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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Diaty Diallo...

27 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

 

Je vais pénétrer dans le parking. L’odeur caractéristique des endroits sans soleil me saute au nez, agite l’hippocampe dans mon crâne et mes souvenirs d’enfant. D’une fois qu’on cherchait une cachette dans les caves de notre immeuble avec mes grands frère et sœur, que je collais comme leur ombre, et qu’une porte coupe-feu s’était refermée sur mon annulaire, le diminuant à tout jamais de deux millimètres. De quand j’allais accrocher mon vélo dans ces mêmes couloirs sombres, le dos trempé et les doigts tremblants de la peur d’être suivi. Cette humide odeur de terre, c’est aussi celle de la fête immergée où jamais rien de liquide ne se paye avec de l’argent. L’odeur de l’underground. Des mélanges d’alcool et de soft dans des bouteilles d’eau de source. De la fumée de clopes achetées en Espagne. Du partage de goulots, de la fusion des ivresses, de la musique de Chicago. Où chacun vibre à sa singulière cadence, défie les impacts des basses propulsées.

C’est l’odeur de la part qu’on nous laisse. Des mètres de trottoir, quelques bancs, des triangles d’herbe, des bouts de bois morts qu’on transforme en braise pour cuire la viande. Le moindre coffre de voiture est un possible sound system.

On est débrouillards. On est joyeux.

Mais nos réjouissances n’en sont pas pour tout le monde. Il y en a qui ne nous voient que comme les rejetons braillards d’ascendants qui avaient au moins la délicatesse de la fermer. C’est vrai qu’on fait ça, parler fort, mais on est quand même loin de passer toutes nos nuits à beugler sous des fenêtres. On a juste besoin d’agitation, un peu. Attiser des feux, se raconter des trucs pour passer les jours qui rallongent et même ceux qui raccourcissent en fait et puis danser parfois.

Pas grand-chose en somme

Diaty Diallo - deux secondes d'air qui brûle

Deux secondes d'air qui brûle - Diaty Diallo - Babelio

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Coup de coeur... Umberto Eco... "Reconnaitre le fascisme"

26 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Reconnaître le fascisme, de Umberto Eco, Myriem Bouzaher | Éditions Grasset

"Puisque aucune quantité d'êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. Ayant perdu leur pouvoir de délégation, les citoyens n'agissent pas, ils sont seulement appelés, pars pro toto, à jouer le rôle du peuple. Ainsi le peuple n'est plus qu'une fiction théâtrale. Pour avoir un bon exemple de populisme qualitatif, il n'est plus besoin de Piazza Venezia ou du Stade de Nuremberg. Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif télé ou Internet, où la réponse émotive d'un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la "voix du peuple"."

Umberto Eco - Reconnaitre le fascisme

                           ___________________________

La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur.

Le conservatisme implique le rejet du modernisme. Le rejet du monde moderne se dissimule sous un refus du mode de vie capitaliste, mais il a principalement consisté en un rejet de l’esprit de 1789 (et de 1776, bien évidemment [Décalaration d’indépendance des États-Unis]). La Renaissance, l’Âge de Raison sonnent le début de la dépravation moderne.

Le fascisme éternel entretient le culte de l’action pour l’action. Réfléchir est une forme d’émasculation. En conséquence, la culture est suspecte en cela qu’elle est synonyme d’esprit critique. Les penseurs officiels fascistes ont consacré beaucoup d’énergie à attaquer la culture moderne et l’intelligentsia libérale coupables d’avoir trahi ces valeurs traditionnelles.

Le fascisme éternel ne peut supporter une critique analytique. L’esprit critique opère des distinctions, et c’est un signe de modernité. Dans la culture moderne, c’est sur le désaccord que la communauté scientifique fonde les progrès de la connaissance. Pour le fascisme éternel, le désaccord est trahison.

En outre, le désaccord est synonyme de diversité. Le fascisme éternel se déploie et recherche le consensus en exploitant la peur innée de la différence et en l’exacerbant. Le fascisme éternel est raciste par définition.

Le fascisme éternel puise dans la frustration individuelle ou sociale. C’est pourquoi l’un des critères les plus typiques du fascisme historique a été la mobilisation d’une classe moyenne frustrée, une classe souffrant de la crise économique ou d’un sentiment d’humiliation politique, et effrayée par la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs.

Aux personnes privées d’une identité sociale claire, le fascisme éternel répond qu’elles ont pour seul privilège, plutôt commun, d’être nées dans un même pays. C’est l’origine du nationalisme. En outre, ceux qui vont absolument donner corps à l’identité de la nation sont ses ennemis. Ainsi y a-t-il à l’origine de la psychologie du fascisme éternel une obsession du complot, potentiellement international. Et ses auteurs doivent être poursuivis. La meilleure façon de contrer le complot est d’en appeler à la xénophobie. Mais le complot doit pouvoir aussi venir de l’intérieur.

Les partisans du fascisme doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la puissance de leurs ennemis. Les gouvernements fascistes se condamnent à perdre les guerres entreprises car ils sont foncièrement incapables d’évaluer objectivement les forces ennemies.

Pour le fascisme éternel, il n’y a pas de lutte pour la vie mais plutôt une vie vouée à la lutte. Le pacifisme est une compromission avec l’ennemi et il est mauvais à partir du moment où la vie est un combat permanent.

L’élitisme est un aspect caractéristique de toutes les idéologies réactionnaires. Le fascisme éternel ne peut promouvoir qu’un élitisme populaire. Chaque citoyen appartient au meilleur peuple du monde; les membres du parti comptent parmi les meilleurs citoyens; chaque citoyen peut ou doit devenir un membre du parti.

Dans une telle perspective, chacun est invité à devenir un héros. Le héros du fascisme éternel rêve de mort héroïque, qui lui est vendue comme l’ultime récompense d’une vie héroïque.

Le fasciste éternel transporte sa volonté de puissance sur le terrain sexuel. Il est machiste (ce qui implique à la fois le mépris des femmes et l’intolérance et la condamnation des mœurs sexuelles hors normes: chasteté comme homosexualité).

Le fascisme éternel se fonde sur un populisme sélectif, ou populisme qualitatif pourrait-on dire. Le Peuple est perçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la Volonté Commune. Étant donné que des êtres humains en grand nombre ne peuvent porter une Volonté Commune, c’est le Chef qui peut alors se prétendre leur interprète. Ayant perdu leurs pouvoirs délégataires, les citoyens n’agissent pas; ils sont appelés à jouer le rôle du Peuple.

Le fascisme éternel parle la Novlangue. La Novlangue, inventée par Orwell dans 1984, est la langue officielle de l’Angsoc, ou socialisme anglais. Elle se caractérise par un vocabulaire pauvre et une syntaxe rudimentaire de façon à limiter les instruments d’une raison critique et d’une pensée complexe.

Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, Grasset, 2017

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Coup de coeur... Gustave Flaubert...

24 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Madame Bovary, c'est nous! | Le Regard Libre

Elle se plaignit d'éprouver, depuis le commencement de la saison, des étourdissements ; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles ; elle se mit à causer du couvent, Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Ils montèrent dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu'on lui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de chêne, abandonnées dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais le jardinier qu'ils avaient n'y entendait rien ; on était si mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant l'hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours rendît peut-être la campagne plus ennuyeuse encore durant l'été ; et, selon ce qu'elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou se couvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations qui finissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle-même, tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à demi closes, le regard noyé d'ennui, la pensée vagabondant.

Gustave Flaubert - Madame Bovary

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Coup de coeur... Pierre Adrian...

22 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Que reviennent ceux qui sont loin - Pierre Adrian - Babelio

Je quittai la grande maison par la route de la mer. Je longeai le sentier côtier. Le ciel se dégageait comme promis. Ia brise se leva. Il était onze heures du matin en vacances. Une heure douce et parfaite. Le creux de matinée infinisait la journée. J'étais heureux. J'avais le cœur léger sur mon vélo, seul maître de moi-même. Je gagnai la côte sauvage et j'aurais dú deviner, en cycliste aguerri, que si je roulais sans effort c'était que le vent me poussait. Dans la lande, les ajoncs pliaient. Les chevaux broutaient la bruyère, impassibles. Plus loin, les vagues se brisaient sur les écueils sans un bruit. La mer shampouinait des récifs. Il faudrait revenir ici le soir. Je ne connaissais pas plus beau coucher de soleil que celui de la côte sauvage. Souvent on n'entendait que le vent et la mer semblait muette. C'était le spectacle le plus saisissant. Ces vagues s'acharnaient sur le granit en silence. Le soleil déclinait puis se noyait dans l'océan, quelque part vers Ouessant. La lumière crevait les yeux.

Pierre Adrian - Que reviennent ceux qui sont loin

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Coup de coeur... François Villon...

21 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Belle leçon aux enfants perdus

Beaux enfants, vous perdrez la plus
Belle rose de vo chapeau ;
Mes clercs près prenant comme glus,
Se vous allez à Montpipeau
Ou à Ruel, gardez la peau :
Car, pour s'ébattre en ces deux lieux,
Cuidant que vausît le rappeau,
Le perdit Colin de Cayeux.

Ce n'est pas un jeu de trois mailles,
Où va corps, et peut-être l'âme.
Qui perd, rien n'y sont repentailles
Qu'on n'en meure à honte et diffame ;
Et qui gagne n'a pas à femme
Dido, la reine de Carthage.
L'homme est donc bien fol et infâme
Qui, pour si peu, couche tel gage.

Qu'un chacun encore m'écoute !
On dit, et il est vérité,
Que charterie se boit toute,
Au feu l'hiver, au bois l'été.
S'argent avez, il n'est enté,
Mais le dépendez tôt et vite.
Qui en voyez-vous hérité ?
Jamais mal acquît ne profite.

François Villon

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Coup de coeur... Kaouther Adimi...

20 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Le réalisateur était tendu. L'après-midi était consacré au tournage de l'attentat du Milk Bar. L'une des scènes montrait un petit garçon européen en train de lécher une glace, quelques secondes avant l'explosion d'une bombe du FLN déposée par Djamila Bouhired et Zohra Drif. Cette séquence avait suscité de nombreux débats et des discussions sans fin. Yacef Saadi avait tenté d'expliquer ses réticences: "C'est ce que font tous les journalistes et tous les écrivains, même les plus honnêtes : ils décrivent les victimes algériennes comme des ombres, sans histoire, sans chair, sans passé, et à l'inverse, ils humanisent les victimes françaises. Nous sommes des musulmans, un groupe d'individus sans visage, et eux, ce sont des hommes, des femmes et des enfants. Vous avez un biais." Mais Pontecorvo tenait à cette scène et avait balayé les arguments de Yacef : "Pas d'angélisme. C'était une guerre, vous ne cessez de répéter que vous étiez un combattant donc il faut montrer la réalité de la guerre, et que le spectateur comprenne qu'il y avait deux armées qui s'affrontaient même si elles ne disposaient pas des mêmes moyens." Le petit garçon qui jouait l'enfant européen avait applaudi, heureux de pouvoir passer son après-midi à lécher une glace, indifférent -aux états d'âme des adultes.

Kaouther Adimi - Au vent mauvais

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Coup de coeur... Malcolm Lowry...

19 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Au-dessous du volcan - Malcolm Lowry - Babelio

Mais ne vois-tu pas espèce d'encorné de cabron qu'elle est en train de se dire que la première chose à laquelle tu penses après son arrivée à la maison comme cela c'est à boire de la strychnine dont la malencontreuse nécessité et les circonstances annulent l'innocence tu vois donc qu'en face d'une telle hostilité tu pourrais aussi bien ne pourrais-tu t'y mettre au whisky maintenant au lieu d'attendre à plus tard pas à la tequila à propos où est-elle bon bon bon bon nous savons où elle est qui serait le commencement de la fin ni au mescal qui lui serait la fin quoique peut-être une sacrée bonne fin mais au whisky la bonne et saine eau-de-feu-au-gosier des ancêtres de ta femme nacio 1828 y siguiendo tan campante et puis après tu pourrais peut-être prendre de la bière c'est bon pour toi et aussi plein de vitamines car il y aura ton frère et c'est un événement et le cas ou jamais peut-être d'une petite fête bien sûr que c'est le cas et en buvant le whisky et ensuite la bière tu pourrais néanmoins ne faire que te restreindre poco a poco comme tu dois mais tout le monde sait qu'il est dangereux de tenter ça trop vite mais poursuivre l'oeuvre de ton redressement par Hugh bien sûr que tu le ferais !

Malcolm Lowry - Au-dessous du volcan

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Coup de coeur... Tahar Ben Jelloun...

17 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Coup de coeur... Tahar Ben Jelloun...

Je suis né quelques années après l’indépendance de mon pays. Mon père me racontait combien l’époque de Tanger, ville internationale, était faste. Il travaillait à l’hôtel El Minzah. Un palace mythique, fameux grâce à sa clientèle qui venait de tous les coins du monde. Sur les murs du bar, les photos de vedettes du cinéma et de la chanson étaient affichées, certaines dédicacées à mon père. Rock Hudson, Elizabeth Taylor, Victor Mature, Louis Jourdan, Léo Ferré, Charles Aznavour, Gilbert Bécaud, etc.

Je crois que mon père était chef du personnel ou adjoint du directeur, en tout cas son poste était important. Souvent, il nous ramenait des cadeaux que des clients lui donnaient. Je me souviens avoir reçu un beau stylo noir, un stylo à plume avec son encrier. Ma sœur a hérité une fois d’un très beau foulard. Il lui arrivait aussi de nous donner de l’argent de poche en devises étrangères, des dollars, des lires italiennes, des livres anglaises. Je m’amusais à aller les changer en pesetas rue Siaghine. Je ne savais pas que l’argent s’échangeait.

El Minzah était l’âme de la ville. À l’entrée, deux hommes noirs, habillés avec des vêtements traditionnels rouges, se tenaient comme des statues. Un jour j’ai demandé à mon père pourquoi ils étaient noirs. « Ce sont des descendants d’anciens esclaves ; le directeur de l’hôtel est un Anglais qui a travaillé en Inde, c’est lui qui nous impose ce folklore. »

Tahar Ben Jelloun - Le miel et l'amertume

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Coup de coeur... Catherine Millet...

16 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Téléchargez le livre :  Commencements

C’est dans ce café que, pour la première fois, j’aperçus le groupe. Quand je dis « aperçus », le mot est trop fort, car c’est à peine si j’ai le souvenir des corps qui m’apparurent dans un halo de lumière jaune. J’étais assise dans une partie relativement sombre du café, eux se trouvaient plus loin dans une salle éclairée. N’est-ce pas une merveille des triturations de la mémoire que d’avoir inscrit en moi, sous cette forme qui est presque celle d’un dispositif cinématographique, ce moment où ma vie s’approcha de la leur, sans s’approcher de trop près néanmoins ? Un périmètre réservé émanait de leurs bustes penchés les uns vers les autres. J’ai gardé en tête cette vision, pas grand-chose d’autre, en tout cas pas l’impression qu’elle me fit dans l’instant. J’avais posé mes yeux sur eux. Quelqu’un près de moi l’ayant remarqué me les désigna, c’était eux. Je me souviens bien en revanche qu’il y avait de la moquerie dans la voix de mon informateur. Les mots qu’il employa se sont effacés de ma mémoire mais je ne crois pas qu’ils aient soulevé en moi plus qu’une vague interrogation sur ce qui justifiait le ton plaisantin, si bien que rien ne me permet de remplir ce vide entre mon regard tourné vers eux et ce que je compris de leur occupation. D’autres images, ou d’autres fantasmes – difficile de savoir –, viennent se substituer à la première. Ils sont à l’autre bout de la banquette où je suis moi-même assise, ils sont dans la même attitude de conciliabule. L’image est prégnante, alors que le motif de ma curiosité est enfoui, écrasé par l’image. Ils se retrouvaient donc là, occupés par quelque chose de spécial. Voici de quoi il s’agissait.

Catherine Millet - Commencements

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Coup de coeur... Maria Larrea...

15 Septembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea - Grand Format -  Livre - Decitre

 

Le poulpe crachait encore une bave mousseuse sur les rochers quand Dolores s’en saisit.

Elle n’en avait pas peur, elle le tenait fermement à la jointure de sa tête et de ses tentacules. Il devait bien mesurer un mètre de toute sa longueur. Doucement, le céphalopode enroulait l’un de ses huit appendices visqueux sur le bras de Dolores. Pas un soupçon d’effroi ou de dégoût devant l’embrassade de l’animal. Elle marchait de la plage rocailleuse jusqu’au bunker de béton qui lui sert de maison. Dolores était bras nus malgré le froid de janvier, ce froid hivernal, humide et assassin des côtes galiciennes. Elle portait une légère robe à fleurs d’été parce qu’en vérité, plus aucun vêtement ne lui allait, son ventre de femme enceinte était prêt à exploser.

 

Une bourrasque se leva d’un coup et se mit à fouetter ses joues presque brûlées. Elle marchait les yeux mi-clos pour empêcher les grains de sable de se coller sous ses paupières lorsqu’elle passa le porche de la maison. Un rectangle de béton brut sans aucun ornement, aucune couleur, pas la moindre velléité de beauté. La maison était seule, battue par le vent, sur ce petit vallon près de l’océan et à un kilomètre du village de Gateira. Comment l’homme peut-il avoir si peu d’ambition architecturale ? Au rez-de-chaussée, il y avait une grande pièce à tout faire, un dortoir à l’étage. La bâtisse avait pour seule coquetterie une cour intérieure où séchait le linge et se trouvait l’autel des dignes maîtresses de maison de la région : un lavoir en pierre dans lequel Dolores battait le linge, le poulpe et son fils.

Alors qu’elle se mit à assener de gros coups de bâton sur la tête de la pieuvre, sa première contraction arriva. Elle reconnaissait ce qui se préparait à l’intérieur d’elle. C’était moins douloureux que lorsque Santiago la frappait, moins violent que lorsqu’il la pénétrait de force. Elle pria le Seigneur, la Sainte Vierge, Fatima et toute une suite de femmes martyres dans sa tête. Faites qu’il ne soit pas débile comme le premier. Qu’il puisse partir en mer pêcher la morue. Qu’il puisse me bâtir une belle maison de ses mains. Qu’il me défende lorsque son père osera lever le poing sur moi. Le poulpe agonisait. Dolores continuait son œuvre, elle le tabassait violemment. Les contractions s’accéléraient, on pouvait le deviner à la forme triangulaire que prenait le ventre de Dolorès et à ses lèvres soudain pincées en un drôle de rictus. Dolores ne voulait pas hurler. Au lieu de ça, elle introduisit ses doigts dans l’animal à la recherche du trésor noir. Les yeux au ciel, seulement guidée par le toucher, elle sourit : elle avait trouvé le magot. Avec l’index et le pouce, elle ressortit délicatement la glande nacrée et transparente contenant le délicieux jus sombre. Elle restait concentrée pour ne pas la percer mais une nouvelle contraction la fit chanceler. La tension électrique dans son corps lui tordit les mains. La poche éclata et répandit l’encre noire sur ses doigts et ses jambes blanches.

Elle hurla, ¡ Jesús ! Elle n’invoquait pas le fils de Dieu, non, mais le sien de fils. Jesús, cinq ans, sourire d’idiot et gueule d’ange. Il ramena sa fraise devant elle. Son visage était sale mais arborait l’expression heureuse de l’enfant enfin appelé par sa mère. Elle l’envoya chercher la voisine. ¡ Date prisa imbécil ! Jesús se mit à courir.

 

Pour les attendre, Dolores s’installa à l’intérieur, mit de l’eau à chauffer, défigurée par la douleur mais sans émettre le moindre bruit, sans un gémissement. Elle se réservait pour plus tard. Elle s’allongea.

Jesús fit son entrée avec la vieille Clara.

 

Maria Larrea - Les gens de Bilbao naissent où ils veulent

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