces concurrents.

Les Paris-Mutuels-Oller enregistrent pour neuf cents francs de paris. C’est peu, mais dix minutes avant la course, Joseph décide de sortir les premières cotes, calculées selon les enjeux.

C’est là que se produit le phénomène qui va bouleverser l’histoire des courses françaises et qui fera écrire à Maurice Talmeyr quelques années plus tard : «Le pari mutuel est l’une des plus formidables pompes à argent qui ait jamais vidé les poches, celles des riches comme celles des pauvres ! »

En effet, Joseph inscrit les cotes sur les tableaux géants : Eliza est la favorite à deux contre un, Négrophile à trois contre un, mais Pamphile est à vingt, Angora à cent, et Prospectus à sept cent cinquante contre un, puisque personne ne l’a joué.

- Ça veut bien dire que si je parie un franc sur Prospectus, il va me rapporter sept cent cinquante francs ?

- Il suffit qu’il gagne.

Mais ça, c’est presque un détail, car la gagne est un souci secondaire dans l’esprit des turfistes. Ce qu’ils aiment avant tout, c’est réfléchir, et réfléchir longtemps avant de se précipiter dans le désastre. Ce qui les attire dans cette histoire de pari mutuel, c’est la possibilité de se libérer de cette réflexion trop intense, oublier la science et prendre un pari non sur le gagnant probable mais sur celui qui présente le plus fort potentiel de gains. Le potentiel de Prospectus est fabuleux : sept cent cinquante fois la mise, même à la roulette on ne voit pas ça. Certes, Prospectus n’a en principe aucune chance de l’emporter, mais tout peut arriver aux courses : une chute collective, une erreur de parcours qui élimine tous les favoris, ou encore mieux : une arnaque. Le parieur adore les arnaques, il les cherche et les trouve même là où elles ne sont pas. Les courses sans arnaques c’est comme la religion sans miracle : elles sont le mythe qui les rend réelles.

Fascinés par les cotes que proposent les frères Oller et sur lesquelles les bookmakers ne peuvent pas s’aligner, les pelousards font maintenant la queue devant les huit guichets pour parier sur Prospectus, dont les chances sont quasiment nulles, mais à cette cote-là, les turfistes ne résistent pas, ils le jouent. Ils achètent du rêve, dix minutes de rêve pour trois minutes de désolation.

La course part, Joseph et ses frères ne la regardent pas, trop occupés à revérifier leurs comptes.

La rumeur monte sur le champ de courses, elle éclate au passage du poteau, et la vigie grimpée sur le toit de la voiture passe la tête par la trappe pour annoncer l’arrivée :

- Eliza l’emporte. Deuxième Pamphile, troisième Angora.

Pas la moindre émotion à l’annonce de ce résultat, car les guichetiers des Paris-Mutuels-Oller ont l’interdiction absolue de jouer.

Eliza rapporte 3,50 francs pour 1 franc à la gagne. Si les rapports du mutuel sont nettement supérieurs à ce que les bookmakers ont proposé à leurs clients, c’est grâce à l’afflux de paris qui se sont portés au dernier moment sur Prospectus à sept cent cinquante contre un, et qui, d’ailleurs, n’est plus qu’à vingt contre un.

- C’est magique, votre histoire !

- Non, c’est mathématique, tentent encore d’expliquer les frères Oller.

En trois courses, les cinq mille pelousards de La Marche ont compris le fonctionnement du pari mutuel. Ils trouvent assez logique, après tout, que les chevaux les plus joués affichent les cotes les plus basses. On dirait un concept démocratique, inventé exprès pour le peuple. D’ailleurs, la voiture-bureau des Oller n’ayant pas eu accès au pesage, le mutuel semble réservé aux pelousards, comme un privilège pour les pauvres. Ce qui décuple encore leur enthousiasme. Ainsi, sans l’avoir imaginé, Joseph Oller a créé le premier acquis social du prolétariat hippique.

Le plus prodigieux de cette affaire, c’est que tous les gains qu’ils peuvent réaliser dans une course sont aussitôt réinvestis par les joueurs dans la course suivante. Ainsi, compte tenu du prélèvement que les frères Oller pratiquent sur les mises, même en gagnant de l’argent, le joueur enrichit les Paris- Mutuels-Oller.

En fait, à la fin de la réunion, ayant misé, gagné, perdu, remisé et reperdu, ces nouveaux « mutualistes » se retrouvent au même point que les clients des bookmakers, c’est-à-dire rincés comme du beau linge. Et sans jamais que la police du baron Haussmann ne se manifeste.

De retour rue de Gramont, les frères Oller ne savent plus où mettre leur argent, comme on dit, mais ils le savent très bien : il sera déposé chez Rothschild, le banquier des sportsmen, dès le lendemain.

Quatre jours après ce premier exploit de l’hippodrome de La Marche, les courses ont lieu à Longchamp, et la voiture-bureau de l’Agence Oller, après une nouvelle traversée de Paris sensationnelle, fait son apparition sur la pelouse du plus sélecte des hippodromes. Elle est aussitôt assaillie par les turfistes.

Huit guichets, huit files d’attente. Il y en aurait cent, on verrait cent files d’attente. Et jusqu’à la dernière course.

De Vincennes à Chantilly, de Versailles à Fontainebleau, les frères Oller sautent d’un hippodrome à l’autre, ramassant chaque fois le pactole, et laissant les bookmakers hagards.

- Il faut construire d’autres voitures, annonce Joseph.

Il veut s’imposer aux quatre coins de la France à la fois. Il embauche de nouveaux menuisiers, des carrossiers, il choisit lui-même les chevaux. Des chevaux blancs. Cette fois-ci, il est en train de faire fortune. Mais il va devoir relever un nouveau défi, et descendre dans l’arène face à un certain Gladiateur.

Christophe Donner - A quoi jouent les hommes

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Coup de coeur... Christine Angot - Un amour impossible

11 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mon père et ma mère se sont rencontrés à Châteauroux, près de l’avenue de la Gare, dans la cantine qu’elle fréquentait, à vingt-six ans elle était déjà à la Sécurité sociale depuis plusieurs années, elle a commencé à travailler à dix-sept ans comme dactylo dans un garage, lui, après de longues études, à trente ans, c’était son premier poste. Il était traducteur à la base américaine de La Martinerie. Les Américains avaient construit entre Châteauroux et Levroux un quartier, qui s’étendait sur plusieurs hectares, de petites maisons individuelles de plain-pied, entourées de jardins, sans clôture, dans lesquelles les familles des militaires vivaient. La base leur avait été confiée dans le cadre du plan Marshall, au début des années cinquante. Quelques arbres y avaient été plantés, mais quand on passait devant, de la route, on voyait une multitude de toits rouges à quatre pentes, disséminés sur une large plaine sans obstacle. À l’intérieur de ce qui était un véritable petit village, les allées, larges et goudronnées, permettaient aux habitants de circuler dans leur voiture au ralenti, entre les maisons et l’école, les bureaux et la piste d’atterrissage. Il y avait été embauché à sa sortie du service militaire, il n’avait pas l’intention de rester. Il était de passage. Son père, qui était directeur chez Michelin, voulait le convaincre de travailler pour le Guide Vert, lui se voyait bien faire une carrière de chercheur en linguistique, ou d’universitaire. Leur famille habitait Paris depuis des générations, dans le dix-septième arrondissement, près du parc Monceau, était issue de Normandie. De père en fils on y avait souvent été médecins, on y était curieux du monde, on y avait la passion des huîtres.

Il l’a invitée à prendre un café. Et quelques jours après à danser. Ce soir-là, elle devait aller à un bal dit « de société » avec une amie. Organisés par un groupe ou une association qui louait un orchestre et une grande salle, les bals de société, à la différence des dancings, fréquentés des Américains mais aussi des prostituées, attiraient les jeunes gens de Châteauroux, celui-là avait lieu dans une grande salle d’exposition de la route de Déols, le parc Hidien. Mon père n’en avait pas l’habitude.

— Oh moi je ne vais pas dans ce genre de chose... Nous sortirons ensemble un autre soir. Je vais rester chez moi. J’ai du travail...

Elle y est allée avec son amie, Nicole, et le cousin de celle-ci. La soirée était déjà bien entamée quand au loin à travers la foule, elle l’a vu se frayer un chemin. Il avançait vers leur table. Il l’a invitée à danser, elle s’est levée, elle portait une jupe blanche avec une ceinture large. Ils se sont faufilés en direction de la piste, en arrivant sur le parquet il a souri, elle était prête à se glisser dans ses bras, il a pris sa main pour la guider, et la faire évoluer parmi les danseurs. À ce moment-là l’orchestre s’est mis à jouer les premières mesures de : «Notre histoire c’est l’histoire d’un amour ».

C’était une chanson qu’on entendait partout. Dalida venait de la créer. Elle la chantait avec intensité, en mêlant le tragique à la banalité. Son accent oriental arrondissait les mots, les étirait en même temps, sa voix grave enveloppait les sons et leur donnait une substance particulière, l’ensemble avait quelque chose d’envoûtant. Et pour mieux emporter les gens, la chanteuse de l’orchestre se coulait dans l’interprétation d’origine.

— « Notrre histoirreu, c’est l’histoirreu d’un ammourr

Éterrrnell et banall qui apporrrteu, chaqueu jourr

Tout le bien tout le mall... »


Ils ne se parlaient pas.


— « C’est l’histoirrreu qu’on connaît... »

La piste était pleine, c’était une chanson très connue.

— « Ceux qui s’aimment jouent la mêmme, je le sais

Ma complainneteu c’est la plainneteu, de deux cœurrs

C’est un roman comme tant d’autrres, qui pourrait être le vôtrre

C’est la flamme qui enflamme, sans brrûler

C’est le rrêve queu l’on rrêve, sans dorrmirr

Monne histoirreu c’est l’histoirreueu... d’un... ammourr. »

Pendant toute la chanson, ils se sont tus.

— « ... avec l’heurrre où l’on s’enlasssse, celle où l’on seu ditttadieu

Avec les soirées d’angoisssse, et les matins... merrrveilleux...

Et trrragique ou bien profonnedeu, c’est la seule histoirrre du monnedeu,

Qui ne finirrra jamais


C’est l’histoirreu d’un ammourrr... »


Ils ne se regardaient pas.


— « ... mais naïve ou bien profonnedeu, c’est la seule histoirre du monnedeu,


Notrre histoirreu c’est l’histoirreueu... d’un ammourrrr. »


La chanson s’est terminée. Ils ont repris de la distance. Et ils ont retraversé la salle en direction de la table. Elle lui a présenté Nicole et son cousin.

Ils ont commencé à se voir. Ils allaient au cinéma, au restaurant, à des soirées dansantes, le week-end ils sortaient, il louait une voiture, et ils partaient. Les jours de semaine, il passait la chercher à son bureau, ou bien il allait chez elle. Très vite, ils se sont vus tous les jours.

Elle découvrait un monde.

Un monde d’intimité, de paroles constantes, de questions, de réponses, la moindre impression était fouillée, personnelle et détaillée. Les détails inattendus, les mots nouveaux. Les comparaisons, surprenantes, inédites, à contre-courant, osées. Des idées qu’elle n’avait jamais entendu exprimer. Il balayait les convenances d’un air naturel. Et il décrivait tout ce qu’il voyait, les lieux qu’ils traversaient, les paysages dans lesquels ils marchaient, les gens qu’ils croisaient, avec une précision telle que ça gravait ce qu’il disait en elle. Il lui expliquait qu’il avait fait le choix de la liberté, il ne critiquait pas la façon dont les autres vivaient, mais il s’en écartait. Certaines choses le mettaient hors de lui, d’autres qui la choquaient le faisaient rire ou l’attendrissaient. Dieu, qu’elle avait toujours pensé au-dessus d’elle, n’existait pas pour lui, la religion était faite pour les esprits faibles. À l’époque, c’était un sujet qui importait.

Pour avoir la paix il suffisait de faire une ou deux concessions à la société. Ça avait le double avantage de ne pas blesser les gens, et de récolter le moment venu ce qu’ils avaient à vous apporter. Elle mettait les propos qui la dérangeaient sur le compte de sa personnalité non conventionnelle. Il s’arrêtait au milieu d’un sentier, la regardait, et soulignait la singularité de son intelligence, en amoureux et en expert, il parlait d’elle avec la même passion que d’un auteur qu’il admirait. La pertinence de ce qu’elle disait n’avait rien à voir pour lui avec le fait qu’elle n’ait pas fait d’études. Il dressait une liste de gens instruits qui étaient des imbéciles, en dépit de leur position publique élevée. Pour la faire profiter de son expérience, il lui expliquait qu’il fallait les flatter, car pour vivre libre il fallait être seul, et seul à savoir qu’on l’était.

La radio était allumée, tout à coup il se mettait en colère. Il critiquait les propos qu’on y entendait, des otages, pleurant à chaudes larmes, demandant à leur pays d’origine de les sauver, il les méprisait de faire prévaloir l’intérêt personnel sur l’intérêt public. D’une manière générale, les sentiments collectifs le laissaient froid, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre qui causaient des milliers de pertes humaines, tout ça était pris dans les statistiques, ça ne comptait pas au titre d’informations. C’était la première fois qu’elle entendait ça.

Il la regardait fixement sans battre un cil, jusqu’à ce que, d’émotion, il soit obligé d’abaisser les paupières, bouleversé par son sourire.

Christine Angot - Un amour impossible

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