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Vivement l'Ecole!

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Mauvaises langues, un député LREM et Jean-Michel Blanquer assurent la promo du pronom neutre iel

18 Novembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Langue, #Blanquer

Les pronoms « iel​​​ » et « ielle​​​ » consacrés par le Petit Robert (MàJ :  Un député LREM soutenu par Blanquer dénonce le « wokisme » et écrit à  l'Académie française) - Fdesouche

François Jolivet, soutenu dans la foulée par le ministre de l’Education nationale, s’est élevé contre la décision du dictionnaire «le Robert» d’ajouter «iel» dans son édition numérique. Ignorant qu’une langue est une convention échappant par essence à toute censure.

Depuis quelques jours, le mot «iel» est partout dans les médias. Presque chaque site d’information a écrit un article avec ce pronom dans le titre, iel résonne sur toutes les ondes et dans pas mal de conversations. Et ce, grâce à l’action d’un député de la majorité soutenu par le ministre de l’Education nationale.

Dans un tweet mardi, François Jolivet, soutenu dans la foulée par Jean-Michel Blanquer, s’est élevé contre la décision du dictionnaire le Robert d’ajouter iel dans son édition numérique. Précédé de la mention «rare», il est ainsi défini : «Pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quel que soit son genre.» Le dictionnaire mentionne aussi la variante «ielle» et les pluriels «iels», «ielles». Et ça, c’est révoltant pour le député, qui s’est carrément fendu d’une lettre ouverte aux membres de l’Académie française «pour connaître leur point de vue sur une initiative» qu’il juge «très malheureuse» car elle consiste à introduire des «des mots que je méconnais». Pour l’élu LREM, «cette orientation du Petit Robert serait le stigmate de l’entrée dans notre langue de l’écriture dite inclusive sans doute précurseur de l’avènement de l’idéologie woke». Et ça, ce n’est pas tolérable.

Evolution de la langue

Le dictionnaire explique avoir décidé d’inclure iel car son usage, bien que faible, «est en croissance forte depuis quelques mois». Comme son sens «ne se comprend pas à sa seule lecture, […] il nous est apparu utile de préciser son sens pour celles et ceux qui le croisent, qu’ils souhaitent l’employer ou au contraire… le rejeter», a indiqué le directeur général des éditions Le Robert, Charles Bimbenet. Selon lui, ce choix ne vaut pas adhésion au mot, il s’agit d’une simple observation de l’évolution de la langue. On peut d’ailleurs s’étonner que des politiciens veuillent censurer les termes d’un dictionnaire, publié par un éditeur privé. Une entreprise vouée à l’échec, et démontrant une ignorance crasse de ce qu’est une langue, une convention en évolution perpétuelle entre ses locuteurs, impossible à contrôler.

Car si le pronom iel est de plus en plus écrit et parlé, c’est qu’il y a des besoins. On le convoque notamment lorsqu’on ne souhaite pas donner un genre féminin ou masculin à une personne ou à un groupe de personnes («iels seront douze élèves cette année», par exemple) et lorsqu’on veut exprimer des identités de genre non conformes au stéréotype binaire homme-femme. Le français n’ayant pas de genre neutre comme l’allemand ou le norvégien, on invente de nouvelles formes ou on en réactive d’anciennes.

Certes iel ne met pas tout le monde d’accord. Certains préfèrent d’autres pronoms neutres comme «ael», «al», «ol» ou «ul». Alpheratz, qui se genre au neutre avec le pronom al, et se définit donc comme «enseignanx-cherchaire» au laboratoire STIH à Sorbonne-Université explique : «Iel est une contraction de “il” et “elle”, contrairement à al, ol et ul, qui ne contiennent pas de reproduction de la pensée binaire». Des linguistes mettent également en avant le fait que iel retranscrit un ordre androcentré avec le masculin en premier et le féminin ensuite, ce qui n’est pas le plus pertinent pour les promoteurs d’une langue non sexiste.

«Le pronom neutre existait en ancien français»

Par ailleurs ces pronoms ne sont pas tous des créations modernes. «Le genre neutre est attesté dès le IXe siècle. Le pronom neutre existait en ancien français, il s’agissait de “el”. Il y avait aussi deux variantes régionales, al et ol», retrace Alpheratz.

La quête de nouvelles formes neutres se retrouve dans un grand nombre de langues. L’anglais a réactivé l’utilisation de «they» comme pronom singulier neutre, qui était attesté au XIVe siècle avant de s’effacer. En Suède, c’est un livre pour enfants qui a ancré un nouveau pronom dans la langue, comme le racontent les chercheurs Pascal Gygax, Sandrine Zufferey et Ute Gabriel dans Le cerveau pense-t-il au masculin ? L’album met en scène Kivi, un personnage androgyne. Pour le désigner, l’illustratrice et l’auteur du livre ont décidé d’utiliser le pronom «hen», une variante neutre alors très rare en suédois. Lors de la publication en 2012, les réactions du public furent relativement hostiles. Mais – n’en déplaise à Jean-Michel Blanquer – en seulement trois ans, hen s’est répandu dans les médias, dans les discours des femmes et hommes politiques, dans certains textes juridiques. En 2015, il a été inclus dans le dictionnaire de l’Académie suédoise et l’hostilité initiale s’était estompée.

Après les pronoms, l’autre écueil, c’est le lexique. C’est-à-dire, que fait-on des adjectifs, des noms et des participes qui ne sont pas invariables en genre ? «Les mots de genre neutre existent, encore faut-il les connaître», répond Alpheratz. Sur son site, al recense plusieurs centaines de propositions issues de son ouvrage Grammaire du français inclusif, comme «amiralx», «Françaix», «députæ» ou «comédian». Mais est-ce compréhensible par le plus grand nombre ? Sur ce point, les études sont encore balbutiantes. Alpheratz justifie : «La recherche a toujours un temps de retard sur l’émergence des phénomènes.» Mais pas autant que certains politiques.

Eva Moysan

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Pourquoi Le Robert a-t-il intégré le mot « iel » dans son dictionnaire en ligne ?

18 Novembre 2021 , Rédigé par Le Robert Publié dans #Langue, #Blanquer

Chères lectrices, chers lecteurs,

Suite à l’ajout il y a quelques semaines du mot « iel » dans notre dictionnaire en ligne Dico en ligne Le Robert (https://dictionnaire.lerobert.com/definition/iel), un débat animé nourrit les réseaux sociaux, débat qui a été repris par certains médias et par des personnalités politiques.

Si une majorité d’entre vous a fait part de sa satisfaction à voir apparaître ce mot dans un dictionnaire Le Robert, d’autres ont pu se montrer surpris, sinon indignés. Positivons : que la controverse autour de notre langue, de son évolution et de ses usages, puisse parfois être vive, parfois houleuse, ce n’est pas nouveau, on peut même y voir un excellent signe de sa vitalité.

Nous souhaitons néanmoins préciser ici pourquoi nous avons intégré ce mot dans Dico en ligne Le Robert et vous donner un éclairage sur les critères et les circuits de décision qui président à l'intégration d'un mot dans un dictionnaire Le Robert.

Depuis quelques mois, les documentalistes du Robert ont constaté un usage croissant du mot « iel ». La fréquence d’usage d’un mot est étudiée à travers l’analyse statistique de vastes corpus de textes, issus de sources variées. C’est cette veille constante qui nous permet de repérer l’émergence de nouveaux mots, locutions, sens, etc.

Le mot « iel » a été discuté début octobre en comité de rédaction Le Robert, au cours duquel il a été décidé de l’intégrer dans notre dictionnaire en ligne : si son usage est encore relativement faible (ce que nous avons souligné dans l’article en faisant précéder la définition de la marque « rare »), il est en forte croissance depuis quelques mois. De surcroît, le sens du mot « iel » ne se comprend pas à sa seule lecture – dans le jargon des lexicographes, on dit qu’il n’est pas « transparent » –, et il nous est apparu utile de préciser son sens pour celles et ceux qui le croisent, qu'ils souhaitent l’employer ou au contraire… le rejeter.

Est-il utile de rappeler que Le Robert, comme tous les dictionnaires, inclut de nombreux mots porteurs d’idées, présentes ou passées, de tendances sociétales, etc. ? Ce qui ne vaut évidemment pas assentiment ou adhésion au sens véhiculé par ces mots. Dit plus clairement : ce n’est pas le sujet pour nos lexicographes. La mission du Robert est d’observer l’évolution d’une langue française en mouvement, diverse, et d’en rendre compte. Définir les mots qui disent le monde, c'est aider à mieux le comprendre.

Charles Bimbenet

Directeur général des Éditions Le Robert  

https://dictionnaire.lerobert.com/dis-moi-robert/raconte-moi-robert/mot-jour/pourquoi-le-robert-a-t-il-integre-le-mot-iel-dans-son-dictionnaire-en-ligne.html

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Le Robert ajoute le mot "iel" dans son édition en ligne et se défend d'avoir été "atteint de 'wokisme'"

18 Novembre 2021 , Rédigé par France Info Publié dans #Education, #Langue, #Blanquer

Le Robert ajoute le mot "iel" dans son édition en ligne et se défend d'avoir été "atteint de 'wokisme'"

S'il reconnaît que l'usage de ce mot est "encore relativement faible", le directeur général du célèbre dictionnaire explique que "depuis quelques mois", ses documentalistes ont constaté qu'il était de plus en plus utilisé.

"Définir les mots qui disent le monde, c'est aider à mieux le comprendre." Le directeur général des éditions Le Robert, Charles Bimbenet, a défendu mercredi 17 novembre l'ajout à la version en ligne de son prestigieux dictionnaire du pronom non genré "iel", après des critiques de Jean-Michel Blanquer.

Dans un tweet écrit mardi, le ministre de l'Education nationale a apporté son soutien au député de la majorité François Jolivet. Celui-ci avait dénoncé, dans une lettre à l'Académie française, l'entrée dans le dictionnaire de ce mot, parfois utilisé pour désigner une personne qui ne se reconnaît pas dans un genre binaire"Alors même que nos élèves sont justement en train de consolider leurs savoirs fondamentaux, ils ne sauraient avoir cela pour référence", a protesté le ministre, s'étranglant une nouvelle fois devant "l'écriture inclusive".

"Observer l'évolution d'une langue en mouvement"

Dans un communiqué publié sur le site internet du Robert, Charles Bimbenet confirme l'ajout il y a "quelques semaines" du mot "iel" dans son édition en ligne et se défend de tout militantisme. S'il reconnaît que l'usage de ce mot est "encore relativement faible", il explique que "depuis quelques mois, les documentalistes du Robert" ont constaté qu'il était de plus en plus utilisé.

"De surcroît, le sens du mot 'iel' ne se comprend pas à sa seule lecture (...) et il nous est apparu utile de préciser son sens pour celles et ceux qui le croisent, qu'ils souhaitent l'employer ou au contraire… le rejeter", écrit-il. Et de rappeler que "la mission du Robert est d'observer l'évolution d'une langue française en mouvement, diverse, et d'en rendre compte"

"N'en déplaise à certains, Le Robert n'a pas été subitement atteint de 'wokisme' aigu, un mot 'non transparent' [pas encore défini] dont nous vous promettons bientôt la définition", conclut-il.

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Langue française : aux origines du mâle

7 Novembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Langue

En finir avec l'homme

Dans son dernier ouvrage, l’historienne de la littérature Eliane Viennot questionne l’usage du mot «homme» pour désigner l’humanité, et remonte aux sources d’une «imposture» qui renforce à ses yeux un entre-soi masculin.

C’est l’histoire d’un «abus de langage», comme une dérive progressive au fil des siècles. Quand et comment le mot «homme» est-il devenu le nom générique censé désigner dans la langue française l’ensemble de l’humanité ? Professeure émérite de littérature et militante féministe, Eliane Viennot a mené l’enquête dans En finir avec l’homme : chronique d’une imposture (1), paru en septembre. L’historienne en tire un ouvrage pédagogique qui démontre que le féminin n’a pas toujours été exclu ou invisibilisé de la langue française, loin de là. Ainsi, la langue latine comprenait à l’origine plusieurs termes : homo, pour signifier un individu appartenant à l’espèce humaine, vir, qui renvoyait à un humain adulte de sexe masculin, et mulier, son pendant féminin. Progressivement, ces deux termes ont disparu, au profit des mots «homme» pour désigner les mâles adultes, et «femme», venu de femina, la femelle, chargée de connotations animales péjoratives. «La langue latine n’était pas parfaitement égalitaire, mais elle l’était davantage que le français d’aujourd’hui. Beaucoup des ressources transmises par le latin pourraient être réhabilitées, à commencer par le fait de parler des femmes avec des termes féminins. Avant le XVIIe siècle, évoquer “le directeur”, pour parler d’une femme, aurait été une faute de français», estime Eliane Viennot.

S’il est difficile de dater précisément ces évolutions, elles semblent en tout cas actées au milieu du XIVe siècle. L’idée que le mot «homme» engloberait aussi les femmes fait quant à elle son apparition vers le XVe siècle, dans les traductions de la Bible de l’époque. C’est ensuite le dictionnaire qui viendra enfoncer le clou, au XVIIe siècle, point de bascule en matière de masculinisation de la langue. C’est à cette époque qu’une femme cessera par exemple de dire : «Fidèle, je la suis.» «C’est aussi là qu’est née la règle du masculin qui l’emporterait sur le féminin», complète Eliane Viennot.

Question de pouvoir

Créée en 1634, l’Académie française, chargée du dictionnaire, reprend «le travail de masculinisation de la langue initié à la fin du Moyen Age», pointe encore l’historienne. Ainsi, dans l’édition de 1694, en face du mot homme, on pouvait lire «animal raisonnable. En ce sens, il comprend toute l’espèce humaine, et se dit de tous les deux sexes». «En parallèle, l’Académie s’est aussi attaquée à des mots comme peintresse, philosophesse ou autrice, comme une manière de signifier que la pensée, la création ou le savoir étaient des territoires masculins : en leur disant que leur activité ne peut être déclinée au féminin, on leur signifie qu’elles transgressent», estime Eliane Viennot. A l’en croire, les siècles suivants ne feront qu’aller dans ce même sens. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en est la parfaite illustration : «Si elle avait inclus les femmes, on n’aurait pas attendu 1945 pour voter !» s’exclame l’historienne. Et Olympe de Gouges n’aurait sans doute pas eu à écrire sa célèbre Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en 1791.

Dans les années 60, une majuscule apparaît – «Homme» à la place d’«homme», présentée comme gage d’inclusivité –, achevant de consacrer cet usage, jugé abusif par la linguiste. Pour Eliane Viennot, c’est clair : masculiniser la langue est une question de pouvoir. Cas d’école récent : lorsque le député Les Républicains Julien Aubert, coutumier du fait, s’obstine à l’Assemblée début octobre à appeler la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, «madame le ministre». Après-guerre, analyse Eliane Viennot, «les hommes, bousculés par l’intrusion des femmes dans “leurs” domaines, ont développé une multitude de stratégies à la fois très concrètes et très symboliques pour maintenir l’entre-soi masculin. Stratégies au sein desquelles la question du langage occupe une place de choix».

«On a besoin d’une langue égalitaire»

D’où la nécessité, plaide-t-elle, d’évoquer les «droits humains» ou «droits des humains», plutôt que les «droits de l’homme». L’autrice rejoint ainsi, entre autres, l’ONG Amnesty international qui plaide pour un «langage non sexiste des droits humains», estimant que «le langage des droits de la personne humaine ne peut se permettre de promouvoir un seul genre (et sexe) en tant que catégorie universelle ni de véhiculer des préjugés : les femmes, tout comme les hommes, ont des droits. Cette reconnaissance passe par l’utilisation de termes qui admettent leur existence». Futile ? Loin de là, rétorque Eliane Viennot. «La domination masculine est un continuum, et la langue française est l’un des leviers sur lesquels on peut agir. On a besoin d’une langue égalitaire, et tout le monde peut s’y mettre facilement», défend-elle. Comment des femmes et des filles peuvent-elles s’imaginer de «fabuleux destins» si le fronton du Panthéon ne rend hommage qu’aux «grands hommes», laissant sous-entendre qu’eux seuls sont «dignes de la reconnaissance publique» ? «Le fait que les femmes y entrent au compte-gouttes est la preuve la plus manifeste qu’elles n’ont jamais été des hommes, qu’elles ne le seront jamais», argue encore Eliane Viennot.

Des signes encourageants ont toutefois été observés ces dernières décennies dans divers pays francophones : pionnier, le Canada a légiféré dès 1977 sur «les droits de la personne», quand la Ligue des droits de l’homme belge est devenue, il y a trois ans, la «ligue des droits humains»… Mais la tâche promet d’être ardue, comme en attestent entre autres les polémiques récurrentes ces dernières années autour de l’écriture inclusive.

Virginie Ballet

(1) En finir avec l’homme : chronique d’une imposture d’Eliane Viennot, éd. Ixe, septembre, 121 pp., 6,50 €.

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Le langage de l’extrême droite a fini par contaminer la classe politique.

21 Juin 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Langue

Ces mots de l'extrême droite qui contaminent le débat public | L'Humanité

Alors que la campagne pour les régionales prend fin, le langage de l’extrême droite a fini par contaminer la classe politique.

Il est une pandémie pour laquelle aucun antidote n’a, pour le moment, été trouvé, et qui, pourtant, fait des ravages. Fièvre, hallucinations, remontées acides, régurgitation parfois. Aucun vaccin n’est prévu pour le moment et c’est bien dommage car c’est une épidémie qui frappe le monde entier et ressurgit à intervalles réguliers. A chaque élection, très précisément. Son principal symptôme est de faire du lexique de l’extrême droite le seul langage électoral possible. C’est plus fort que les candidates et les candidats, de quelque bord qu’ils soient, c’est plus fort que les chaînes d’info continue et non continue, tous rechutent. Quand les élections approchent, l’imaginaire et le vocabulaire politique se rétrécissent jusqu’à devenir minuscule. L’atmosphère est soudain saturée de cet air vicié dont on reconnaît immédiatement le bruit et l’odeur. Ça pue. Comme si aucune autre forme de pensée n’existait plus. Comme si la seule manière de faire campagne, c’était d’emprunter ce chemin-là. Boueux, poisseux, putride. Soudain, toute singularité disparaît chez les candidats et, chacun se met, alors, à n’avoir plus qu’un vocabulaire appauvrit. Ça pue. Les phrases s’accolent les unes aux autres jusqu’à former des fausses suites logiques. Le but étant d’arriver à placer les mots «Français de souche», «musulmans», «noirs» «Arabes», «étrangers», «délinquants», «migrants», «reconduites à la frontière».

Le principe est simple, comme au jeu de l’oie, il faut partir de la case numéro 1 intitulée «On est chez nous» pour arriver tranquillement à la ligne d’arrivée nommée «Rentrez chez vous». Du «nous» d’un côté, du «vous» de l’autre, l’idée étant de créer les conditions qui permettront d’associer automatiquement «blancs» à «France» et «musulmans, noirs, arabes, pas blancs» à «étrangers». Et maintenir, ainsi, l’éternel fantasme de l’extrême droite qui voudrait qu’un Français soit forcément blanc et catholique. «Nous». «Vous». Entre la case départ et la ligne d’arrivée, libre à chaque candidat d’inventer les combinaisons qui lui conviennent. Par exemple, en cinq coups : «On est chez nous», «sécurité», «jeunes des quartiers», «délinquance», «Rentrez chez vous». Ça marche. On peut aussi faire : «On est chez nous», «violences», «caméra de sécurité», «musulmans», «Rentrez chez vous». Ou bien : «On est chez nous», «agressions», «surveillance», «lutte contre l’insécurité», «sauvageons», «Rentrez chez vous». Une fois qu’on a compris, c’est assez ludique, on peut même inventer des combinaisons plus toniques : «On est chez nous», «on a peur», «sécurité», «Rentrez chez vous». Et même si, dans le cas des élections régionales, la sécurité n’est pas du tout une compétence de la région et n’a donc rien à faire dans le débat, chacun des candidats veillera quand même à glisser le mot au début de chaque phrase.

Maintenant, rêvons un peu. Imaginons une campagne électorale qui aurait pour principe de mettre la politique au centre. «La politique», au sens premier du terme. Je sais, c’est fou comme idée, mais bon, je me lance. Il serait question, alors, de tout ce qui regarde la vie de la cité et ça en fait des sujets. Imaginons aussi qu’il y ait des candidates et des candidats qui se présentent à nous avec le désir ardent d’être responsables. Au sens qu’en donne le dictionnaire : réfléchi, qui pèse les conséquences de ses actes. Des candidats qui se présenteraient à nous avec un projet quoi. Je sais, c’est fou, mais bon. Un projet qui serait en lien avec tout un tas de sujets qui n’auraient rien à voir avec la division, le morcellement, la peur, la haine, la stigmatisation, l’essentialisation, la hiérarchisation, le mépris, la flatterie des plus bas instincts. Mais tout à voir avec le lien social, la mixité, l’éducation, l’environnement, le logement, la justice, la santé, la solidarité à l’égard de ceux que la pandémie a laissés sur le flanc. Un projet qui aurait à voir avec comment on vit, comment on pourrait mieux vivre. Autant de sujets qui seraient, au fond, la simple réaffirmation de principes fondateurs comme la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, la lutte contre l’exclusion, contre le racisme, contre les discriminations. Je sais, c’est fou.

Tania de Montaigne

Cette chronique paraît en alternance avec celles de Jakuta Alikavazovic, Thomas Clerc et Sylvain Prudhomme.

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Coup de coeur... Nabil Wakim...

5 Avril 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Langue

Le passager

Si ce n’est pas la preuve du grand complot arabe contre moi, je ne crois plus en rien. Je vais à Brive-la-Gaillarde. Brive-la-Gaillarde. Il n’y a pas plus français comme endroit : c’est la terre de Hollande, Chirac et des pommes du Limousin soigneusement vaporisées de pesticides. Et il faut que mes voisins de train soient un couple de vieux Libanais. Voici ce que ferait un Libanais normal : il leur tomberait dans les bras, d’où tu viens, et ta famille, ton nom surtout, oui ma mère vient de Jbeil (Byblos), mon père du sud du Liban. Une conversation remplie d’indices invisibles pour le non-Libanais, mais qui donne à comprendre rapidement à quel culte microscopique on appartient, au moins en théorie, et où on se trouve dans l’échelle sociale tordue de ce pays.

Mais moi, je ne sais pas faire tout ça. J’ai trop honte. Honte de mon arabe haché, de mon accent ridicule, de mon vocabulaire qui ne dépasse pas la liste de courses. Le pire pour moi : je comprends presque tout ce qu’ils disent, et je suis sûr qu’ils ont compris qui j’étais. Enfin, qui ils pensent que je suis : un Libanais malpoli qui ne daigne pas leur adresser la parole. Peut-être que ce sont des Libanais très français et qu’ils s’en foutent, qu’ils ne pensent pas que, dès qu’on croise l’un des « nôtres », on doit mélanger nos sangs et nos histoires familiales pendant toute la durée du voyage ? Dans la série télévisée Highlander que diffusait M6 quand j’étais collégien, les immortels se reconnaissent de loin, en sentant un changement dans l’atmosphère. Ils savent d’instinct que l’un des leurs vient de pénétrer dans leur espace vital. Je ressens toujours la même chose en présence d’un Libanais. Sauf que moi, je ne sais pas quoi faire. Je bloque. Pourquoi je suis incapable de leur dire bonjour, au lieu de taper ces lignes, recroquevillé derrière mon ordinateur ? J’ai l’air bizarre, avec mon écran tourné vers le couloir, pour éviter qu’ils voient ce que j’écris. J’ai eu l’idée de ce livre la semaine dernière et voilà ce qui me tombe dessus ! C’est plus qu’un coup du sort, c’est un complot sataniste mené par l’algorithme qui distribue les sièges de la SNCF. J’ai plein de raisons de ne pas leur parler. J’ai autre chose à faire, j’ai faim, j’ai du boulot, je suis en vacances, je dois regarder la deuxième saison de cette série norvégienne sous-titrée en anglais. Je dois réfléchir à mon travail certainement très important. Penser aux cadeaux de Noël de ma fille. Décompresser. Je suis en vacances, je ne peux pas toujours faire des efforts. Je décompresse vachement, là.

Nabil Wakim - L'Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France

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Il y a plus de mots arabes que gaulois dans la langue française

25 Décembre 2020 , Rédigé par France Inter Publié dans #Langue

Il y a plus de mots arabes que gaulois dans la langue française

À l'occasion de la journée mondiale de la langue arabe, le lexicologue Jean Pruvost, nous raconte comment cette langue s'est inscrite dans l'Histoire et la langue française, et nous explique que chaque jour nous utilisons de nombreux mots arabes.

L’UNESCO fête la langue arabe ce 18 décembre, l'occasion de nous interroger sur les mots. Ce matin au petit déjeuner, vous avez peut-être commandé une tasse (mot arabe) de café (mot arabe), avec ou sans sucre (mot arabe) et un jus d’orange (mot arabe). Vous avez donc, sans le savoir, parlé arabe (ou plutôt français). 

Notre langue est parsemée de mots arabes, comme l’explique Jean Pruvost, lexicologue, professeur émérite, auteur de « Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit » aux éditions JC Lattès.

Quelle est la place de la langue arabe dans la langue françaises ?

Jean Pruvost : La langue arabe est extrêmement présente dans la langue française. L'arabe est la troisième langue d’emprunt, puisque la première c’est l’anglais, ensuite l’italien. L’arabe n'a cessé d'enrichir notre langue entre le IXe siècle et aujourd'hui. Au départ, c'est principalement Al Andalus, l'Espagne musulmane qui a donné de nombreux mots courants et mots savants au XIIIe siècle en français. Plus tard, la colonisation et la décolonisation ont apporté une nouvelle vague de mots, avec notamment un volet important dans le domaine de la gastronomie.

Pouvez-vous donner des exemples des mots courants qui nous viennent de la langue arabe ?

J. P. : Si vous faites votre marché et que vous achetez des épinards, de l'estragon, du potiron, des artichauts... Tous ces mots sont arabes. Même le mot "artichaut" qui ne vient pas de Bretagne ! Avec l'arrivée des rapatriés d'Algérie en 1962, après la décolonisation, les mots merguez, méchouis, sont entrés dans le langage courant.

On retrouve aussi beaucoup de mots dans l’habillement. Si vous allez dans un magasin (mot arabe), acheter une jupe (mot arabe) de coton (mot arabe), un gilet et un caban (mots arabes), vous utilisez des mots arabes.

Et plus récemment, de nouveaux mots arabes sont apparus avec l'immigration récente ?

J. P. : Le mot "bled" a été tellement installé dans la langue que beaucoup ignorent que c'est un mot arabe. Les plus jeunes s'en sont à nouveau emparé avec le mot "blédard", qui désignait celui qui débarquait de la campagne algérienne ou marocaine et qui s'installait dans la région parisienne. 

Avoir le "seum", c'est-à-dire le cafard en arabe, ("cafard", qui est aussi un mot arabe) a été repris en 2012 par une campagne de la sécurité routière. 

Les mot "chouf" ou "kiffer" sont utilisés depuis longtemps, comme dans l'expression kiff-kiff bouricot. Au début, le kiff c'était la drogue et aujourd'hui, cela désigne le fait de prendre du plaisir.

Le mot toubib vient du mot toubab (qui désigne le blanc) et veut dire médecin. Ce mot est passé dans la langue familière et beaucoup de gens ne savent pas qu'il est issu de la langue arabe.

En fait les Français parlent arabe ?

J. P. : Oui, ils parlent arabe beaucoup plus que gaulois... Le gaulois, c'est à peine un centaine de mots. Pour l'arabe, on est à 500 mots et même davantage si l'on compte les mots savants du côté de la faune et la flore. Un enfant qui part faire de l'algèbre et de la chimie dans son collège est dans le monde arabe.

Ouafia Kheniche

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« Ni Macron, ni Trump n’ont mis de mots sur le caractère monumental du Covid-19 »

30 Avril 2020 , Rédigé par Usbek et Rica Publié dans #Education, #Politique, #Langue

« Ni Macron, ni Trump n’ont mis de mots sur le caractère monumental du Covid-19 »

EXTRAITS

Des allocutions télévisées d'Emmanuel Macron aux tweets de Donald Trump en passant par l'obsession de Marine Le Pen pour les « métropoles », Cécile Alduy, professeure de littérature française à Stanford revient sur l'évolution sémantique des discours politiques, notamment dans le cadre de la crise sanitaire que nous traversons.

Professeure de littérature française à Stanford, spécialiste de la Renaissance, Cécile Alduy s’est prise de passion depuis quelques années pour la langue des politiques (elle est aussi chercheure associée au Cevipof) qu’elle décortique dans des ouvrages happants comme Marine le Pen prise aux mots (Seuil, 2015) ou Ce qu’ils disent vraiment. Les politiques pris aux mots (2017, Seuil). Dans ces livres, elle montre, grâce à une analyse fine et quantitative, comment les mots sont captés, détournés, voire volés de leurs sens initiaux. Alors que le monde traverse une crise sanitaire extraordinaire, que les allocations présidentielles sont devenues des rendez-vous particulièrement scrutés, nous l'avons sollicité pour comprendre comment les dirigeants adaptent le langage à ce qui nous sidère tous.

Usbek & Rica : Comment le caractère inédit dans l’histoire moderne de la pandémie a-t-il modifié la langue des politiques : davantage de superlatifs, une rhétorique catastrophiste ou bien au contraire une grande maîtrise ?

Cécile Alduy : C’est plutôt l’inertie du langage politique qui me frappe. Trump fait du Trump (tout ira très bien car « America is great ») et réactive son agenda anti-immigration en activant les réflexes classiques de xénophobie contre le « virus chinois » ou en interdisant toute immigration de travail. Macron fait du Macron, avec une communication à la « en même temps » lançant des injonctions contradictoires au début de la crise (« Allez voter, mais restez chez vous ») et au sujet du déconfinement (national mais par territoire) ou du monde d’après (différent mais sur les bases de la première partie du quinquennat).  L’un est dans l’impulsion non contrôlée et les fake news, l’autre dans la parole et la scénographie millimétrées, mais aucun n’a mis des mots ni sur le caractère historique et proprement monumental et inédit de la situation (3 milliards d’êtres humains confinés, la moitié de l’humanité cloîtrée !), ni sur le ressenti des êtres plongés dans ce bouleversement radical. Emmanuel Macron avait intitulé Révolution son ouvrage-programme pour la présidentielle de 2017. Pourtant la révolution (volte qui retourne entièrement une situation) était devant lui, et il ne l’a ni vue venir, ni préparée, ni mise en mots.

Bien entendu, nous sommes tous démunis pour parler de l’inconnu, de l’inouï et tous prisonniers de nos routines et habitudes. Mais les politiques ont pour rôle aussi d’exprimer pour les canaliser et leur donner sens les angoisses, émotions et perceptions des citoyens. Or on reste dans une parole désincarnée. Macron est resté longtemps dans la mise en scène d’un personnage, comme lors de la visite de l’hôpital militaire de Mulhouse le 26 mars 2020, avec ce registre militaire sous-jacent. Il a tenté de corrigé le tir lors de son discours du 13 avril, qu’il a commencé en évoquant « la peur, l’angoisse », « la fatigue, la lassitude », et « le chagrin ».

Ce vocabulaire émotionnel lui est familier, car il tend à psychologiser le rapport des Français au politique (comme lors de la crise des Gilets Jaunes). Mais cette empathie de façade – comme pour les Gilets jaunes – est malvenue lorsqu’il n’y a aucune prise de responsabilité dans l’étendue de la crise et le manque de moyens disponibles. Et puis les Français ont vu déjà ce qui se passe lorsqu'Emmanuel Macron leur tend un miroir de leurs émotions, pour montrer qu’il les a compris : après les gilets jaunes, le gouvernement a enchaîné sur la réforme des retraites...

Vous vivez aux États-Unis mais vous êtes française : que vous inspirent les réactions des présidents de ces deux pays, qui ont eu chacun recours à une attitude très martiale ?

On retrouve la même métaphore guerrière chez les deux présidents, la même trajectoire d’une volte-face de la désinvolture initiale vers des mesures fortes ensuite. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’au-delà des différences de style (littéraire et relevé chez Macron, simpliste et hyperbolique chez Trump), c’est la même incapacité à se remettre en cause, à avoir une vision globale proactive réaliste. Alors qu’Emmanuel Macron enjoignait encore les Français à aller au théâtre le 7 mars car « la vie continue », alors que l’Italie voisine sonnait l’alarme, et que le gouvernement a maintenu les élections municipales envers et contre tout, il n’y a eu aucun mea culpa, aucune remise en cause de la gestion de crise lorsqu’il était encore temps, avant de soudain lancer « Nous sommes en guerre ». Le passage du coq-à-l’âne d’une parole désinvolte à une déclaration d’état d’urgence est incompréhensible pour la population.

Quant à Donald Trump, il a dans un premier temps barricadé les États-Unis en interdisant les vols venus de Chine, puis de la zone Schengen… Comme si l’Amérique était intrinsèquement pure, intouchable, prenant son rêve isolationniste pour une réalité que le nombre de morts sur le sol américain a vite détruit. L’épisode hallucinant de Trump se demandant si on ne pourrait pas simplement boire de l’eau de javel ou un désinfectant participe de cet imaginaire de la pureté à retrouver.

 

Quand il déclare que « la quarantaine, ça commence à bien faire » (car les conséquences économiques menacent sa réélection), il tombe encore dans l’idéologie en souhaitant des églises pleines à Pâques : on est en plein délire évangélique sur le peuple élu. Sur les lettres du fisc américain qui donnent le chèque d’aide fédérale, signées par Trump et adressées de la Maison Blanche, Trump continue de parler de guerre et d’un peuple exceptionnel qui vaincra. On frôle le délire nationaliste.

L’attitude de Trump est d’autant plus choquante que nombre d’institutions, d’États, de villes et d’organisations n’ont pas la même légèreté et ne font pas passer l’économie avant la santé et la survie. À Stanford par exemple, où je suis professeure, les cours ont été arrêtés dix jours avant la France (alors qu’il n’y avait aucun cas avéré), puis le campus a été fermé entièrement, après seulement un cas avéré, et tout est fait pour prendre soin de toutes les situations : condamnation de tout racisme anti-asiatique, fonds d’aide aux étudiants, jobs préservés, etc. Et on ne parle pas de déconfinement, mais on fait des réunions « zoom » à plusieurs centaines avec le président de Stanford pour partager les données épidémiologiques récoltées par l’École de Médecine, qui avait déjà créé son propre test début mars, et pour collectivement se poser toutes les questions sur les solutions possibles et leurs conséquences pour chacun.

(...)

 

Emmanuel Macron fut secrétaire général de l’Elysée et ministre de l’Économie de François Hollande avant de devenir président de la République. En quoi la « langue » de Macron président est-elle différente de celle de son prédécesseur à l'Élysée ?

Il y avait la droite décomplexée qui se caractérisait par « on peut tout dire même si c’est limite ». Avec Emmanuel Macron et ses équipes il y a le management et le néolibéralisme décomplexés : il parle sans complexe l’idiolecte de son milieu professionnel (« process », « upgrader », etc.) : c’est une forme de tentative d’hégémonie culturelle par la langue managériale et du business, dont l’apparent pragmatisme est en fait une idéologie. C’est-à-dire une vision du monde, un ensemble de valeurs qui implique une logique propre d’appréhension des problèmes (rentabilité dans les hôpitaux publics ; compétition entre établissements scolaires ou chercheurs ; logique financière). Que cette logique managériale et de la sacro-sainte « bottom line » soit portée par le plus haut responsable public est gravissime. Le Président est sensé incarner l’intérêt général, porter l’unité de la nation et donc la cohésion sociale, et le modèle qu’il insinue et impose par son idiolecte c’est une unité fondée sur les inégalités, l’abandon des services publics, et l’exploitation de l’uberisation.

Les nouveaux dirigeants publics qui sont passés par des business schools en plus de l’ENA adoptent ces mêmes codes linguistiques. Cela contribue à noyer le discours public dans cette novlangue néolibérale et donc à infiltrer une idéologie particulière au cœur des missions étatiques, qui n’ont justement pas fonction de se plier à la logique des marchés.

(...)

 

Le philosophe australien Glenn Albrecht, à qui l'on doit plusieurs néologismes (dont la « solastalgie » qu'il présente comme « sentiment de désolation causé par la dévastation de son habitat et de son territoire »), explique que la crise du dérèglement climatique appelle de nouveaux mots pour faire face à de nouvelles réalités. Est-ce aussi simple que cela ?

Si seulement ! Les néologismes sont rarement orientés vers le futur, et encore moins des prophéties auto-réalisatrices. Mais de nouvelles réalités psychologiques, sociales ou politiques appellent de nouveaux concepts. La notion d’anthropocène me semble suffire pour décrire le basculement que nous vivons : le reste en découle.

Propos recueillis par Vincent Edin

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Cécile Alduy : « Notre langage est une manière de surmonter l’incertitude et l’angoisse que provoque l’épidémie »

18 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Langue

Cécile Alduy : « Notre langage est une manière de surmonter l’incertitude et l’angoisse que provoque l’épidémie »

EXTRAITS

Un jour, un regard sur la crise du Covid-19. Public Sénat vous propose le regard, l’analyse, la mise en perspective de grands experts sur une crise déjà entrée dans l’Histoire. Aujourd’hui, le regard de… Cécile Alduy, professeure de littérature à l'université de Stanford, chercheure associée au Cevipof. La sémiologue a accepté pour nous d’analyser les mots de cette crise : « coronavirus », « guerre sanitaire », « distanciation sociale », « confinement » … Des mots apparus brutalement dans notre quotidien et qui disent beaucoup de la manière dont nous vivons cette période hors-norme.

Inconnus ou peu utilisés jusqu’ici, de nouveaux mots ou de nouvelles expressions ont fait une entrée fracassante dans notre quotidien… Pourriez-vous les analyser pour nous ?
« Coronavirus » d’abord. Ce mot barbare que seuls les épidémiologistes connaissaient jusqu’ici…

Effectivement, même ma fille de 6 ans me parle du « coronavirus » comme si c’était une évidence. Mais n’est-ce pas normal étant donné l’impact proprement universel de ce virus sur nos vies ? il est tout à fait unique qu’un phénomène sanitaire touche universellement toute l’humanité dans le monde entier :  quel que soit notre âge, notre condition sociale, notre métier, nos croyances, nos revenus, nos orientations sexuelles et même notre état de santé, nous sommes tous touchés dans notre vie quotidienne et dans notre capacité, entravée, à nous projeter dans un futur. C’est unique dans l’histoire de l’humanité. Seules les guerres mondiales ont de la même manière touché tout le monde. Comme le dit la fable de La Fontaine : « tous ne mouraient pas mais tous étaient frappés ». Seul le réchauffement climatique est – ou sera -- de cette ampleur mais on ne le sent pas encore partout.

(...)

Jusqu’ici on a évoqué les mots qui sont la cause de ce que nous vivons. Parlons des mots de la riposte : « guerre sanitaire ». Ce sont les politiques qui ont introduit cette expression… Comment l’analysez-vous ?

Ces expressions martiales reposent sur une métaphore, explicitée par Emmanuel Macron lors de son allocution du 16 mars : « nous sommes en guerre ». La métaphore aide à penser l’impensable, ce pour quoi nous n’avons pas d’expérience ou pas de repère, en utilisant un autre champ de référence, connu, pour penser par analogie. Mais là où la comparaison explicite l’analogie (« nous sommes comme dans une guerre ») la métaphore procède par ellipse et cache le fait que c’est seulement une manière de parler (« nous sommes [réellement] en guerre » entend-on). C’est risqué, car c’est trompeur, et cela déresponsabilise totalement le politique, qui aurait dû préparer et anticiper un phénomène qui n’est pas une attaque d’un ennemi, mais un phénomène sanitaire et épidémiologique pour lequel des modèles de réponses sont disponibles. L’avantage est politique : de susciter une « mobilisation générale », et de préparer à des sacrifices et à accepter qu’il y ait des morts, beaucoup.

L’autre « expression riposte », beaucoup plus douce celle-là, c’est « Confinement » / « Déconfinement ». Même des enfants de 7 ou 8 ans les emploient comme si ces mots avaient toujours fait partie de leur langage usuel… Pourtant ils n’étaient pas courants avant cette crise…

Et on ne sait pas encore bien ce que veut dire « déconfinement » d’ailleurs. Même le « confinement » revêt des significations différentes, selon les âges, les régions, les métiers, et les situations familiales et sociales. Ces mots sont justes du point de vue des politiques publiques, mais ils sont extrêmement pauvres pour décrire ce que vivent réellement les gens, et la variété des expériences. Ici, l’acclimatation du mot a une valeur rassurante : on est tous dans le même bateau, on a un mot pour nommer ce qu’on vit comme expérience sociale massive, mais c’est un mot-pommade (surtout déconfinement) qui masque aussi dans un langage bureaucratique des réalités sociales extrêmement diverses.

(...)

Que disent ces mots de la société de demain ? Tout ce champ lexical autour de l’idée de protection par exemple… Cela pourrait-il modifier l’état d’esprit général à long terme ? Intégrer cette idée de protection dans notre langage, c’est aussi l’intégrer dans notre comportement collectif ?

Je pense que cela dépendra de la durée de la vague épidémiologique. Si on doit vivre avec un masque pendant un an, cela laissera des traces. Cela dépendra du nombre de morts et donc de deuils, et aussi des générations. Les jeunes n’auront peut-être retenu que la parenthèse sans l’école, pas la peur de la mort.

Tous ces mots sont associés à une période historique, tragique et anxiogène, peut-être même à un traumatisme profond pour certains. Mais ils n’ont, a priori, pas d’ancrage durable dans notre langue. Peuvent-ils disparaître aussi vite qu’ils sont arrivés ?

Je ne crois pas. On parle encore des poilus, des camps, du SIDA, et il y avait même avant le coronavirus tout un imaginaire collectif de la peste, de la contagion (bien présent en littérature et au cinéma). Personne ne va oublier ce vocabulaire : la moitié de l’humanité vit confinée, sans école, dans l’angoisse. Cela s’appelle un traumatisme collectif. Il faudra d’ailleurs un devoir de mémoire pour comprendre, surmonter, et apprendre de cet épisode.

Propos recueillis par Rebecca Fitoussi

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous

A lire:

« Ce qu’ils disent vraiment, les politiques pris aux mots » de Cécile Alduy, éditions du Seuil.

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