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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de Coeur... Ernesto Sabato...

4 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de Coeur... Ernesto Sabato...

L'heure de la rencontre était venue ! Comme si nos voies s'étaient rejointes, comme si nos âmes s'étaient ouvertes l'une à l'autre ! Quelles stupides illusions avais-je pu me faire ! Non, les galeries restaient toujours parallèles, même si maintenant le mur qui les séparait était comme un mur de verre et si je pouvais voir Maria comme une silencieuse et intouchable figure... Non, même ce mur n'était pas toujours transparent : parfois il redevenait de pierre noire et alors je ne savais ce qui se passait de l'autre côté, ce qu'elle devenait dans ces intervalles sans nom, quels évènements étranges avaient lieu ; je pensais même qu'à ces moments-là, son visage changeaient et qu'une grimace moqueuse le déformait et que peut-être il y avait des rires échangés avec un autre et que toutes cette histoires des galeries n'était qu'une ridicule invention à laquelle j'étais seul à croire et qu'en tout cas il n'y avait qu'un tunnel, obscure et solitaire : le mien, le tunnel où j'avais passé mon enfance, ma jeunesse, toute ma vie. Et dans un de ces passages transparents du mur de pierre j'avais vu cette femme et j'avais cru naïvement qu'elle avançait dans un autre tunnel parallèle au mien, alors qu'en réalité elle appartenait au vaste monde, au monde sans limites de ceux qui ne vivent pas dans les tunnels. Et peut-être s'était-elle approchée par curiosité d'une de mes étranges fenêtres et avait-elle entrevu le spectacle de mon irrémédiable solitude, ou peut-être avait-elle été intriguée par le langage muet, l'énigme de mon tableau. Et alors, tandis que je continuais à avancer dans mon étroit couloir, elle vivait au-dehors sa vie normale, la vie agitée que mènent ces gens qui vivent au-dehors, cette vie curieuse et absurde où il y a des bals, et des fêtes, et de l'allégresse, et de la frivolité. Et parfois il arrivait que, lorsque je passais devant une de mes fenêtres, elle fût là à m'attendre, muette et anxieuse (pourquoi m'attendait-elle ? Et pourquoi muette et anxieuse ?) ; mais parfois il lui arrivait de ne pas arriver à temps ou d'oublier ce pauvre être emprisonné et alors, le visage écrasé contre le mur de verre, je la voyais au loin insouciante, sourire ou danser, ou encore, ce qui était pire, je ne la voyais nulle-part et l'imaginais en des endroits interdits ou infâmes. Et je sentais alors que mon destin était infiniment plus solitaire que je ne l'avais imaginé.

Ernesto Sabato - Le Tunnel

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Coup de coeur... Honoré de Balzac...

2 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

(...) elle ressemblait à beaucoup de personnes qui se défient de leurs proches, et se livrent au premier venu. Fait moral, bizarre, mais vrai, dont la racine est facile à trouver dans le cœur humain. Peut-être certaines gens n'ont-ils plus rien à gagner auprès des personnes avec lesquelles ils vivent ; après leur avoir montré le vide de leur âme, ils se sentent secrètement jugés par elles avec une sévérité méritée ; mais, éprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou dévorés par l'envie de paraître posséder les qualités qu'ils n'ont pas, ils espèrent surprendre l'estime ou le cœur de ceux qui leur sont étrangers, au risque d'en déchoir un jour. Enfin il est des individus nés mercenaires qui ne font aucun bien à leurs amis ou à leurs proches, parce qu'ils le doivent ; tandis qu'en rendant service à des inconnus, ils en recueillent un gain d'amour-propre : plus le cercle de leurs affections est près d'eux, moins ils aiment ; plus ils s'étend, plus serviables ils sont.

Honoré de Balzac - Le Père Goriot

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Fables de La Fontaine en CM2?... La réponse de Jean-Jacques Rousseau... "Pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule"

2 Juin 2018 , Rédigé par JJ Rousseau Publié dans #Education, #Politique, #Littérature, #Histoire

Fables de La Fontaine en CM2?... La réponse de Jean-Jacques Rousseau... "Pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule"

Jean-Jacques Rousseau répond au Ministre...

"On fait apprendre les fables de la Fontaine à tous les enfants, et il n'y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu'elle les porterait plus au vice qu'à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit ; mais voyons si ce sont des vérités.

Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait apprendre, parce que quelque effort qu'on fasse pour les rendre simples, l'instruction qu'on en veut tirer force d'y faire entrer des idées qu'il ne peut saisir, et que le tour même de la poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir, en sorte qu'on achète l'agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de fables qui n'ont rien d'intelligible ni d'utile pour les enfants, et qu'on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce qu'elles s'y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l'auteur semble avoir faites spécialement pour eux.

Je ne connais dans tout le recueil de la Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; de ces cinq ou six je prends pour exemple la première de toutes, parce que c'est celle dont la morale est le plus de tout âge, celle que les enfants saisissent le mieux, celle qu'ils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle que pour cela même l'auteur a mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement l'objet d'être entendue des enfants, de leur plaire et de les instruire, cette fable est assurément son chef-d'oeuvre : qu'on me permette donc de la suivre et de l'examiner en peu de mots.

Le corbeau et le renard
Fable

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au-devant d'un nom propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?
Qu'est-ce qu'un corbeau ?
Qu'est-ce qu'un arbre perché ? L'on ne dit pas sur un arbre perché, l'on dit perché sur un arbre. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que c'est que prose et que vers.

Tenait dans son bec un fromage.

Quel fromage ? était-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande ? Si l'enfant n'a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s'il en a vu, comment concevra-t-il qu'ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d'après nature.

Maître renard, par l'odeur alléché,

Encore un maître ! mais pour celui-ci c'est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c'est qu'un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu'il a dans les fables.
Alléché. Ce mot n'est pas usité. Il le faut expliquer ; il faut dire qu'on ne s'en sert plus qu'en vers. L'enfant demandera pourquoi l'on parle autrement en vers qu'en prose. Que lui répondrez-vous ?
Alléché par l'odeur d'un fromage ! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devait avoir beaucoup d'odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s'en laisse imposer qu'à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations d'autrui ?

Lui tint à peu près ce langage :

Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ? Sage précepteur, prends garde à toi ; pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle importe plus que tu n'as pensé.

Eh ! bonjour, monsieur le corbeau !

Monsieur ! titre que l'enfant voit tourner en dérision, même avant qu'il sache que c'est un titre d'honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d'autres affaires avant que d'avoir expliqué ce du.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Cheville, redondance inutile. L'enfant, voyant répéter la même chose en d'autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un art de l'auteur, qu'elle entre dans le dessein du renard qui veut paraître multiplier les éloges avec des paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.

Sans mentir, si votre ramage

Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera l'enfant si vous lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu'il ment ?

Répondait à votre plumage,

Répondait ! que signifie ce mot ? Apprenez à l'enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.

Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.

Le phénix ! Qu'est-ce qu'un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la mythologie.
Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c'est qu'un style noble et un style bas ?

A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,

Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.

Et, pour montrer sa belle voix,

N'oubliez pas que, pour entendre ce vers et toute la fable, l'enfant doit savoir ce que c'est que la belle voix du corbeau.

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Ce vers est admirable, l'harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j'entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.

Le renard s'en saisit, et dit : Mon bon monsieur,

Voilà donc la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.

Apprenez que tout flatteur

Maxime générale ; nous n'y sommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l'écoute.

Jamais enfant de dix ans n'entendit ce vers-là.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Ceci s'entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d'enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n'est qu'une raillerie. Que de finesse pour des enfants !

Le corbeau, honteux et confus,

Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l'enfant ce que c'est qu'un serment ?

Voilà bien des détails, bien moins cependant qu'il n'en faudrait pour analyser toutes les idées de cette fable, et les réduire aux idées simples et élémentaires dont chacune d'elles est composée. Mais qui est-ce croit avoir besoin de cette analyse pour se faire entendre à la jeunesse ? Nul de nous n'est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d'un enfant. Passons maintenant à la morale.

Je demande si c'est à des enfants de dix ans qu'il faut apprendre qu'il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourrait tout au plus leur apprendre qu'il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité ; mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu'à le faire tomber du bec d'un autre. C'est ici mon second paradoxe, et ce n'est pas le moins important.

Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d'en faire l'application, ils en font presque toujours une contraire à l'intention de l'auteur, et qu'au lieu de s'observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfants se moquent du corbeau, mais ils s'affectionnent tous au renard ; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du tout, c'est la fourmi qu'ils choisiront. On n'aime point à s'humilier : ils prendront toujours le beau rôle ; c'est le choix de l'amour-propre, c'est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l'enfance ! Le plus odieux de tous les montres serait un enfant avare et dur, qui saurait ce qu'on lui demande et ce qu'il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.

Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c'est d'ordinaire le plus brillant, l'enfant ne manque point de se faire lion ; et quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s'emparer de tout. Mais, quand le moucheron terrasse le lion, c'est une autre affaire ; alors l'enfant n'est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d'aiguillon ceux qu'il n'oserait attaquer de pied ferme.

Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d'une leçon de modération qu'on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n'oublierai jamais d'avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs ; on la sut enfin. La pauvre enfant s'ennuyait d'être à la chaîne, elle se sentait le cou pelé ; elle pleurait de n'être pas loup.

Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l'enfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde, une leçon d'inhumanité ; celle de la troisième, une leçon d'injustice ; celle de la quatrième, une leçon de satire ; celle de la cinquième, une leçon d'indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue à mon élève, n'en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins ? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d'objection contre les fables fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles et une en actions dans la société, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme, où on la laisse ; l'autre est dans les fables de la Fontaine pour les enfants, et dans ses contes pour les mères. Le même auteur suffit à tout.

Composons, monsieur de la Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m'instruire dans vos fables ; car j'espère ne pas me tromper sur leur objet ; mais, pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé qu'il est bon pour lui d'apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart ; que, dans celles qu'il pourra comprendre, il ne prendra jamais le change, et qu'au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon."

Jean-Jacques Rousseau, L'Émile, livre second

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Coup de coeur... Guy de Maupassant...

1 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l'ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu'une maison qui s'écroule. Elle m'a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien de moi, de moi l'homme radieux, frais et fort que j'étais à trente ans. Je l'ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante ! Elle m'a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu'une âme désespérée qu'elle enlèvera bientôt aussi.

Oui, elle m'a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c'est mourir. Vivre enfin, c'est mourir !

Oh ! vous saurez cela ! Si vous réfléchissiez seulement un quart d'heure, vous la verriez.

Qu'attendez-vous ? De l'amour ? Encore quelques baisers, et vous serez impuissant.

Et puis, après ? De l'argent ? Pour quoi faire ? Pour payer des femmes ? Joli bonheur ! Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures de la goutte ?

Et puis encore ? De la gloire ? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir sous forme d'amour ?

Et puis, après ? Toujours la mort pour finir.

Guy de Maupassant - Bel-Ami

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Coup de coeur - Gérard Manset...

31 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur - Gérard Manset...

Elle pratiquait le violon. Il avait même durant plusieurs années été question, à cause de certaines difficultés liées à l’époque et la nécessité de privilégier un professeur convenable, de l’envoyer à Paris, six heures de train en direction de la capitale. S’il n’y avait pas eu la débâcle de la Marne, les ponts détruits et quelques-uns des membres de la famille perdus dans un bombardement au cours duquel l’aviation alliée avait rayé de la carte plusieurs des rues de Châlons, il aurait certainement été envisageable qu’elle progressât et fît carrière. Dramatiques circonstances qu’elle m’avait fait savoir en me délivrant de façon presque anodine une lettre manuscrite de trois doubles feuillets qui relatait ces événements. Elle m’avait vu les lire, effaré du massacre, ému de la qualité de cette prose écrite entre deux bombes par un neveu de la famille. Mécaniquement, elle se frottait les doigts de son coin de mouchoir brodé, souriait, et ce sourire alors d’une transparence fragile en voie d’être soufflé, chandelle, flammerole. Je me suis rappelé comme elle rimait si tendrement et me donnait à lire ou parfois récitait des vers de Lamartine : « couronnés de thym et de marjolaine, les elfes joyeux dansent sur la plaine ». Ou était-ce de Vigny ? Tout se ramifiait en un même chant ou souffle qui la transfigurait. Assis dans une bergère, face à elle, je voyais ses yeux lavande, son doux visage semblable et beau, peu atteint par les ans, où l’on aurait vainement cherché ne serait-ce qu’une ride. D’une tendre évanescence non pas savante ni érudite mais plus exactement empreinte d’attention maternelle, elle me fixait, fière de son fils, heureuse de ce qu’il avait en tête, ce petit qu’elle avait mis au monde auquel elle reprochait parfois de ne pas lui faire savoir ce qu’il fabriquait. Elle en était friande, curieuse. Des semaines plus tôt, dans un foyer où elle était allée prendre du repos, tandis qu’au pied de l’élévateur les chaises roulantes se regroupaient pour y attendre chacune leur tour, elle avait vu la masse tassée et lourde d’un personnage qu’elle avait cru reconnaître. Elle s’était renseignée, s’était permis d’aller au-devant du vieil animateur antérieurement très populaire, lui avait dit mon nom. « Oh ! le grand Gérard ! », avait-il répondu avec emphase, lui qui ne m’avait pourtant jamais croisé, et elle était repartie sur sa terrasse fleurie avec un peu de reconnaissance pour qui, par ce détail et cette exclamation, la reliait à son fils.

Parce que je n’avais jamais ou quasiment, même à mon père, montré ce qu’il m’arrivait de mettre en chantier et encore moins parlé de périple, d’intention ni de projet. À la table familiale, neuvième étage de velours lie-de-vin, grand salon traversant et immortels perdreau ou poule faisane ramenés d’une toute première battue d’octobre, c’était un quotidien qu’il dépliait avec un air de reproche, montrant un bel article : « Et tu ne nous dis même pas… »

Le partenaire d’un double le lui aurait refilé dans les vestiaires de la Croix-Catelan et j’avais droit à des remontrances gentilles, car on savait ma répugnance à m’exprimer sur ce qui m’avait toujours paru relever d’une sorte de double ou de symétrie dont je ne comprenais pas de quoi ses attirances relevaient, fantaisistes, libertaires. Oui, j’étais différent, à estimer rarement mes singularités avec ce que d’aucuns considéraient comme identique ou similaire. Eux voyaient le résultat ou la notoriété, alors que dans mon cas je ne voulais rien, ni conclusion ni dévotion à rien, d’où la méfiance et d’où la rétention. Je m’écartais et me préservais, ne sachant d’où venaient rêveries et jongleries à ce point intimes que toutes me fortifiaient, qui marchaient dans mes pas, s’adaptaient, me suivaient.

Pour en revenir à ce qu’on appelle sa mère, une mère, le jour de cette missive datant de la guerre, face à moi, elle s’était toilettée d’une robe de chambre presque mousseuse, ses deux mains l’une sur l’autre, ravie et amusée.

Gérard Manset - Cupidon de la nuit

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Coup de coeur... Arno Bertina...

30 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On serait coupables de ne pas sortir de la culpabilité - à nos yeux déjà, à ceux des autres travailleurs et aux yeux de nos enfants. Tant qu'on s'insurge pas, on valide que c'est nous qui coûtons cher, que c'est nous qu'on travaille mal ou pas assez, que c'est nous la "masse salariale", les charges, et pas le "capital" ou l'essentiel, la richesse. Si on ne fait pas un coup d'éclat, le système continue de nous dévorer, alors que c'est tout ça qu'il faut renverser, revenir dans l'innocence. Je vais faire un truc fou par colère mais je vais le faire pour redevenir innocent, pour nous ramener tous dans l'innocence.

Arno Bertina - Des châteaux qui brûlent

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Coup de coeur... Jakuta Alikavazovic...

29 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Paul se trouvait avec Sylvia quand il avait appris ce qu’il en était d’Amélia Dehr. Au lit avec Sylvia, qui sommeillait ou faisait mine de sommeiller, et les vagues lueurs de l’extérieur, des bateaux‐mouches, les habillaient de lumière, passaient indifféremment sur leurs corps, sur les draps, au plafond. Il s’était dit qu’ils pourraient se fondre dans les lieux, dans le décor, et que c’était peut‐être cela, le bonheur, ou ce qui s’en approchait le plus. Une vaste entreprise de camouflage, avait pensé Paul.

Ce fut un coup de téléphone, elle était entre la vie et la mort et l’issue, du point de vue de Paul, était certaine, Amélia Dehr n’étant pas du genre à échouer dans ses entreprises. Plutôt, ce suspens traduisait ou trahissait l’état de fragilité, de faiblesse dans lequel elle s’était trouvée, avait dû se trouver, non pour exécuter son geste mais pour le rater, avec une imprécision qui ne lui ressemblait pas. Une imprécision prouvant à Paul qu’au moment où elle était passée à l’acte, elle n’était déjà plus celle qu’elle était. Elle n’était déjà plus Amélia Dehr.

L’autre possibilité, l’autre interprétation – l’idée qu’en elle quelque chose s’accrochait à la vie, refusait de mourir ; que la vraie Amélia Dehr, celle qu’il avait connue, et aimée, et désirée, et détestée : que celle‐là était engagée dans la lutte contre la mort ; que celle‐là était celle qui perdait, qui perdait tout – cela était insupportable à Paul. Il préférait se dire que depuis long‐ temps celle qui allait mourir n’était plus celle qui avait vécu, qu’elle n’entretenait avec Amélia Dehr, feu Amélia Dehr, que ce rapport incertain qui unit la feuille à l’arbre dont elle a chu.

Elle s’était enfoncée dans la folie, pensait Paul, elle qui avait été à vingt ans une splendeur, à l’esprit vif, à l’imagination ardente, le genre qui allongée dans l’herbe paraissait le prolongement de l’herbe, et plus encore : son expression, sa tendresse – qui, allongée dans l’herbe, paraissait l’intelligence de l’herbe, son génie. La dernière fois qu’il l’avait vue, il avait été choqué de la trouver négligée, et pire que négligée, inattentive, et pire qu’inattentive, éteinte. Elle se sentait observée. Elle l’avait fait venir chez elle et lui avait demandé de descendre avec elle dans la cour, pour qu’il lui confirme, lui en qui elle avait toute confiance, que d’en bas on ne la voyait pas, à son bureau. Il avait mal compris. Il avait préféré mal comprendre, avait été tenté de prendre les choses à la légère, à la plaisanterie. Par tact, ou lâcheté. Ou par un tact qui était aussi une lâcheté. Tu devrais t’y mettre, en ce cas, ce serait plus facile, alors je pourrais te dire si on t’y voit. Ou pas. Elle l’avait contemplé d’un regard qui n’était pas aveugle, pas à proprement parler, mais qui ne le voyait pas. Qui voyait d’autres choses que lui. Qui regardait le creux de son cou, comme si c’était dans ce vide qu’il résidait. Et il s’était senti migrer, son esprit ou sa personnalité ou son âme ; il s’était senti se déporter, tenter de se déporter, vers cet endroit où il n’était pas, ne pouvait pas être, mais où était le regard d’Amélia Dehr. Voilà le genre de pouvoir qu’elle avait encore sur lui. Elle lui avait saisi la main et, en précipitation, avant que son amour‐propre, qui était, pensait‐il, tout ce qui lui restait de celle qu’elle avait été, et aimé être – avant que son amour‐propre ne l’oblige à ravaler ses mots, elle avait lâché : Non, je voudrais que tu me dises si j’y suis en ce moment, il faut que tu me le dises, Paul, je t’en prie.

Elle était de ces gens qui détruisent tout et appellent ça de l’art.

Jakuta Alikavazovic - L'avancée de la nuit

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Coup de coeur... Mathieu Riboulet...

28 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il n’a aucune de ces marques distinctives du corps qu’on note au premier coup d’œil, la structure imposante, la démarche veloutée, la belle gueule consciente de son effet, le soupçon de déhanchement qu’on met dans un coin de sa tête pour y repenser plus tard… On le croise une fois, deux fois, dix fois sans y prêter une attention particulière. Il n’est pas désagréable, certes, mais il fait partie du personnel, d’une part, et d’autre part on a suffisamment à faire pour se familiariser avec le lieu et ne pas d’emblée s’égarer dans les délices de la pulsion scopique à laquelle, dans les hammams plus que partout ailleurs, on donne libre cours, surtout lorsque les corps qui peuplent ne sont pas corps courants, habituels, corps pratiqués de longue date, mais corps, bruns, sombres, résolument hors codes occidentaux balisés. On est à Cihangir, un petit quartier de l’arrondissement de Beyoğlu, à Istanbul, pas dans le Marais, on ne perd pas ça de de vue parce que c’est l’essentiel, parce que c’est ça qu’on est venu faire là, se noyer dans l’autre indéchiffrable, dans l’autre brun corbeau, dans l’autre qui ne nous dira rien qui ne soit incompréhensible et qu’il faudra donc bien attraper autrement.

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Coup de coeur... Christine Montalbetti...

27 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les voici donc face à nous, alignés d’un seul côté de la table rectangle, les quatre de la mission finale, eux dont le poster circule un peu partout avec ce titre, Final Mission, et puisque c’est la dernière fois qu’on envoie depuis l’Amérique une navette habitée. La dernière fois qu’un équipage s’assied derrière cette nappe, la dernière fois qu’on leur confectionne un gâteau tout exprès, et beaucoup de dernières fois encore que nous aurons l’occasion d’égrener.

Nos astronautes se restaurent, assis en rang d’oignons, et c’est le moment, je pense, de vous dire un petit mot sur chacun. Nous avons, dans le sens de la lecture, Rex, Doug, Fergie et Sandra – excusez-les, tous ont un peu des poches sous les yeux, à cette heure si matinale, avec cette petite nuit derrière eux, et la difficulté, on l’imagine, à dormir, comment voulez-vous, une veille de lancement.

Je vous les présente ?

À côté de Sandra, celui que tous appellent Fergie, c’est Christopher Ferguson, le commandant. Il va sur ses cinquante ans, cet été-là. Sandra le connaît peut-être encore mieux que les autres, parce qu’elle a déjà volé avec lui sur la mission STS-126. Fergie est né à Philadelphie, en Pennsylvanie, et si vous lui demandez comment il occupe son temps libre, il vous répondra qu’il aime faire du golf, et travailler le bois. Il joue également de la batterie, on y reviendra.

Christine Montalbetti - La vie est faite de ces toutes petites choses

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Coup de coeur... Baruch Spinoza...

26 Mai 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

Si, dans une Cité, les sujets ne prennent pas les armes parce qu’ils sont sous l’empire de la terreur, on doit dire, non que la paix y règne, mais plutôt que la guerre n’y règne pas. La paix, en effet, n’est pas la simple absence de guerre, elle est une vertu qui a son origine dans la force d’âme, car l’obéissance est une volonté constante de faire ce qui, suivant le droit commun de la Cité, doit être fait. Une Cité, faut-il dire encore, où la paix est un effet de l’inertie des sujets conduits comme un troupeau, et formés uniquement à la servitude, mérite le nom de solitude1 plutôt que celui de Cité.

Quand nous disons que l’État le meilleur est celui où les hommes vivent dans la concorde, j’entends qu’ils vivent d’une vie proprement humaine, d’une vie qui ne se définit point par la circulation du sang et par l’accomplissement des autres fonctions communes à tous les autres animaux, mais principalement par la raison, la vertu de l’âme et la vie vraie.

Baruch Spinoza, Traité politique, 1677.

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