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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... J. Courtney Sullivan...

19 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les affinités sélectives de J. Courtney Sullivan - Grand Format - Livre -  Decitre

Ils n’habitaient pas exactement dans la ville où Andrew avait grandi, qui était délabrée et bizarrement toujours grise quel que soit le temps. Leur maison se trouvait à vingt minutes de là, dans la ville universitaire voisine, un endroit où Elisabeth s’était imaginée assister à des conférences et manger éthiopien, et profiter de tous les meilleurs aspects d’une vie vaguement intellectuelle.

En réalité, il était étrange de vivre dans un endroit qui gravitait autour d’un campus universitaire alors que vous-même n’aviez rien à y faire. Tout le monde s’y référait comme étant la fac, tout comme dans leur monde New York était la ville et Gilbert le bébé – vous saviez qu’il y en avait d’autres, mais ils ne comptaient pas.

Jusqu’à présent, Elisabeth avait assisté en tout et pour tout à une lecture, donnée par un poète qu’elle appréciait. Elle avait imaginé que la salle serait remplie de femmes mûres vêtues de longs gilets en cachemire, mais le public était exclusivement composé d’étudiants. Ils avaient tous tourné la tête en même temps quand elle était entrée, et l’avaient considérée comme une extraterrestre.

Il y avait trois universités dans un rayon de vingt kilomètres. L’université pour femmes à deux pas de chez eux, une université d’État tellement grande qu’Elisabeth avait cru que c’était une ville quand elle l’avait vue pour la première fois, et la fac hippie où Andrew passait ses journées, un endroit où l’on ne croyait ni aux notes ni même aux bureaux. Pendant les cours, les étudiants s’asseyaient par terre sur des tapis de gym.

Après tant d’années à Brooklyn, ils pensaient être aussi progressistes qu’il était humainement possible de l’être. Mais en ce moment, ils se rendaient compte qu’ils s’étaient trompés.

— L’un des élèves de mon labo m’a dit aujourd’hui qu’il était pansexuel, lui avait raconté Andrew un soir au dîner.

— Ça veut dire quoi ?

— Qu’il est attiré par tous les sexes.

— Donc il est bi.

— Non.

— Comment ça, il n’est pas bi ?

— Il ne voit pas le genre de l’autre. Ou peut-être que si, mais ce n’est pas ça qui l’attire chez quelqu’un.

— OK, mais il est attiré par les deux sexes, alors, grosso modo… bi. Non ?

— Non, parce que le genre, c’est une gamme, pas quelque chose de binaire. D’après lui, la seule raison pour laquelle on attribue un genre ou un autre aux bébés à la naissance, c’est parce que l’establishment médical américain est coincé dans une vision hétéro-patriarcale dudit système binaire. En fait, on ne devrait pas forcer Gil à souscrire à ces normes. On devrait le laisser choisir lui-même.

— Hum ! s’était-elle exclamée en songeant à ses propos.

Il lui semblait que l’humanité se trouvait à l’orée de quelque chose. Peut-être que le monde devenait un endroit plus tolérant, et que leur enfant grandirait avec des limites complètement différentes de celles qu’ils avaient connues tous les deux. Les jouets non genrés faisaient un tabac. Ses amies auraient préféré donner des drogues dures à leurs filles plutôt que de leur offrir des poupées Barbie. Elle se demandait comment cela façonnerait ces enfants au fil du temps, en quels termes les individus de la génération de Gil envisageraient leur corps, celui des autres.

 

J. Courtney Sullivan - Les affinités sélectives

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Coup de coeur... Ray Bradbury...

18 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

« - Heureusement, les toqués dans son genre sont rares. A présent, on sait comment les étouffer dans l'oeuf. On ne peut pas construire une maison sans clous ni bois. Si vous ne voulez pas que la maison soit construite, cachez les clous et le bois. Si vous ne voulez pas qu'un homme se rende malheureux avec la politique, n'allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu'il oublie jusqu'à l'existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d'impôt, cela vaut mieux que d'embêter les gens avec ça. La paix, Montag. Proposez des concours où l'on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel État ou de la quantité de maïs récoltée dans l'Iowa l'année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits", qu'ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté information. Ils auront alors l'impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C'est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd'hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l'univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l'homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête. Je le sais, j'ai essayé. Au diable, tout ça. Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-cou, jet cars, motogyres, au sexe et à l'héroïne, à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. Si la pièce est mauvaise, si le film ne raconte rien, si la représentation est dépourvue d'intérêt, collez-moi une dose massive de thérémine. Je me croirai sensible au spectacle alors qu'il ne s'agira que d'une réaction tactile aux vibrations. Mais je m'en fiche. Tout ce que je réclame, c'est de la distraction. »

Ray Bradbury - Farenheit 451

Amazon.fr - Fahrenheit 451 - Bradbury, Ray - Livres

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Coup de coeur... Maurice Carême...

17 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Maurice Carême — Wikipédia

Le flamant

Une patte repliée
Sous leurs plumes qui se figent,
Les hauts flamants rassemblés
S’efforcent de ressembler
A des roses sur leur tige.

Vit-on jamais dans le vent
Rosier plus vibrant de roses
Que ce bouquet de flamants roses,
Ce bouquet que le lac pose
Au pied du soleil levant ?

Et, quand le bouquet s’effeuille,
Qui peut encore distinguer,
De ce nuage rosé
Que la brise cueille,
Le flamant rose envolé ?

                          ___________________

Le chat et le soleil

Le chat et le soleil
Le chat ouvrit les yeux
Le soleil y entra
Le chat ferma les yeux
Le soleil y resta
Le chat ouvrit les yeux
Le soleil y entra
Le chat ferma les yeux
Le soleil y resta
Voilà pourquoi, le soir
Quand le chat se réveille
J'aperçois dans le noir
Deux morceaux de soleil
  _______________________
L'école
L’école était au bord du monde,
L’école était au bord du temps.
Au dedans, c’était plein de rondes ;
Au dehors, plein de pigeons blancs.
On y racontait des histoires
Si merveilleuses qu’aujourd’hui,
Dès que je commence à y croire,
Je ne sais plus bien où j’en suis.
Des fleurs y grimpaient aux fenêtres
Comme on n’en trouve nulle part,
Et, dans la cour gonflée de hêtres,
Il pleuvait de l’or en miroirs.
Sur les tableaux d’un noir profond,
Voguaient de grandes majuscules
Où, de l’aube au soir, nous glissions
Vers de nouvelles péninsules.
L’école était au bord du monde,
L’école était au bord du temps.
Ah ! que n’y suis-je encor dedans
Pour voir, au dehors, les colombes.
            
Maurice Carème
 
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Coup de coeur... Daniel Mendelsohn...

16 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les Disparus de Daniel Mendelsohn - Editions Flammarion
Jadis, quand j’avais six ou sept ou huit ans, il m’arrivait d’entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer. Les pièces où cela avait lieu se trouvaient, le plus souvent, à Miami Beach, en Floride, et les personnes auxquelles je faisais cet étrange effet étaient, comme à peu près tout le monde à Miami Beach au milieu des années 1960, vieilles. Comme à peu près tout le monde à Miami Beach à l’époque (du moins, me semblait-il alors), ces vieilles personnes étaient juives – des Juifs qui avaient tendance, lorsqu’ils échangeaient de précieux potins ou parvenaient à la fin longuement différée d’une histoire ou à la chute d’une plaisanterie, à parler en yiddish ; ce qui, bien entendu, avait pour effet de rendre la chute ou le point culminant de ces histoires incompréhensible à tous ceux d’entre nous qui étions jeunes.
Comme bien des résidents âgés de Miami Beach à cette époque, ces gens vivaient dans des petites maisons ou des appartements qui, pour ceux qui n’y vivaient pas, paraissaient sentir légèrement le renfermé, et qui étaient en général très silencieux, sauf les soirs où retentissaient sur les postes de télévision en noir et blanc les émissions de Red Skelton, de Milton Berle ou de Lawrence Welk. À intervalles réguliers, cependant, leurs appartements renfermés et silencieux s’animaient des voix de jeunes enfants qui avaient pris l’avion depuis les banlieues de Long Island ou du New Jersey pour venir passer quelques semaines en hiver ou au printemps et voir ces vieux Juifs, à qui on les présentait, frétillants de gêne et de maladresse, avant de les obliger à embrasser leurs joues froides et parcheminées.
Embrasser les joues de vieux parents juifs ! On se contorsionnait, on grognait, on voulait courir jusqu’à la piscine chauffée en forme de haricot qui se trouvait derrière la résidence, mais il fallait d’abord embrasser toutes ces joues qui, chez les hommes, avaient une odeur de cave, de lotion capillaire et de Tiparillos, et étaient hérissées de poils si blancs qu’on pouvait souvent les prendre pour des moutons de poussière (comme l’avait cru une fois mon frère, qui avait essayé de retirer la touffe agaçante pour se voir gifler sans ménagement sur la tête) ; et, chez les vieilles femmes, avaient le vague arôme de la poudre de maquillage et de l’huile de cuisine, et étaient aussi douces que les mouchoirs en papier « d’urgence » fourrés au fond de leurs sacs, écrasés là comme des pétales à côté des sels à la violette, des emballages roulés en boule de pastilles pour la toux et des billets froissés… Les billets froissés. Prends ça et garde-le pour Marlene jusqu’à ce que je sorte, avait ordonné la mère de ma mère, que nous appelions Nana, à mon autre grand-mère, en lui tendant un petit sac en cuir rouge contenant un billet de vingt dollars tout fripé, un jour de février 1965, juste avant qu’ils la poussent dans une salle d’opération pour une chirurgie exploratoire. Elle venait d’avoir cinquante-neuf ans et elle ne se sentait pas bien. Ma grand-mère Kay avait obéi et pris le sac avec le billet froissé, et, fidèle à sa parole, elle l’avait donné à ma mère, qui le tenait encore dans ses mains, un certain nombre de jours plus tard, quand Nana, couchée dans un cercueil en pin tout simple, avait été enterrée au cimetière Mount Judah dans le Queens, au milieu d’une section qui appartient (comme vous en informe une inscription sur le portail en granit) à la FIRST BOLECHOWER SICK BENEVOLENT ASSOCIATION. Pour être enterré là, il fallait appartenir à cette association, ce qui signifiait que vous deviez être né dans une petite ville de quelques milliers d’habitants, située de l’autre côté du monde dans une contrée qui avait autrefois appartenu à l’Autriche, puis à la Pologne et à bien d’autres pays ensuite, et appelée Bolechow.
Maintenant, il est vrai que la mère de ma mère – je jouais avec les lobes si doux de ses oreilles chargées de grosses boucles en cristal jaune et bleu, quand j’étais assis sur ses genoux dans le fauteuil à grand dossier de la véranda chez mes parents et, à un moment donné, je l’ai aimée plus que n’importe qui d’autre, ce qui explique sans aucun doute pourquoi sa mort a été le premier événement dont je garde des souvenirs précis, même s’il est vrai que ces souvenirs sont au mieux des fragments (le motif pisciforme et ondulant du carrelage sur les murs de la salle d’attente de l’hôpital ; ma mère me disant quelque chose sur le ton de l’urgence, quelque chose d’important, même s’il allait falloir quarante années pour me souvenir finalement de ce que c’était ; une émotion complexe, faite de désir ardent, de peur et de honte ; le son de l’eau d’un robinet dans un lavabo) –, la mère de ma mère n’était pas née à Bolechow et était en réalité la seule de mes quatre grands-parents à être née aux États-Unis : fait qui, au sein d’un groupe de gens désormais disparu, lui avait autrefois donné un certain cachet. Mais son mari, beau et dominateur, mon grand-père, Grandpa, était né et parvenu à la maturité à Bolechow, lui, ses trois frères et ses trois sœurs. Et c’est pour cette raison qu’il avait droit à un emplacement dans cette section particulière du cimetière Mount Judah. Il y est, lui aussi, maintenant enterré, avec sa mère, deux de ses trois sœurs, et un de ses trois frères. L’autre sœur, mère férocement possessive d’un fils unique, a suivi ce fils dans un autre État et s’y trouve enterrée. Des deux autres frères, l’un (du moins c’est ce qu’on nous avait toujours dit) avait eu le bon sens et l’anticipation d’émigrer avec sa femme et ses jeunes enfants de la Pologne à la Palestine dans les années 1930 et, résultat de cette sage décision, il avait été enterré, le moment venu, en Israël. Le frère aîné, qui était aussi le plus beau des sept frères et sœurs, le plus adoré et adulé, le prince de la famille, était venu jeune homme à New York, en 1913. Mais, après une année maigre passée là-bas chez une tante et un oncle, il avait décidé qu’il préférait Bolechow. Et donc, après une année aux États-Unis, il était rentré – un choix qu’il savait, puisqu’il avait fini par trouver le bonheur et la prospérité, être le bon. Il n’a pas de tombe du tout.
CES VIEUX HOMMES et ces vieilles femmes qui, parfois, à ma simple apparition se mettaient à pleurer, ces vieilles personnes juives dont il fallait embrasser les joues, avec leurs bracelets de montre en faux alligator et leurs plaisanteries salaces en yiddish, et leurs lunettes à montures en plastique noir, et le plastique jauni de leur prothèse auditive derrière l’oreille, avec leurs verres remplis à ras bord de whiskey, avec leurs crayons qu’ils vous offraient à chaque fois qu’ils vous voyaient et qui portaient les noms de banques ou de concessions automobiles, avec leurs robes évasées en coton imprimé et leurs trois rangs de perles en plastique blanc, et leurs boucles d’oreilles en cristal transparent, et leur vernis rouge qui brillait et faisait résonner leurs ongles longs, si longs, quand elles jouaient au mah-jong ou à la canasta, ou encore serraient les longues, si longues, cigarettes qu’elles fumaient – ces vieux hommes et ces vieilles femmes, ceux que je pouvais faire pleurer, avaient certaines autres choses en commun. Tous parlaient avec un accent particulier, un accent qui m’était familier parce que c’était celui qui hantait légèrement, mais de façon perceptible, les propos de mon grand-père : pas trop prononcé, puisque au moment où j’ai été assez âgé pour remarquer ce genre de choses, ils avaient vécu ici, en Amérique, pendant un demi-siècle ; mais il y avait encore une rondeur révélatrice, une affectation dans certains mots avec des r et des l, comme chéri ou fabuleux, une façon de mordre dans le t de mots comme terrible, et de transformer en f le v d’autres mots comme (un mot que mon grand-père, qui aimait raconter des histoires, utilisait souvent) vérité. C’est la férité ! disait-il. Ces vieux Juifs avaient tendance à s’interrompre souvent les uns les autres au cours de ces réunions où eux et nous envahissions la salle de séjour mal aérée de l’un d’eux, à couper la parole à celui qui racontait une histoire pour apporter une correction ou pour rappeler ce qui s’était vraiment passé au cours de cette période fabullleuse ou (plus probablement) t-errible, chérrri, j’y atais, je m’a souviens, et je te la dis, c’est la férité….
Parmi ces gens, il y en avait certains qui pleuraient lorsqu’ils me voyaient. J’entrais dans la pièce et ils me regardaient (des femmes, pour la plupart), et elles portaient leurs mains tordues, avec ces bagues et ces nœuds déformés, gonflés et durs comme ceux d’un arbre qu’étaient leurs phalanges, elles portaient ces mains sur leurs joues desséchées et disaient, d’une voix un peu essoufflée et dramatique, Oy, er zett oys zeyer eynlikh tzu Shmiel !
Oh, comme il ressemble à Shmiel !
Et elles se mettaient à pleurer ou à pousser des petits cris étouffés, tout en se balançant d’avant en arrière, leurs pulls roses ou leurs coupe-vent tressautant sur leurs épaules affaissées, et commençait alors une longue rafale de phrases en yiddish dont, à cette époque, j’étais évidemment exclu.
Daniel Mendelsohn - Les Disparus
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Coup de coeur... Eugène Sue...

14 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Fichier:Gino Starace - Les Mystères de Paris (Eugène Sue) -  Fleur-de-Marie.jpg — Wikipédia

 

- Mon cher enfant — me dit-elle, à propos de cette réception solennelle où je devais me rendre le lendemain de mon arrivée — mon cher enfant, ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette fête sera sans contredit la perle de Gerolstein.

 

– De qui voulez-vous parler, ma bonne tante ?

 

– De la princesse Amélie…

 

– La fille du grand-duc ? En effet, lord Dudley nous en avait parlé à Vienne avec un enthousiasme que nous avions taxé d’exagération poétique.

 

– À mon âge, avec mon caractère et dans ma position — reprit ma tante — on s’exalte assez peu ; aussi vous croirez à l’impartialité de mon jugement, mon cher enfant ! Eh bien ! je vous dis, moi, que de ma vie je n’ai rien connu de plus enchanteur que la princesse Amélie. Je vous parlerais de son angélique beauté, si elle n’était pas douée d’un charme inexprimable qui est encore supérieur à la beauté. Figurez-vous la candeur dans la dignité et la grâce dans la modestie. Dès le premier jour où le grand-duc m’a présentée à elle, j’ai senti pour cette jeune princesse une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule : l’archiduchesse Sophie est à Gerolstein depuis quelques jours ; c’est bien la plus fière et la plus hautaine princesse que je sache…

 

– Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes échappent à ses mordantes plaisanteries. À Vienne on la craignait comme le feu… La princesse Amélie aurait-elle trouvé grâce devant elle ?

 

– L’autre jour elle vint ici après avoir visité la maison d’asile placée sous la surveillance de la jeune princesse. — Savez-vous une chose ? me dit cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise ; j’ai l’esprit singulièrement tourné à la satire, n’est-ce pas ? Eh bien ! si je vivais long-temps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j’en suis sûre, inoffensive… tant sa bonté est pénétrante et contagieuse.

 

– Mais c’est donc une enchanteresse que ma cousine ? — dis-je à ma tante en souriant.

 

– Son plus puissant attrait, à mes yeux du moins — reprit ma tante, est ce mélange de douceur, de modestie et de dignité dont je vous ai parlé, et qui donne à son visage angélique l’expression la plus touchante.

 

– Certes, ma tante, la modestie est une rare qualité chez une princesse si jeune, si belle et si heureuse.

 

– Songez encore, mon cher enfant, qu’il est d’autant mieux à la princesse Amélie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute position qui lui est incontestablement acquise, que son élévation est récente…

 

– Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait quelque allusion à sa fortune passée ?

 

– Non ; mais lorsque, malgré mon grand âge, je lui parlai avec le respect qui lui est dû, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son trouble ingénu, mêlé de reconnaissance et de vénération pour moi, m’a profondément émue ; car sa réserve, remplie de noblesse et d’affabilité, me prouvait que le présent ne l’enivrait pas assez pour qu’elle oubliât le passé, et qu’elle rendait à mon âge ce que j’accordais à son rang.

 

– Il faut en effet — dis-je à ma tante — un tact exquis pour observer ces nuances si délicates.

 

– Aussi, mon cher enfant, plus j’ai vu la princesse Amélie, plus je me suis félicitée de ma première impression. Depuis qu’elle est ici, ce qu’elle a fait de bonnes œuvres est incroyable, et cela avec une réflexion, une maturité de jugement qui me confondent chez une personne de son âge. Jugez-en : à sa demande, le grand-duc a fondé à Gerolstein un établissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et pour les jeunes filles, orphelines aussi abandonnées, qui ont atteint seize ans, âge si fatal pour les infortunées que rien ne défend contre la séduction du vice ou l’obsession du besoin. Ce sont des religieuses nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de cette maison. En allant la visiter, j’ai eu souvent occasion de juger de l’adoration que ces pauvres créatures déshéritées ont pour la princesse Amélie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet établissement, placé sous sa protection spéciale ; et, je vous le répète, mon enfant, ce n’est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c’est presque du fanatisme.

 

– Mais c’est un ange que la princesse Amélie — dis-je à ma tante.

 

– Un ange… oui, un ange — reprit-elle — car vous ne pouvez vous imaginer avec quelle attendrissante bonté elle traite ses protégées, de quelle pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n’ai vu ménager avec plus de délicatesse la susceptibilité du malheur ; on dirait qu’une irrésistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de pauvres abandonnées. Enfin, le croiriez-vous ? elle… fille d’un souverain, n’appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes sœurs.

 

Eugène Sue - Les mystères de Paris

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Coup de coeur... Albert Cohen...

12 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Histoire d'un livre : Belle du Seigneur d'Albert Cohen - Entretiens et  documents - Site Gallimard

Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières. Dites moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle, ni Adrienne, ni Aude, ni Isolde, ni les autres de ma splendeur et jeunesse, toutes d’elle annonciatrices et servantes.

Albert Cohen - Belle du Seigneur

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Coup de coeur... Charles Baudelaire...

10 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Le Spleen de Paris Petits poèmes en prose - Poche - Charles Baudelaire -  Achat Livre ou ebook | fnac
Un hémisphère dans une chevelure

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.
Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.
Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.
Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.
Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.
Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

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L’invitation au voyage

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.
Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.
Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !
Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la soeur d’élection ?
Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.
Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoiles, l’orfèvrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.
Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.
Qu’ils cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !
Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?
Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?
Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’Infini vers toi. 

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Le fou et la Vénus

Quelle admirable journée ! Le vaste parc se pâme sous l’oeil brûlant du soleil, comme la jeunesse sous la domination de l’Amour.
L’extase universelle des choses ne s’exprime par aucun bruit ; les eaux elles-mêmes sont comme endormies. Bien différente des fêtes humaines, c’est ici une orgie silencieuse.
On dirait qu’une lumière toujours croissante fait de plus en plus étinceler les objets ; que les fleurs excitées brûlent du désir de rivaliser avec l’azur du ciel par l’énergie de leurs couleurs, et que la chaleur, rendant visibles les parfums, les fait monter vers l’astre comme des fumées.
Cependant, dans cette jouissance universelle, j’ai aperçu un être affligé.
Aux pieds d’une colossale Vénus, un de ces fous artificiels, un de ces bouffons volontaires chargés de faire rire les rois quand le Remords ou l’Ennui les obsède, affublé d’un costume éclatant et ridicule, coiffé de cornes et de sonnettes, tout ramassé contre le piédestal, lève des yeux pleins de larmes vers l’immortelle Déesse.
Et ses yeux disent : « — Je suis le dernier et le plus solitaire des humains, privé d’amour et d’amitié, et bien inférieur en cela au plus imparfait des animaux. Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre et sentir l’immortelle Beauté ! Ah ! Déesse ! ayez pitié de ma tristesse et de mon délire ! »
Mais l’implacable Vénus regarde au loin je ne sais quoi avec ses yeux de marbre.

 

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris

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Coup de coeur... Marge Piercy...

9 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Right To Life
A woman is not a basket you place
your buns in to keep them warm. Not a brood
hen you can slip duck eggs under.
Not the purse holding the coins of your
descendants till you spend them in wars.
Not a bank where your genes gather interest
and interesting mutations in the tainted
rain, any more than you are.
You plant corn and you harvest
it to eat or sell. You put the lamb
in the pasture to fatten and haul it in to
butcher for chops. You slice the mountain
in two for a road and gouge the high plains
for coal and the waters run muddy for
miles and years. Fish die but you do not
call them yours unless you wished to eat them.
Now you legislate mineral rights in a woman.
You lay claim to her pastures for grazing,
fields for growing babies like iceber
lettuce. You value children so dearly
that none ever go hungry, none weep
with no one to tend them when mothers
work, none lack fresh fruit,
none chew lead or cough to death and your
orphanages are empty. Every noon the best
restaurants serve poor children steaks.
At this moment at nine o’clock a partera
is performing a table top abortion on an
unwed mother in Texas who can’t get
Medicaid any longer. In five days she will die
of tetanus and her little daughter will cry
and be taken away. Next door a husband
and wife are sticking pins in the son
they did not want. They will explain
for hours how wicked he is,
how he wants discipline.
We are all born of woman, in the rose
of the womb we suckled our mother’s blood
and every baby born has a right to love
like a seedling to sun. Every baby born
unloved, unwanted, is a bill that will come
due in twenty years with interest, an anger
that must find a target, a pain that will
beget pain. A decade downstream a child
screams, a woman falls, a synagogue is torched,
a firing squad is summoned, a button
is pushed and the world burns.
I will choose what enters me, what becomes
of my flesh. Without choice, no politics,
no ethics lives. I am not your cornfield,
not your uranium mine, not your calf
for fattening, not your cow for milking.
You may not use me as your factory.
Priests and legislators do not hold shares
in my womb or my mind.
This is my body. If I give it to you
I want it back. My life
is a non-negotiable demand.
Marge Piercy
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Je ne traduis que les derniers vers :

Les prêtres et les législateurs ne détiennent pas d'actions

dans mon ventre ou dans ma tête.

C'est mon corps. Si je te le donne

Je veux le récupérer. Ma vie

est une demande non négociable.

                           ___________________________________

A lire :

 

Une femme au bord du temps - Marge Piercy, Marie Koullen, Goater Editions

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Coup de coeur... Nikos Kokàntzis...

8 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Gioconda - Poche - Nikos Kokantzis - Achat Livre | fnac

Hier, une fois de plus, j'ai vu en rêve mon ancien quartier. Rêve la nuit, cauchemar le jour, quand on voit ce qu'ils en ont fait. Moi, au moins, je l’ai connu du temps de sa beauté. J’ai eu la grande chance de naître et grandir là-bas, j'y ai vécu la guerre, l’Occupation, puis quelques années encore.

À l'époque, avant guerre, dans des quartiers comme le nôtre, les gens vivaient dans des maisons et non dans des « résidences » ; il y avait des jardins et des fleurs, mais pas de voitures ; chaque saison avait encore son parfum, et le silence de la nuit n’était troublé que par l'aboiement d'un chien, le chant d'un coq avant le jour, les grenouilles dans la citerne du voisin l'été, le laitier du matin et les premiers bavardages des ménagères - par tout cela, et tant d'autres choses.

Nikos Kokàntzis - Giocanda

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Coup de coeur... Alfred de Musset...

7 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
L’amour, vous le savez, cause une peine extrême ;
C’est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même ;
Peut-être cependant que vous m’en puniriez.

Si je vous le disais, que six mois de silence
Cachent de longs tourments et des voeux insensés :
Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance
Se plaît, comme une fée, à deviner d’avance ;
Vous me répondriez peut-être : Je le sais.

Si je vous le disais, qu’une douce folie
A fait de moi votre ombre, et m’attache à vos pas :
Un petit air de doute et de mélancolie,
Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ;
Peut-être diriez-vous que vous n’y croyez pas.

Si je vous le disais, que j’emporte dans l’âme
Jusques aux moindres mots de nos propos du soir :
Un regard offensé, vous le savez, madame,
Change deux yeux d’azur en deux éclairs de flamme ;
Vous me défendriez peut-être de vous voir.

Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
Que chaque jour je pleure et je prie à genoux ;
Ninon, quand vous riez, vous savez qu’une abeille
Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille ;
Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.

Mais vous ne saurez rien. – Je viens, sans rien en dire,
M’asseoir sous votre lampe et causer avec vous ;
Votre voix, je l’entends ; votre air, je le respire ;
Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
Vos yeux ne verront pas de quoi m’être moins doux.

Je récolte en secret des fleurs mystérieuses :
Le soir, derrière vous, j’écoute au piano
Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,
Et, dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau.

La nuit, quand de si loin le monde nous sépare,
Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous,
De mille souvenirs en jaloux je m’empare ;
Et là, seul devant Dieu, plein d’une joie avare,
J’ouvre, comme un trésor, mon cœur tout plein de vous.

J’aime, et je sais répondre avec indifférence ;
J’aime, et rien ne le dit ; j’aime, et seul je le sais ;
Et mon secret m’est cher, et chère ma souffrance ;
Et j’ai fait le serment d’aimer sans espérance,
Mais non pas sans bonheur ; – je vous vois, c’est assez.

Non, je n’étais pas né pour ce bonheur suprême,
De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.
Tout me le prouve, hélas ! jusqu’à ma douleur même…
Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?

Alfred de Musset

 

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Perdican

 

"Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : “ J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui."

 

Alfred de Musset - On ne badine pas avec l'amour

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