Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Louis Nucera...

7 Janvier 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Louis Nucera...

Notre-Dame du narcissisme

A-t-on jamais connu plus narcissique que Marie Bashkirtseff ? Un exemple. Le 8 octobre 1877, elle désire, sans le confier à personne sinon à son journal,« poser nue » dans « l’atelier des messieurs » chez Julian.Elle s’exprime sur la beauté et ressent, très justement,qu’elle est une force toute-puissante qui empêche « le blâme de naître ». Ramenant à sa personne une idée générale, que disait-elle quatre mois auparavant ? « Depuis longtemps, je sais qu’il n’y a rien de plus beau au monde que mon corps et que c’est un vrai péché, une infamie de ne pas me faire sculpter ou peindre. De pareilles beau-tés ne peuvent appartenir à personne en particulier, c’est comme un musée qui est ouvert à tout le monde. »Voilà pour le physique. Et pour l’esprit, pendant qu’elle continue d’éblouir par ses dons Rodolphe Julian,maître de l’Académie libre de peinture de la rue Vivienne où passeront Sérusier, Maurice Denis, Vuillard, Matisse, Léger, Bonnard, Derain, Segonzac et Duchamp ? Toujours en 1877, le 17 novembre, elle s’irrite contre ses insuffisances car, faible en « composition », elle est incapable de placer ses « personnages d’aplomb », alors, conclut-elle, qu’« un génie comme moi devrait le faire sans regarder et sans savoir ».

Louis Nucera - Ils ont éclairé mon chemin

Lire la suite

Coup de coeur... Italo Calvino...

6 Janvier 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L’hiver s’en alla, laissant derrière lui les douleurs rhumatismales. Un léger soleil de midi venait égayer la journée, et Marcovaldo, assis sur un banc, passait une heure à regarder pousser les feuilles, avant de retourner à son travail. Un petit vieux, tout voûté dans son pardessus reprisé, venait s’asseoir auprès de lui : c’était un certain M. Rizieri, retraité et seul au monde, habitué, lui aussi, des bancs ensoleillés. De temps en temps, ce M. Rizieri sursautait, criait « Aïe ! » et se voûtait davantage encore dans son pardessus.

Italo Calvino - Marcovaldo ou Les saisons en ville

Lire la suite

Coup de coeur... Daniel Pennac... La loi du rêveur

5 Janvier 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Pour autant qu’on puisse dater ce genre de naissance, je suis devenu écrivain la nuit de cette conversation avec Louis. J’avais dix ans et j’affirmais à mon meilleur copain que la lumière c’est de l’eau.

— De l’eau, tu es sûr de ce que tu dis ?

— Parfaitement, la lumière c’est de l’eau.

— La lumière électrique ? Celle de notre lampe de chevet ? C’est de la flotte ?

Vercors, nuit tombée, la conversation avait lieu dans ma chambre d’enfant, dont Louis était l’invité perpétuel : lui dans son lit moi dans le mien, notre lampe de chevet entre nous, et un dessin très coloré de Federico Fellini accroché au-dessus de nos têtes. C’est le décor.

— Oui, la lumière jaune des ampoules et la lumière blanche des néons, c’est de l’eau.

— Qui t’a raconté ça ?

— Le maître, la semaine dernière, le jour où tu étais absent. Il nous a expliqué qu’en montagne, c’est-à-dire ici, la lumière c’est de l’eau, des rivières qu’on transforme en lacs, grâce à des barrages, et qu’on apprivoise dans des usines spéciales.

— De la flotte qu’on apprivoise ? Tu es sûr que tu as bien compris ?

Je n’en étais plus si sûr mais Louis avait tellement l’air de se foutre de moi que j’ai fui dans l’improvisation :

— J’ai parfaitement compris ! Une fois apprivoisée, l’eau coule à toute allure dans les fils électriques et elle tourne si vite dans les filaments des ampoules qu’à force de chauffer ça fait de la lumière !

Louis se tourna vers le mur :

— Ou tu as compris de travers ou tu racontes n’importe quoi.

Il ajouta :

— C’est normal, d’ailleurs, quand j’avais ton âge je faisais pareil.

Vieille plaisanterie entre nous. Il était né un 31 décembre et moi le 1er janvier.

— Mais on n’a qu’un seul jour de différence !

— Même si j’étais né le 31 à 23 heures 59 et toi le 1er à 0 heure et une seconde, ça ferait un an de différence. Et en un an on a le temps d’apprendre un tas de trucs, tu verras.

Le genre de blague dont on ne se lassait pas.

Notre bavardage aurait duré toute la nuit, si la tête de ma mère n’avait surgi dans l’entrebâillement de la porte :

— Éteignez et taisez-vous, les garçons, on part tôt demain matin et la route sera longue. Dormez !

En éteignant notre lampe de chevet je soufflai à Louis :

— Un jour c’est pas un an, et la lumière c’est de l’eau !

Il y avait beaucoup de sommeil dans sa voix, quand il me répondit :

— On verra ça demain, quand tu auras mon âge.

La seconde d’après on n’entendait plus dans la maison que les voix lointaines de la télévision. Mon père et ma mère regardaient une de ces émissions où l’on débattait déjà de l’avenir de la France et de la santé de la planète. Les parents s’assoupissaient régulièrement devant l’écran allumé, pour se réveiller en sursaut à ces heures où, l’humanité dormant, la télévision raconte la vie des bêtes.

Daniel Pennac - La loi du rêveur

Lire la suite

Coup de coeur... Albert Camus...

4 Janvier 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Un jour vint où je n’y tins plus. Ma première réaction fut désordonnée. Puisque j’étais menteur, j’allais le manifester et jeter ma duplicité à la figure de tous ces imbéciles avant même qu’ils la découvrissent. Provoqué à la vérité, je répondrais au défi. Pour prévenir le rire, j’imaginai donc de me jeter dans la dérision générale. En somme, il s’agissait encore de couper au jugement. Je voulais mettre les rieurs de mon côté, ou du moins, me mettre de leur côté. Je méditais par exemple de bousculer des aveugles dans la rue, et à la joie sourde et imprévue que j’en éprouvais, je découvrais à quel point une partie de mon âme les détestait ; je projetais de crever les pneumatiques des petites voitures d’infirmes, d’aller hurler « sale pauvre » sous les échafaudages où travaillaient les ouvriers, de gifler des nourrissons dans le métro. Je rêvais de tout cela, et n’en fis rien, ou, si je fis quelque chose d’approchant, je l’ai oublié.

Toujours est-il que le mot mêle de justice me jetait dans d’étranges fureurs. Je continuais, forcément, de l’utiliser dans mes plaidoiries. Mais je m’en vengeais en maudissant publiquement l’esprit d’humanité ; j’annonçais la publication dénonçant l’oppression que les opprimés faisaient peser sur les honnêtes gens. Un jour où je mangeais de la langouste à la terrasse d’un restaurant et où un mendiant m’importunait, j’appelais le patron pour le chasser et j’applaudis à grand bruit le discours de ce justicier : « Vous gênez, disait-il, mettez-vous à la place de ces messieurs-dames, à la fin ! » Je disais aussi, à qui voulait l’entendre, que je regrettais qu’il ne fût plus possible d’opérer comme un propriétaire russe dont j’admirais le caractère : il faisait fouetter en même temps ceux de ses paysans qui le saluaient et ceux qui ne le saluaient pas pour punir une audace qu’il jugeait dans les deux cas également effrontée.

Je me souviens cependant de débordements plus graves. Je commençais à écrire une Ode à la police et une Apothéose du couperet. Surtout, je m’obligeais à visiter régulièrement les cafés spécialisés où se réunissaient nos humanistes professionnels. Mes bons antécédents m’y faisaient naturellement bien recevoir. Là, sans y paraître, je lâchais un gros mot : « Dieu merci ! » disais-je ou plus simplement « Mon Dieu… » Vous savez comme nos athées de bistrots sont de timides communiants. Un moment de stupeur suivait l’énoncé de cette énormité, ils se regardaient, stupéfaits, puis le tumulte éclatait, les uns fuyaient hors du café, les autres caquetaient avec indignation sans rien écouter, tous se tordaient de convulsions, comme le diable sous l’eau bénite.

Vous devez trouver cela puéril. Pourtant, il y avait peut-être une raison plus sérieuse à ces plaisanteries. Je voulais déranger le jeu, et surtout, oui, détruire cette réputation flatteuse dont la pensée me mettait en fureur. « Un homme comme vous… » me disait-on avec gentillesse, et je blêmissais. Je n’en voulais plus de leur estime puisqu’elle n’était pas générale et comment aurait-elle été générale puisque je ne pouvais la partager ? Alors il valait mieux tout recouvrir, jugement et estime, d’un manteau de ridicule. Il me fallait libérer de toute façon le sentiment qui m’étouffait. Pour exposer aux regards ce qu’il avait dans le ventre, je voulais fracturer le beau mannequin que je présentais en tous lieux.

Albert Camus - La Chute

Lire la suite

4 janvier... Camus est mort...

4 Janvier 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Comment rendre hommage à Camus - mort accidentellement un 4 janvier 1960 - mieux que ne le fit Sartre dans un texte désormais célèbre?

Et dont voici les premiers mots:

"Il y a six mois, hier encore, on se demandait: «Que va-t-il faire?» Provisoirement, déchiré par des contradictions qu'il faut respecter, il avait choisi le silence. Mais il était de ces hommes rares, qu'on peut bien attendre parce qu'ils choisissent lentement et restent fidèles à leur choix. Un jour, il parlerait. Nous n'aurions pas même osé risquer une conjecture sur ce qu'il dirait. Mais nous pensions qu'il changeait avec le monde comme chacun de nous: cela suffisait pour que sa présence demeurât vivante.

Nous étions brouillés, lui et moi: une brouille, ce n'est rien - dût-on ne jamais se revoir -, tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela ne m'empêchait pas de penser à lui, sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu'il lisait et de me dire: «Qu'en dit-il? Qu'en dit-il EN CE MOMENT?»

Son silence que, selon les événements et mon humeur, je jugeais parfois trop prudent et parfois douloureux, c'était une qualité de chaque journée, comme la chaleur ou la lumière, mais humaine. On vivait avec ou contre sa pensée, telle que nous la révélaient ses livres - «la Chute», surtout, le plus beau peut-être et le moins compris - mais toujours à travers elle. C'était une aventure singulière de notre culture, un mouvement dont on essayait de deviner les phases et le terme final."

Etc.

Pour rendre hommage à Albert Camus, il n'y a que l'auteur de La Peste et de L'Etranger qui puisse le faire "au mieux"... Ecoutons-le car Camus s'écoute autant qu'il se lit.

J'ai choisi ces extraits de Noces... Parce que comme lui, mais sans une once de son génie, je suis et resterai un enfant du sable, de la mer et du soleil.

Les écrivains "solaires" sont les plus magnifiques! Et puis ils parlent de nous...

Christophe Chartreux

                                                    ___________________________________________

"Djémila reste derrière nous avec l’eau triste de son ciel, un chant d’oiseau qui vient de l’autre côté du plateau, de soudains et brefs ruissellements de chèvres sur les flancs des collines et, dans le crépuscule détendu et sonore, le visage vivant d’un dieu à cornes sur le fronton d’un autel. "

"La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. Pourtant, on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon cœur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. "

"Je me sentais claquer au vent comme une mâture. Creusé par le milieu, les yeux brûlés, les lèvres craquantes, ma peau se desséchait jusqu’à n’être plus mienne. Par elle, auparavant, je déchiffrais l’écriture du monde. Il y traçait les signes de sa tendresse ou de sa colère, la réchauffant de son souffle d’été ou la mordant de ses dents de givre. Mais si longuement frotté du vent, secoué depuis plus d’une heure, étourdi de résistance, je perdais conscience du dessin que traçait mon corps. Comme le galet verni par les marées, j’étais poli par le vent, usé jusqu’à l’âme. J’étais un peu de cette force selon laquelle je flottais, puis beaucoup, puis elle enfin, confondant les battements de mon sang et les grands coups sonores de ce cœur partout présent de la nature. Le vent me façonnait à l’image de l’ardente nudité qui m’entourait. Et sa fugitive étreinte me donnait, pierre parmi les pierres, la solitude d’une colonne ou d’un olivier dans le ciel d’été."

"Dans le ciel, soudain vidé de son soleil, quelque chose se détend. Tout un petit peuple de nuages rouges s’étire jusqu’à se résorber dans l’air. Presque aussitôt après, la première étoile apparaît qu’on voyait se former et se durcir dans l’épaisseur du ciel. Et puis, d’un coup, dévorante la nuit."

"Et, à mesure qu’on avance dans le mois d’août et que le soleil grandit, le blanc des maisons se fait plus aveuglant et les peaux prennent une chaleur plus sombre. Comment alors ne pas s’identifier à ce dialogue de la pierre et de la chair à la mesure du soleil et des saisons ? Toute la matinée s’est passée en plongeons, en floraisons de rires parmi des gerbes d’eau, en longs coups de pagaie autour des cargos rouges et noirs."

«Je me souviens du moins d'une grande fille magnifique qui avait dansé tout l'après-midi. Elle portait un collier de jasmin sur sa robe bleue collante, que la sueur mouillait depuis les reins jusqu'aux jambes. Elle riait en dansant et renversait la tête. Quand elle passait près des tables, elle laissait après elle une odeur mêlée de fleurs et de chair.»
 
Albert Camus - Noces
Lire la suite

Coup de coeur... Gaël Faye...

3 Janvier 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je vis depuis des années dans un pays en paix, où chaque ville possède tant de bibliothèques que plus personne ne les remarque. Un pays comme une impasse, où les bruits de la guerre et la fureur du monde nous parviennent de loin.

La nuit, me revient le parfum de les rues d'enfance, le rythme calme des après-midi, le bruit rassurant de la pluie qui tambourine sur le toit de tôle. Il m'arrive de rêver; je retrouve le chemin de ma grande maison au bord de la route de Rumonge. Elle n'a pas bougé. Les murs, les meubles, les pots de fleurs, tout est là. Et dans ces rêves que je fais la nuit d'un pays disparu, j'entends le chant des paons dans le jardin, l'appel du muezzin dans le lointain.

Gaël Faye - Petit Pays

Lire la suite

Coup de coeur... Jean Echenoz...

2 Janvier 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J’en étais là de mes réflexions quand la catastrophe s’est produite.

Je sais bien qu’on en a déjà beaucoup parlé, qu’elle a fait éclore de nombreux témoignages, donné lieu à toute sorte de commentaires et d’analyses, que son ampleur et sa singularité l’ont érigée en classique des faits divers de notre temps. Je sais qu’il est inutile et peut-être lassant de revenir sur cette affaire mais je me dois de mentionner l’un de ses contrecoups car il me touche de près, même s’il n’en est qu’une conséquence mineure.

Propulsé à une vitesse de trente mètres par seconde, un boulon géant – format de sèche-cheveux ou de fer à repasser – est entré en force par la fenêtre d’un appartement, au cinquième étage d’un immeuble de standing, désagrégeant ses vitres en ébréchant son embrasure et, en bout de course, son point d’impact a été le propriétaire de cet appartement, un nommé Robert D’Ortho dont le boulon a ravagé la région sternale et provoqué la mort subite.

D’autres boulons s’en sont tenus à des dommages matériels, l’un défonçant une antenne parabolique, l’autre éventrant le portail d’une résidence située face à l’entrée du centre commercial. Épars, on en trouverait encore pas mal, plus tard, de ces boulons, au fil des investigations menées par des agents porteurs de combinaisons blanches, cagoulés et gantés. Mais ce ne seraient là qu’effets secondaires, épiphénomènes du désastre majeur qui vient de frapper la grande surface elle-même.

L’état de cet hypermarché, de fait, est désespérant. Depuis les débris de sa toiture effondrée s’élève une brume de poussière lourde qu’ajourent les hésitantes flammèches d’un incendie naissant. Dentelé, crénelé, ce qui reste de ses murs porteurs laisse voir à nu leur poutraison métallique griffue, deux d’entre eux se penchent l’un vers l’autre en rupture d’équilibre au-dessus de la zone de choc. La verrerie de ses façades, d’ordinaire constellée d’annonces promotionnelles, offres aguicheuses et slogans arrogants, se retrouve zébrée de pied en cap et disloquée aux angles. Dressés devant l’accueil, trois lampadaires se sont affaissés en s’embrassant, entortillant leurs têtes d’où pendillent les ampoules à vapeur de sodium, disjointes de leur douille. Quelques voitures, sur le parking attenant, ont été renversées sous la puissance du souffle, d’autres bossuées par des heurts de matières et, sous leurs essuie-glaces en parenthèses tordues, l’ensemble des pare-brise fait à présent défaut.

Même si, par chance, le sinistre s’est produit en tout début de matinée, peu après l’ouverture de la grande surface où l’affluence est encore faible, à première vue les dégâts humains ne devraient pas être bénins : avant toute estimation précise, et pendant que s’organisent les recherches dans le secteur catastrophé, le bilan menace d’émouvoir le public. On a tôt fait

de boucler le quartier dans lequel se concentrent les forces de l’ordre et les ambulanciers, les démineurs à tout hasard mais l’armée pas encore, et l’on s’est empressé de mettre en place une cellule d’aide psychologique. Les efforts des sauveteurs se concentrant d’abord sur la zone, on ne trouvera qu’après-demain, dans sa périphérie, le corps troué à domicile de Robert D’Ortho. Et, j’y reviens, c’est là le point qui me concerne car ce D’Ortho étant propriétaire entre autres biens des deux pièces et demie où je réside, son décès devrait me permettre de surseoir – ne serait-ce que momentanément – au versement de mon loyer mensuel.

Cet événement s’est donc déroulé non loin de chez moi qui, vivant à trois rues de là, connais bien le centre commercial où souvent je m’approvisionne. Il était dans les neuf heures et demie, comme d’habitude à ce moment-là je somnolais en essayant de réfléchir à ce que j’allais pouvoir faire de ma journée quand le fracas du phénomène m’a distrait. J’ai d’abord cru pouvoir le négliger puis mes tentatives de penser ont été contrariées par les sirènes d’alarme, les piaillants véhicules de police et de secours ainsi que les exclamations, appels et cris du tout-venant. Mais la curiosité n’étant pas mon plus sombre travers, cela ne m’a guère donné envie d’en savoir plus dans l’immédiat.

Jean Echenoz - Vie de Gérard Fulmard

Lire la suite

Coup de coeur... Léon Tolstoï...

1 Janvier 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

- Anna, Anna, pourquoi ces récriminations ? ajouta-t-il après un moment de silence, tendant sa main ouverte vers elle dans l'espoir qu'elle y mettrait la sienne. Un mauvais esprit l'empêcha de répondre à cet appel à la tendresse.
- Certainement tu as fait comme tu l'entendais ; c'est ton droit, personne ne le nie, pourquoi appuyer là-dessus ? dit-elle, tandis que Vronski retirait sa main d'un air plus résolu encore, et qu'elle considérait ce visage dont l'expression butée l'irritait. C'est pour toi une question d'entêtement, oui, d'entêtement, répéta-t-elle tout heureuse de cette découverte : tu veux à tout prix savoir qui de nous deux l'emportera. Il s'agit pourtant de bien autre chose. Si tu savais combien, lorsque je te vois ainsi hostile — oui c'est le mot, hostile — je me sens sur le bord d'un abîme, combien j'ai peur, peur de moi-même !
Et se prenant de nouveau en pitié, elle détourna la tête afin de lui cacher ses sanglots.
- Mais à quel propos tout cela ? dit Vronski effrayé de ce désespoir et se penchant vers Anna pour lui baiser la main. Voyons, dis-moi ce qu'il faut que je fasse pour te tranquilliser, je suis prêt à tout pour t'épargner la moindre douleur, dit-il, tout ému de la voir si malheureuse.
- Ce n'est rien... la solitude, les nerfs... N'en parlons plus... Raconte-moi ce qui s'est passé aux courses, tu ne m'en as encore rien dit, fit-elle cherchant à dissimuler son triomphe.
Vronski demanda à souper et, tout en mangeant, lui raconta les incidents des courses ; mais au son de sa voix, à son regard de plus en plus froid, Anna comprit que son opiniâtreté reprenait le dessus et qu'il ne lui pardonnait pas de l'avoir un moment fait plier. En se rappelant les mots qui lui avaient donné la victoire : " J'ai peur de moi-même, je me sens sur le bord d'un abîme ", elle comprit que c'était une arme dangereuse, dont il ne fallait plus se servir. Il s'élevait en eux comme un esprit de lutte ; elle le sentait mais n'était pas maîtresse non plus que Vronski, de le dominer.

Léon Tolstoï - Anna Karénine

Lire la suite

Coup de coeur... Thomas Mann...

31 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bonsoir, ingénieur ! Est-il permis de s'inquiéter de vous ? Si oui, il est besoin de lumière. Excusez ma désinvolture, dit-il en tendant sa petite main d'un geste plein d'élan vers le plafonnier. Vous méditiez, je ne voudrais pour rien au monde vous déranger. Je m'expliquerais parfaitement dans votre cas une tendance contemplative, et pour bavarder, vous avez en somme la ressource de votre cousin. Vous voyez, j'ai parfaitement conscience de ma superfluité. Néanmoins, nous vivons resserrés en un espace si exigu, on éprouve de la sympathie d'homme à homme, une sympathie de l'esprit, une sympathie du cœur... Voici une bonne semaine que l'on ne vous voit plus. En vérité, je m'imaginais que vous étiez reparti, lorsque je vis que votre place, en bas, au réfectoire, était restée inoccupée. Le lieutenant m'a détrompé, hum ! il m'a appris la vérité qui est moins rose, si je puis ainsi dire sans être indiscret... Bref, comment allez-vous ? Que faites-vous ? Comment vous sentez-vous ? Pas trop abattu, j'espère !

Thomas Mann - La montagne magique

Lire la suite

Coup de coeur... Stefan Spjut - La Chasseuse de trolls

30 Décembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur...  Stefan Spjut - La Chasseuse de trolls

Seved posa la cage sur le siège passager. À travers un pli de la couverture, il vit que le grillage se bombait au-dessus d’une caisse en plastique grise et que des brins de paille dépassaient. Il n’y avait pas un bruit à l’intérieur. Ils dormaient sans doute. Pelotonnés les uns contre les autres et, du moins fallait-il l’espérer, si profondément qu’ils ne se réveilleraient pas pendant le trajet. C’était la croix et la bannière d’avoir des lemmings dans la voiture. Surtout quand ils ne connaissaient pas le chauffeur.

Stefan Spjut - La Chasseuse de trolls

Lire la suite