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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Georg Christoph Lichtenberg...

27 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Croyez-vous que vos convictions proviennent de la force de vos arguments? Surement vous vous trompez, mais votre auditeur s'abuse tout autant. " Voltaire est aveugle!" disent les théologiens, lequel leur répond: " Vous êtes les aveugles!". Qu'ils ne peuvent en justice démontrer qu'ils sont plus raisonnables que lui, et qu'il soit plus savant et plus philosophe qu'eux, cela ne saurait être un avantage en sa faveur. On peut aussi bien être aveugle envers une idée ou une autre. Les arguments ne sont souvent, et la plupart du temps, que des expositions de prétentions colorant de légitimité et de rationalité ce que l'on aurait fait de toute façon.

Georg Christoph Lichtenberg - Le Miroir de l'Âme

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Coup de coeur... Jeanne Pham Tran...

26 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

De rage et de lumière - 1

Lumière d’été

Je me souviens de la lumière. Des montants en inox du lit et du lino gris clair, des murs blancs à la pochette de perfusion transparente se vidant au goutte-à-goutte dans un ronron monotone. De l’immense fenêtre donnant sur le parking. Du ciel d’été. J’ai pensé à un tableau où la vie a déserté. Où ne restent que le silence et un faisceau de lumière. Puis j’ai vu ma mère mi-assise mi-allongée, le corps dissimulé sous une couette synthétique multicolore rappelant les patchworks qu’elle fabriquait pour nous enfants, la bouche entrouverte, les yeux mi-clos, la tête enveloppée dans un foulard indien, renversée sur le côté, effondrée sur les oreillers. Je l’ai regardée comme une étrangère.

Je me suis approchée du lit pour m’asseoir dans le fauteuil contigu. J’ai senti le revêtement en plastique coller à mes cuisses sous ma robe et j’ai pris sa main. Sa main osseuse, gonflée de veines bleues saillantes sous sa peau laiteuse, animée de tressautements inquiets, de spasmes microscopiques. Son poignet cerclé d’un petit bracelet en plastique portant son nom, comme pour les nourrissons placés en couveuse. Son pouls battait doucement. Je ne voulais pas la réveiller, j’espérais que son corps ressente ma présence. Qu’un fluide invisible passe au travers de nos épidermes.

Nous étions l’une à côté de l’autre, je tenais sa main dans la mienne, et ce qui nous éloignait me paraissait infranchissable. Ce corps étendu, inerte, cette odeur de souillure et d’éther, ce n’était pas ma mère.

La tête enturbannée de rose, de mauve, de bleu, elle dort. Sur ses lèvres amincies, un imperceptible sourire las. Ni ma présence ni le soleil d’été éclaboussant la pièce n’y peuvent rien. Ce que je vois, c’est un corps seul, un corps gelé, que je n’arrive pas à réchauffer.

 

Jeanne Pham Tran - De rage et de lumière

 

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Coup de coeur... Ernest Hemingway...

25 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Paris est une fête – Ernest Hemingway | Kheira's Upper Assembly Room

C’était un café plaisant, propre et chaud et hospitalier, et je pendis mon vieil imperméable au portemanteau pour le faire sécher, j’accrochai mon feutre usé et délavé à une patère au-dessus de la banquette, et commandai un café au lait. Le garçon me servit et je pris mon cahier dans la poche de ma veste, ainsi qu’un crayon, et me mis à écrire. J’écrivais une histoire que je situais, là-haut, dans le Michigan, et comme la journée était froide et dure, venteuse, je décrivais dans le conte une journée toute semblable. J’avais assisté successivement à bien des fins d’automne, lorsque j’étais enfant, puis adolescent, puis jeune homme, et je savais qu’il est certains endroits où l’on peut en parler mieux qu’ailleurs. C’est ce que l’on appelle se transplanter, pensai-je, et une transplantation peut être aussi nécessaire aux hommes qu’à n’importe quelle autre sorte de création vivante. Mais, dans le conte, je décrivais des garçons en train de lever le coude, et cela me donna soif et je commandai un rhum Saint-James. La saveur en était merveilleuse par cette froide soirée et je continuai à écrire, fort à l’aise déjà, le corps et l’esprit tout réchauffé par ce bon rhum de la Martinique.

Une fille entra dans le café et s’assit, toute seule, à une table près de la vitre. Elle était très jolie, avec un visage aussi frais qu’un sou neuf, si toutefois l’on avait frappé la monnaie dans de la chair lisse recouverte d’une peau toute fraîche de pluie, et ses cheveux étaient noirs comme l’aile du corbeau et coupés net et en diagonale à hauteur de la joue.

Je la regardai et cette vue me troubla et me mit dans un grand état d’agitation. Je souhaitai pouvoir mettre la fille dans ce conte ou dans un autre, mais elle s’était placée de telle façon qu’elle pût surveiller la rue et l’entrée du café, et je compris qu’elle attendait quelqu’un. De sorte que je me remis à écrire.

Le conte que j’écrivais se faisait tout seul et j’avais même du mal à suivre le rythme qu’il m’imposait. Je commandai un autre rhum Saint-James et, chaque fois que je levais les yeux, je regardais la fille, notamment quand je taillais mon crayon avec un taille-crayon tandis que les copeaux bouclés tombaient dans la soucoupe placée sous mon verre.

Je t’ai vue, mignonne, et tu m’appartiens désormais, quel que soit celui que tu attends et même si je ne dois plus jamais te revoir, pensais-je. Tu m’appartiens et tout Paris m’appartient, et j’appartiens à ce cahier et à ce crayon.

Ernest Hemingway - Paris est une fête

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Coup de coeur... Stendhal...

23 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

La chartreuse de Parme - Stendhal - Folio - Poche - Librairie Gallimard  PARIS

Fabrice sortait du bureau escorté par trois gendarmes on le conduisait à la chambre qu’on lui avait destinée : Clélia regardait par la portière, le prisonnier était fort près d’elle. En ce moment elle répondit à la question de son père par ces mots : Je vous suivrai. Fabrice, entendant prononcer ces paroles tout près de lui, leva les yeux et rencontra le regard de la jeune fille. Il fut frappé surtout de l’expression de mélancolie de sa figure. « Comme elle est embellie, pensa-t-il, depuis notre rencontre près de Côme ! quelle expression de pensée profonde ! … On a raison de la comparer à la duchesse ; quelle physionomie angélique ! » Barbone, le commis sanglant, qui ne s’était pas placé près de la voiture sans intention, arrêta d’un geste les trois gendarmes qui conduisaient Fabrice, et, faisant le tour de la voiture par derrière, pour arriver à la portière près de laquelle était le général :

– Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l’intérieur de la citadelle, lui dit-il, en vertu de l’article 157 du règlement, n’y aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours ?

– Allez au diable ! s’écria le général, que cette arrestation ne laissait pas d’embarrasser.

Il s’agissait pour lui de ne pousser à bout ni la duchesse ni le comte Mosca : et d’ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette affaire ? au fond, le meurtre d’un Giletti était une bagatelle, et l’intrigue seule était parvenue à en faire quelque chose.

Durant ce court dialogue, Fabrice était superbe au milieu des ces gendarmes, c’était bien la mine la plus fière et la plus noble ; ses traits fins et délicats, et le sourire de mépris qui errait sur ses lèvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossières des gendarmes qui l’entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi dire que la partie extérieure de sa physionomie ; il était ravi de la céleste beauté de Clélia, et son oeil trahissait toute sa surprise. Elle, profondément pensive, n’avait pas songé à retirer la tête de la portière ; il la salua avec le demi-sourire le plus respectueux ; puis, après un instant :

– Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu’autrefois, près d’un lac, j’ai déjà eu l’honneur de vous rencontrer avec accompagnement de gendarmes.

Clélia rougit et fut tellement interdite qu’elle ne trouva aucune parole pour répondre. « Quel air noble au milieu de ces êtres grossiers ! » se disait-elle au moment où Fabrice lui adressait la parole. La profonde pitié, et nous dirons presque l’attendrissement où elle était plongée, lui ôtèrent la présence d’esprit nécessaire pour trouver un mot quelconque, elle s’aperçut de son silence et rougit encore davantage. En ce moment on tirait avec violence les verrous de la grande porte de la citadelle, la voiture de Son Excellence n’attendait-elle pas depuis une minute au moins ? Le bruit fut si violent sous cette voûte, que, quand même Clélia aurait trouvé quelque mot pour répondre, Fabrice n’aurait pu entendre ses paroles.

Emportée par les chevaux qui avaient pris le galop aussitôt après le pont-levis, Clélia se disait : « Il m’aura trouvée bien ridicule ! » Puis tout à coup elle ajouta : « Non pas seulement ridicule ; il aura cru voir en moi une âme basse, il aura pensé que je ne répondais pas à son salut parce qu’il est prisonnier et moi fille du gouverneur ».

Cette idée fut du désespoir pour cette jeune fille qui avait l’âme élevée. « Ce qui rend mon procédé tout à fait avilissant, ajouta-t-elle, c’est que jadis, quand nous nous rencontrâmes pour la première fois, aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c’était moi qui me trouvais prisonnière, et lui me rendait service et me tirait d’un fort grand embarras… Oui, il faut en convenir, mon procédé est complet, c’est à la fois de la grossièreté et de l’ingratitude. Hélas ! le pauvre jeune homme ! maintenant qu’il est dans le malheur tout le monde va se montrer ingrat envers lui. Il m’avait bien dit alors : « Vous souviendrez-vous de mon nom à Parme ? » Combien il me méprise à l’heure qu’il est ! Un mot poli était si facile à dire ! Il faut l’avouer, oui, ma conduite a été atroce avec lui. Jadis, sans l’offre généreuse de la voiture de sa mère, j’aurais dû suivre les gendarmes à pied dans la poussière, ou, ce qui est bien pis, monter en croupe derrière un de ces gens-là ; c’était alors mon père qui était arrêté et moi sans défense ! Oui, mon procédé est complet. Et combien un être comme lui a dû le sentir vivement ! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon procédé ! Quelle noblesse ! quelle sérénité ! Comme il avait l’air d’un héros entouré de ses vils ennemis ! Je comprends maintenant la passion de la duchesse : puisqu’il est ainsi au milieu d’un événement contrariant et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas paraître lorsque son âme est heureuse ! »

Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d’une heure et demie dans la cour du palais et toutefois, lorsque le général descendit de chez le prince, Clélia ne trouva point qu’il fût resté trop longtemps.

– Quelle est la volonté de Son Altesse ? demanda Clélia.

– Sa parole a dit : la prison ! et son regard : la mort !

– La mort ! Grand Dieu ! s’écria Clélia.

– Allons, tais-toi ! reprit le général avec humeur ; que je suis sot de répondre à un enfant !

Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches qui conduisaient à la tour Farnèse, nouvelle prison bâtie sur la plate-forme de la grosse tour, à une élévation prodigieuse. Il ne songea pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement qui venait de s’opérer dans son sort. « Quel regard ! se disait-il ; que de choses il exprimait ! quelle profonde pitié ! Elle avait l’air de dire : la vie est un tel tissu de malheurs ! Ne vous affligez point trop de ce qui vous arrive ! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour être infortunés ? Comme ses yeux si beaux restaient attachés sur moi, même quand les chevaux s’avançaient avec tant de bruit sous la voûte ! »

Fabrice oubliait complètement d’être malheureux.

Stendhal - La Chartreuse de Parme

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Coup de coeur... Emanuele Trevi...

21 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Deux vies - Livre de Emanuele Trevi

J'ai une certitude : pendant que j'écris et tant que je continuerai à écrire ces lignes, Pia est ici, sa présence est aussi encombrante que la table à laquelle je suis assis, ou que la lampe. Mais quand je pense à Pia, il n'y a que moi qui pense à elle, elle est entièrement dans ma tête, et seule l'absence répond à l'autre bout du fil. Lorsque je rêve d'elle, c'est la même chose, c'est une autre partie de mon moi qui crée sa propre Pia. J'en déduis que l'écriture est un moyen singulièrement approprié pour évoquer les morts et je conseille à tous ceux qui ont la nostalgie d'un être cher de s'y exercer : ne pas penser à lui mais composer un écrit à son sujet ; on le constate vite, le défunt est attiré par l'écriture, il trouve toujours un moyen inattendu de surgir dans les mots que nous lui consacrons, il se manifeste de sa propre initiative; ce n'est pas nous qui pensons à lui, c'est vraiment lui, une fois pour toutes.

Emanuele Trevi - Deux vies

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Coup de coeur... Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais...

20 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

La synthèse des codes de la comédie du valet du Barbier de Séville ( Beaumarchais) - Gazette littéraire

Acte I - Scène 2

[…]

FIGARO. Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire assez joliment, des bouquets à Chloris, que j'envoyais des énigmes aux journaux, qu'il courait des madrigaux de ma façon ; en un mot, quand il a su que j'étais imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique et m'a fait ôter mon emploi, sous prétexte que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires.
LE COMTE. Puissamment raisonné ! Et tu ne lui fis pas représenter…
FIGARO. Je me crus trop heureux d'en être oublié, persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.
LE COMTE. Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étais un assez mauvais sujet.
FIGARO. Eh ! mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans défaut.
LE COMTE. Paresseux, dérangé…
FIGARO. Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ?
LE COMTE, riant. Pas mal ! Et tu t'es retiré en cette ville ?
FIGARO. Non, pas tout de suite.
LE COMTE, l'arrêtant. Un moment… J'ai cru que c'était elle…
Dis toujours, je t'entends de reste.
FIGARO. De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires ; et le théâtre me parut un champ d'honneur…
LE COMTE. Ah ! miséricorde !
FIGARO. (Pendant sa réplique, le comte regarde avec attention du côté de la jalousie.) En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car j'avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs ; des mains… comme des battoirs ; j'avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds ; et d'honneur, avant la pièce, le café m'avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale…
LE COMTE. Ah ! la cabale ! monsieur l'auteur tombé !
FIGARO. Tout comme un autre ; pourquoi pas ? ils m'ont sifflé ; mais si jamais je puis les rassembler…
LE COMTE. L'ennui te vengera bien d'eux ?
FIGARO. Ah ! comme je leur en garde, morbleu !
LE COMTE. Tu jures ! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures, au Palais, pour maudire ses juges ?
FIGARO. On a vingt-quatre ans au théâtre ; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.
LE COMTE. Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait quitter Madrid.
FIGARO. C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant à Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevait de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d'argent ; à la fin convaincu que l'utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté Madrid ; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l'Estramadure, la Sierra-Morena, l'Andalousie, accueilli dans une ville, emprisonné dans l'autre, et partout supérieur aux événements : loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là ; aidant au bon temps, supportant le mauvais ; me moquant des sots, bravant les méchants ; riant de ma misère, et faisant la barbe à tout le monde, vous me voyez enfin établi dans Séville, et prêt à servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira de m'ordonner.
LE COMTE. Qui t'a donné une philosophie aussi gaie ?
FIGARO. L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté ?
LE COMTE. Sauvons-nous.
FIGARO. Pourquoi ?
LE COMTE. Viens donc, malheureux ! tu me perds.
Ils se cachent.


Beaumarchais - Le Barbier de Séville - Acte I, scène 2 (extrait)

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Coup de coeur... Lawrence Ferlinghetti...

18 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Poésie Art de l'Insurrection

La poésie est le cri que l’on pousserait en s’éveillant dans une forêt obscure au milieu du chemin de notre vie.
La poésie est le soleil qui ruisselle à travers les mailles du matin.
La poésie, ce sont des nuits blanches et des bouches de désir.
La poésie est l’argot des anges et des démons.
La poésie est un canapé où s’entassent des chanteurs aveugles qui ont posé leurs cannes blanches.
La poésie est le dérèglement des sens qui produit du sens.
La poésie est la voix de la quatrième personne du singulier.
La poésie ce sont toutes les choses nées avec des ailes et qui chantent.
La poésie est une voix dissidente qui s’insurge contre le gaspillage des mots et la surabondance insensée de l’imprimé.
La poésie est ce qui existe entre les lignes.
La poésie est faite des syllabes des rêves.
La poésie, ce sont des cris lointains, très lointains, sur une plage au soleil couchant.
La poésie est un phare qui fait tourner son mégaphone au-dessus de la mer.
Un poème peut être fait d’ingrédients ménagers courants. Il tient sur une seule page et peut cependant remplir un monde et se loger dans la poche d’un cœur.
La poésie, ce sont des pensées sur l’oreiller après l’amour.
La poésie est un chanteur des rues qui sauve les chats de gouttière de l’amour.
La poésie est le dialogue des statues.
La poésie est le bruit de l’été sous la pluie et la clameur de gens qui rient derrière des volets clos dans une rue étroite.
La poésie est une grande maison résonnant de toutes les voix qui ont jamais dit quelque chose de fou ou de merveilleux.
La poésie est la voix à l’intérieur de la voix de la tortue.
La poésie est un livre de lumière la nuit.
La poésie n’est pas que l’héroïne, les chevaux et Rimbaud. Elle est aussi le murmure des éléphants et les prières impuissantes des passagers aériens qui attachent leur ceinture pour la descente finale.
Tel un bol de roses, un poème n’a pas à être expliqué.

Lawrence Ferlinghetti

texte paru dans le supplément « La poésie est partout » de Courrier International ( 18-24 novembre 2004 ; paru initialement dans le San Francisco Chronicle), « Quelques définitions de la poésie à l’usage du XXIe siècle »

                            ____________________

A tout animal qui mange ou tire sur sa propre espèce
A chaque chasseur en 4x4 avec fusil à lunette monté à l'arrière
A chaque tireur d'élite ou ninja de Forces spéciales
A chaque redneek botté avec pitbull et fusil a canon scié
A chaque membre des forces de l'ordre avec chiens dressés pour traquer et tuer
A chaque flic ou indic en civil ou agent secret avec holster rempli de mort
A chaque serviteur du peuple tirant sur le peuple ou visant un malfaiteur en fuite pour tuer
A chaque garde civil de tout pays gardien des citoyens avec menottes et carabines
A chaque garde frontière devant n'importe quel Check point Charley de n'importe quel côté de n'importe quel Mur de Berlin de Bamboo ou Totilla Curtain
A chaque motard CRS d'élite patrouille fédérale en pantalon de cheval fait sur mesure casque en plastique cravate lacet
A chaque voiture de patrouille avec fusil à pompe sirènes hurlantes chaque blindé anti-émeute avec lance-à-eau et matraques prêtes à servir
A tout pilote d'élite avec missile laser et napalm plein les ailes
A chaque commandant au sol donnant la bénédiction aux bombardiers qui décollent
A n'importe quel Département d'Etat de n'importe quelle superpuissance marchande d'armes vendant aux deux côtés de n'importe quel conflit à la fois
A n'importe quel nationaliste extrémiste de quelque nation que ce soit dans n'importe quel monde tiers est ouest nord sud
Qui tue pour sa nation chérie
A n'importe quel prophète poète enflammé armé de fusils de symboles ou de rhétorique
A chaque propagateur de la foi et de la raison de la lumière spirituelle par la force des armes
A chaque instrument attitré de la légitime puissance publique de n'importe quel pouvoir d'état
A tous et à chacun qui tuent tuent tuent encore et toujours au nom de la paix
Je lève - seul et unique salut possible! - mon doigt majeur.

Lawrence Ferlinghetti

                           ___________________________

Je te fais signe à travers les flammes.
Le Pôle Nord a changé de place.
La Destinée Manifeste n’est plus manifeste.
La civilisation s’autodétruit.
Némésis frappe à la porte.
À quoi bon des poètes dans une pareille époque?
À quoi sert la poésie ?
L’imprimerie a rendu la poésie silencieuse, elle y a perdu son chant. Fais-la chanter de nouveau !
Si tu te veux poète, crée des oeuvres capables de relever les défis d’une apocalypse, et s’il le faut, prends des accents apocalyptiques.
Tu es Whitman, tu es Poe, tu es Mark Twain, tu es Emily Dickinson et Edna St Vincent Millay, tu es Neruda et Maïakovski et Pasolini, Américain(e) ou non, tu peux conquérir les conquérants avec des mots.
Si tu te veux poète, écris des journaux vivants. Sois reporter dans l’espace, envoie tes dépêches au suprême rédacteur en chef qui veut la vérité, rien que la vérité, et pas de blabla...
Lawrence Ferlinghetti
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Coup de coeur... Walter Benjamin...

17 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Nous sommes devenus pauvres. Nous avons sacrifié bout après bout le patrimoine de l’humanité ; souvent pour un centième de sa valeur, nous avons dû le mettre en dépôt au mont de piété, pour recevoir en échange la petite monnaie de « l’actuel ». La crise économique est au coin de la rue ; derrière elle une ombre, la guerre qui approche. Se maintenir est devenu aujourd’hui l’affaire de quelques rares puissants qui, Dieu le sait, ne sont pas plus humains que la foule ; le plus souvent, ils sont plus barbares, mais pas de la bonne manière. Les autres, par contre, doivent s’adapter, nouveau commencement, avec peu de chose. Ils ont partie liée aux hommes qui ont fait du renouveau complet leur affaire et l’ont fondé sur l’intelligence et le renoncement. Dans ses édifices, ses images, ses histoires, l’humanité se prépare à survivre, s’il le faut, à la culture. Et l’essentiel est qu’elle le fait en riant. Ce rire sonne peut-être ici ou là comme un rire barbare. Eh bien ! puisse l’individu, de temps à autre, donner un peu d’humanité à cette masse qui, un jour, la lui rendra à taux usuraires ! »

Walter Benjamin - Expérience et Pauvreté

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Coup de coeur... Daniel-Rops...

16 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Daniel-Rops: Mort où est ta victoire? | Daniel-Rops: Mort où… | Flickr

Quand on a souffert comme moi, on ne sait plus si l'on a le courage de risquer sa chance. On voudrait seulement être oublié dans son coin par le sort, vivre modestement, non dans le bonheur, mais dans cette absence de malheur qui en est la caricature.....
...Chaque être n'a pas la possibilité de conquérir son bonheur. Il y en a à qui toute chance a été refusée. Ils n'ont rien à attendre, ils ne peuvent pas forcer le destin. Peut-être n'ont-ils pas de destin du tout.
- Non répondit-il ... chaque être a, dans sa vie, au moins une fois, une occasion de ...- comme vous dîtes... de jouer son destin. Ceux qui ont de la chance ne paient pas trop cher cette occasion unique. Les autres paient plus cher, d'autres à un prix si élevé qu'ils n'osent pas le payer....
.... Vous n'avez peut-être vécu que deux ou trois instants, ceux où vous avez éprouvé que quelque chose d'autre passait dans votre nuit, quelque chose qui voulait être éveillé et que vous avez refusé.

Daniel-Rops / Mort où est ta victoire ?

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Coup de coeur... Neal Cassady...

15 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Dingue de la vie & de toi & de tout - 1

Nous déclinons, comme tout le monde, nous devons préserver les forces qu'il nous reste et toi et moi nous avons vraiment le sentiment d'être une béquille l'un pour l'autre, mais nous n'arrivons pas à en parler, alors quoi - tue la compassion qui t'anime, fais-le pour toi-même ; nous nous accrochons à des lambeaux de vide, déchiquetés, tenaces.
Pourtant personne ne t'arrive à la cheville, c'est toujours vrai, et même plus que jamais, vraiment.

Neal Cassady - Dingue de la vie et de toi et de tout

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