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Vivement l'Ecole!

Articles avec #litterature tag

Coup de coeur... Ernest Hemingway...

29 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Tout le monde se mit à danser. Il faisait chaud et, la danse finie, nous étions tous en nage.
- Bon Dieu! dit Georgette, vous parlez d'une boite pour suer.
- Il fait chaud.
- Chaud, bon Dieu!
- C'est une bonne idée.
Quelqu'un invita Georgette à danser et j'allai au bar. Il faisait vraiment très chaud et, dans la nuit chaude, la musique de l'accordéon était agréable. Je bus un bock, debout sur le seuil, dans la brise fraiche de la rue. Deux taxis descendaient la rue en pente. Ils s'arrêtèrent devant le bal. Il en sortit un groupe de jeunes gens, les uns en chandail, les autres en bras de chemise. Dans la lumière de la porte, je pouvais distinguer leurs mains, leurs chevelures ondulées et fraichement lavées. L'agent, debout à la porte, me regarda et sourit. Ils entrèrent. Comme ils entraient, dans la lumière, je vis des mains blanches, des cheveux ondulés, des visages blancs, tout cela grimaçant, gesticulant, papotant. Brett était avec eux. Elle était charmante et semblait à son aise dans ce milieu.
L'un d'eux aperçut Georgette et dit :
- Ma parole, voilà une vraie grue. Je vais danser avec elle, Lett. Tu vas voir.
Le grand brun qui s'appelait Lett dit :
- Voyons, ne fais pas de folies.
Le blond ondulé répondit :
- Ne t'inquiète donc pas, ma chère.
Et c'était avec ça qu'était Brett!
J'étais furieux. Du reste, les hommes de cette espèce me mettaient toujours en fureur.

(...)

La marée n'était pas tout à fait basse. J'entrai dans une cabine de bains, me déshabillai et passai mon bikini, puis je me dirigeai vers la mer, sur le sable fin. Le sable était chaud sous mes pieds nus. J'entrai dans l'eau, elle était froide. Comme une lame arrivait, je m'y jetai, la tête la première. Toute impression de froid avait disparu. Je nageai jusqu'au radeau. Assise au soleil, je regardai les baigneurs sur la plage. Ils avaient l'air tout petits. Au bout d'un instant me levai et, m'agrippant des orteils au bord du radeau, je plongeai pour remonter ensuite dans l'eau lumineuse. Je secouai l'eau salée de ma tête et nageai lentement vers la plage.

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Coup de coeur... Matthew Gregory Lewis...

28 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Ambrosio, un moine, est amoureux de la belle Antonia. Prêt à tout pour posséder celle qu’il aime, il accepte l’aide de Mathilde qui s’apprête à convoquer le diable.

- Venez ! dit-elle, et elle lui prit la main ; suivez-moi, et soyez témoin des effets de votre résolution.
À ces mots, elle l’entraîna précipitamment. Ils passèrent dans le lieu de sépulture sans être vus, ouvrirent la porte du sépulcre, et se trouvèrent à l’entrée de l’escalier souterrain. Jusqu’alors la clarté de la lune avait guidé leurs pas, mais à présent cette ressource leur manquait. Mathilde avait négligé de se pourvoir d’une lampe. Sans cesser de tenir la main d’Ambrosio, elle descendit les degrés de marbre ; mais l’obscurité les obligeait de marcher avec lenteur et précaution.
- Vous tremblez ! dit Mathilde à son compagnon ; ne craignez rien, nous sommes prêts du but.
Ils atteignirent le bas de l’escalier, et continuèrent d’avancer à tâtons le long des murs. À un détour, ils aperçurent tout à coup dans le lointain une pâle lumière, vers laquelle ils dirigèrent leurs pas : c’était celle d’une petite lampe sépulcrale qui brûlait incessamment devant la statue de Sainte-Claire ; elle jetait une sombre et lugubre lueur sur les colonnes massives qui supportaient la voûte, mais elle était trop faible pour dissiper les épaisses ténèbres où les caveaux étaient ensevelis.
Mathilde prit la lampe.
- Attendez-moi ! dit-elle au prieur ; je reviens dans un instant.
À ces mots, elle s’enfonça dans un des passages qui s’étendaient dans différentes directions et formaient une sorte de labyrinthe. Ambrosio resta seul. L’obscurité la plus profonde l’entourait, et encourageait les doutes qui commençaient à renaître dans son sein. Il avait été entraîné par un moment de délire. La honte de trahir ces terreurs en présence de Mathilde l’avait poussé à les combattre ; mais à présent qu’il était abandonné à lui-même, elles reprenaient leur premier ascendant. Il tremblait à l’idée de la scène dont il allait être le témoin [...]
Telles étaient ses méditations en attendant Mathilde. Elles furent interrompues par un sourd murmure, qui ne paraissait pas venir de loin. Il tressaillit. Il écouta. Quelques minutes passèrent en silence, après quoi le murmure recommença : c’était comme le gémissement d’une personne souffrante. Dans toute autre position, cette circonstance n’aurait fait qu’exciter son attention et sa curiosité ; en ce moment, sa sensation dominante fut la terreur : son imagination, entièrement préoccupée des idées de sorcellerie et d’esprits, se figura que quelque âme en peine rôdait près de lui ; ou bien que Mathilde avait été victime de sa présomption, et périssait sous les griffes cruelles des démons.

[...]


En ce moment une idée qui lui traversa l’esprit le pétrifia presque d’horreur ; il frémit, et eut peur de lui-même.
- Serait-ce possible ! soupira-t-il involontairement ; serait-ce bien possible ! oh ! quel monstre je suis !
Il résolut d’éclaircir ses doutes, et de réparer sa faute, s’il n’était pas déjà trop tard. Mais ses sentiments généreux et compatissants furent bientôt mis en fuite par le retour de Mathilde. Il oublia l’infortunée qui gémissait, et ne se souvint que du danger et de l’embarras de sa propre situation. La lumière de la lampe qui revenait dora les murs, et en peu d’instants Mathilde fut près de lui.

[...]


- Suivez-moi ! dit-elle au moine d’une voix lente et solennelle ; tout est prêt !
Il sentit ses membres trembler en lui obéissant. Elle le guida à travers divers étroits passages ; et de chaque côté, comme ils avançaient, la clarté de la lampe ne montrait que les objets les plus révoltants : des crânes, des ossements, des tombes et des statues dont les yeux semblaient à leur approche flamboyer d’horreur et de surprise. Enfin ils parvinrent à un vaste souterrain dont l’œil cherchait vainement à discerner la hauteur : une profonde obscurité planait sur l’espace ; des vapeurs humides glacèrent le cœur du moine, et il écouta tristement le vent qui hurlait sous les voûtes solitaires. Ici Mathilde s’arrêta ; elle se tourna vers Ambrosio, dont les joues et les lèvres étaient pâles de frayeur. D’un regard de mépris et de colère, elle lui reprocha sa pusillanimité ; mais elle ne parla pas. Elle posa la lampe à terre près du panier ; elle fit signe à Ambrosio de garder le silence, et commença les rites mystérieux. Elle traça un cercle autour de lui, et un autre autour d’elle ; puis prenant une petite fiole dans le panier, elle en répandit quelques gouttes sur la terre devant elle ; elle se courba sur la place, marmotta quelques phrases inintelligibles ; et immédiatement il s’éleva du sol une flamme pâle et sulfureuse, qui s’accrut par degré, et finit par étendre ses flots sur toute la surface, à l’exception des cercles où se tenaient Mathilde et le moine ; ensuite la flamme gagna les énormes colonnes de pierre brute, glissa le long de la voûte et changea le souterrain en une immense salle toute couverte d’un feu bleuâtre et tremblant : il ne donnait aucune chaleur ; au contraire, le froid extrême du lieu semblait augmenter à chaque instant. Mathilde continua ses incantations. Par intervalles, elle tirait du panier divers objets, dont la nature et le nom, pour la plupart, étaient inconnus au prieur ; mais dans le peu qu’il en distingua, il remarqua particulièrement trois doigts humains et un agnus dei qu’elle mit en pièces. Elle les jeta dans les flammes qui brûlaient devant elle et ils furent consumés aussitôt.
Le moine la regardait avec anxiété. Tout à coup elle poussa un cri long et perçant ; elle fut saisie d’un accès de délire ; elle s’arracha les cheveux, se frappa le sein, fit les gestes les plus frénétiques, et, tirant le poignard de sa ceinture, elle se le plongea dans le bras gauche : le sang jaillit en abondance ; et elle se tint sur le bord du cercle, prenant soin qu’il tombât en dehors. Les flammes se retiraient de l’endroit où le sang coulait. Une masse de nuages sombres s’éleva lentement de la terre ensanglantée, et monta graduellement jusqu’à ce qu’elle atteignît la voûte de la caverne ; l’écho résonna effroyablement dans les passages souterrains, et la terre trembla sous les pieds de l’enchanteresse.
Ce fut alors qu’Ambrosio se repentit de sa témérité. L’étrangeté solennelle du charme l’avait préparé à quelque chose de bizarre et d’horrible : il attendit avec effroi l’apparition de l’esprit dont la venue était annoncée par la foudre et le tremblement de terre ; il regarda d’un œil égaré autour de lui, persuadé que la vue de cette vision redoutable allait le rendre fou ; un frisson glaçait son corps, et il tomba sur un genou, hors d’état de se soutenir.
- Il vient ! s’écria Mathilde avec un accent joyeux.
Ambrosio tressaillit, et attendit le démon avec terreur. Quelle fut sa surprise quand, le tonnerre cessant de gronder, une musique mélodieuse se répandit dans l’air ! Au même instant le nuage disparut, et Ambrosio vit un être plus beau que n’en créa jamais le pinceau de l’imagination. C’était un jeune homme de dix-huit ans à peine, d’une perfection incomparable de taille et de visage ; il était entièrement nu ; une étoile étincelait à son front ; ses épaules déployaient deux ailes rouges, et sa chevelure soyeuse était retenue par un bandeau de feux de plusieurs couleurs, qui se jouaient à l’entour de sa tête, formaient diverses figures, et brillaient d’un éclat bien supérieur à celui des pierres précieuses ; des bracelets de diamants entouraient ses poignets et ses chevilles, et il tenait dans sa main droite une branche de myrte en argent ; son corps jetait une splendeur éblouissante ; il était environné de nuages, couleur de rose, et au moment où il parut, une brise rafraîchissante répandit des parfums dans la caverne. Enchanté d’une vision si contraire à son attente, Ambrosio contempla l’esprit avec délice et étonnement ; mais toute son admiration ne l’empêcha pas de remarquer dans les yeux du démon une expression farouche, et sur ses traits une mélancolie mystérieuse qui trahissaient l’ange déchu et inspiraient une terreur secrète.

Matthew Gregory Lewis, Le Moine

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Coup de coeur... Simone Veil... (+ vidéo)

27 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Histoire

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Quel fut le sort de mon père et de mon frère? Nous ne l'avons jamais su. Aucun des survivants ne connaissait Papa et Jean. Par la suite, les recherches menées par une association d'anciens déportés n'ont rien donné. De sorte que nous n'avons jamais su ce qu'étaient devenus notre père et notre frère. Aujourd'hui, je garde intact le souvenir des derniers regards et des ultimes mots échangés avec Jean. Je repense à nos efforts, à toutes les trois, pour le convaincre de ne pas nous suivre, et une épouvantable tristesse m'étreint de savoir que nos arguments, loin de le sauver, l'ont peut-être envoyé à la mort. Jean avait alors dix-huit ans.

(...)

Nous avons marché avec les autres femmes, celles de la «bonne file», jusqu'à un bâtiment éloigné, en béton, muni d'une seule fenêtre, où nous attendaient les «kapos»; des brutes, même si c'étaient des déportées comme nous, et pas des SS. (...) Nous avons tout donné, bijoux, montres, alliances. Avec nous se trouvait une amie de Nice arrêtée le même jour que moi. Elle conservait sur elle un petit flacon de parfum de Lanvin. Elle m'a dit: «On va nous le prendre. Mais moi je ne veux pas le donner, mon parfum.» Alors, à trois ou quatre filles, nous nous sommes aspergées de parfum; notre dernier geste d'adolescentes coquettes.

(...) 

A notre arrivée, il fallait à tout prix nous désinfecter. Nous nous sommes donc déshabillées avant de passer sous des jets de douche alternativement froids et chauds, puis, toujours nues, on nous a placées dans une vaste pièce munie de gradins, pour ce qui, en effet, était une sorte de sauna. La séance parut ne devoir jamais finir. Les mères qui se trouvaient là devaient subir pour la première fois le regard de leurs filles sur leur nudité. C'était très pénible. Quant au voyeurisme des kapos, il n'était pas supportable. Elles s'approchaient de nous et nous tâtaient comme de la viande à l'étal. On aurait dit qu'elles nous jaugeaient comme des esclaves. Je sentais leurs regards sur moi. J'étais jeune, brune, en bonne santé; de la viande fraîche, en somme. Une fille de seize ans et demi, arrivant du soleil, tout cela émoustillait les kapos et suscitait leurs commentaires. Depuis, je ne supporte plus une certaine promiscuité physique.

(...) 

Vaille que vaille, nous nous faisions à l'effroyable ambiance qui régnait dans le camp, la pestilence des corps brûlés, la fumée qui obscurcissait le ciel en permanence, la boue partout, l'humidité pénétrante des marais. (...) Pour nous, les filles de Birkenau, ce fut peut-être l'arrivée des Hongrois qui donna la véritable mesure du cauchemar dans lequel nous étions plongées. L'industrie du massacre atteignit alors des sommets: plus de quatre cent mille personnes furent exterminées en moins de trois mois. (...) Je voyais ces centaines de malheureux descendre du train, aussi démunis et hagards que nous, quelques semaines plus tôt. La plupart étaient directement envoyés à la chambre à gaz.

(...) 

Un matin, alors que nous sortions du camp pour aller au travail, la chef du camp, Stenia, ancienne prostituée, terriblement dure avec les autres déportées, m'a sortie du rang: «Tu es vraiment trop jolie pour mourir ici. Je vais faire quelque chose pour toi, en t'envoyant ailleurs.» Je lui ai répondu: «Oui, mais j'ai une mère et une soeur. Je ne peux pas accepter d'aller ailleurs si elles ne viennent pas avec moi.» A ma grande surprise, elle a acquiescé: «D'accord, elles viendront avec toi.» Tous les gens auxquels j'ai par la suite raconté cet épisode sont restés stupéfaits. Il s'est pourtant déroulé ainsi. Fait incroyable, cette femme, que je n'ai par la suite croisée que deux ou trois fois dans le camp, ne m'a jamais rien demandé en échange. Tout s'est donc passé comme si ma jeunesse et le désir de vivre qui m'habitaient m'avaient protégée.

(...) 

 

Simone Veil

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Coup de coeur... Voltaire - Prière à Dieu...

26 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supporte ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni envier, ni de quoi s’enorgueillir.
      Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.

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Coup de coeur... Abdellatif Laâbi...

25 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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Le spleen de Casablanca

Dans le bruit d’une ville sans âme

j’apprends le dur métier du retour

Dans ma poche crevée

je n’ai que ta main

pour réchauffer la mienne

tant l’été se confond avec l’hiver

Où s’en est allé, dis-moi

le pays de notre jeunesse ?

O comme les pays se ressemblent

et se ressemblent les exils

Tes pas ne sont pas de ces pas

qui laissent des traces sur le sable

Tu passes sans passer

Visage après visage

meurent les ans

Je cherche dans les yeux une lueur

un bourgeon dans les paroles

Et j’ai peur, très peur

de perdre encore un vieil ami

Ce gris matin est loyal

Je lui ais gré du spleen qu’il répand

de la douleur qu’il recueille

de la gerbe des doutes qu’il m’offre

en bon connaisseur

Si je sors

où irai-je ?

Les trottoirs sont défoncés

Les arbres font pitié

Les immeubles cachent le ciel

Les voitures règnent

comme n’importe quel tyran

Les cafés sont réservés aux hommes

Les femmes, à raison

ont peur qu’on les regarde

Et puis

je n’ai de rendez-vous

avec personne

Je me sentirai perdu

à tout âge

Je ne suis pas ce nomade

qui cherche le puits

que le sédentaire a creusé

Je bois peu d’eau

et marche

à l’écart de la caravane

Le siècle prend fin

dit-on

Et cela me laisse indifférent

Quoique le suivant

ne me dise rien qui vaille

Dans la cité de ciment et de sel

ma grotte est en papier

J’ai une bonne provision de plumes

et de quoi faire du café

Mes idées n’ont pas d’ombre

pas plus d’odeur

Mon corps a disparu

Il n’y a plus que ma tête

dans cette grotte en papier

J’essaye de vivre

La tâche est ardue

                                  ___________________________

RÊVES

Dans mon réduit
je me suis amusé à ranger
mes idées
à faire le tri dans mes rêves
En voici quelques-uns
que j’ai d’abord hésité à garder :

Jouer à la roulette en compagnie de Dostoïevski

Aimer sans que le désir y soit pour quelque chose

Me réveiller un jour parlant toutes les langues du monde

Avoir des ailes, pas pour voler, juste comme parure

Voir G. W. Bush traduit devant un tribunal international de justice

Libérer les arbres de leur immobilité

Écrire un premier livre

Acquérir une toque d’invisibilité

Faire une apparition au mariage de mon arrière-arrière-petite-fille ou petit-fils

Découvrir la source du mal

Jouer à la perfection de la cithare

Rester assis seul dans le désert sept jours et sept nuits durant

Boire, ce qui s’appelle boire, sans fumer

Serrer la main de Nazim Hikmet

Pêcher à la ligne les poèmes des peuples disparus (….)

Extraire les balles qui ont troué le corps de Che Guevara, refermer ses blessures, lui caresser le front et lui murmurer en toute confiance : Lève-toi et marche !

Persuader Sisyphe qu’il a été victime d’une erreur judiciaire

Faire aboyer le mot chien (…)

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Coup de coeur... Paul Nizan...

24 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

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On rencontre cependant tous ces gens, tous ces jeunes gens qui croient que tous les travaux formellement philosophiques amènent un profit à l'espèce humaine, parce qu'on leur a persuadé qu'il en va ainsi de toutes les tâches spirituelles. Avoir de bonnes intentions, c'est d'autre part, et pour parler gros, vouloir précisément ce profit. On a appris à tous ces gens depuis la classe de septième, depuis l'école laïque que la plus haute valeur est l'esprit et qu'il mène le monde depuis l'éloignement de Dieu. À seize ans, qui donc n'a pas ces croyances de séminaristes ? J'eus par exemple ces pensées. Sous prétexte que je lisais tard des livres en comprenant plus facilement qu'un ajusteur n'eût fait le divertissement de Pascal et le règne des Volontés Raisonnables, je ne me prenais pas pour un homme anonyme, je croyais docilement que l'ouvrier dans la rue, le paysan dans sa ferme me devaient de la reconnaissance puisque je me consacrais d'une manière noble, pure et désintéressée à la spécialité du spirituel au profit de l'homme en général, qui comprend, parmi ses espèces, des ouvriers et des fermiers. Mes maîtres faisaient tout pour m'entretenir au sein d'une illusion si agréable pour eux-mêmes.

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Coup de coeur... Haruki Murakami...

23 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Haruki Murakami...
C'est alors, à la vue des flammes dans la nuit, que Junko ressentit soudain quelque chose. Quelque chose de profond. Une sorte de bloc d'émotion, aurait-on pu dire, car c'était trop vivant, cela avait un poids trop réel pour être simplement appelé une idée. Cela disparut aussitôt, laissant une sensation étrange qui lui serrait le cœur, comme un souvenir nostalgique, après avoir parcouru tout son corps. Cela lui donna la chair de poule sur les bras, pendant un bon moment. Paysage de fer
 
Je crois que c'est parce qu'elle a trop regardé les informations. Les images du tremblement de terre de Kobe sont sans doute trop impressionnantes pour une petite fille de quatre ans. C'est depuis le tremblement de terre qu'elle se réveille toutes les nuits. Elle dit que c'est un vilain monsieur qu'elle ne connaît pas qui vient la réveiller. Elle l'appelle "le Bonhomme Tremblement de terre". Il la réveille pour la faire rentrer de force dans une petite boîte. Une boîte qui n'est pas du tout de taille à contenir un être humain. Elle se débat pour ne pas y entrer, mais il la tire par la main et la plie en quatre en faisant craquer ses articulations pour la mettre de force dedans. C'est à ce moment-là qu'elle se réveille en hurlant. Galette au miel
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Coups de coeur... Christine de Pisan...

22 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Voici venu  le très aimable mois...

Voici venu le très aimable mois
de mai, le gai, qui a tant de douceur
Que les vergers, les buissons et les bois
Sont tout chargés de verdure et de fleurs
    Et toute chose se réjouit.
Parmi les champs tout fleurit et verdoie,
Et il n'est rien qui n'oublie ses soucis,
Par la douceur du jolis mois de mai.

Les oisillons vont chantant de plaisir,
Tout s'éjouit partout communément,
Sauf moi, hélas ! qui souffre trop de peine,
Parce que loin je suis de mon amour
    Et je ne peux avoir de joie.
Et plus est gai le temps et plus me peine.
Mais mieux connait si une fois s'étonne,
Par la douceur du joli mois de mai.

J'ai déploré en pleurant maintes fois,
Il me manque celui dont n'ai secours.
Et maux d'amour encor plus forts connais,
Les dommages, les assauts et les tours.
    En ce doux temps, que je me rende
encor n'ai fait; car cela me détourne
Du grand désir que plus trop ferme n'ai,
Par la douceur du joli mois de mai.

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La grand douleur que je porte...

La grand(e) douleur que je porte
Est si âpre et si très forte
Qu'il n'est rien qui conforter
Me pourrait ni apporter
Joie, ains(i) voudrait être morte.

Puisque je perds mes amours,
Mon ami, mon espérance
Qui s'en va, dans quelques jours,
Hors du royaume de France

Demeurer, (hé)las ! il emporte
Mon coeur qui se déconforte ;
Bien se doit déconforter
Car jamais joie conseiller
Ne me peux, dont se déporte
La grand(e) douleur que je porte.

Si n'aurais jamais secours
Du mal qui met à outrance
Mon coeur las, qui noie en plo(e)urs
Pour la dure départance

De cel(ui) qui ouvre la porte
De ma mort et que m'exhorte
Désespoir, qui rapporter
Me vient deuil et emporter
Ma joie, et deuil me rapporte
La grand(e) douleur que je porte.

                              ________________________________________

Je ne sais comment je dure

Je ne sais comment je dure,
 Car mon dolent cœur fond d’ire
 Et plaindre n’ose, ni dire
 Ma douleureuse aventure,

Ma dolente vie obscure.
 Rien, hors la mort ne désire ;
 Je ne sais comment je dure.

Et me faut, par couverture,
 Chanter que mon cœur soupire
 Et faire semblant de rire ;
 Mais Dieu sait ce que j’endure.
 Je ne sais comment je dure.

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Coup de coeur... Jean Jaurès...

21 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Jean Jaurès...

 

Discours à la Chambre des Députés - Février 1912

(...)

... c’est à la France, à toute la France pensante qu’il importe  d’enseigner ce qu’est la civilisation arabe. Très souvent c’est par  ignorance que les hommes sont mauvais (Très bien! très bien !),  c’est parce qu’ils ne se représentent pas avec une force suffisante la  pensée, le droit, la vie, les conditions d’existence d’autres hommes. Quoi ! vous avez là une civilisation admirable et ancienne, une  civilisation qui, par ses sources, tient à toutes les variétés du monde  antique, une civilisation où s’est fondue la tradition juive, la  tradition chrétienne, la tradition syrienne, la force de l’Iran et toute  la force du génie aryen mêlée avec les Abbassides à la force du génie  sémitique ; et depuis des siècles cette force est en mouvement,  religion, philosophie, science, politique, avec des périodes de déclin  mais aussi avec des périodes de réveil.

(Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs.)

[…]

C’est que, voyez-vous, il est temps d’aboutir, il est temps de se  poser le grand problème. Comment arriverez-vous à la conciliation, à la  coopération de ces forces, de ces races, qui ne sont encore, il faut  bien le dire, que juxtaposées sur le sol de l’Afrique ? Il y a là deux  grandes forces, et ce n’est pas en écrasant l’une ou l’autre que vous  ferez l’ordre et la paix. Il y a ces Jeunes Tunisiens qui rêvent, pour  leur race et pour leur peuple, un développement dans le sens moderne. Je  crois que ceux-là savent bien que, dans leurs traditions et dans le  Coran même, il y a, à côté des forces de fanatisme et des affirmations  de guerre, de grandes paroles magnifiques de continuité humaine et de  tolérance.

Ah ! messieurs, permettez-moi un souvenir, qui vient tout  naturellement à l’esprit quand on parle de races qui ont une existence  séculaire. Dans nos vieilles épopées du XIIe et du XIIIe siècle, dans  ces épopées comme La Chanson de Roland et les Alyscamps  qui mettent le monde chrétien aux prises avec le monde musulman ; oui, à  cette époque même où la lutte était le plus âpre, où les Normands de  Sicile débarquaient sur les côtes africaines, où, de la Sicile  chrétienne à l’Afrique musulmane, c’était un terrible échange de  cruautés et de massacres, même à cette époque, dans nos vieux livres  épiques, nos hommes de génie, nos chantres de génie, quand ils montrent  les musulmans qui arrivent, oh ! ils ont des paroles d’anathème pour  l’infidèle ; mais ils ont des paroles de respect pour le soldat de  courage et pour le chevalier, et ils disent, montrant la charge des  escadrons sarrasins : « Voyez surgir en avant les jeunes hommes pleins  de chevalerie ! » Et c’est le poète chrétien des Alyscamps qui  met dans la bouche d’un guerrier musulman la plus belle, la plus  admirable profession de foi monothéiste qui ait retenti dans la poésie  française avant les stances du Polyeucte de Corneille et où l’auteur loue la sage Guibourg, la femme du marquis, d’être restée sage dans la loi sarrasine.

Je voudrais que la France aujourd’hui aussi fût sage dans la loi  sarrasine, qu’elle connût les moeurs, la pensée, les ressources d’avenir  de ces peuples et qu’elle les traitât avec le respect qu’elle leur doit  et qu’au plus fort même des mêlées épiques leur ont donné nos aïeux. (Applaudissements.)

Nous sommes revenus à une période de dures guerres, non pas  guerres de croyances, non pas guerres des croyants chrétiens contre les  croyants musulmans, mais de guerres déchaînées par l’esprit de conquête  et d’annexion.

Ah ! on a parlé des événements de Tunis et du contrecoup qu’a eu, là-bas, la guerre des Turcs et des Italiens.

Le patriotisme a des formes multiples. Il est, par certaines cimes,  là où il se confond avec l’idée d’un avenir des fédérations humaines, il  est au plus haut sommet de l’espérance des hommes, et il est aussi une  force élémentaire par la brutalité de certains instincts de violence qui  se déchaînent à certaines heures.

J’étais en Argentine au moment où a éclaté le conflit italo-turc.  Trois jours après, oubliant l’unité de misère qui les avait jetés à  travers l’océan sur les mêmes chantiers, là-bas, à vingt jours de mer,  les ouvriers italiens se battaient contre les ouvriers turcs. (Mouvements divers.) Et comment voulez-vous qu’en Tunisie, tout près du foyer, ces événements n’aient pas de répercussion ?

Eh bien ! c’est à nous de montrer que, même à travers ces brutalités  de la guerre, même quand, au Maroc, à Tripoli, le glaive brille et le  fusil retentit, la France n’a pas oublié, qu’elle exalte au contraire sa  volonté de justice sociale et de solidarité humaine. Plus les temps  sont troublés par des événements dont je ne veux pas ce soir rechercher  les responsabilités, plus il importe que vous alliez vite et que vous  fassiez là-bas oeuvre décisive, sensible, profonde, de justice et de  solidarité.

Tenez, messieurs, voyez à quel péril nous serions exposés si nous  n’allions pas vite dans le sens que je vous marque. J’ai découpé, il y a  deux jours, dans le Times une correspondance de Tanger. Ah ! messieurs, vous ne récuserez pas le Times.  Il est, si je puis dire, un des organes officiels de l’Entente  cordiale, et il a toujours soutenu votre politique au Maroc. Mais voici  ce qu’il écrit, et cela est bien révélateur des procédés de conquête :

«Il y a une compagnie française qui a acheté de quelque vendeur  plus ou moins autorisé un immense domaine. Dans les limites de ce  domaine étaient comprises de nombreuses petites propriétés marocaines.  La compagnie française n’en a pas tenu compte, elle a tout englobé, elle  a tout enveloppé et elle a dit aux Marocains : « Je suis ici chez  moi. » Et les Marocains, qui occupaient leurs terres et leurs maisons,  n’ont eu d’autres ressources que de s’en aller en acceptant une  indemnité qui, dit le Times, était complètement inadéquate à la valeur de leurs propriétés. Mais c’était à choisir : cela, ou rien. »

(Mouvements divers.)

Comment de telles choses sont-elles possibles ? Ces Marocains  dépouillés, ces indigènes volés n’ont aucun recours. En 1870, par la  convention de Madrid, la France s’est engagée à ce que, dans le cas de  litige, ses nationaux comparaîtraient devant les juges marocains; mais  elle n’a pris aucune disposition précise et pénale pour les y  contraindre. Et la compagnie profite de cette lacune pour se refuser à  aller devant la juridiction marocaine, qui est indiquée, pour ces  litiges, par la convention de 1860.

Bien mieux. Les Maures ont demandé l’arbitrage, on l’a refusé. Ils  ont offert comme arbitre le chargé d’affaires de France ; la compagnie a  refusé (Exclamations sur divers bancs) ; et depuis des mois, des  centaines d’indigènes marocains, aux portes de Tanger, meurent de faim,  chassés de chez eux par la violence de la conquête.

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Coup de coeur... Franz Kafka...

19 Janvier 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Franz Kafka...

Samedi [17 juillet 1920]

Je savais bien ce qu’il y aurait dans ta lettre, c’était déjà presque toujours entre les lignes dans les autres, c’était également dans tes yeux — que ne lirait-on sur leur fond transparent ? —, c’était dans les rides de ton front ; je le savais comme quelqu’un qui a passé la journée dans un abîme de peur, de rêve et de sommeil, derrière des volets fermés, et qui ouvre sa fenêtre le soir n’est pas étonné de voir, il le savait, que maintenant la nuit est là, une nuit profonde et merveilleuse. Je vois combien tu te tourmentes et te tournes et te retournes sans parvenir à te libérer ;  je vois — mettons le feu aux poudres — que tu n’y parviendras jamais ; je le vois et je n’ai pas le droit de te dire : reste où tu es.

 

Mais je ne dis pas non plus le contraire ; je reste en face de toi, je regarde dans tes yeux, tes pauvres chers yeux (la photo que tu m’as envoyée est navrante, c’est un supplice de la regarder, c’est un martyre auquel je me soumets cent fois par jour, c’est, hélas, aussi une richesse que je défendrais contre dix géants), et je reste fort, comme tu dis, je possède une certaine force, disons en gros, obscurément, pour être bref, mon absence de sens musical. Elle ne va cependant pas jusqu’à ma permettre d’écrire encore, du moins maintenant. Je ne sais quel flot de souffrance et d’amour me prend, m’emporte et m’en empêche.

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