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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Honoré de Balzac...

21 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mademoiselle Augustine, à peine âgée de dix-huit ans, ne ressemblait ni à son père ni à sa mère. Elle était de ces filles qui, par l’absence de tout lien physique avec leurs parents, font croire à ce dicton de prude : Dieu donne les enfants. Augustine était petite, ou, pour la mieux peindre, mignonne. Gracieuse et pleine de candeur, un homme du monde n’aurait pu reprocher à cette charmante créature que des gestes mesquins ou certaines attitudes communes, et parfois de la gêne. Sa figure silencieuse et immobile respirait cette mélancolie passagère qui s’empare de toutes les jeunes filles trop faibles pour oser résister aux volontés d’une mère.

Honoré de Balzac - La comédie humaine

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A lire... Tout Homère - Ed Les Belles Lettres

21 Novembre 2019 Publié dans #Littérature

A lire... Tout Homère - Ed Les Belles Lettres
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Coup de coeur... Albert Camus...

20 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Bien entendu, un certain optimisme n'est pas mon fait. J'ai grandi, avec tous les hommes de mon âge, aux tambours de la première guerre et notre histoire, depuis, n'a pas cessé d'être meurtre, injustice ou violence. Mais le vrai pessimisme, qui se rencontre, consiste à renchérir sur tant de cruautés et d'infamie. Je n'ai jamais cessé, pour ma part, de lutter contre ce déshonneur et je ne hais que les cruels. Au plus noir de notre nihilisme, j'ai cherché seulement des raisons de dépasser ce nihilisme. Et non point d'ailleurs par vertu, ni par une rare élévation de l'âme, mais par fidélité instinctive à une lumière où je suis né et où, depuis des millénaires, les hommes ont appris à saluer la vie jusque dans la souffrance. Eschyle est souvent désespérant, pourtant, il rayonne et réchauffe. Au centre de son univers, ce n'est pas le maigre non-sens que nous trouvons, mais l'énigme, c'est à dire un sens qu'on déchiffre mal parce qu'il éblouit. Et de même, aux fils indignes, mais obstinément fidèles, de la Grèce, qui survivent encore dans ce siècle décharné, la brulure de notre histoire peut paraître insoutenable, mais ils la soutiennent finalement parce qu'ils veulent la comprendre. Au centre de notre oeuvre, fût-elle noire, rayonne un soleil inépuisable, le même qui crie aujourd'hui à travers la plaine et les collines.

Albert Camus - L'Eté

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Je n’ai jamais voulu maîtriser les horloges...

20 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le temps de l’enfance…

Je n’ai jamais voulu maîtriser les horloges. Je ne porte pas de montre. J’ai un téléphone portable. Jamais je ne l'utilise. Souvent mes élèves me font remarquer que je ne sais pas l’heure. Ce n’est pas complètement vrai. Avec le temps – eh oui – l’enseignant s’habitue à se passer de lui. La séance se faufile dans le créneau imparti. Un petit miracle amusant, m’offrant le luxe d’entendre celles et ceux qui me connaissent bien, au moment de l’abominable sonnerie signifiant la fin du cours et alors que je viens de terminer telle ou telle activité :

« Pile poil ! Comme d’hab’ Msieur ! » Bonheur indicible ! Il m’en faut peu.

Enfant, j’étais toujours en avance, en retard ou à l’heure. Par hasard. Le temps ne m’intéressait pas. Il ne m’intéresse pas plus aujourd’hui.

Mon enfance, comme la tienne, n’avait pas le temps de s’intéresser à lui. Au temps. J’étais heureux. Le bonheur n’a nul besoin de montre ni d’horloge pour être mesuré. Mes journées s’étalaient au soleil, sous le ciel bleu, ou sous la pluie plus souvent que le croient les touristes et leur Maroc de cartes postales, de brochures d’agence de voyages. Mon jardin, mes livres, mes jouets, mes chats, la plage, la mer, le vent, les amis, l’école. Tout cela suffisait à faire de mes jours des instants privilégiés, des « moments d’être ». Même l’ennui des averses et des orages me retenant prisonnier passait vite. Tout pour moi était spectacle. Jusqu’à l’odeur de la terre assoiffée exhalant des parfums suaves et doux.

Quant aux jeudi et dimanche ainsi que les vacances, ils me permettaient d’offrir ma peau aux éclats de sel et aux étincelles de lumière, complices épousés pour transformer mon corps en statue de cuivre. Je quittais le sable aux premières étoiles. Je ne savais rien du temps. Il ne passait pas. Il me retenait !

Je croisais parfois, sur le chemin de l’école ou de la plage, cette petite fille vue avec son père, devant chez moi, dans le champ. Sans nous parler, nous jouions à reproduire les gestes de l’autre. Nous inventions, sans le savoir, le « copié-collé » vivant. Je courais… Elle courait… Je m’arrêtais… Elle s’arrêtait… Je riais… Elle riait… Je laissais filer mes doigts autour d’un tronc de palmier… Elle en faisait autant… Ma « petite sœur ». Avant l’heure. Avant toi aujourd’hui. Elle non plus n’avait pas de montre au poignet. Elle ne m’a jamais demandé l’heure, même pas par signes. Et puis elle disparaissait comme elle était venue, légère, mystérieuse, aussi belle qu’un concerto pour piano. Je ne savais jamais quand je la reverrais. Pourtant je la retrouvais toujours. J’aimais jusqu’à ses silences.

Et le temps filait. Sans rien m’annoncer d’autre que le réveil, le chocolat et les BN, le départ vers l’école. Le dimanche, les jeux solitaires ou entre amis dans la rue, chez l’un, chez l’autre, selon les envies et le temps, . Celui qu’il fait. Jamais celui qui tue. L’heure du déjeuner, l’arrivée de Khadija qui m’accueillait – car c’est elle qui m’accueillait chez moi – d’un sourire explosant de cette humanité que sa modestie, sa pauvreté offraient sans rien attendre d’autre que j’aille me jeter dans ses bras !

Ce dont je ne me privais pas tant elle était douce et belle… Dans son sarouel, assoupi, le temps n’existait plus. Une forme d’extase. Je retrouverai cela bien plus tard en écoutant, émerveillé, Sonya Yoncheva interprêtant le « Lascia ch'io pianga » d’Haendel. Ou Alison Balsom dans l’ouverture de l’ « Atalanta », encore d’Haendel. Ou encore Schubert par Irina Lankova. Ecoutez-les et vous me rejoindrez dans les bras de celle dont je n’ai jamais pu oublier la douceur de la main sur mon front, ni la voix veloutée qui me disait « Christophe, tu es le fils que je n’ai jamais eu ». Khadija, stérile, avait adopté une petite fille, orpheline du tremblement de terre d’Agadir en 1960. Elle n’a jamais été ma bonne. Elle fut la musique de mon enfance, ma Sonya Yoncheva, mon Alison Balsom avant l’heure aussi…

Hors du temps…

Qui pour moi n’a jamais existé…

Christophe Chartreux

Le souvenir est l'espérance renversée. On regarde le fond du puits comme on a regardé le sommet de la tour.”

Gustave Flaubert

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Coups de coeur... Louis Aragon...

19 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J'ai rêvé d'un pays où dans leur bras rompus les hommes avaient repris la vie comme une biche blessée, où l'hiver défaisait le printemps, mais ceux qui n'avaient qu'un manteau le déchiraient pour envelopper la tendresse des pousses, j'ai rêvé d'un pays qui avait mis au monde un enfant infirme appelé l'avenir… J'ai rêvé d'un pays où toute chose de souffrance avait droit à la cicatrice et l'ancienne loi semblait récit des monstres fabuleux, un pays qui riait comme le soleil à travers la pluie, et se refaisait avec des bouts de bois le bonheur d'une chaise, avec des mots merveilleux la dignité de vivre, un pays de fond en comble à se récrire au bien.
    Et comme il était riche d'être pauvre, et comme il trouvait pauvres les gens d'ailleurs couverts d'argent et d'or ! C'était le temps où je parcourais cette apocalypse à l'envers, fermant l'œil pour me trouver dans la féérie aux mains nues, et tout manquait à l'existence, oh qui dira le prix d'un clou? mais c'étaient les chantiers de ce qui va venir, et qu'au rabot les copeaux étaient blonds, et douce aux pieds la boue, et plus forte que le vent la chanson d'homme à la lèvre gercée!
   
    J'ai rêvé d'un pays tout le long de ma vie, un pays qui ressemble à la douceur d'aimer, à l'amère douceur d'aimer.

Louis Aragon - La mise à mort

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Coup de coeur... Gustave Flaubert...

18 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Automne

        J'aime l'automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les arbres n'ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au crépuscule la teinte rousse qui dore l'herbe fanée, il est doux de regarder s'éteindre tout ce qui naguère brûlait encore en vous.
         Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord des fossés froids où les saules se mirent ; le vent faisait siffler leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis recommençait tout à coup ; alors les petites feuilles qui restent attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l'herbe frissonnait en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus glacé ; à l'horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur blanche du ciel, et le pénétrait alentour d'un peu de vie expirante. J'avais froid et presque peur.
        Je me suis mis à l'abri derrière un monticule de gazon, le vent avait cessé. je ne sais pourquoi, comme j'étais là, assis par terre, ne pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes, ma vie entière s'est placée devant moi comme un fantôme, et l'amer parfum des jours qui ne sont plus m'est revenu avec l'odeur de l'herbe séchée et des bois morts ; mes pauvres années ont repassé devant moi, comme emportées par l'hiver dans une tourmente lamentable ; quelque chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles ; une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et puis toutes s'envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.
         Elle est triste, la saison où nous sommes : on dirait que la vie va s'en aller avec le soleil, le frisson vous court dans le coeur comme sur la peau, tous les bruits s'éteignent, les horizons pâlissent, tout va dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles glissaient sur la boue en redescendant la côte, et écrasaient quelques pommes restées dans l'herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrière les collines confondues, les lumières des maisons s'allumaient dans la vallée, et la lune, l'astre de la rosée, l'astre des pleurs, commençait à se découvrir dans les nuages et à montrer sa pâle figure.
         J'ai savouré longuement ma vie perdue ; je me suis dit avec joie que ma jeunesse était passée, car c'est une joie de sentir le froid vous venir au coeur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer qui fume encore : il ne brûle plus. J'ai repassé lentement dans toutes les choses de ma vie, idées, passions, jours d'emportement, jours de deuil, battements d'espoir, déchirements d'angoisse. J'ai tout revu, comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les années cependant, il n'y a pas longtemps que je suis né, mais j'ai à moi des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les vieillards de tous les jours qu'ils ont vécus ; il me semble quelquefois que j'ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris de mille existences passées. Pourquoi cela ? Ai-je aimé ? ai-je haï ? ai-je cherché quelque chose ? j'en doute encore ; j'ai vécu en dehors de tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l'argent.

Gustave Flaubert (1821-1880)
Incipit de Novembre, 1842

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Coup de coeur... Saint-John Perse...

16 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Tu es mangeuse de pétales et chair d'amaryllis des grèves, tu as goûté le sel aux paumes de l'Amant et l'as nourri du riz de tes rizières. Tu es l'innocence du fruit sur la terre étrangère ; l'épi cueilli chez le Barbare ; le grain semé sur la côte déserte pour le voyage du retour...

Saint-John Perse - Étroits sont les vaisseaux

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La virgule sur ton front... Ou "Le masculin l'emporte sur le féminin"...

16 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La virgule sur ton front…

(À lire en écoutant « Minor swing » par Angelo Debarre et Ludovic Beier…)

Depuis la promenade qui longe la plage, nous regardons le soleil disparaître lentement, caressant la surface de l’eau. Un léger vent frais transforme en virgule une mèche sur ton front.

Le ciel et la mer sont beaux… Tout simplement beaux…

En écrivant ces mots, cette phrase, me revient en mémoire la règle de grammaire apprise depuis le XVIIe siècle. Et pas depuis toujours comme il est fréquent de l’entendre ou de le lire.

« Le masculin l’emporte sur le féminin »

J’ai fait apprendre et appliquer cette ritournelle grammaticale. Évidemment. Et, jusqu’à il y a quelques années, répondant trop paresseusement à certains élèves m’interrogeant parfois :

Mais pourquoi c’est comme ça m’sieur ?»

Je m’entends encore :

«Parce que c’est la règle »… Et nous continuions la leçon…

La virgule sur ton front est devenu tiret...

On n’imagine pas le nombre de questions non posées par les élèves ni le nombre de réponses non fournies par les enseignants au sujet de la grammaire. Questions et réponses qui, si elles étaient ouvertes et développées, permettraient une meilleure compréhension, et donc une meilleure maîtrise, de notre langue…

Depuis quelques années, j’explique historiquement certaines règles de grammaire. Les élèves adorent l’inter disciplinarité ! Si seulement nos gouvernants actuels pouvaient s’en persuader… Je prends le temps de ralentir le flot du « programme » pour faire l’Histoire du français…

« Le ciel et la mer sont beaux » aurait pu, jusqu’au XVIIe siècle, s’écrire « Le ciel et la mer sont belles », au nom d’une règle d’accord dit « de proximité » Sans que cela fasse hurler les puristes. Ces puristes nés en 1635 avec la création de l’Académie Française, décidée par Richelieu pour « normaliser et perfectionner la langue française ». Entre autres objectifs très politiques.

Puis vint Vaugelas… 1647… Ce grammairien réputé affirme que désormais le masculin l’emportera sur le féminin. Quelle mouche a bien pu le piquer ? Aucune. Son explication est d’une simplicité confondante :

«Le masculin est plus noble que le féminin »

Fermez le ban ! Il faut lire ses « Remarques sur la langue française » Plus tard, quelques années avant la Révolution, un certain Nicolas Beauzée, grammairien et académicien à partir de 1772, eut ce mot définitif :

«Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle »

Avec la Révolution française et son Égalité mise en lumière, l’espoir d’un retour à l’accord de proximité grandit. Pourtant, rien n’y fit. Les élus du peuple, des hommes, rejetèrent toutes les demandes allant dans ce sens. L’égalité, soit ! Mais bien plus dans les discours que dans les actes. Encore moins dans la langue !

Lorsque cette leçon d’Histoire est achevée, mes élèves comprennent. Certains trouvent tout cela très injuste; d’autres non. Un débat s’organise. Nous pratiquons ensemble l’art de la controverse. La grammaire s’éclaire, la règle devient compréhensible, l’orthographe n’est plus seulement expliquée par la norme, par le « C’est comme ça »…

Il fait nuit désormais… Le vent est tombé.

Ta mèche rebelle, d’un geste de la main, est rentrée dans le rang. Nous marchons sur la promenade. Demain, je te raccompagne à Paris…

Au loin le bateau arrivant de Newhaven prépare son entrée dans le port.

Le ciel, la mer et toi êtes belles…

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J'ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu'à les juger.”

Stefan Zweig

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Coup de coeur... Caryl Férey...

15 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Angel portait son jean noir, une vieille paire de bottes et une veste de cuir râpée achetées dans une friperie, son sac de voyage à l'épaule. Il n'avait pas dit qu'il y avait un Sig Sauer et ses munitions à l'intérieur, l'enveloppe avec les infos que lui avait remis son frère pour retrouver les tueurs de Rafaële, maigre dossier qu'il n'avait pas encore eu le temps de consulter ; le casque reposait sur la selle et il n'était pas en avance.
Flora abandonna un dernier baiser sur ses lèvres.
— Fais gaffe à toi, dit-elle en guise d'au revoir. Et reviens-moi.
Angel opina en empoignant son casque de moto, le cœur lourd.
— En entier, elle précisa.

Caryl Férey - Paz

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Coup de coeur... Emile Zola - La grève dans Germinal...

14 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim. Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc, serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant la Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite ; et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande avait, dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.

    - Quels visages atroces ! balbutia Mme Hennebeau.

    Négrel dit entre ses dents :

    Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul ! D'où sortent-ils donc, ces bandits-là ?

    Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette débandade enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou. A ce moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d'un pourpre sombre, ensanglantaient la plaine. Alors, la route sembla charrier du sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme des bouchers en pleine tuerie.

    - Oh ! superbe ! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur goût d'artistes par cette belle horreur.

Germinal - Emile Zola - Extrait de la cinquième partie, chapitre 5

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