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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Claire Keegan...

1 Décembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Claire Keegan...

Furlong était parti de rien. Moins que rien, pourraient dire certains. Sa mère, à l’âge de seize ans, était tombée enceinte pendant qu’elle travaillait comme domestique pour Mrs Wilson, la veuve protestante qui habitait la maison de maître à l’extérieur de la ville. Quand on sut dans quelle situation elle était, et que ses parents lui signifièrent qu’ils ne voulaient plus entendre parler d’elle, Mrs Wilson, au lieu de la renvoyer, lui dit qu’elle devait rester et garder son travail. Le matin où Furlong vit le jour, Mrs Wilson elle-même fit emmener sa mère à l’hôpital, puis organisa leur retour. C’était le 1er avril 1947 et certains dirent que la naissance du garçon était une mauvaise blague. Furlong passa le plus clair de sa petite enfance au creux d’un couffin dans la cuisine de Wilson et fut ensuite sanglé dans le grand landau à côté du vaisselier, tout juste hors de portée des longues carafes bleues. Ses souvenirs les plus anciens étaient des plats de service, un fourneau noir - très chaud ! très chaud ! - et un carrelage bicolore brillant sur lequel il se traînait et marchait et qui, découvrit-il plus tard, ressemblait à un damier dont les pions ou bien sautaient par-dessus d’autres ou bien étaient pris.

Lorsqu’il grandit, Mrs Wilson, qui n’avait pas d’enfants à elle, le protégea, lui confia de petits travaux et l’aida pour la lecture. Elle avait une petite bibliothèque et paraissait assez peu se soucier des jugements des autres, mais menait sa propre existence avec modération, vivant de la pension qu’elle recevait du fait que son mari avait été tué à la guerre, et du revenu que lui procuraient ses petits troupeaux de vaches Hereford et de brebis Cheviot bien soignées. Ned, un ouvrier agricole, habitait là aussi, et il y avait rarement des frictions dans la propriété ou avec les voisins, parce que les terres étaient entourées de bonnes clôtures et qu’aucun argent n’était dû. Il n’y avait pas non plus de grosses tensions liées aux croyances religieuses qui, d’un côté comme de l’autre, étaient tièdes ; le dimanche, Mrs Wilson changeait simplement de robe et de chaussures, se coiffait de son beau chapeau et se faisait conduire à l’église par Ned dans la Ford, qui roulait ensuite un peu plus loin avec la mère et l’enfant, jusqu’à la chapelle - et quand ils rentraient à la maison, les missels et la bible demeuraient posés ensemble sur le portemanteau en attendant le jour de fête ou le dimanche d’après.

À l’école, Furlong avait subi des railleries et d’affreuses insultes ; une fois, il était revenu avec le dos de son manteau couvert de crachats, mais son lien avec la maison de maître lui avait donné une certaine liberté, et un appui. Il avait continué ses études, au collège technique pendant deux ans, avant de se retrouver au dépôt de charbon, à faire plus ou moins le même travail que d’autres hommes faisaient maintenant sous ses ordres, et avait gravi les échelons. Il était doué pour le commerce, connu pour son efficacité aimable, et digne de confiance, car il avait acquis de bonnes habitudes protestantes : il avait tendance à se lever tôt et n’aimait pas boire.

Claire Keegan - Ce genre de petites choses

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Coup de coeur... Hugo Lindenberg...

30 Novembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Hugo Lindenberg...

La Mouche

Est- ce que, comme une cellule, la méduse peut survivre à sa propre division ? La question flotte à la surface de mon esprit alors qu’immobile sur un fauteuil, j’aspire de minuscules gorgées de jus d’orange pétillant. Avec la paille, j’imite la mouche qui s’abreuve de lymphe sur mon genou, sa trompe plantée dans le petit lac d’une plaie dont j’arrache toute tentative de cicatrisation depuis des jours. Il faut bouger le moins possible, ne pas l’effrayer pour profiter encore un peu de sa présence. Comme avec le garçon qui ne m’a pas donné son prénom, mais que j’ai saisi au vol alors que sa mère le hélait. « Baptiste ». À cet appel, il a haussé les épaules et m’a dit « À demain », comme si on tuait ensemble des méduses à heure fixe depuis des années. « À demain. » Me voilà l’heureux destinataire d’un rendez- vous. Pour la première fois depuis mon arrivée j’ai quelque chose à faire. Un projet. Une foule de questions aussi. Est- ce qu’il a voulu dire demain à la même heure ? Est- ce qu’il a dit « demain » comme il aurait dit « à bientôt » ?

Hugo Lindenberg - Un jour ce sera vide

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La lecture comme résistance... (Vidéo)

30 Novembre 2020 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature, #Lecture

Il est important devant un texte que l’on connaît, de retrouver une attitude "d’enfant" ou de "convalescent" comme disait Baudelaire, qui voit le monde en nouveauté. Être capable de retrouver cette sorte de virginité, qui fait que vous lirez dans un texte, des choses que vous n’avez jamais lues…

"Nous lisons parce que, même si lire n’est pas indispensable pour vivre, la vie est plus aisée, plus claire, plus ample pour ceux qui lisent que pour ceux qui ne lisent pas."

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Coup de coeur... Djaïli Amadou Amal ...

28 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n'avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que peu de joie. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons. A toi de trouver une solution pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable. C'est ce que j'ai fait, moi, durant toutes ces années. J'ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs.

Djaïli Amadou Amal - Les impatientes

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Coup de coeur... Miguel Bonnefoy...

27 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Pendant sa convalescence, comme il parlait espagnol, il fut affecté au bureau de la compagnie pour écrire les lettres de condoléances aux familles hispanophones des soldats tombés. Assis devant une vieille machine à écrire, la première fut pour sa mère. Puis, de courrier en courrier, les uns après les autres, il dut raconter à chaque soeur désespérée, à chaque femme inconsolable, à chaque père abattu, les opérations glorieuses auxquelles avaient participé leur fils, leur mari et leur frère, trouvant les mots appropriés pour souligner leur courage, en se permettant l'audace de poser sur leurs lèvres des dernières paroles sublimes, pleines d'une poésie déchirante. Il envoya près de mille missives qui finirent dans mille tiroirs d'un autre continent, parfois presque avec six mois plus tard, comme des fragments de mémoire, que les mères gardèrent dignement en souvenir parmi des foulards de cueca et des tablettes en cuivre, mille lettres qui se défendirent contre les mites et l'oubli, jusqu'à ce qu'une autre génération vînt les lire à nouveau.

Miguel Bonnefoy - Héritage

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Coup de coeur... Valérie Zenatti...

26 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je remonte par la rue Petrowicz, retrouve la rue Olga Kobylyanska, j’aime prononcer cette phrase, égrener les noms des rues et connaître les trajets qui mènent de l’une à l’autre, j’aime que ta ville me soit si familière, Aharon. Ici, la nuit de ta mort a rejoint celle de ta naissance, la nuit des paroles oubliées a rejoint celle du silence, son immensité immobile, j’aime que nos enfances soient ainsi mélangées, et pas seulement nos enfances mais les traces qu’elles ont laissées en nous, vivantes, ne demandant qu’à prendre des formes nouvelles au contact des mots, des images qui nous traversaient, des découvertes que nous faisions, en retournant vers ta ville, en la quittant, en y revenant encore, tu m’as enseigné la fidélité à soi-même et la liberté, tissées dans un même geste, un même corps, l’adulte pouvait rejoindre l’enfant et l’enfant rejoindre l’adulte, la vie était tout sauf figée, elle était plus que jamais mouvement, voilà, c’est peut-être l’image que je cherche depuis ta disparition, elle est un peu floue puisqu’il s’agit d’un mouvement, celui que je te dois, celui qui donne du courage, qui fait que l’on ne reste pas pétrifiés dans le passé mais au contraire vivants, portant en nous tout ce que la vie a déposé, et innocents encore, capables d’aimer, de croire à l’amour et de lancer un regard circulaire sur chaque jour, effleurant à la fois l’instant et la parcelle d’éternité contenue dans cet instant, je te dois cela, oui, la conscience aiguë du dérisoire et du sacré de nos vies.

Valérie Zenatti- Dans le faisceau des vivants

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Coup de coeur... Rebecca Lighieri...

25 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La princesse Diana vient tout juste de se tuer en voiture sous le pont de l'Alma, et cette information a mis ma cité en émoi. D'un appart à l'autre, ce n'était que mines navrées et commentaires compatissants. A en croire Shayenne, la nouvelle a bouleversé aussi les gitans du passage, suscitant de bruyantes manifestations d'affliction chez Dadine, Jovanka, Elie, Lysandro...
- Lysandro ? Mais qu'est-ce qu'il en a à foutre, Lysandro, de Lady Di ? Y'a trois jours, il savait même pas qu'elle existait !
- Bien sûr que si, on savait tous qui c'était.
- Et alors ? On a quoi à voir avec une princesse, nous, tu peux me dire ? On a quoi à voir avec une gonzesse qui voyage en jet privé, qui prend une chambre au Ritz, et qui roule en Mercedes-Benz avec chauffeur ? Putain, ça me fout la gerbe toutes ces conneries !

(...)

Nous les avons vus décliner, devenir l'ombre d'eux-mêmes, séjourner de plus en plus longtemps à l'hôpital jusqu'à disparaître tout à fait, sans qu'il soit jamais fait mention de leur décès et encore moins de leur inhumation. Là où la mort réunissait tous les voisins pour des veillées funèbres improvisées, autour de mères désemparées sur leur canapé, autour d'enfants guindés dans leurs beaux habits, autour de pères, de frères ou d'oncles qui s'essuyaient furieusement les yeux sans laisser à leurs larmes la moindre chance de couler, le sida a imposé son absence de rituel et le plomb de son silence.
Nous sommes en 1996, les premiers médicaments antiviraux commencent à être utilisés, mais dans les quartiers, personne n'en sait rien, et comme de toute façon personne n'y est officiellement malade, les trithérapies mettront du temps à nous arriver.

Rebecca Lighieri - Il est des hommes qui se perdront toujours

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Coup de coeur... André Dhôtel...

24 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

" L'automne vint. Les feuilles descendirent vers la terre. Elles se posèrent sur les chevelures des femmes qui bavardaient sous les marronniers. Celles des faîtes s'en allaient loin dans les prés, jusque sur les fronts des bœufs.
   Puis ce fut l'hiver. Il y eut de belles nuits de gelée. Jacques oublia Jeanne sans doute, puisque tout s'oublie.

   Vers l'est, d'où montent les étoiles, les collines sont agenouillées. "

*

" Le champ s'arrêtait de frémir, quand un orage venait, accueillant les bruits humains, la cloche et l'enclume, les pas sur la route.
   Est-il possible que la vie soit ainsi ? Jacques et Jeanne travaillaient au jardin et leur tristesse était grande.
  Autour de la rivière des marais s'étendent, dans lesquels ont voit une barque noyée dont la proue est au-dessus de l'eau. Les mouches à tête rouge viennent s'y poser. Un oiseau de proie a traversé, volant bas, près de son image reflétée dans l'eau, et vers les troncs échoués, des rats se sont élancés à la nage.
   Entre la rivière et le village, des peupliers sont dressés. Lorsque l'orage approche, arrêtant le vent, l'essaim de leurs feuilles qui est le plus élevé résonne, car il perçoit encore une brise.
   Les nuages se croisent. Le ciel de l'été devient plus grand. 
   Quelle détresse ou quelle joie familière ce peut être de regarder cette vieille femme chargée de sa hotte et qui rentre au village par un chemin. 
   Puis nous nous souviendrons aussi de ce chien abandonné que nous avons vu boire dans l'ornière, après la pluie, et dont un rayon de soleil oblique éclairait les yeux. "

André Dhôtel - Campements

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Jacques Abeille...

23 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ainsi sont nos filles désormais. Sans qu'on puisse croire que ce soit de propos délibéré, elles ont entrepris de bouleverser l'image séculaire de la femme en laquelle naguère nous nous complaisions encore. Certains hommes de ma génération ont connu les embrassements des guerrières, d'autres, et ce fut pire encore, ont trop rêvé de leurs étreintes, et tous ont vécu depuis lors dans un état de nostalgie ensemble attentive et instable. De tels pères sont nées ces filles d'apparence maussade, dont les silences dissimulent mal la révolte intérieure et la fuite hors des normes de la communauté. Sauvages, certaines le furent par le sang, le plus grand nombre le devint par le refus des songes paternels qui leur furent une trahison. Elles brûlent en secret d'un feu blanc, elles s'avancent en énigme.

Jacques Abeille - Les carnets de l'explorateur perdu

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