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Vivement l'Ecole!

litterature

Coup de coeur... Marguerite Duras...

29 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

L'Amant (Minuit) eBook : Duras, Marguerite: Amazon.fr: Boutique Kindle

L’homme élégant est descendu de la limousine, il fume une cigarette anglaise. Il regarde la jeune fille au feutre d’homme et aux chaussures d’or. Il vient vers elle lentement. C’est visible, il est intimidé. Il ne sourit pas tout d’abord. Tout d’abord il lui offre une cigarette.

Sa main tremble. Il y a cette différence de race, il n’est pas blanc, il doit la surmonter, c’est pourquoi il tremble. Elle lui dit qu’elle ne fume pas, non merci. Elle ne dit rien d’autre, elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille. Alors il a moins peur. Alors il lui dit qu’il croit rêver. Elle ne répond pas. Ce n’est pas la peine qu’elle réponde, que répondrait-elle. Elle attend. Alors il le lui demande : mais d’où venez-vous ? Elle lui dit qu’elle est la fille de l’institutrice de l’école de filles de Sadec. Il réfléchit et puis il dit qu’il a entendu parler de cette dame, sa mère, de son manque de chance avec cette concession qu’elle aurait achetée au Cambodge, c’est bien ça n’est-ce pas ? Oui c’est ça.

Il répète que c’est tout à fait extraordinaire de la voir sur ce bac. Si tôt le matin, une jeune fille belle comme elle l’est, vous ne vous rendez pas compte, c’est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car indigène.

Il lui dit que le chapeau lui va bien, très bien même, que c’est... original... un chapeau d’homme, pourquoi pas ? elle est si jolie, elle peut tout se permettre.

Elle le regarde. Elle lui demande qui il est. Il dit qu’il revient de Paris où il a fait des études, qu’il habite Sadec lui aussi, justement sur le fleuve, la grande maison avec les grandes terrasses aux balustrades de céramique bleue. Elle lui demande ce qu’il est. Il dit qu’il est chinois, que sa famille vient de la Chine du Nord, de Fou-Chouen. Voulez-vous me permettre de vous ramener chez vous à Saigon ? Elle est d’accord. Il dit au chauffeur de prendre les bagages de la jeune fille dans le car et de les mettre dans l’auto noire.

Chinois. Il est de cette minorité financière d’origine chinoise qui tient tout l’immobilier populaire de la colonie. Il est celui qui passait le Mékong ce jour-là en direction de Saigon.

Marguerite Duras - L'Amant

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Laissons aux enfants le plaisir d’aimer, non pas la lecture, mais les mots qu’ils liront, l'histoire qu'ils vivront...

29 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Litterature

Le décolleté de Micheline Boudet un jour de 1969…

Celles et ceux de ma génération - je suis né en 1958 – se souviennent des longues heures passées à étudier des extraits d’œuvres littéraires dans le Lagarde et Michard. Un manuel qui saucissonnait les romans, les pièces de théâtre, parfois même les poèmes. Ce découpage me semblait criminel. Donnerait-on à observer la moitié d’un Rubens, les deux tiers d’un Cézanne, les trois quarts d’un Picasso ? Messieurs Lagarde et Michard, que je ne connaissais pas, avaient pris soin de collationner des « morceaux choisis » et, après chacun d’entre eux, d’y ajouter des questions et exercices d’une stupidité rare. Combien de fois ai-je pesté contre tout cela !

« Divisez le texte en trois parties et donnez un titre à chacune d’entre elles … » Mais il y a DEJA un titre ! Et puis ces trois parties ! Pourquoi pas deux ou quatre ou six ? Mes « parties », je les imaginais, j’arrêtais ma lecture quand bon me semblait, où bon me semblait, parfois au milieu de la phrase pour suspendre le temps, et puis la reprendre si bon me semblait. Que je me suis ennuyé à tronçonner des œuvres réduites en morceaux par ces messieurs Lagarde et Michard ! Je les haïssais !

Et il y avait pire !

« Que veut dire l’auteur ligne 23 paragraphe 2 ? »… Ah non ! Cà, je ne pouvais pas ! Je protestais à haute voix ! « L’auteur ne VEUT pas dire ! Il DIT ! ». Pourquoi à tout prix faire - souvent mal - dire à un écrivain illustre ce qu’il avait si joliment écrit, offrant à son lecteur l’occasion privilégiée de quitter l’endroit choisi pour passer quelque temps à lire. Simplement lire ! Et "partir" avec les personnages dans de folles aventures !

Je me souviens aussi de cet exercice – qui existe encore :

« Imaginez le dialogue entre les deux personnages – Lignes 12 à 32 ». Pourquoi diable imposer à de jeunes esprits ce stupide travail consistant à mettre dans la bouche des héros des mots qu’ils n’auraient jamais prononcés ! Quand l’auteur, à ce moment du livre, ne veut pas leur donner la parole. « Fichons la paix aux écrivains ! » ai-je dit un jour à un de mes professeurs. Ce devait être en seconde. Deux heures de colle. J’ai passé beaucoup de temps en permanence. Ce qui me permettait de lire sans découper les œuvres…

La seule joie que me procurait le Lagarde et Michard étaient les illustrations : reproductions de tableaux, photographies.

Voici par exemple le Lagarde et Michard, édition 1969… Année érotique d'après Gainsbourg… Il est une chose certaine : le Lagarde et Michard 1969 n'avait rien, mais vraiment rien, d'érotique !... Quoi que… Feuilletant l'ouvrage d'un doigt distrait, je retrouve le sourire de Micheline Boudet page 257, dans Le Bourgeois Gentilhomme ! Et que dire du décolleté de la même, page 273, dans Le Malade Imaginaire, au côté d'un Jean Piat, la lèvre sensuellement humide et ne sachant où donner de la prunelle !

Prunelle que je prends le temps de jeter, aussi, au bas des textes. Force est de constater la répétition des questions, les mêmes qu'en 1948 dans le Chevaillier, Audiat et Aumeunier… Pourquoi ?... Comment ?... Quel sentiment ?... Relevez… Dieu que j'ai pu « relever » ! Distinguez les trois parties du récit, comme je viens de m’en souvenir…

Par hasard, je tombe sur un de ces « morceaux choisis ». Question 6, page 219 :

« Quelle doit être, à votre avis, l'attitude d'Elise ? »

Mais je ne voulais pas donner mon avis sur l'attitude d'Elise, moi ! Je voulais qu'Elise m'emmène avec elle, qu'elle ait l'attitude de son choix, qu'elle me parle, m'aime, m'embrasse ou me gronde, bref qu'elle vive sa vie ! J'aurais adoré écrire à Elise… Pourquoi diable Lagarde et Michard voulaient-ils à tout prix me faire dire des choses que je ne voulais pas dire ? 

Elise, je la voulais libre ! Libre d'être ce que le texte nous donnait à rêver et non ce qu'il nous était imposé de lire et de penser ! « Quelle doit être, à votre avis, l’attitude d’Elise ? »… Question idiote ! Deux heures de colle !

Hélas, notre Ministère de l’Education Nationale semble apprécier ce temps passé. Il ne fut pour moi et pour l’immense majorité de mes condisciples que du temps perdu. Ce n’est pas ainsi que j’ai été initié à l’amour de la lecture, ni à celui des grands auteurs.

« Mon » Camus… Celui commençant « Noces » par ces mots :

« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. »

Pourquoi vouloir « faire dire » autre chose à Camus que ces mots-là ? Chacun d’entre eux porte la lumière tragiquement sublime de l’Algérie. Sa lumière, ses couleurs, ses parfums. Tout est là… Et la mer, chevalier protecteur d’une Histoire multi millénaire. En lisant ces lignes, j’épousais le monde…

« Mais peut-être un jour, quand nous serons prêts à mourir d’épuisement et d’ignorance, pourrai-je renoncer à nos tombeaux criards, pour aller m’étendre dans la vallée, sous la même lumière, et apprendre une dernière fois ce que je sais » écrit encore Camus, dans « Retour à Tipasa ».

Et de conclure - mais l’écrivain ne conclut jamais – dans « La mer au plus près »:

«J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal. »

Laissons aux enfants le plaisir d’aimer, non pas la lecture, mais les mots qu’ils liront, l'histoire qu'ils vivront.

Un bonheur royal !

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"Si je ne rêve pas, je n’ai pas de lieu en moi où puisse s’espérer le temps. Le temps est comme le sang du rêve."

Anne Dufourmantelle

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Coup de coeur... Julien Gracq...

28 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

 

Tu sais, ces nuits d'été qui sont plus chaudes que le jour, où on dirait que les Syrtes macèrent comme un corps dans sa sueur. Je me levais, pieds nus sur les dalles fraîches, dans ce peignoir blanc que tu aimes – elle se tourna vers moi avec une lueur de provocation dans les yeux – je t'ai trompé souvent, Aldo, c'était un rendez-vous d'amour. À cette heure-là, Maremma est comme morte ; ce n'est pas une ville qui dort, c'est une ville dont le coeur a cessé de battre, une ville saccagée – et si on regarde par la baie, la lagune est comme une croûte de sel, et on croit voir une mer de la lune. On dirait que la planète s'est refroidie pendant qu'on dormait, qu'on s'est levé au coeur d'une nuit d'au-delà des âges. On croit voir ce qui sera un jour, continua-t-elle dans une exaltation illuminée, quand il n'y aura plus de Maremma, plus d'Orsenna, plus même leurs ruines, plus rien que la lagune et le sable, et le vent du désert sous les étoiles. On dirait qu'on a traversé les siècles tout seul, et qu'on respire plus largement, plus solennellement, de ce que se sont éteintes des millions d'haleines pourries. Il n'y a jamais eu de nuits, Aldo, où tu as rêvé que la terre tournait soudain pour toi tout seul ? tournait plus vite, et que dans cette course enragée tu laissais sur place les bêtes aux poumons plus faibles ? Ce sont les bêtes qui n'aiment pas l'avenir – mais celui qui sent qu'il est en lui un coeur pour cette vitesse irrespirable, ce qui est crime et perdition à ses yeux et à son instinct, c'est ce qui l'empêche de bondir et rien d'autre. Pour penser que les hommes vivent ensemble parce qu'ils vivent côte à côte, il faut n'avoir jamais regardé à la portée de leur œil. Il y a des villes pour quelques-uns qui sont damnées, par cela seulement qu'elles semblent nées et bâties pour fermer ces lointains qui seuls leur permettraient d'y vivre. Ce sont des villes confortables ; on y voit le monde comme de nulle part, comme l'écureuil de sa roue. Je n'aime que celles où au creux des rues on sent souffler le vent du désert ; et il y a des jours, Aldo, dit Vanessa en se tournant vers moi et en me regardant d'un oeil aigu, où j'ai fait à Orsenna une querelle grave : on n'y sent que le marécage, et j'ai pensé parfois qu'elle empêchait la terre de tourner.

 

Il y a quelque chose de trouble à dévisager un portrait la nuit, à la lueur d'une bougie. On dirait qu'une figure lisible, du fond du chaos, du fond de l'ombre qui l'a dissoute, se hâte d'affluer, de se recomposer au contact de cette petite vie falote qui sépare une seconde fois la lumière des ténèbres, comme si elle appelait désespérément, comme si elle tenait une suprême fois de se faire reconnaître. Quiconque a vu une vision pareille a vu, comme on dit, au moins une fois l'ombre se peupler – la nuit prendre figure. Celui qui m'appelait là était de mon sang et de ma race, et je sentais qu'au-delà de la honte, au-delà du déshonneur que les hommes distribuent pour le bon ordre avec on ne peut moins de garanties, comme des décorations en temps de guerre, cette façon à lui qu'il avait de sourire m'appelait plus profond à un secret paisible, un secret pour lequel la conscience béate de la ville était sans verdict et sans attendus.

 

​​​​​​​Julien Gracq - Le Rivage des Syrtes

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Coup de coeur... Nicolas Bouvier...

27 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

L'agrément dans ces lents voyages en pleine terre c'est _ l'exotisme une fois dissipé _ qu'on devient sensible aux détails, et par les détails, aux provinces. Six mois d'hivernage ont fait de nous des Tabrizi qu'un rien suffit à étonner. A chaque étape, on relève de ces menus changements qui changent tout - qualité des regards, forme des nuages, inclinaison des casquettes - et, comme un Auvergnat montant sur Paris, on atteint la capitale en provincial émerveillé, avec en poche, de ces recommandations griffonnées sur des coins de table par des pochards obligeants, et dont il ne faut attendre que quiproquos et temps perdu. Cette fois nous n'en avons qu'une; un mot pour un Juif azeri que nous allons trouver tout de suite: une tête à vendre sa mère, mais c'est un excellent homme tout plein d'un désir brouillon de débrouiller nos affaires. Non, il ne pense pas que des étrangers comme nous puissent loger dans une auberge du bazar... non, il ne connait personne du coté des journaux, mais voulons-nous déjeuner avec un chef de la police dont il promet merveille? Nous voulons bien. Et l'on va au diable, sous un soleil de plomb, manger une tête de mouton au yaourt chez un vieillard qui nous reçoit en pyjama. La conversation languit. Il y a longtemps que le vieux a pris sa retraite. C'est dans une petite ville du sud qu'il était chef, autrefois, il ne connait plus personne à la préfecture... d'ailleurs il a tout oublié. Par contre, une ou deux parties d'échecs lui feraient bien plaisir. Il joue lentement, il s'endort; ça nous a pris la journée.

(...)

Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.

Nicolas Bouvier - L'usage du monde

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Coup de coeur... Charles Baudelaire...

26 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Bien loin d'ici

C'est ici la case sacrée
Où cette fille très parée,
Tranquille et toujours préparée,

D'une main éventant ses seins,
Et son coude dans les coussins,
Ecoute pleurer les bassins ;

C'est la chambre de Dorothée.
- La brise et l'eau chantent au loin
Leur chanson de sanglots heurtée
Pour bercer cette enfant gâtée.

Du haut en bas, avec grand soin,
Sa peau délicate est frottée
D'huile odorante et de benjoin.
- Des fleurs se pâment dans un coin.

            ________________

Je t'adore à l'égal de la voute nocturne

Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne,
Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,
Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
Plus ironiquement accumuler les lieues
Qui séparent mes bras des immensités bleues.

Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts,
Comme après un cadavre un choeur de vermisseaux,
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle !
Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle !

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Le crépuscule du matin

La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un oeil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l'âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient,
Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer.

Les maisons çà et là commençaient à fumer.
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
C'était l'heure où parmi le froid et la lésine
S'aggravent les douleurs des femmes en gésine ;
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux ;
Une mer de brouillards baignait les édifices,
Et les agonisants dans le fond des hospices
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.

L'aurore grelottante en robe rose et verte
S'avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

Charles Baudelaire - Les fleurs du mal

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Coup de coeur... Annie Ernaux - L'événement

25 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

ÉVÉNEMENT (L') : ERNAUX,ANNIE: Books

Les filles comme moi gâchaient la journée des médecins. Sans argent et sans relations - sinon elles ne seraient pas venues échouer à l'aveuglette chez eux -, elles les obligeaient à se rappeler la loi qui pouvait les envoyer en prison et leur interdire d'exercer pour toujours. Ils n'osaient pas dire la vérité, qu'ils n'allaient pas risquer de tout perdre pour les beaux yeux d'une demoiselle assez stupide pour se faire mettre en cloque. À moins qu'ils n'aient sincèrement préféré mourir plutôt que d'enfreindre une loi qui laissait mourir des femmes. Mais tous devaient penser que, même si on les empêchait d'avorter, elles trouveraient bien un moyen. En face d'une carrière brisée, une aiguille à tricoter dans le vagin ne pesait pas lourd.

Annie Ernaux - L'événement

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Coup de coeur... John Steinbeck...

24 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Des souris et des hommes - Collection Folio n°37. de Steinbeck John | Achat  livres - Ref R320162226 - le-livre.fr
« Allons, George, raconte moi. Je t’en prie, George. Comme t’as fait d’autres fois.
— Ça te plait donc bien ? C’est bon, j’vais te raconter, et puis après, on dînera. La voix de George se fit plus grave. Il répétait ses mots sur un certain rythme, comme s’il avait déjà dit cela plusieurs fois.
— Les types comme nous, qui travaillent dans les ranches, y a pas plus seul au monde. Ils ont pas de famille. Ils ont pas de chez soi. Ils vont dans un ranch, ils y font un peu d’argent, et puis ils vont en ville, et ils le dépensent tout… et pas plus tôt fini, les v’là à s’échiner dans un autre ranch. Ils n’ont pas de futur devant eux. Lennie était ravi.
— C’est ça… C’est ça. Maintenant, raconte comment c’est pour nous. George continua :
— Pour nous, c’est pas comme ça. Nous, on a un futur. On a quelqu’un à qui parler, qui s’intéresse à nous. On a pas besoin de s’asseoir à un bar pour dépenser son pèze, parce qu’on n’a pas d’autre endroit où aller. Si les autres types vont en prison, ils peuvent bien y crever, tout le monde s’en fout. Mais pas nous. Lennie intervint :
— Mais pas nous ! Et pourquoi ? Parce que… parce que moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi, et c’est pour ça !Il éclata d’un rire heureux.
— Continue maintenant, George !”
— Tu l’sais par coeur. Tu peux le faire toi-même.
— Non, toi. Y a toujours des choses que j’oublie. Dis-moi comment ça sera.
— Ben voilà. Un jour, on réunira tout not’ pèze, et on aura une petite maison et un ou deux hectares et une vache et des cochons et…
— On vivra comme des rentiers, hurla Lennie. Et on aura des lapins. Continue George. Dis-moi ce qu’on aura dans le jardin, et les lapins dans les cages, et la pluie en hiver, et le poêle, et la crème sur le lait qui sera si épaisse qu’on pourra à peine la couper. Raconte-moi tout ça, George. »
John Steinbeck – Des souris et des hommes
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Coup de coeur... Régis Jauffret...

23 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

AQUEDUC

Je n’aime ni les Asiates ni les Homos ni les Blacks ni les Roms ni les Israélites ni les Assistés ni les Lesbiennes ni les Onanistes ni les Arabes et les Peaux-Rouges pas davantage. Si à l’occasion ces gens-là nous violent, nous tuent, nous dépècent leur projet primordial est d’infuser en nous leurs gamètes, de bronzer notre patrimoine génétique, de débaucher nos ovocytes, de dissoudre notre identité dans leur sperme.

— De remplacer notre sang par le leur.

Une fois mêlé de noir, de rinçures, d’ordures, d’excrémentiel adieu notre blancheur, notre pureté adorable. Un ethnocide prémédité, mondialisé, un programme inscrit dans leur ADN dès l’abolition de l’esclavage, du crime de sodomie, de la peine de mort – dès la survenue de la transsexualité, du transhumanisme, de la diabolisation de la Shoah dont la décolonisation ne fut qu’un avatar. Un génocide par le coït, le plus diabolique et implacable holocauste depuis la fin du paléolithique quand les chasseurs planifièrent l’extermination des cueilleurs jusqu’au dernier mangeur d’airelles.

— En assombrissant notre épiderme ils enténèbrent l’espèce.

— Ils font tomber la nuit.

Ils traqueront jusqu’à la dernière tribu réellement humaine qui cachera son aristocratique pâleur au cœur d’une forêt de chênes millénaires couronnés de gerbes de gui. Ils parachuteront dans leur ciel une tripotée de mâles pansexuels à la peau pain d’épice pour féconder leurs filles, des reproductrices skoliosexuelles chocolat d’épiderme bâties pour l’enfantement avec leurs larges hanches et leurs mamelles bovines qui obligeront les derniers garçons de notre race à les engrosser de leur semence d’hermine.

Ils ne prendront pas la peine de massacrer les inféconds. Ils attendront que le temps fasse son œuvre et les achève de mort naturelle après avoir assisté au désastre. La planète désormais tout entière recouverte d’enfants invertis transgenres couleur de boue et la suie qui tombe sur l’ancienne humanité devenue peu à peu une variété de singes. Le lent crépuscule, les ténèbres, la lune éteinte, les étoiles à l’état de cendre et réfugié au fin fond d’un trou noir Dieu épouvanté sur notre sort sanglote.

— L’époque est un aqueduc par lequel on évacue notre sang.

Remplacé jusqu’à la dernière goutte par la sombre hémoglobine de ces animaux dont le corps d’apparence humaine n’aura été qu’un déguisement passager pour duper les fiers descendants de Jules César, du Christ, des rois, des papes, de Bonaparte, du Duce, de Pétain, du Führer et de Charles de Gaulle que nous sommes, que nous étions, que nous fûmes – que bientôt plus jamais nous ne serons. Voilà le juste châtiment de nos générations philanthropes, attendries, répugnant à tuer, à castrer, à esclavager, à déporter – aveugles à ne pas voir en autrui l’ennemi à exterminer avant qu’il défèque entre deux voitures le crottin d’aryens qu’à force de laxisme nous serons devenus.

 

Régis Jauffret - Microfictions 2022

 

Microfictions 2022 : que dit le web du recueil de nouvelles de Régis  Jauffret ?

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Coup de coeur... Günter Grass...

22 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Au dessus du piano, le portrait du sombre Beethoven, cadeau de Greff, fut ôté de son clou et, au même clou fut exposé un Hitler au regard pareillement sinistre. Matzerath, qui n'avait pas le goût de la musique grave, voulait bannir sans rémission le musicien sourd. Pourtant maman, qui aimait beaucoup les phrases lentes des sonates beethovéniennes, les avait étudiées sur notre piano deux ou trois fois plus lentement qu'il n'était indiqué et les faisait s'égoutter de temps à autre, obtint à force d'insistance que le Beethoven prît place non pas au-dessus du divan, mais au-dessus de la desserte. Ainsi commença cette confrontation sinistre entre les plus sinistres : Hitler et le génie, suspendus face à face, se regardaient, se perçaient à jour et pourtant n'éprouvaient aucune sympathie réciproque.

Günter Grass - Le Tambour

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Coup de coeur... R.J. Ellory...

21 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Omerta | Lisez!

 

Un vieil homme qui émerge d’une entrée en rampant à quatre pattes. Comme un chien.

Sons quasi inhumains sortant de la bouche, visage contorsionné, comme si on l’avait empoigné par les cheveux et qu’on lui avait tiré les traits vers l’arrière.

Du sang sur les mains, autour de lui. Du sang sur les genoux. Se traîne jusqu’au bord du trottoir, tombe face contre terre.

Comme un parfum de neige dans l’air, froid et mordant.

On demanderait plus tard aux gens le souvenir le plus précis qu’ils gardaient de la scène, et tous – à tour de rôle et sans exception – parleraient du sang.

La neige ne vint pas. Pas ce soir-là. Dans quelques jours peut-être, à temps pour Noël, qui sait.

Serait-elle déjà tombée qu’il y aurait eu du sang sur la neige, se répandant autour du vieil homme étendu là, agité de soubresauts, l’écume à la bouche, tandis que, tout près de lui, les taxis passaient en trombe, emportant leurs passagers d’un épisode de leur vie à un autre, et que New York émergeait saine et sauve d’une longue journée, avec le vague espoir que la prochaine serait meilleure.

Ce sont des choses qui arrivent, se diraient certains, heureux que la chose ne leur soit pas arrivée, ni à eux ni à quelqu’un de leur connaissance… ce qui était somme toute une consolation.

Des gens étaient poignardés, abattus, étranglés, brûlés vifs, noyés et pendus ; d’autres, tués dans des accidents de la circulation, ou victimes des caprices de la nature ; tous sortaient le matin de chez eux en croyant que ce jour serait en tout point semblable à un autre. Ce qui n’était pas toujours le cas.

Le vieil homme reste étendu sur le trottoir jusqu’à ce que quelqu’un appelle la police : une ambulance qui arrive ; les agents qui aident les toubibs à charger l’homme sur un brancard et à le déposer à l’arrière du véhicule.

« Lui, arrêter l’homme au revolver », dit un Coréen au policier, une fois l’ambulance partie dans un déluge bleuté de barre lumineuse et de phares aveuglants. C’était un dimanche soir ; la circulation était aussi calme qu’elle pouvait l’être.

« T’es qui, toi ? demande le policier.

– Mon magasin de vins et alcools juste là, répond l’homme en tendant le bras. Y avait un type, un voleur… un revolver à la main, et le vieux, l’a foncé dessus…

– Le vieux a essayé d’empêcher un type de dévaliser ta boutique ? demande le policier.

– Comme je dis, m’sieur… voulait voler mon magasin. L’avait revolver. Y pointait sur ma femme. Et puis le vieux arrive dans l’allée, l’a foncé sur lui. Alors le type, il a la trouille et y tire dessus. Y voulait pas tuer personne, mais l’autre il lui fait peur, alors il panique.

– Et le type, il est allé où ?

– Parti, y court dans la rue. »

Le policier jette un œil le long de la rue, comme si cela pouvait servir à quelque chose.

« Il est parti par là ?

– Oui, par là, acquiesce l’homme.

– Il va falloir que tu viennes avec moi… au commissariat pour qu’on enregistre ta déposition. Tu pourrais regarder quelques photos et voir si tu le reconnais ?

– Reconnais qui ?

– Ben, l’homme au revolver… celui qui a essayé de te voler.

 

– Ah, oui, dit le proprio. Je croyais le vieil homme. »

Le policier secoue la tête. Il se demande parfois comment les gens fonctionnent, comment ils se débrouillent pour arriver sans trop de dégâts à la fin de chaque nouvelle journée.

La femme du propriétaire sortit du magasin un peu plus tard, au bout d’une demi-heure à peu près. Un seau plein d’eau chaude savonneuse dans une main, une serpillière dans l’autre. Elle entreprit de nettoyer le trottoir, évacuant le sang dans le caniveau, tout en pensant elle aussi : ce sont des choses qui arrivent, peut-être exactement dans ces termes, peut-être dans des termes voisins. Elle était coréenne. Portait un nom assez court, où abondaient les consonnes au milieu de rares voyelles, et que les gens avaient du mal à prononcer correctement, si bien qu’elle se faisait appeler Kim. Facile à retenir, encore plus facile à dire. Elle était venue en Amérique bien décidée à n’être rien d’autre qu’elle-même. Onze ans plus tard, elle s’appelait Kim et nettoyait un trottoir de New York du sang d’un vieil homme qui, tous les dimanches, venait acheter son vin chez elle et qui avait voulu les aider.

L’incident tomba vite dans l’oubli, simplement parce que des événements de ce genre n’avaient guère d’importance.

On était à New York, après tout. Ville de Sinatra à une époque, elle appartenait aujourd’hui à Sex and the City et à Woody Allen. Des drames de cet acabit, on en voyait tous les jours, sous toutes les formes. On écrivait beaucoup sur l’endroit – des gens comme Roth et Auster, Selby et Styron. C’était le centre du monde, un microcosme qui renfermait ce qu’il y avait de plus insensé et de plus beau dans ce monde.

Un endroit où l’on pouvait se faire tirer dessus sans raison ; où une femme du nom de Kim pouvait laver un trottoir du sang d’un homme sans plus de manières que s’il s’était agi du contenu d’une bouteille cassée de Diesel Moscato ; où les raisons qu’on avait de vivre – l’amour et l’argent, voire l’espoir d’une vie meilleure – ne se distinguaient plus de celles qu’on avait de mourir. Braves et bienheureuses, passionnées, souffrantes, croyant obstinément à la chance, des millions de vies en côtoyaient des millions d’autres, dans un tissu si serré que les coutures qui les reliaient entre elles finissaient par ne plus se voir.

Dimanche soir, mi-décembre ; le vieil homme fut transporté en toute hâte à l’hôpital St Vincent, et, en dépit du fait qu’ils ignoraient tout de sa vie, jusqu’à son nom, tous autant qu’ils étaient – le propriétaire du magasin, sa femme, l’officier de police, les toubibs de l’ambulance –, tous prièrent pour qu’il survive, de toutes leurs forces.

Ainsi va la nature humaine ; ainsi va le monde.

 

Une heure plus tard, peut-être moins. Un homme d’une cinquantaine d’années – cheveux grisonnants, chemise blanche, cravate en soie, traits anguleux volontaires – se tient devant un bureau, repose le téléphone. Regarde en direction de la fenêtre, laquelle domine la rue d’où monte le bruit de la circulation, erratique et anonyme, semblable au souffle saccadé d’une respiration.

Il se retourne pour faire face à une femme plus jeune – cheveux foncés, d’une beauté incontestable, avec cependant au visage une ombre révélatrice de quelque tourment intérieur qui en voile les traits.

« Ils ont tiré sur Edward », dit l’homme. Voix neutre, posée, comme si la nouvelle n’avait rien de surprenant.

La femme, qui a pour nom Cathy Hollander, en a le souffle coupé ; puis elle demande « Qui ça ? Qui a tiré ? Comment il va ? », avant de faire mine de se lever.

L’homme l’arrête d’un geste de la main.

« On ne sait rien, en fait, dit-il. C’est peut-être prémédité, mais peut-être tout aussi bien un manque de chance. Va chercher Charlie Beck et Joe Koenig. Moi, j’ai des coups de fil à passer. Il faut que je fasse venir quelqu’un…

– Quelqu’un ? Qui ça ?

– Son fils, il faut le faire venir de Miami…

– Son fils ?! s’exclame Cathy, incrédule, en fronçant les sourcils. Tu déconnes, ou quoi ? Edward a un fils ? »

 

L’homme, de son nom Walt Freiberg, opine du chef et ferme les yeux.

« Oui, dit-il dans un murmure, il a un fils.

– Je l’ignorais… », commence Cathy.

L’homme s’empare du combiné et compose un numéro.

« Tu ne savais pas qu’il avait un fils ? Crois-moi, tu n’as rien à envier au reste du monde, personne n’est au courant. »

On décroche à l’autre bout de la ligne.

Walt Freiberg sourit.

« Evelyn ? Walter à l’appareil… Ça fait un bail, hein ? J’ai quelque chose à te demander. »

 

R.J. Ellory - Omerta

 

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