Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Maurice Maeterlinck...

29 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

N'oublions pas que rien ne nous arrive qui ne soit de la même nature que nous-mêmes. Toute aventure qui se présente, se présente a notre âme sous la forme de nos pensées habituelles, et aucune occasion héroïque ne s'est jamais offerte a celui qui n'était pas un héros silencieux et obscur depuis un grand nombre d'années. Gravissez la montagne ou descendez dans le village, allez au bout du monde ou bien promenez-vous autour de la maison, vous ne rencontrerez que vous-même sur les routes du hasard. Si Judas sort ce soir, il ira vers Judas et aura l'occasion de trahir, mais si Socrate ouvre sa porte, il trouvera Socrate endormi sur le seuil et aura l'occasion d'être sage. Nos aventures errent autour de nous comme les abeilles sur le point d'essaimer errent autour de la ruche. Elles attendent que l'idée mère sorte enfin de notre âme; et quand elle est sortie, elles s'agglomèrent autour d'elle. Mentez, et les mensonges accourront; aimez, et la grappe d'aventures frissonnera d'amour. Il semble que tout n'attende qu'un signal intérieur, et si notre âme devient plus sage vers le soir, le malheur aposté par elle-même le matin devient plus sage aussi.
 
Maurice Maeterlinck « La sagesse et la Destinée » 1908
Lire la suite

Coup de coeur... Cloé Korman...

28 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Cloé Korman...

La remarque de cette sympathique jeune artiste, « tu n’es pas vraiment juive », si risible soit-elle, me poursuit pourtant à travers les années. Le coup porte, le mot résonne encore dans le gouffre d’une histoire familiale marquée par les persécutions, les bannissements et les exils. Cette expropriation verbale, je la considère aujourd’hui comme une forme de racisme établissant qui existe de droit, ou non, au sein d’une communauté dont les contours mériteraient d’être plus flous et plus ouverts. Il me semble indispensable de défendre un judaïsme athée, intellectuel, un judaïsme qui assume son caractère mélangé aux autres cultures, aux autres pays… Il est l’allégorie d’une certaine forme d’étrangeté, pour moi inséparable de l’expérience littéraire : une étrangeté radicale vis-à-vis du langage et de la société, et qui rend sensibles leur caractère fabriqué et leurs abus. L’étonnement, la honte d’être différent, la solitude qu’on éprouve en lisant Kafka ou Proust, David Grossman ou Philip Roth, je les crois essentiels pour remettre en cause l’arrogance de la culture, le fait que des systèmes symboliques et hiérarchiques soient considérés et promus comme s’ils étaient naturels, alors qu’ils sont aussi très souvent des systèmes d’oppression. L’écriture de ces écrivains qui déclinent les avatars de l’étrangeté, l’expérience de l’exil et de la différence, le plurilinguisme, la double culture, ou l’humour juif, dont le ressort est un questionnement des évidences entêté jusqu’à l’absurde, a la vertu de renvoyer le pays, la nation ou la langue à leur propre étrangeté. A contrario, promouvoir l’image du judaïsme comme une religion contraignante et faire des juifs une communauté clairement bornée, aller même jusqu’à les identifier mécaniquement à l’État d’Israël, ce renforcement identitaire me paraît en fait une demande de renoncement, une exhortation à effacer la réalité de la Diaspora et de sa puissance critique. Enfin, s’il était vrai, par quelque logique absurde, que je n’étais pas juive, et que mes parents, mes grands-parents dans leur athéisme plus ou moins consommé ne l’avaient pas été non plus, ils auraient pu compter sur d’autres qu’eux pour les désigner comme juifs et vouloir les assassiner en tant que tels. Le « tu n’es pas vraiment juive » de cette camarade sonnait comme un écho sordide au « vous n’êtes pas français » adressé à mes ancêtres en 1942, assorti de l’obligation de porter l’étoile jaune et d’aller s’inscrire eux-mêmes sur des registres servant à organiser leur extermination.

Cloé Korman - Tu ressembles à une juive

Lire la suite

L'école ou ce sublime désordre qui te rend plus belle encore...

28 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La route file droit devant nous. Tu as ouvert la vitre et le vent met du désordre dans ta coiffure…
 
Aux balbutiements d'un XXIe siècle angoissant, chaotique, échevelé, dirigé par deux maîtres, la finance et la vitesse, nous - chacun à notre place, parents, élèves, enseignants, citoyens en général - avons tendance à réclamer non pas un ralentissement, non pas du recul, non pas le temps de la réflexion nécessaire à la compréhension d'un monde d'une incroyable complexité, mais de l'ordre pour un monde que nous estimons en "désordre".
 
Une salle de classe quelque peu agitée est un concentré idéal de "désordre" parfois. Au milieu de ce petit chaos, le maître de cérémonie, le professeur, réclame, intime, impose l'Ordre !Il l'obtient souvent. Contrairement aux légendes - le monde et l'esprit ont besoin de légendes pour survivre - nos établissements scolaires ne sont pas à feu et à sang. Ils ne le sont que dans quelques esprits chagrins portés par la volonté de véhiculer des caricatures faciles convoquées au banquet des démonstrations hallucinantes de mauvaise foi. Au service de l'ordre.
 
Qu'est-ce que l'ordre ? Méfiance ! L'ordre et sa quête peuvent mener aux pires extrémités. Souvenons-nous de Goethe: « Je préfère une injustice à un désordre » Terrifiant ! Sans parler de l' « ordre juste » cher à une candidate à la Présidence de la République. L'ordre, toujours l'ordre. Mais ce Graal, très exactement et notamment dans nos salles de classe, est d'une dangerosité extrême car il cache beaucoup plus qu'il ne révèle. Il cache les soucis de cet élève silencieux, oh si respectueux de l'ordre imposé qu'il ne peut être que « sans souci ». En tout cas il n'en pose pas. À vous. Le maître. Il dissimule les lacunes passées sous silence. L'ordre et le silence vont si bien ensemble.
 
Le professeur est heureux. Il a vaincu le désordre. Il fait du « maintien de l'ordre ». Il est une « force de l'ordre ». Il passe dans les rangs. On entendrait une mouche voler. Il s'arrête un instant, contemple les têtes penchées sur les cahiers. Fier. Derrière lui, ou devant, ou à côté, il ne voit ni n'entend le désordre immense, le chaos total, l'enfer que vivent ces quelques enfants perdus au "beau" milieu des pires incompréhensions qu'on leur imposera de retrouver lors des « devoirs-maisons », « devoirs faits », « évaluations multiples et variées ».
 
Je ne fais pas ici le procès de l'ordre ni l’apologie du désordre. Mais celui de la bêtise portée par quelques-uns voulant faire croire que LA solution des problèmes incontestables de l’École - car ne nous y trompons pas: c'est l’École qui est en crise, pas les élèves - serait d'y ramener l' ordre. Ceux-là ne veulent pas le retour à l'ordre.
 
Ils ne veulent qu'une École sans rires, sans pleurs, sans enthousiasme, sans naïvetés, sans disputes, sans amours, sans sourires…
 
Une École « en ordre ».
 
La grande illusion…
 
Tu penches la tête au dehors… Tu es décoiffée…
 
Un sublime désordre qui te rend plus belle encore…
 
Christophe Chartreux
Lire la suite

Coup de coeur... Emile Zola...

27 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Alors, Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étalages. Ce n’étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant, elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. Mais la chaleur d’usine dont la maison flambait, venait surtout de la vente, de la bousculade des comptoirs, qu’on sentait derrière les murs. Il y avait là le ronflement continu de la machine à l’œuvre, un enfournement de clientes, entassées devant les rayons, étourdies sous les marchandises, puis jetées à la caisse. Et cela réglé, organisé avec une rigueur mécanique, tout un peuple de femmes passant dans la force et la logique des engrenages.

Emile Zola - Au Bonheur des Dames

Lire la suite

Des douceurs de Majorelle au jardin du Luxembourg...

27 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il existe dans le monde des endroits semblant avoir été « inventés » pour servir de cocon à des méditations solitaires, des promenades, des rendez-vous amicaux ou amoureux.
 
Comme ce parc, à El Jadida. Il permettait d’aller jouer aux boules, au tennis, de lire, de profiter de l’ombre que les larges branches de palmiers-dattiers agitées par le vent marin apportaient, soulageant les corps alourdis par les fortes chaleurs.
 
Le soir, avant que la nuit s’effondre sur le jour, car la nuit tombe vite au Maroc, enfant je m’asseyais sur les marches descendant de l'entrée de la maison vers la rue. J’attendais de voir apparaître les étoiles étincelant le ciel. J’attendais les cris d’un couple de paons que le parc accueillait. Ils venaient toujours, présents au rendez-vous, accompagnant mes rêves surpris par la beauté.
 
Plus tard, à l’université de Rouen, je retrouverai mes étoiles et mes paons dans « La Sepmaine », poème-fleuve de Guillaume Salluste du Bartas :
 
« Comme un paon, qui navré du piqueron d’amour,
 
Veut faire, piafard, à sa dame la cour,
 
Etaler tâche en rond les trésors de ses ailes
 
Peinturées d’azur, marquetées d’étoiles,
 
Rouant tout à l’entour d’un craquetant cerceau,
 
Afin que son beau corps paraisse encore plus beau »
 
J’y consacrerai mon Diplôme d’Etude Approfondi sous la direction bienveillante et lumineuse de Françoise Joukovsky.
 
Plus tard encore, je tomberai amoureux d’un autre jardin. Celui du Luxembourg. A Paris, en son coeur.
 
Prévert, Coppée, Modiano, tant d’autres ont évoqué ce lieu. Je le fréquenterai souvent, seul ou accompagné. Ses arbres, ses pièces d’eau, ses feuilles mortes ramassées à la pelle en automne, ses bancs, ses cris d’enfants, ses parents lisant d’un œil, surveillant de l’autre le rejeton qui s’amuse. Un concerto d'impressions, de lumières, de cris, de silences, de secrets, de mystères. Du Bach.
 
Et puis là-bas, tout au fond de l’allée principale, je te vois !
 
Légère et élégante, j’attends que tu approches. J’attends que tu sois là. J’attends en espérant que l’attente soit plus longue. L’instant est précieux. Avant le baiser, sur ton visage offert à ma tendresse.
 
Avec toi, j’ai passé, vraiment ou en rêve – va savoir – des heures à deviser, à refaire notre monde qui en a tant besoin.
 
Il y a dans ce lieu tout ce que mes voyages m’ont donné à savourer: les lumières de Tipasa, la gaieté d’Hyde Park, les mystères de Ryoan-ji, les douceurs de Majorelle, les tableaux de Giverny.
 
Je te verrai au Luxembourg. Nous ferons « orchidée » comme d’autres faisaient « catleya ». Je tiendrai ta main dans la roseraie. Et ne la lâcherai plus.
 
La France, en ce mois de décembre, bruisse des échos de la grève. Je suis loin de Paris. C’est au jardin du Luxembourg que j’enfouis ma mémoire. C’est au jardin du Luxembourg que j’offre mes projets. La « Macronie » peut bien trembler. S’effondrer. Je m’en fiche. Elle obtient ce qu'elle mérite.
 
Je sais que tu viendras, élégante et légère, me tendre tes joues fraîches sous la pluie de janvier.
 
J’aime tant le Luxembourg et ton visage trempé…
 
Christophe Chartreux
Lire la suite

Coup de coeur... Driss Chraïbi...

26 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cet homme à tarbouch est sûr de lui : une mouche ne volera que s'il lui en donne la permission. Il sait que chaque mot qui tombe de sa bouche sera gravé en moi. Sur son masque il n'y a pas un frisson. Je supprime ce masque et je lis : il est analphabète et partant fier de soutenir n'importe quelle conversation de n'importe quelle discipline. Je le comparerais volontiers à ces petits vieux qui savent tout et qui ont tout eu : enfants, petits-enfants, diplômes, fortune, revers de fortune, maîtresses, cuites, chancres... - s'il n'y avait, à cause de cet analphabétisme même, le facteur haine. Il sait que cet Occident vers lequel il m'a délégué est hors de sa sphère. Alors il le hait.

Driss Chraïbi - Le passé simple

(...)

“Le Passé simple” décrit la révolte d'un jeune homme entre la grande bourgeoisie marocaine et ses abus de pouvoir incarnés par son père, « le Seigneur », et la suprématie française dans un Maroc colonisé qui essentialise et restreint l'homme à ses origines. Le récit est organisé à la manière d'une réaction chimique. À travers la bataille introspective de ce roman par le protagoniste nommé Driss, le lecteur assiste à une critique vive du décalage entre l'islam idéal révélé dans le Coran et la pratique hypocrite de l'islam par la classe bourgeoise d'un Maroc des années 1950, de la condition de la femme musulmane en la personne de sa mère et de l'échec inévitable de l'intégration des Marocains dans la société française. Ce dernier point sera renforcé en 1979 dans la suite de ce livre, “Succession ouverte”, où le même protagoniste, rendu malade par la caste que représentent son statut et son identité d'immigré, se voit obligé de retourner à sa terre natale pour enterrer « le Seigneur », feu son père. C'est une critique plus douce, presque mélancolique, que propose cette fois Chraïbi, mettant en relief la nouvelle réalité française du protagoniste et la reconquête d'un Maroc quitté il y a si longtemps. “Succession ouverte” pose la question qui hantera l'écrivain jusqu'à ses derniers jours : « Cet homme était mes tenants et mes aboutissants. Aurons-nous un jour un autre avenir que notre passé ? » Question qu'il étend ensuite à l'ensemble du monde musulman.

(...)

Lire la suite

Coup de coeur... Marc Dugain...

24 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La nature avait longtemps menacé l’homme par l’infinité de virus et de bactéries qu’elle convoyait, le réduisant à une précarité inacceptable pour une conscience aussi développée que la sienne. De s’en défendre, il en était venu à la détruire à partir du XXe siècle qui avait sonné le glas de l’intégration de l’homme à son environnement, et tout cela dans une accélération spectaculaire. L’exploration de l’Univers par des individus immortels insensibles aux rayonnements promettait d’en savoir plus sur la vie et les conditions dans lesquelles elle s’était formée ici ou là, dans l’une des planètes des milliards de galaxies qui formaient un cosmos en expansion. Peut-être quelque part, l’évolution de la vie avait-elle aussi conduit à une forme de conscience, et je brûlais de savoir si d’autres cas de conscience avaient conduit au même phénomène unique à ce jour d’autodestruction.

Marc Dugain - Transparence

Lire la suite

Coup de coeur... Virginie Despentes...

23 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Parce que l'idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l'esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d'école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu'un homme, cette femme blanche heureuse qu'on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l'effort de ressembler, à part qu'elle a l'air de beaucoup s'emmerder pour pas grand-chose, de toutes façons je ne l'ai jamais croisée, nulle part. Je crois bien qu'elle n'existe pas.

Virginie Despentes - King Kong théorie

Lire la suite

Coup de coeur... Michel Butor...

22 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Tout d'un coup la lumière s'éteint: c'est l'obscurité complète, sauf le point rouge d'une cigarette dans le corridor avec son reflet presque imperceptible, et le silence sur cette base de respirations très fortes comme dans le sommeil et du bourdonnement des roues répercuté par l'invisible voûte. Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre; il n'est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s'impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c'est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome.

Michel Butor - La Modification

Lire la suite

Coup de coeur... Catherine Colomb...

21 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Catherine Colomb...
« Il fait chaud ici, les hivers seront moins rudes que là-bas, pas de loups ; trois cent cinquante roubles que j’ai en poche ; le vieux prince passe la frontière et mange un os de poulet. » Adolphe déplaça un des anneaux de sa bourse de cuir et jeta deux florins à la servante. Les reines, éparses sur le tapis vert, se reflétaient dans leur miroir d’eau. C’est ainsi que Gustalof, invité par Adolphe, vint vivre à la villa, où se balançait au vestibule une lanterne en fer forgé ; dans sa chambre, sous le toit, il sortit de son baluchon un peigne sale, un chien empaillé, une pomme en bois où étaient fichés six couteaux à dessert, un œuf à raccommoder les bas qui en contenait un autre à raccommoder les gants, puis un autre, un autre encore, et là le vieux tourneur avait dû s’arrêter, l’habileté humaine épuisée, et dans l’échoppe qui donne sur le fleuve gris où les glaçons s’entrechoquent, incliner devant l’icône sa vieille tête et son cou noir de crasse. L’intendant Gustalof ira le dimanche soir chez la princesse ; un gâteau levé pousse vers le plafond un grand bras désolé ; jusqu’à l’aube du lundi, des inconnus entrent boire des verres de thé. « Un beau corps d’homme », dit la belle-mère folle dont le buste était planté de travers comme un cactus. Élise sourit. Sa dot avait servi à acheter la maison au bord de l’Arve, ses vitraux de couleur et sa lanterne en fer forgé. Sur la terrasse s’élevait un grand tilleul plein de rouges-gorges jusqu’en décembre, bruissant d’abeilles en mai et juin ; quand le printemps venait, le cousin Chanoz sonnait à la porte ; il annonçait son arrivée par des lettres écrites de l’Asile de vieillards, où il donnait de mauvaises nouvelles de ses rhumatismes et réclamait quelques sous pour s’acheter du tabac. Une fois par an on faisait à l’asile une vente, dirigée par Mlle Févot avec sa connaissance des cours ; elle amenait sa nièce Émilie Févot qui avait un visage carré et pâle et de terribles bouclettes noires sur le front ; elle apportait aussi des bibelots, des pelotes de tapisserie, des sacs au crochet qu’elle faisait elle-même tout l’hiver dans son salon capitonné de velours rouge, sous le portrait de la reine qui, au-delà du Channel, buvait son thé, une théière de thé, une théière de rhum, disait ce pendard de médecin tandis que sa femme, incapable de manger plus d’une miette de gâteau levé, levait vers le ciel si bleu des années septante sa face inconsolable ; les dames du village arrivaient par le portail ouvert ce jour-là à deux battants, la vieille Angenaisaz semblable à un porte-habits, le pasteur qui gardait par économie sa face rose de bébé à laquelle il ajoutait une année des favoris puis des favoris blancs, raréfiait le toupet qui la surmontait, enlevait quelques dents. Parfois un fragment de la famille Laroche montait du bourg dans la voiture vernie tirée par le cheval gris pommelé conduit par le vieux serviteur ; le cheval attaché à l’ombre du sorbier se défendait contre les mouches, sa peau se moirait comme l’onde. Au printemps, Chanoz quittait l’Asile de vieillards, achetait une pacotille et debout dans les cours pavées, entre les fuchsias, devant les enfants immobiles dans leurs châles vaudois croisés, étalait à leurs yeux fascinés des aiguilles à tête d’or, du savon dans du papier vert pâle et des lacets, des lacets innombrables, de quoi étrangler tous les muets du harem de Louis Laroche ; on parlait sous le manteau de ce qui se passait aux Grâces ; Emma Bembet en sortit un dimanche matin, pleurant le long des haies, la taille déjà légèrement déformée ; les gamins cachés derrière le mur de la vigne lui jetèrent des boules vertes qui restèrent accrochées à sa pauvre robe noire ; cependant le beau Louis Laroche embrassait dans le cou la lingère Julie, pieuse et solennelle ; la verrue noire qu’on voyait à travers les cheveux ne dégoûtait pas ce cochon de Louis, comme l’appelait son cousin Jämes dans l’intimité. Chanoz s’avançait à travers le printemps, ses lacets en jus jetés sur l’épaule ; de temps en temps il joignait tant bien que mal ses petites mains grasses au bout de ses bras courts, levait vers le ciel sa petite figure ronde et remerciait celui qui avait créé les montagnes irréelles, le lac qui s’allongeait à leurs pieds, l’ombre que faisaient les jeunes pommiers sur les prés verdissants ; à midi, il mangea un quignon de pain et du fromage, le dos appuyé à un tronc, ses jambes courtes et grasses allongées devant lui. Il ne vendit pas grand-chose ce jour-là, une pièce de chevillères rousses, quinze centimes, à la garde-barrière du moulin ; le train allait passer, un char descendait chargé de tonneaux ; le cheval esquissé par six lignes courbes s’arrêta net devant la barrière blanche et noire ; la garde-barrière agita un drapeau rouge, l’étendard qui commençait partout à se lever de la terre et qui ne paraissait, au début, qu’un morceau du jupon de flanelle des gardes-barrières ; le train passa à cinquante kilomètres à l’heure, les lignes courbes du cheval redevinrent droites, il fit franchir au char les rails luisants, Chanoz suivit, et la garde-barrière se réintégra avec sa chevillère rousse dans la maison de bois d’où sortait tantôt sa tête, tantôt un de ses bras ; elle dut poser sur la fenêtre la chevillière rousse. Chanoz arriva vers le soir à la villa Mon-Désir au-dessus de l’Arve ; Élise râtelait quelques feuilles tombées. « Cousine ! » cria Chanoz de sa voix grêle. Elle redressa un peu son étrange dos en pente. Il se tenait sur le seuil du jardin, souriant, huileux de transpiration. « C’est vous, Chanoz ? » Il repoussa son chapeau en arrière et se gratta le front. Même la belle-mère qui les croisa une minute plus tard dans le vestibule, le buste planté de travers comme un cactus, ne put dire en le voyant : « Un beau corps d’homme ! » Il joignit avec peine ses courtes mains grasses lorsqu’on apporta le plat de rôti de bœuf, ferma les yeux et s’abîma en pensée dans son chapeau comme autrefois lorsque vêtu de son pantalon de milaine il attendait le pasteur à bonnet d’Écossais qui brûlait dans le grand poêle des branchettes de framboisier et gardait pour lui les moules de la commune. La folle baissa sur son assiette sa face pâle et échevelée, crut voir une tache et l’essuya longuement avec sa serviette. La lampe de cuivre se balançait imperceptiblement au plafond comme une lampe de navire. Mais une seule lampe s’enfoncerait dans le sol sans se briser, celle de la frêle Galeswinthe dans le bosquet. « C’était bien beau, l’asile. Tout le monde était bon, bien bon. » Jämes Laroche montait quelquefois du bourg avec Clotilde dans sa robe verte ornée de guipures, qui retenait sur sa tête un vaste chapeau et dévoilait sous son bras une tache de transpiration ; son grand visage de carnaval oscillait légèrement comme si elle avait été traînée sur un char ; le vieux Jules les regardait venir semblables à des anges, il était sourd. Jämes fixait sur les pavés de la cour et les fientes crayeuses des poules ses mornes yeux d’anthracite ; le comité, devançant Dieu, avait placé les vieillards en paradis : une ferme vaudoise, son mur de gauche avançant sur la façade en retrait pour protéger le banc vert sous les fenêtres, la petite porte basse, fourrée de paille, de la chaude écurie, la grande porte de grange au seuil de velours beige usé par les chars qui ébranlent en juin de leur tonnerre les maisons paysannes. Mais en face de la villa Mon-Désir, plus près de l’Arve encore, l’autre villa presque semblable, éclairée d’un dernier rayon – le dernier baiser de l’astre du jour, pensait le directeur du Grand-Théâtre dans son salon de velours rouge capitonné, très affairé à sortir de leurs écrins les bracelets de brillants destinés à la diva qui chantait Marguerite – eut son mur crépi fardé de rose, ses contrevents devinrent sinople, sa porte amarante et les volutes de fer forgé qui soutenaient son balcon, corinthe.
 
Catherine Colomb - Châteaux en enfance
Lire la suite