Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Julian Ayesta...

17 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Julian Ayesta...

L’après-midi, la plage était pleine d’un soleil orange, il y avait des nuages blancs et ça sentait l’omelette de pommes de terre.

Et il y avait des crabes qui se cachaient entre les rochers et nous, les enfants, nous étions chargés d’enterrer les bouteilles de cidre dans le sable humide afin qu’elles restent fraîches.

Tout le monde disait : « Quelle après-midi merveilleuse », et les fiancés s’asseyaient à l’écart et lorsque le soir commençait à tomber et que tout était bleu et violet, ils se tenaient visage contre visage, sans rien dire, comme à confesse.

Mais ce qu’il y avait de mieux c’était le bain de l’après-midi, quand le soleil déclinait, qu’il était grand et de plus en plus rouge, et que la mer était verte d’abord, puis d’un vert plus sombre, et puis bleue, et puis indigo, et puis presque noire. L’eau était chaude, chaude, et des bancs de tout petits poissons nageaient entre les algues rougeâtres.

Et c’était un plaisir de plonger et de pincer les jambes des femmes pour les faire crier. Et ensuite que papa, l’oncle Arturo et le mari de tata Josefina nous fassent grimper sur leurs épaules et nous permettent de nous jeter de là dans l’eau. Et ensuite que deux grands attrapent un enfant et qu’ils nous lancent en l’air et disent : « Il tombe dans l’eau comme un chat », et que les femmes avec leur postérieur gonflé comme un ballon sous le costume de bain ringard disent : « Ne faites pas d’âneries avec les enfants. » Et alors les hommes nous disaient : « On va leur faire peur », et nous courions derrière maman, derrière les tantes et les autres dames, elles sortaient de l’eau en poussant des cris, elles filaient sur la plage, nous les faisions prisonnières et les emmenions sur la rive, et là elles s’asseyaient sur le sable mortes de peur, et la tante Honorina pleurait presque en disant à son mari : « Non, non, je t’en prie, Arturin. » Et nous, les enfants, on se tordait de rire quand elle disait « Arturin », et on s’est mis à appeler « Arturin » l’oncle Arturo pendant au moins une heure, jusqu’à ce que nous en soyons fatigués. Mais ensuite on se prenait tous par la main (et les mains des femmes tremblaient) et tous ensemble on entrait dans l’eau en courant et on y piquait une tête, mais pas les femmes, elles s’asseyaient et restaient là dans un peu d’eau, à peine trois doigts, en riant comme des bossues. Et comme Albertito était sot, il ouvrait la bouche, elle se remplissait d’eau et de sable, après il vomissait et il avait toujours en dedans une sensation de brûlure amère.

Et c’était très rigolo de voir les jambes de tata Josefina sous l’eau, elles grossissaient et s’amincissaient, elles étaient blanches et verdâtres et elles vous dégoûtaient comme le ventre d’un crapaud.

Et il y avait une fille déjà grande qui venait d’arriver de Madrid, très jolie, avec de très grands yeux, toute bronzée et qui sentait un parfum qui vous pénétrait au plus profond.

Elle avait une voix très claire et qui semblait triste, et elle nous disait : « Voyons qui est courageux et qui vient avec moi jusqu’au Camello », mais jamais personne n’osait : ni papa, ni l’oncle Arturo, ni le mari de tata Josefina, ni nous, les enfants, et alors elle nageait toute seule jusqu’au Camello, qui était très loin, on ne le voyait pour ainsi dire pas, et même si la mer était mauvaise et qu’il fasse un jour gris, un de ces jours où on a peur d’entrer dans l’eau. Elle nageait avec les bracelets qu’elle portait tout le temps, on voyait sortir un bras que chaque fois l’eau faisait briller, et le reflet du soleil sur ses bracelets, et derrière elle ses pieds laissaient un sillage d’écume parce qu’elle nageait le crawl.

Et il y avait un monsieur allemand, chauve, avec un caleçon de bain tout blanc, qui se promenait avec deux chiens, il avait la peau rouge, presque noire, à force de passer ses journées à pêcher ou à lire le journal une serviette blanche sur les épaules. Après, on allait goûter sur la plage, pour les enfants on avait laissé du thon, de l’omelette et de la viande panée, des restes du repas de midi, et comme dessert des oranges, des pommes, des poires, des raisins, des cerises et des pêches, au choix. Il y avait aussi des bananes, et c’était très amusant de presser dessus pour en faire sortir la pulpe et la montrer aux grands, et tous les hommes riaient, personne ne savait pourquoi.

Les morceaux d’omelette et les côtelettes étaient pleins de sable, les filles avaient les cheveux mouillés collés sur la figure et les yeux brillants, elles criaient en sautant entre les chiens, qui sautaient aussi et qui jappaient et qui couraient pour attraper les algues sèches qu’on leur lançait, et après on leur jetait ce qui restait du goûter, et ce n’était pas rien : omelette, viande panée, thon, et ils léchaient les boîtes de sardines à l’huile ; quand ils les abandonnaient on aurait dit des miroirs, et King mangeait aussi, mais il était bien le seul, des épluchures de fruits.

Et comme les hommes disaient qu’il ne fallait pas laisser traîner le moindre papier ni le moindre déchet sur la plage, « parce qu’il faut donner l’exemple aux gens », nous entassions les plateaux de carton, les papiers gras et les épluchures, nous y mettions le feu et après nous enterrions les cendres et les boîtes qui ne brûlaient pas.

Et puis on allait s’habiller derrière les rochers. Le sable y était froid, un vent froid se levait et nous, les enfants, nous grelottions parce que la nuit tombait.

Après quoi chacun prenait un paquet – sauf les dames – et on rentrait à la maison. Nous faisions le chemin en chantant et en cueillant des mûres, elles étaient encore chaudes.

On avait le dos qui collait et qui démangeait et une très grande lune faisait son apparition.

Et les grenouilles et les crapauds chantaient.

Et ça sentait le thym.

Julian Ayesta - Helena ou la mer en été

Lire la suite

Des mythes à pied d'oeuvres...

17 Juin 2018 , Rédigé par Le Nouveau Magazine Litteraire Publié dans #Education, #Histoire, #Littérature

Albert Camus, assis avec la casquette...

Albert Camus, assis avec la casquette...

EXTRAITS

À l'occasion du Mondial en Russie, Le Nouveau Magazine Littéraire publie un article paru dans le numéro de juillet-août 2016. Pour le journaliste Bernard Morlino, plutôt que ronchonner sur l'overdose de foot-spectacle, peut-être faut-il (re)lire les nombreux écrivains qui ont dit leur amour de ce sport. Et aussi, en sens inverse, considérer les grands footballeurs comme des artistes.

Aucun enfant ne dit : « Maman, je fais comme Diderot ! » En revanche, beaucoup hurlent : « Regarde, je suis Messi ! » Jusqu'à l'adolescence, il est plus aisé de s'identifier à un sportif qu'à un écrivain. Adulte, il n'est pas interdit de se prendre pour Cristiano Ronaldo quand il perfore une défense à grande vitesse. « Toute passion qui remonte à l'enfance a quelque chose de sacré », a écrit Gérard de Nerval. En 1959, j'ai assisté à mon premier match au stade du Ray, à Nice, en nocturne. Un choc visuel. J'étais fasciné de voir des hommes jouer. Je ne savais pas que « taper dans un ballon » pouvait être un métier. Les pères initient souvent leurs fils au football pour créer du lien, et même du liant. Évoquer des actions, des résultats, des victoires ou des défaites, cela revient à parler d'amour. On ne peut pas suivre ce sport si l'on n'en saisit pas la magie, la mystique. Qui se passionne pour une partie d'échecs s'il n'en connaît pas les règles ? « Le football ce n'est pas une question de vie et de mort, c'est bien plus important que cela », a déclaré Bill Shankly, le glorieux manager de Liverpool encensé par David Peace dans Rouge ou mort (2013). Suivre un match réclame beaucoup d'attention car il faut terminer mentalement toutes les actions qui n'arrivent pas à leur terme. Le football ce n'est pas l'exubérance des tribunes ou les affaires de corruption à la FIFA. Tout l'intérêt du football provient qu'on ne sait pas ce qui va se passer sur le rectangle vert. Les films sont des émotions en conserve. Les livres ont l'encre sèche depuis longtemps. Bien que le théâtre se déroule aussi en direct, l'issue de la pièce est déjà écrite dès le lever de rideau d'une représentation. Au football, pas de play-back possible. Les matchs en différé sont peu appréciés parce que le football est l'émanation de la vie. L'opposé d'un tableau figé pour l'éternité.

(...)

De Camus à Handke

Les premiers intellectuels à vanter les bienfaits du football furent Jean Prévost, Albert Camus et Henry de Montherlant, qui dit tout le bien qu'il pensait des footballeurs dans Les Onze devant la porte Dorée (1924), où il note que « l'ailier est un enfant perdu ». Toujours déroutant dans l'observation, Peter Handke, l'auteur de L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1972), a lui-même joué ailier : « À cet endroit l'herbe était plus haute et les filles pouvaient mieux me voir... » À l'opposé, Umberto Eco n'était pas intéressé par le football, sauf en période de Coupe du monde quand il faisait dire à son fils : « Papa ne peut pas répondre au téléphone, il regarde le match... » Ce mensonge lui permettait d'accorder encore plus de temps au manuscrit en cours. Pier Paolo Pasolini éprouvait au contraire une authentique passion pour le football. Au journaliste de La Stampa qui lui demanda ce qu'il aurait voulu être s'il n'avait pas été cinéaste, il répondit : « Un bon footballeur. Après la littérature et l'éros, pour moi le football est l'un des plus grands plaisirs. » Lors de chaque film, il organisait des matchs pour souder l'équipe du tournage. Parmi les stars du calcio de son époque, Pasolini décelait un prosateur chez Giovanni Rivera (Milan AC) et un poète chez Sandro Mazzola (Inter Milan). Il adorait ouvertement le club de Bologne, sa ville natale. Depuis le coup d'envoi donné par tous ces pionniers, Jean-Philippe Toussaint a publié aux éditions de Minuit La Mélancolie de Zidane (2006) et Football (2015) sans être accusé de double crise d'abêtissement. Chez cet éditeur cela revient à proposer une ode à Pelé par Beckett. Au FC Littérature, on recense aussi Bernard Chambaz, François Bott et Pol Vandromme. Tous démontrent que la compétence est supérieure à la passion.

Les détracteurs du football ne savent pas que le sport populaire est l'accord parfait du pied avec la terre. Gardien de but dans sa jeunesse, Albert Camus allait jusqu'à dire que le « football est de gauche, et le rugby, de droite ». Le Prix Nobel de littérature 1957 se rendait souvent à Colombes pour y encourager ses amis pieds-noirs du Racing Club de Paris. À l'occasion des compétitions internationales, le football devient tendance au point que Philippe Sollers s'amuse à jouer au supporter (Le Monde du 23 avril 2016). Voir le « Vénitien de Bordeaux » avec l'écharpe d'un fan des Girondins c'est comme si Franck Ribéry s'affichait avec une Pléiade. L'aficionado de l'intermittent du spectacle Yoann Gourcuff ne dit pas un mot sur l'historique Alain Giresse et estime qu'à Bordeaux le football « est une passion retenue ». C'est faire l'impasse sur l'ex pugnace président Claude Bez, le meilleur ennemi de Bernard Tapie, alors son homologue marseillais. On est loin de la fraîcheur d'âme de Raymond Guérin (1905-1955), qui demanda sur son lit de mort le résultat de Bordeaux-Marseille. L'exigeant auteur de L'Apprenti et des Poulpes quitta ce monde sur une victoire à domicile.

(...)

L'intérêt du football provient de ses scores étriqués. Les rencontres n'offrent jamais un déluge de buts comme au basket. La frustration du football est la clé de son triomphe. Depuis des lustres, Nick Hornby (Carton jaune, 1992) attend une victoire d'Arsenal en Ligue des champions qui ne vient jamais ! Nul autre sport ne peut convoquer 100 000 personnes pour assister à un 0-0. Un match est une somme de remords comme une toile de Giacometti. On ne voit pas du football à chaque match, de même que chaque livre ne contient pas de la littérature. Les fans viennent voir des joueurs qui ne touchent que deux minutes le ballon dans le match. Un as du football est un savant mélange de technique, de mental et de physique. Un défenseur central correspond à un hautbois dans un orchestre. Les solistes sont toujours les stratèges du milieu de terrain : Puskás, Di Stefano, Cruyff, Maradona, Messi... Yohan Cruyff était à la fois Gérard Philipe et Jean Vilar. Le Néerlandais avait la science de l'espace et savait faire vivre le ballon comme on donne la réplique à ses partenaires dans les limites du terrain : « Le football, liberté encadrée, est une démocratie dans une dictature », disait Cruyff. La création personnelle doit être au service du collectif dans l'adversité totale. Personne n'essaie de prendre le stylo à un écrivain qui s'apprête à écrire. Les footballeurs sont notés dans la presse comme s'ils étaient des éternels écoliers. À l'un on accorde des bons points ; à d'autres, le bonnet d'âne. Pendant les matchs, ils sont sanctionnés d'un carton jaune ou d'une expulsion. Que dirait un comédien qui joue Le Misanthrope s'il écopait d'un carton rouge pendant une représentation ?

Bernard Morlino

Le billet complet est à lire en cliquant ci-dessous

Lire la suite

Coup de coeur... Georges Bernanos...

15 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mais d’être un professeur de doute, quel supplice chinois ! Encore, dans la force de l’âge, la recherche des femmes, l’obsession du sexe congestionne habituellement les cerveaux, refoule la pensée. Nous vivons dans le demi-délire de la délectation morose, coupé d’accès de désespoir lucide. Mais d’année en année les images perdent leur force, nos artères filtrent un sang moins épais, notre machine tourne à vide. Nous remâchons dans la vieillesse des abstractions de collège, qui tenaient de l’ardeur de nos désirs toute leur vertu ; nous répétons des mots non moins épuisés que nous-mêmes ; nous guettons aux yeux des jeunes gens les secrets que nous avons perdus. Ah ! l’épreuve la plus dure est de comparer sans cesse à sa propre déchéance l’ardeur et l’activité d’autrui, comme si nous sentions glisser inutilement sur nous la puissante vague de fond qui ne nous lèvera plus …

Georges Bernanos - Sous le soleil de Satan

Lire la suite

Coup de coeur... Tahar Ben Jelloun...

13 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Cher pays (oui il faut dire “cher pays”, le roi dit bien “mon cher peuple”) Aujourd’hui est un grand jour pour moi, j’ai enfin la possibilité, la chance de m’en aller, de te quitter, de ne plus respirer ton air, de ne plus subir les vexations et les humiliations de ta police, je pars le cœur ouvert, le regard fixé sur l’horizon, fixé sur l’avenir ; je ne sais pas exactement ce que je vais faire, tout ce que je sais, c’est que je suis prêt à changer, prêt à vivre libre, à être utile, à entreprendre des choses qui feront de moi un homme debout, un homme qui n’a plus peur, qui n’attend pas que sa sœur lui file quelques billets pour sortir, acheter des cigarettes, un homme qui n’aura plus jamais affaire à Al Afia, le truand, le salaud qui trafique et corrompt, qui ne sera plus le rabatteur d’El Hadj, ce vieillard sénile qui tripote les filles sans coucher avec elles, qui ne fera plus les petits boulots, qui n’aura plus besoin de montrer son diplôme pour dire qu’il ne sert à rien, je m’en vais, mon cher pays, je traverse la frontière, je me dirige vers d’autres lieux muni d’un contrat de travail, je vais enfin gagner ma vie, ma terre n’a pas été clémente, ni avec moi ni avec beaucoup de jeunes de ma génération, nous croyions que nos études nous ouvriraient les portes, que le Maroc en finirait enfin avec les privilèges, avec l’arbitraire, mais tout le monde nous a lâchés, il a donc fallu se débrouiller, faire n’importe quoi pour arriver à s’en sortir, certains ont frappé à la bonne porte, ont été prêts à tout accepter, d’autres ont dû au contraire se battre…

Tahar Ben Jelloun - Partir

Lire la suite

Coup de coeur... Claire Messud...

10 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« J’ai toujours cru que j’irais plus loin. J’aimerais en vouloir à la terre entière de ce que j’ai échoué à faire, mais cet échec – qui prend parfois la forme d’accès de colère, qui me met tellement hors de moi que je pourrais cracher ma rage – j’en suis au fond la seule responsable. Ce qui a rendu les obs­tacles insurmontables, m’a cantonnée dans la médiocrité, c’est moi et moi seule. Je me suis si longtemps, pendant une éternité, crue assez forte – à moins que je ne me sois trompée sur ce qu’est la force. J’ai cru pouvoir accéder à la grandeur, la mienne, en m’acharnant, en encaissant les coups l’un après l’autre, de même qu’on vous apprend à manger vos légumes verts pour avoir droit au dessert. Mais cette règle ne s’applique apparemment qu’aux filles et aux mauviettes, car la montagne de légumes verts fait la taille de l’Everest, et la coupe de crème glacée à l’autre extrémité de la table fond un peu plus à chaque seconde qui passe. Elle sera bientôt couverte de fourmis. Et puis on viendra carrément débarrasser la table. Quelle ambition démesurée, d’avoir cru pouvoir devenir un être humain digne de ce nom, une femme utile à sa famille et à la société, tout en continuant à créer ! ­Absurde ! Pour qui je me prenais ? »

Claire Messud - La femme d'en-haut

Lire la suite

Coup de coeur... Jules Supervielle...

9 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Epargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir. »

Jules Supervielle - La Fable du Monde

                                _____________________________________

« Celui qui chante dans ses vers,
 Celui qui cherche dans ses mots,
 Celui qui dit ombres sur blanc
 Et blancheurs comme sur la mer
 Noirceurs sur tout le continent,
 Celui qui murmure et se tait
 Pour mieux entendre la confuse
 Dont la voix peu à peu s'éclaire
 De ce que seule elle a connu 
 Celui qui sombre sans regret 
 Toujours trompé par son secret 
 Qui s'approche un peu et s'éloigne 
 Bien plus qu'il ne s'est approché, 
 Celui qui sait et ne dit pas 
 Ce qui père au bout de ses lèvres 
 Et, se taisant, ne le dira 
 Qu'au fond d'une blafarde fièvre 
 Au pays des murs sans oreilles, 
 Celui qui n'a rien dans les bras 
 Sinon une grand tendresse, 
 Ô maîtresse sans précédent, 
 Sans regard, sans cœur, sans caresses, 
 Celui-là vous savez qui c'est 
 Ce n'est pas lui qui le dira »

Jules Supervielle - La Fable du Monde

Lire la suite

Coup de coeur... Annabel Buffet...

8 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Comme c'est étrange, le chagrin! C'est un ennemi rusé; on croit avoir réussi à le juguler; on se persuade qu'il s'éloigne; on s'imagine, que, si l'on ne se retourne pas on le perdra de vue; on se trompe... Il faisait simplement la sieste avant de se réveiller pour revenir et se glisser insidieusement par la dernière brèche aperçue, comme l'eau vive, en un mince filet trop vite devenu ruisseau, puis torrent avant de s'étaler dans un lac où l'on se noie.

Annabel Buffet - Post Scriptum

Lire la suite

Coup de coeur... Christian Authier...

7 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L’histoire de France n’est pas un musée que l’on visite, dans une odeur d’encaustique et avec le sentiment obligé du devoir de mémoire, pas plus qu’elle n’est une galerie où les ombres funèbres de la culpabilité et de l’auto-flagellation se répondent dans une conversation morbide. Non, elle est vivante et ne se réduit pas aux bibelots commémoratifs dont nos politiques sont friands. Elle s’incarne dans des figures qui ont bien plus de réalité que la plupart des ombres que la société du spectacle nous glisse entre les mains et sous les yeux au cœur d’un commerce de représentations falsifiées.

Christian Authier - De chez nous

Lire la suite

Coup de coeur... Edouard Louis...

6 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Son mari reste toujours aussi mystérieusement silencieux et je m'interroge sur ce silence depuis qu'il est revenu. J'ai pensé quand elle a commencé de parler que c'était la fatigue consécutive à sa semaine de travail, ou sa timidité et son mutisme habituels - à moins que son mutisme et sa timidité habituels ne soient que la pointe acérée du rôle d'homme au village (l'homme étant associé à la rareté de la parole, du moins en présence d'une femme ou d'un enfant), et puis il y a aussi son métier, en lui-même, de conducteur de camions poids lourds pour une société commerciale, c'est-à-dire le métier de quelqu'un qui part depuis plus de dix ans sur les routes, seul, accoutumé à ne pas décoller les lèvres pendant cinq ou six jours de suite.

Edouard Louis - Histoire de la violence

Lire la suite

Coup de coeur... Georges Simenon...

5 Juin 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« - Tu vas me dire pourquoi ça t’a pris un jour de ne plus me regarder que comme un objet, de me préférer un chat trouvé dans la rue. Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Il ne s’est rien passé ! J’ai changé et c’est tout, voilà !

- Pourquoi tu as changé ? Tu as changé de quoi ?

- J’ai changé comme le monde entier a changé !

- Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?

- Rien, tu as été parfaite, et moi j’ai été dégueulasse, dégueulasse comme tous les hommes. Je n’ai rien à te reprocher mais je ne peux plus te voir devant moi ! Je t’avais dit que je t’aimerai toujours. Et bien, je me suis gouré, j’ai vieilli, je ne t’aime plus !

- Mais moi si !

- Oh, je t’en prie, ne sois pas grotesque, pas à notre âge ! Maintenant, le temps nous a séparés et dis-toi bien qu’il nous séparera pour de bon un jour ou l’autre !

- Je préfère tout de suite !

- Tu n’as qu’à te suicider ! »

Il lui donne son pistolet.

« Tiens, ça fera un chouette fait divers : l’acrobate tue son mari parce qu’il l’a trompée avec le chat ! »

Georges Simenon - Le Chat

Lire la suite