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Vivement l'Ecole!

jeunesse

Macron n’est pas le « président des jeunes »

11 Mars 2022 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education, #Jeunesse, #Politique

RSA jeunes»: attaquée par la gauche, la majorité attend le verdict  d'Emmanuel Macron - l'Opinion

EXTRAITS

Incursions sur Twitch et TikTok, mobilisation des « jeunes avec Macron », slogans répétés à l’envi sur le soi-disant « président des jeunes »… Les artifices politiques n’effaceront pas un maigre bilan. Retour sur cinq ans de politiques dédiées à la jeunesse.

Le 12 juillet dernier, Emmanuel Macron adressait une partie de son allocution « à notre jeunesse, qui a tant sacrifié alors qu’elle risquait peu pour elle-même ». La seule mesure sociale annoncée leur était dédiée : « Je présenterai à la rentrée le revenu d’engagement pour les jeunes, qui concernera les jeunes sans emploi ou formation, et sera fondé sur une logique de devoirs et de droits. » Cette annonce était le fruit de travaux menés par le ministère du travail depuis janvier 2021, à la suite de la remise du rapport du Conseil d’orientation des politiques de jeunesse (COJ) sur l’extension de la Garantie jeunes

À l’heure où nous écrivons, ni Emmanuel Macron ni le premier ministre n’ont levé le voile sur le détail et la mise en place du tant attendu revenu d’engagement. 

Dans une lettre adressée au président le 25 octobre, plusieurs acteurs sociaux comme de la CFDT, ATD Quart Monde, la Fondation Abbé Pierre ou encore la Fédération des acteurs de la solidarité ont écrit leur inquiétude : « Alors que les annonces devaient être faites à la rentrée, nous assistons depuis plusieurs semaines à une série de tergiversations, laissant craindre des renoncements, et parfois de propos stigmatisants à propos de ces jeunes. »

Un jeune sur cinq vit sous le seuil de pauvreté

« Même si la situation économique est meilleure qu’attendu, nous sommes revenus à la situation d’avant la crise, poursuivent-ils. Un jeune sur cinq vit toujours en dessous du seuil de pauvreté et nombre d’entre eux rencontrent d’importantes difficultés pour obtenir un emploi stable. » Le feuilleton de l’année devrait cependant prendre fin.

Après des débats enflammés autour de l’accès au RSA dès 18 ans, des interviews contradictoires et des notes ministérielles lancées comme des ballons d’essai dans la presse, on devrait être fixé dans les prochains jours sur l’extension de la Garantie jeune… Ou plutôt, la naissance du « contrat d’engagement », comme l'exécutif semble vouloir renommer le dispositif mis en place, en janvier 2017, sous François Hollande. 

"Ca fait un an qu'ils crèvent de faim, et vous, vous êtes là, les mains dans les poches !" © FRANÇOIS RUFFIN

Un rebranding politique qui se cherche encore, après être passé par la « garantie jeunes universelle », puis le « revenu d’engagement », terme utilisé par le président lui-même. Et c’est tout sauf un débat uniquement sémantique. 

(...)

Le revenu d’engagement fait pschitt

Lors du lancement du plan « 1 jeune, 1 solution », à l’été 2020, l’exécutif annonçait le doublement des places : on passait alors de 100 000 à 200 000 places en Garantie jeunes. 

En janvier 2021, le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse (COJ) venait bousculer l’autosatisfaction gouvernementale. Selon lui, le dispositif est beaucoup trop restreint.

Les débats portant alors sur l’extension de la Garantie jeunes étaient d’une autre envergure : le COJ imaginait une Garantie jeunes qui ne soit plus un dispositif mais un droit pérenne, qui ne vacille pas à chaque projet de loi de finances. Le Conseil rêvait d’un accompagnement financé, qui ne soit pas dirigé uniquement vers le travail mais aussi un accompagnement social fort. On discutait, alors, d’une Garantie jeunes qui ne soit plus limitée dans le temps mais qui puisse bénéficier aux jeunes jusqu’à leur complète intégration sur le marché du travail. 

« Si le gouvernement applique nos 29 propositions sur la Garantie jeunes, on inventera le minimum social de demain et qui sera mieux que le RSA actuellement », lançait même Antoine Dulin auprès de Mediapart, au début de l’année 2021. Les débats internes au gouvernement et leur expression dans les colonnes des journaux ont, depuis, douché son enthousiasme. 

(...)

... un papier bien informé des Échos annonçait que « constatant que la reprise de l’emploi est très forte, mais aussi par souci budgétaire, le gouvernement préfère réserver le dispositif promis par Emmanuel Macron à ceux qui en ont le plus besoin »

Selon le journal, « le revenu d’engagement sera recentré sur les 500 000 jeunes les plus précaires… Précisément, cela passera par une évolution des deux dispositifs principaux d’aide aux jeunes, la Garantie jeunes, opérée par les missions locales, et l’accompagnement intensif des jeunes (AIJ), conduit par Pôle emploi ».

Étant donné que 200 000 jeunes sont déjà accompagnés par les missions locales dans le cadre de la Garantie jeunes, et que Pôle emploi accompagne déjà 240 000 jeunes, l’effort supplémentaire ne serait que de 60 000 places. La montagne accoucherait d’une souris.

Côté gouvernement, on se retranche dans le silence en attendant la prise de parole officielle, qui devrait être faite par le premier ministre ou le président de la République dans les prochains jours. Une chose est sûre, les ambitions ont été revues à la baisse, au détriment des jeunes. 

Peu importe. À l’orée de la présidentielle 2022, les soutiens du chef de l'Etat se répandent de plateaux télévisés en vidéos virales pour répéter que « Macron est le président des jeunes ».

Emmanuel Macron, Président des jeunes © Les Jeunes Avec Macron

Or, en termes de politiques publiques dédiées à la jeunesse, le président le plus jeune de la VRépublique s’inscrit plutôt dans une longue tradition de l’inefficacité. Depuis 1977 et le premier plan dédié aux jeunes travailleurs, les mêmes solutions sont proposées aux plus précaires. Le gouvernement s’est contenté de donner un nouveau packaging : le plan « 1 jeune, 1 solution ».

Comme les plans précédents, les dispositifs proposés s’appuient sur des pré-conçus libéraux : le « coût du travail » des jeunes est trop élevé, le marché du travail n’est pas assez flexible et ils ne sont pas assez formés.

(...)

Pour les étudiants, le bilan d’Emmanuel Macron n’est pas meilleur

Selon l’Insee, le niveau de diplôme des Français ne cesse d’augmenter. Et pourtant, une grande partie du plan « 1 jeune, 1 solution » concerne la formation des nouveaux entrants sur le marché du travail. La logique politique est la suivante : puisque le taux de chômage est élevé et que le halo du chômage ne cesse de s’élargir, il faut rendre les jeunes toujours plus compétitifs sur le marché de l’emploi. 

Selon Dominique Glaymann, une telle politique publique aura pour seul effet de « modifier l’ordre dans la file d’attente des jeunes chômeurs et précaires favorisant sans doute quelques bénéficiaires de telle ou telle mesure ».

100 000 nouvelles formations qualifiantes ou pré-qualifiantes pour des « métiers d’avenir » sont proposées dans le « Plan d’investissement dans les compétences ». « La compétence est la clé de voûte d’une croissance durable et inclusive », explique le ministère du travail

Nourrissant le mythe méritocratique, le gouvernement d’Emmanuel Macron a doublé le nombre de places des « cordées de la réussite » et des « parcours d’excellence »… Des dispositifs qui n’enrayeront pas les inégalités sociales du système scolaire français. Selon l’OCDE, les jeunes issus de milieux défavorisés comptent 35 % d’élèves peu performants, contre 7 % pour les plus favorisés.

Le plan « 1 jeune, 1 solution » prévoit aussi des parcours personnalisés pour les décrocheurs qui ont entre 16 et 18 ans, mais aussi des places de formation supplémentaires à la rentrée 2020.

Des places magiques à l’université

À l’été 2021, Frédérique Vidal répétait en effet que 34 000 nouvelles places seraient créées dans les universités. Comme nous l’avions expliqué, 20 000 places étaient déjà prévues par la loi « orientation et réussite des étudiants » (ORE), et 14 000 nouvelles places seront spécifiquement dirigées vers les filières en tension. Par ailleurs, 5 000 nouvelles places de BTS seront ouvertes dans les lycées. 

“Deux jeunes en détresse face au gouvernement (ministre de l'enseignement supérieur Frédérique Vidal)”, sur la chaîne Twitch du youtubeur HugoDécrypte. © HugoDécrypte

Et pour l’ensemble de ces 19 000 nouvelles places, le ministère annonçait 1 000 nouvelles embauches à l’été 2021. Plusieurs mois plus tard, on ne sait toujours pas comment ont été répartis ces postes. 

« C’est de la supercherie, ajoute Julien Gossa, maître de conférences à l’université de Strasbourg. Les universités sont sous-dotées depuis des années, les moyens temporaires qu’a donnés le ministère aux universités vont surtout permettre de recruter des personnels précaires, en échange on ajoutera ci et là quelques places, sans avoir plus de chaises, des salles plus grandes ou plus d’enseignants titulaires. » Depuis 2018, le nombre d’enseignants-chercheurs titulaires n’a fait que baisser. 

(...)

L'autre promesse non tenue vis-à-vis des étudiants est celle d’une réforme des bourses : « Nous établirons un système d’aide plus progressif et plus juste », peut-on  lire encore aujourd'hui sur le site de campagne. À trois reprises au moins durant le quinquennat, l’exécutif a promis de mettre en place cette réforme... Sûrement se retrouvera-t-elle dans les promesses de campagne d’Emmanuel Macron en 2022.

(...)

Khedidja Zerouali

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Contrat d’engagement jeune: que reste-t-il de la promesse sociale de Macron ?

2 Mars 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Jeunesse

Le contrat d'engagement jeune : pour qui ?

Le Contrat d’engagement jeune vient remplacer la Garantie jeunes à partir de ce 1er mars, sans révolutionner l’aide en faveur des jeunes privés d’emploi et peu ou pas formés.

Après les promesses et les annonces détaillées, voici venu le temps de la mise en place. Le Contrat d’engagement jeune entre en vigueur ce mardi. Il ne s’agit pas vraiment d’une révolution. En octobre, on comprenait déjà que la seule mesure sociale du discours de Macron du 12 juillet serait édulcorée malgré les envolées. On a eu la confirmation en novembre. Le «Contrat d’engagement jeune» (CEJ) a été présenté le 2 novembre par le président de la République puis précisé dans la foulée par Jean Castex. «Je vous écris pour vous dire que la nation sera là pour vous accompagner et vous permettre d’aller au bout de vos projets», a publié sur Facebook Emmanuel Macron. Comprendre : pour trouver du boulot. Mais le dispositif peine pour l’instant à convaincre. Tour d’horizon des questions que soulève le CEJ.

Comment ça marche ?

Si l’application concrète du dispositif peut avoir l’air d’une usine à gaz, le principe édicté par l’exécutif, et notamment le ministère du Travail, est clair : prendre par la main les jeunes chômeurs en leur proposer des contrats aidés, des formations et autres ateliers de remise en selle vers le monde du travail. Un accompagnement d’«une intensité sans précédent», assure-t-on rue de Grenelle. Ce dernier durera «quinze à vingt heures par semaine minimum, avec une mise en activité systématique et régulière du jeune, du premier au dernier jour, pendant une période pouvant aller jusqu’à douze mois (et jusqu’à dix-huit mois sous conditions)».

La description rappelle les grandes lignes de la Garantie jeunes, un dispositif qui disparaît avec l’arrivée, au 1er mars 2022, du CEJ. L’accompagnement dans ce cadre sera plus important, explique-t-on au ministère du Travail. Et ce grâce notamment à une application sur téléphone mobile rédigée avec «le langage des jeunes», mais qui «ne se substituera jamais au contact physique, a minima tous les quinze jours», voire plus si nécessaire selon le ministère. Le dispositif pourra être proposé par les 900 agences de Pôle Emploi et les 1 400 missions locales, ainsi que par d’autres organismes publics ou privés.

Les jeunes concernés pourront bénéficier d’une allocation allant jusqu’à 500 euros par mois. Pour les personnes rattachées à un foyer imposable, de la première tranche, le montant passe à 300 euros si la personne vit chez ses parents. Ce qui représente une avancée par rapport à la Garantie jeunes. En revanche, la somme n’est pas cumulable avec un service civique, puisque ce dernier dispositif sera intégré au CEJ. «On est très loin des annonces du 12 juillet […] et de l’ambition de garantie universelle», regrette Antoine Dulin, président de la commission de l’insertion des jeunes au Conseil d’orientation des politiques de jeunesse.

Qui va en bénéficier ?

Le CEJ s’adresse aux jeunes de 18 à 25 ans «qui sont durablement sans emploi, ni formation, souvent par manque de ressources financières, sociales et familiales et qui souhaitent s’engager activement dans un parcours vers l’emploi». Et, «sous réserve d’évaluation», ajoute la rue de Grenelle, les 16-18 ans pourraient en profiter, même s’ils ne sont pas prioritaires dans ce dispositif. Il existe en revanche une conditionnalité de ressources : les jeunes doivent être détachés fiscalement ou rattachés à un foyer non imposable (sauf exception pour la première tranche).

Parfois qualifiés de «neet» (pour ni en emploi, ni en études, ni en formation), les jeunes éloignés de l’emploi et peu voire pas formés seraient autour d’un million. Le gouvernement, Elisabeth Borne en tête, promettait d’ailleurs d’aller les chercher. Mais la voilure a été sérieusement réduite : 400 000 jeunes seront concernés en 2022 et 500 000 à terme. Surtout, le chiffre est à comparer avec celui de la garantie jeunes, qui concernait déjà 200 000 personnes. La révolution imaginée est donc loin, même si le ministère répète là encore que l’accompagnement sera bien plus important qu’auparavant, et donc qu’au-delà du quantitatif il faut voir le qualitatif.

Quel budget ?

Il s’élève à 2,6 milliards d’euros en 2002. Mais il ne s’agit pas uniquement de nouveaux crédits alloués : 2 milliards font partie des 5,4 milliards d’euros du budget du plan «1 jeune, 1 solution» pour 2022, seuls 550 millions d’euros seront ajoutés, une somme que viendra «abonder par amendement le Projet de loi de finances 2022 pour renforcer l’intensité de l’accompagnement».

Quels sont les «devoirs» des jeunes concernés ?

Emmanuel Macron aime à rappeler que les aides sont soumises à des «devoirs». Sous-entendu : pas de place pour le soi-disant «assistanat». «L’appellation “RSA jeunes” a une mauvaise connotation, car elle donne l’impression que la seule perspective que nous leur offrons, c’est un minimum social. Je ne veux pas laisser entendre aux jeunes qu’on renonce à les accompagner dans l’emploi», expliquait en janvier à Libération Elisabeth Borne, la ministre du Travail, un argument à nouveau formulé par son ministère ce mardi.

Pas question, donc, pour ceux qui auront un CEJ de filouter avec les ateliers, contrats et autres formations proposés «Il signera son contrat, il devra respecter ses engagements. Sinon, il en sortirait et ne toucherait pas l’allocation», explique la rue de Grenelle. Une menace que nuance le ministère du Travail, puisque, selon lui, les formations seront choisies en bonne intelligence entre l’organisme en charge du dispositif et le jeune. A condition que les deux accordent leurs violons.

Damien Dole

Mise à jour : actualisation ce mardi à 10 heures avec l’entrée en vigueur de la mesure.

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Moi JEune: «Je passe ma vie sur les routes» (+ mon commentaire)

16 Février 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Jeunesse

Cahors. Tours et détours dans le Lot au guidon d'une Mobylot - ladepeche.fr

Difficultés à trouver un travail, à rejoindre son lycée ou ses amis… En milieu rural, les jeunes subissent fortement le manque d’offre de transports en commun et dépendent de leur permis pour mener leur vie.

En publiant ces témoignages, Libération poursuit son aventure éditoriale avec la Zone d’expression prioritaire, média participatif qui donne à entendre la parole des jeunes dans toute leur diversité et sur tous les sujets qui les concernent. Ces récits, à découvrir aussi sur La-zep.fr, dressent un panorama inédit et bien vivant des jeunesses de France. Retrouvez les précédentes publications.

«Ces temps de transports ont un impact sur moi»

Jérémy, 17 ans, lycéen, Ille-et-Vilaine

«Je passe près de vingt heures dans les transports en commun par semaine, en bus, en car scolaire, en métro ou en voiture. Du lundi au vendredi, je me lève à 6 heures pour prendre le car scolaire à 6 h 40. J’ai un peu plus d’une heure de route pour aller de mon village rural d’un peu plus de 1 000 habitants, Saint-Onen, à Rennes, à une trentaine de kilomètres. Puis, à Rennes, je prends le bus de ville ou le métro pour aller au lycée qui n’est pas en centre-ville. J’en ai pour trente minutes environ.

«La journée se passe, entre six et huit heures de cours selon les jours. Le soir, je reprends métro, bus, et car scolaire pour retourner chez moi. Quand je finis à 18 heures, j’arrive dans mon village vers 19 h 30. Le mercredi, j’ai la chance de ne pas avoir cours de la journée, mais le soir j’ai entraînement de football à Dinan, à une heure aller-retour en voiture. Je rentre vers 21 heures après l’entraînement. Le week-end, j’ai au moins un match le samedi, à minimum trente minutes en voiture de chez moi. Mais il m’arrive d’aller aussi jouer très loin comme à Brest, à des centaines de kilomètres, ou à Vitré, de l’autre côté de Rennes direction ­Paris. Le dimanche, je vais parfois assister à des matchs au Stade rennais ou rendre visite à ma famille, là encore forcément en transports.

«Oui, je passe ma vie sur les routes. J’ai voulu faire du sport et cela nécessite des déplacements. Et j’étudie à Rennes car les options que j’ai choisies n’étaient pas dans mon lycée de secteur. Il n’y a pas beaucoup de lycées autour de mon village, et ceux qui existent ne proposent pas forcément toutes les options. Le lycée le plus proche était à Montfort, à trente minutes de ma maison familiale. Pour intégrer ce lycée public, je n’étais pas prioritaire, j’ai été mis sur liste d’attente, et finalement j’ai dû aller à Rennes. Tous ces temps de transports ont un impact sur moi, je le sais : la fatigue d’abord, que ce soit physique ou mentale. Physiquement, je me dépense beaucoup et je ne pense pas avoir assez de temps de sommeil. Mentalement, car je ne suis jamais posé chez moi. Et, quand je rentre, je dois faire mes devoirs, manger, etc. Pendant les vacances, je n’ai pas non plus le temps de me poser ; je suis employé dans une entreprise au moins une semaine sur deux, où je ne peux que me rendre en voiture. Je ne choisis pas de passer autant de temps sur la route mais lorsque l’on habite dans un milieu rural, on n’a pas forcément le choix.»

«Ma mère est mon chauffeur favori»

Lucie, 15 ans, lycéenne, Puy-de-Dôme

«Elle s’appelle Lili, elle a une quarantaine d’années, elle est prof mais, pour moi, elle est chauffeur à plein temps… et c’est ma mère adorée. Pas facile d’habiter à la campagne, d’avoir trois ados et d’être la seule à la maison à avoir le permis. Chaque semaine, elle se lance un défi… Ou plutôt, c’est nous, ses trois enfants, qui lui en lançons un. Réussira-t-elle à faire plus de 150 kilomètres cette semaine encore ? Les allers-retours Billom-Vertaizon, ça, elle gère. Entre la benjamine qu’il faut aller chercher deux fois par semaine, la cadette qui finit parfois les cours à 18 h 30 et l’aîné qui prend des cours particuliers près du collège, elle connaît par cœur ce trajet. Elle pourrait presque le faire les yeux fermés (#ToujoursPlus).

«Et nous, on monte, on descend, on remonte et on redescend sans arrêt. Le compteur tourne et tourne encore. En une semaine, elle fait presque 68 kilomètres rien que pour le collège. Et tout ça sans compter les conseils d’administration, les changements d’emploi du temps, les grèves… Bref, Billom, c’est la destination phare de mon chauffeur favori. Bien sûr, s’il n’y avait que ça, ce job serait bien trop facile.

«Il ne faut surtout pas oublier nos «activités extrascolaires» (#EnferDesParents). Elles prennent tellement de place que, parfois, ma mère est obligée de corriger ses copies dans la voiture en nous attendant. Cette voiture se transforme alors en minibureau très fonctionnel. Il y a une petite lumière qui s’éteint au bout de seulement cinq minutes – ma mère s’éclaire alors à la lumière de son téléphone –, un siège passager en mode débarras, un empilement de feuilles et de classeurs, et enfin le volant qui sert à se caler pour écrire quand elle a mal au dos. Et nous, quand on arrive, on rentre dans cette voiture et on détruit toute cette organisation minutieuse.

«Mais là, je m’égare. Revenons aux activités. D’après « mon chauffeur », c’est l’ennemi numéro 1 du temps libre des parents. Elle pense qu’on en fait trop ! Nous, on n’est pas d’accord, on fait juste du basket, de la danse, du piano… En une semaine, elle fait plus de 82 kilomètres pour nous conduire. Les allers-retours s’enchaînent et les pleins aussi. Et le compteur continue de tourner, il ne s’arrête jamais, pas même les mercredis après-midi quand il n’y a pas d’activités. Ses enfants adorés (#Nous) lui trouvent toujours quelque chose à faire.»

«Sans permis, c’est impossible de trouver un emploi»

Loreen, 20 ans, en recherche d’emploi, Finistère

«J’ai découvert la pâtisserie pendant mon stage dans un restaurant ouvrier. Fraisier, framboisier, poirier, écriture au cornet, décor en pâte d’amande… La patronne me mettait souvent à la préparation des desserts. J’aime préparer et monter les entremets, c’est créatif ! Je me suis donc orientée vers un CAP pâtisserie. J’ai trouvé le métier qui me passionne. Quand on rentre dans un labo de pâtisserie, on peut sentir les biscuits qui sont en train de cuire, la bonne odeur des fruits de saison… Il faut être très minutieux, concentré. Le pâtissier que j’admire beaucoup, c’est Cyril Lignac. J’adore la finition de ses préparations.

«Mon problème, c’est que j’habite à la campagne, dans le Finistère, en Bretagne. Sans permis, c’est impossible de trouver un emploi. La ville la plus proche, c’est Brest, mais c’est à 30 kilomètres. Ça va faire un an et demi que je cherche… Quand j’appelle ou que je me déplace chez les employeurs, un des premiers trucs qu’on me demande, c’est si j’ai le permis. Et quand je dis non, on me dit que ça va être compliqué… En un an et demi, j’ai juste travaillé quatre jours au festival des Vieilles Charrues, en restauration rapide, et à la ramasse de fraises. Pas les jobs de mes rêves et c’est mon père qui m’amenait en voiture… Pendant mon CAP, j’étais à l’internat donc je n’avais pas le temps de me lancer dans le permis, et puis pas le budget pour payer toutes les séances de code…

«Tous les jours, je regarde les annonces sur Pôle Emploi ou sur Indeed. En pâtisserie, il y a tout le temps de nouvelles annonces, mais c’est trop loin de chez moi… Parfois, je n’ai même pas de réponse. Je me suis aussi inscrite dans des boîtes d’intérim. Je réfléchis à habiter sur Brest car il y a beaucoup plus de moyens de transport. Mais vu que je ne travaille pas, ça va être compliqué de trouver un logement… J’ai eu cinq entretiens d’embauche qui se sont bien passés mais, au final, je n’ai pas été prise. Avec tous ces refus, j’ai perdu espoir de trouver un emploi… J’avais même plus envie de chercher.

«Heureusement, mes parents m’ont remotivée. Et ma dernière formatrice de stage m’a appris à ne pas baisser les bras quand je n’arrivais pas à quelque chose. Si je trouve un emploi, j’aimerais ensuite faire une mention complémentaire en pâtisserie chez les Compagnons du devoir. Si je l’obtiens, je pars six ans en tour de France et, si tout se passe bien, je peux faire mes trois ­dernières années à l’étranger. J’aurais pu rentrer en septembre, j’étais prise, mais j’ai demandé à décaler. Parce qu’avant il faut que je trouve un travail pour gagner de l’argent et payer la formation. Assurance, caisse à outils, garantie, tenues… ça fait à peu près 1 000 euros. Pour l’instant, vu que je ne travaille pas, je fais des pâtisseries chez moi pour mes parents, mes frères et ma sœur. J’invente des choses. J’ai fait un gâteau au yaourt avec une crème pâtissière chocolat et caramel. C’était trop bon. Si je ne cuisine pas, ça me manque !»

«Ma moto m’a changé la vie»

Eliot, 17 ans, lycéen, Loire

«2 000 euros par frère avec l’héritage d’un grand-oncle de mon père. Antoine, le plus grand, l’a utilisé pour investir dans une voiture. Pierre, le deuxième, a utilisé les trois quarts dans un ordinateur et le reste pour payer son loyer. Colin, le troisième, pour s’acheter lui aussi un ordinateur plus puissant. Et moi, je m’en suis servi pour m’acheter ma moto. J’ai toujours voulu avoir une moto pour rouler seul et avoir une pleine liberté de mouvement. Dans mon village, les transports en commun, c’est limite le néant. Alors, à partir du moment où j’ai eu ma moto et mon brevet de sécurité routière, ce fut le début de mon autonomie. J’ai eu mon BSR pile le jour de mes 14 ans et ma moto deux semaines après, même si j’ai commencé à en chercher une deux mois auparavant.

«J’ai mis du temps à la trouver. J’ai d’abord cherché d’occasion, sans réussite. Toutes celles dans mon budget étaient soit trop vieilles et trop abîmées soit modifiées et donc pas fiables. Puis, je suis tombé sur LA moto dans un magasin qui ne vend que des motos neuves. Elle était aussi chère que celles d’occasion à peu près potables : 2 000 euros, pile mon budget. Elle a un style original pour une 50 cm³ [les premières motos autorisées à partir de 14 ans, ndlr] : c’est une Scrambler, une moto neuve mais avec un style vintage créé après la Seconde Guerre mondiale (quand les particuliers retapaient des motos avec des pièces détachées). Elle consomme très peu d’essence, donc c’est moins cher pour me déplacer. Après trois ans, elle est toujours en super état, sans jamais avoir eu besoin de réparation.

«Je vis à la campagne dans un petit village de 800 habitants, loin de tout. Pour aller prendre le bus et rejoindre la ville la plus proche, c’est une heure à pied. En plus, je suis à vingt minutes de marche du village, et mon pote le plus proche est à plus de trente minutes. Depuis que j’ai ma moto, j’y suis en cinq minutes. Avec ma moto, c’était donc le début d’une nouvelle vie sociale avec tous mes potes qui habitent dans d’autres villages. C’était impensable d’y aller à pied pour une après-midi. J’aurais pu demander à mes parents, mais mon père travaille beaucoup et n’est pas chez moi trois jours par semaine. Et ma mère est infirmière, elle est souvent fatiguée après le travail. Je sais qu’en cas de besoin, ils seront toujours là pour m’emmener mais pouvoir me débrouiller, c’est pour moi comme une reconnaissance de tout ce que mes parents font pour moi.

«Aujourd’hui, je peux aller voir mes potes quand je veux et plus juste à travers un écran. Je les vois minimum une fois dans la semaine en dehors des cours, sans compter les soirées. S’il y en a une qui est organisée au dernier moment, je suis sûr de pouvoir y aller si j’en ai envie. Un jour, je suis parti en soirée un vendredi soir et j’ai pu aller le lendemain au cinéma à plus de 50 kilomètres sans hésiter. Aujourd’hui, je me rends compte à quel point ma moto m’a changé la vie. Je remercie mes parents de me soutenir et de me faire confiance pour veiller à rester en sécurité sur la route. Au début, j’ai aidé à nettoyer la maison et à faire plus de jardin que d’habitude, et en échange ils me payaient l’essence. Mais au fil du temps, ils me l’ont payé sans contrepartie. Je leur rends en me débrouillant seul au maximum pour le reste. Parfois, je me sers de la moto pour aller en cours si je ­commence plus tard ou finis plus tôt. Ça me permet de toujours être libre sans ­jamais être bloqué sans moyen de transport.»

Par ZEP Zone d'expression prioritaire

Et à cet excellent dossier, j'ajouterai la situation des élèves de collèges ruraux. 

J'ai enseigné 36 ans en collège rural - entre Dieppe et Rouen - et j'ai, pendant toutes ces années, pesté contre les horaires imposés aux élèves par les emplois du temps qui ne tenaient quasiment jamais compte des temps de trajet en car de ramassage scolaire.

Ce qui revenait, par exemple pour des élèves de 6e, à des réveils dès 5h45 pour un certain nombre d'entre elles et eux, 6h, 6h15, 6h 30 pour la quasi totalité lorsqu'elles et ils commençaient leur "métier d'élève" à 8h. Le retour chez eux, pour celles et ceux partis très tôt, avait lieu fort tard lorsque la journée de cours s'achevait à 17h. La maison n'était rejointe qu'à 18h, voire 18h30/19h dans certains cas.

Evidemment, ces élèves de 6e - mais c'était le cas pour tous les niveaux - DEVAIENT "performer" et gare à celles et ceux qui se montraient épuisés dès 10h. Je vous laisse imaginer dans quel état se trouvaient - et se trouvent toujours car rien n'a changé - ces élèves le soir pour apprendre correctement une leçon ou réaliser un ou des devoirs !

CC

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A lire... "La Nation inachevée. La jeunesse face à l’école et la police" - Sébastian Roché

4 Février 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Sociologie, #Jeunesse

Amazon.fr - La nation inachevée: La jeunesse face à l'école et la police -  Roché, Sebastian - Livres

EXTRAITS

« La Nation inachevée » : comment le quotidien des jeunes construit leur citoyenneté

A la lumière de plusieurs enquêtes, le sociologue Sebastian Roché explique dans son livre que le sentiment d’appartenance à la communauté nationale se nourrit davantage des interactions, parfois anodines, avec les représentants de l’Etat que des discours théoriques.

Dans cet ouvrage, aboutissement d’un travail commencé il y a une dizaine d’années, le sociologue Sebastian Roché s’efforce de « prendre au sérieux » la question de la formation du « sens de la nation » chez les jeunes et analyse la façon dont l’Etat s’y prend en vue de réaliser le projet, toujours réaffirmé, d’inclusion de la jeunesse. A la lecture, il apparaît vite que les institutions ne s’y prennent pas de la meilleure façon et que les envolées rhétoriques sur la restauration de l’autorité, confondant légitimité et usage de la force, ne risquent pas d’améliorer la situation : « La réalité de l’inclusion citoyenne, écrit l’auteur, ne se réduit pas aux slogans des leaders des partis politiques ou aux bons mots des éditorialistes. Elle répond à des conditions précises qui ne s’alignent pas sur les simplifications ambiantes. »

La thèse principale développée dans cet essai est que le sentiment d’appartenance à la nation ne repose ni sur l’exposé abstrait de la loi ni sur la contrainte, mais sur un attachement subjectif et une adhésion volontaire, issus dans les deux cas de l’expérience concrète des individus. Cette expérience se construit au quotidien dans la relation sensible avec les « agents de première ligne » de l’Etat que sont les enseignants et les policiers. Sebastian Roché place la focale sur l’adolescence et étaye son propos en s’appuyant, outre la littérature nationale et internationale, sur l’analyse des données de deux enquêtes massives : Polis, menée entre 2010 et 2012 auprès de 22 000 collégiens et lycéens en France et en Allemagne et l’étude UPYC qui, en 2015, a touché 18 000 collégiens de plusieurs pays (dont 10 000 en France). La taille de ces échantillons permet de passer la question de l’adhésion à la nation au crible de l’appartenance à différents groupes sociaux et ethnico-religieux.

L’affirmation d’un « cosmopolitisme »

Ainsi, chez les enfants d’un père né en Afrique du Nord, seuls 12 % se définissent comme « totalement » français, 23 % se sentent « plutôt » français et 45 % se disent « partagés », ce qui ne signifie nullement une hostilité. Chez ceux dont le père a la nationalité française, ces chiffres sont respectivement de 49 %, 29 % et 17 %. Les proportions sont différentes mais montrent une tendance commune : les jeunes se retrouvent de moins en moins dans le modèle standard d’une allégeance nationale unique. Un « cosmopolitisme des classes d’âge les plus récentes » est en train de s’affirmer, commente Sebastian Roché. Dans ces conditions, « assimiler toute demande de particularité culturelle à du séparatisme » revient à une négation des positions intermédiaires.

(...)

C’est à chaque contact avec les agents de l’Etat, enseignants ou policiers, que se « dessinent des lignes d’inclusion ou d’exclusion », avance le sociologue. Autant d’interactions « qui pourraient sembler, à distance, insignifiantes, mais qui sont la chair des relations sociales ».

Luc Cédelle

« La Nation inachevée. La jeunesse face à l’école et la police », de Sebastian Roché, Grasset, 400 pages, 22,50 euros.

Extrait du livre

La prééminence du cadre politique des États-nations s’est imposée à travers l’Histoire. Il a façonné le sentiment d’une identité collective nouvelle, il est devenu le cadre de la lutte pour la reconnaissance des droits. Cette appartenance nationale est ancrée dans divers mécanismes culturels, dont l’école est le plus visible, de solidarité par l’État-providence, et d’inclusion politique par le droit de vote, le rôle des partis et syndicats. L’État est le cadre des conflits. Le Front populaire et les grandes grèves de mai et juin 36, l’idéal humaniste de la Libération, le mouvement de Mai 68 ont transformé des conflits en droits et en acquis sociaux, en protection sociale et congés payés. Tel était tout au moins le schéma classique de compréhension de l’inclusion nationale. Aujourd’hui, cette identité est, à en croire certains responsables politiques, menacée par le fait d’agiter des drapeaux étrangers lors d’un mariage, de porter un voile ou de ne pas manger de viande de porc à la cantine. Comment expliquer une telle sensibilité identitaire ? La question plus profonde qui taraude la société française est de savoir si l’État peut continuer à fabriquer la nation. Mais qu’est-ce que recouvre l’inscription dans le collectif de la nation au juste ? C’est le point de départ de notre travail.

 

Repartons des analyses du sociologue Max Weber pour qui « le concept de nation nous renvoie constamment à la relation avec la puissance politique1 ». C’est élémentaire, mais essentiel. Dans ce livre, nous saisirons la nation dans cette connexion des individus à deux collectifs nationaux : « se sentir français », un attachement au pays, d’une part, et désirer avoir « la nationalité française » qui fait écho à l’inscription explicite dans le cadre légal défini par l’État, d’autre part. Ensuite, ajoute Weber, « la nation est le projet de l’État », ce qui le transcende. C’est la réciproque de la première relation. Le concept d’État renvoie constamment à la nation, pourrait-on écrire en symétrisant son propos. En permanence, l’État veut à la fois façonner et exprimer la nation. C’est pourquoi nous appréhenderons la question de la nation non pas uniquement sous l’angle des deux collectifs cités, mais aussi sous celui de la relation aux normes et principes du régime (le vote, la laïcité) ou à la figure de l’État (le président). Le projet national de l’État n’a rien de dissimulé, au contraire, et les exemples abondent pour l’illustrer. Le président Nicolas Sarkozy, défait au second tour de l’élection présidentielle de mai 2012, conclut son discours d’adieu : « Vous êtes la France éternelle, je vous aime, merci, merci. » Le président Emmanuel Macron explique le sens du sacrifice du colonel de gendarmerie à Trèbes en mars 2018 : « Il dit comme aucun autre ce qu’est la France, ce qu’elle ne doit jamais cesser d’être et qu’elle ne cessera jamais d’être tant que des femmes et des hommes décideront de la servir avec le courage, le sens de l’honneur, l’amour de la patrie que vous avez démontrés. » Le culte des morts et la promesse d’immortalité illustrent l’affinité du culte de la nation avec celui de la religion. Un candidat écologiste explique, un peu moins d’un an avant l’échéance, ses intentions pour 2022 : « Je suis candidat à l’élection présidentielle. Parce que j’aime la France et que je veux la servir. » Anne Hidalgo se lance dans la campagne avec son livre Une femme française. Le représentant de l’État célèbre la nation. La nation est un être collectif à caractère surnaturel, immortel, que tout chef de gouvernement ou tout aspirant à la fonction doit honorer.

Les hommes politiques peuvent défier ou mépriser les Français. Plusieurs épisodes récents sont dans toutes les mémoires. C’est Macron qui lance, bravache, « venez me chercher », ou, condescendant, « je traverse la rue et je vous trouve un travail ». Mais jamais la nation ne souffrirait un tel mépris dans leur bouche. La nation française, mise en mots par ceux qui la dirigent ou en ont l’intention, oblige à l’amour et au désintéressement, aucun sacrifice n’est trop grand pour la servir. Elle est une forme symbolique supérieure. La nation s’incarne dans les dirigeants qui, à leur tour, la célèbrent, dans une boucle sans fin. Cette forme s’impose à eux. Ces échanges symboliques ne sont pas une façade, ils sont la manifestation la plus directe de l’existence de cadres mentaux collectifs, l’aboutissement de la construction d’une relation entre le pouvoir et le peuple.

 

L’État moderne fonde sa légitimité sur la nation. La nation est le nom du peuple politique. L’idée que le pouvoir procède de la nation a été conceptualisée lors de la Révolution, mais lui est antérieure. L’historien David Bell explique comment Louis XVI, sous la pression d’un mécontentement croissant, avait commencé à invoquer le concept de nation comme une source de sa légitimité2, et prétendait « je ne fais qu’un avec la nation », être indissociable de l’idée de nation. Le 17 juin 1789, les députés du tiers état, réunis à Versailles par le roi, se constituent d’eux-mêmes, sur la motion de l’abbé Sieyès, le grand penseur de la souveraineté en cette période, en « Assemblée nationale ». Unilatéralement, elle retire au roi la possibilité d’incarner la nation. Considérant qu’ils représentent « les quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation », sans le clergé ou la noblesse, les députés du tiers état s’approprient la nation. L’assemblée est légitime parce que le peuple se retrouve dans le projet qu’elle incarne. Deux propositions essentielles sont résumées ici : l’État trouve son sens dans la nation, et la nation existe si le peuple s’y reconnaît. Avec l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui veut que « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation », nous avons une définition de ce qu’est une nation politique : un principe de souveraineté, et la manifestation de la « volonté générale ». Mais, pour que la nation ne soit pas qu’un principe juridique, il faut absolument qu’elle existe dans le cœur des citoyens, qu’ils développent une identité nationale vécue subjectivement, c’est-à-dire émotionnellement, dans leur esprit et dans leur chair.

 

Pourtant, la nation comme identité n’attire les sciences sociales que depuis peu. L’historienne Anne-Marie Thiesse rappelle que l’expression « identité nationale » n’existait pas en France avant les années 1980 et qu’on a commencé à s’y intéresser avec l’émergence de la question de l’identité sociale des groupes humains, que ce soit sous l’influence des psychologues sociaux comme Henri Tajfel ou de sociologues comme Erving Goffman3. Cela ne veut pas dire que le sentiment national n’existait pas avant, et n’a pas une histoire. Il remonte à l’affirmation au XIXe siècle d’États qui défendent la promotion d’une culture comme moyen d’unifier la nation, au point que la nationalisation des identités est un des phénomènes politiques les plus marquants et les plus partagés des deux siècles qui se sont écoulés. La culture politique devient d’abord et avant tout nationale. C’est cet aspect identitaire qui nous intéresse ici : comment l’attachement national se réalise-t-il ? Et particulièrement chez les jeunes ?

 

Explorer par voie d’enquête le rapport des jeunes à la nation ne dispense pas d’une mise en perspective conceptuelle. Je dirais même plus, la multiplication des petits sondages qui produisent des pourcentages sur une base quotidienne, mais sans vouloir s’ancrer dans les notions qui nous servent à comprendre la nation et la démocratie, est plus trompeuse qu’autre chose. Penser la figure de la nation dans les démocraties suppose de mobiliser et définir trois concepts : la nation, l’État, le « peuple d’État ».

 

« La Nation inachevée. La jeunesse face à l’école et la police », de Sebastian Roché, Grasset, 400 pages, 22,50 euros.

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Camille Peugny: «Je plaide pour que la jeunesse soit le temps de l’expérimentation»

24 Janvier 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Jeunesse

EXTRAITS

Faute d’une vision politique, les gouvernants ont accru les inégalités au sein de cette tranche d’âge. Le sociologue estime que l’Etat doit aider les jeunes à trouver leur voie et les accompagner vers l’autonomie par un financement universel des études ou des formations.

Depuis début janvier, il est possible pour un jeune un peu perdu de «trouver un métier», en cliquant sur un bouton dédié, sur la plateforme gouvernementale «1 jeune 1 solution». Face à la difficulté de se repérer dans la foule des dispositifs existants, un simulateur permet également de savoir à quelles aides il aura droit. Des aides d’urgence aux «chèques psy» en passant par la garantie jeunes, les annonces fleurissent, à coups de millions débloqués, aussi bien du côté du gouvernement que du côté des candidats à la présidentielle comme Yannick Jadot ou Valérie Pécresse.

Quelle conception de la jeunesse se dessine derrière ces effets de manche ? Plus vraiment des enfants, pas encore pleinement des travailleurs, ils souffrent pourtant d’un manque de vision de la part des politiques qui s’en emparent confusément, estime le sociologue Camille Peugny dans Pour une politique de la jeunesse (Seuil, janvier 2022). Pour ce spécialiste des inégalités, c’est à l’Etat et non à la famille de prendre en charge cette transition vers l’autonomie, pour lutter contre la fracture entre les générations et au sein de la jeunesse elle-même. S’inspirant du modèle scandinave, il appelle à considérer cet âge comme celui de l’expérimentation, et les jeunes comme des citoyens à part entière, dessinant la cohésion sociale de demain.

Face aux présidents d’université réunis le 13 janvier, Emmanuel Macron a dessiné les contours d’une réforme structurelle de l’enseignement supérieur : «On ne pourra pas rester durablement dans un système où l’enseignement supérieur n’a aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants.» Assiste-t-on à un changement de conception de l’université ?

Depuis bientôt dix ans, les ministres de l’Enseignement supérieur et de l’Education nationale – Valérie Pécresse, Geneviève Fioraso, Jean-Michel Blanquer ou Frédérique Vidal – ont successivement installé une vision conforme à ce qui se passe dans les pays anglo-saxons. Certes, le fossé entre grandes écoles et universités existe bel et bien en France, le diagnostic n’est pas nouveau. Nous sommes l’un des pays de l’OCDE dans lequel l’origine sociale pèse le plus sur la réussite scolaire. Mais l’Etat continue de dépenser 50% en plus pour les étudiants de classe prépa que pour les élèves de l’université, qui s’entassent à 300 dans les amphis face à des enseignants vacataires.

Que propose Macron ? Orienter plus tôt, ce qui renforcerait un système élitiste et sélectif. Professionnaliser plus, alors que nos masters sont déjà largement professionnalisants, et que les compétences générales fournies par les premières années d’université sont indispensables dans un marché du travail flexible. Augmenter les frais d’inscription, ce qui conduirait à une baisse de la poursuite des études pour les enfants des classes populaires. En rapprochant certaines universités des grandes écoles, Macron veut créer des filières d’excellence, mais ces mastodontes entérineraient au contraire un enseignement supérieur à deux vitesses. S’en remettre au marché accentue les travers du système actuel. Pourquoi ne pas plutôt se tourner vers les pays scandinaves, où l’université, danoise par exemple, est gratuite ?

(...)

La crise sanitaire a malgré tout révélé l’urgence de mieux encadrer cette catégorie d’âge ?

Elle a mis au jour l’idée que la jeunesse, sauf pour sa frange la plus aisée, était un âge fragile. Les files d’attente des étudiants devant les banques alimentaires ont frappé les esprits. Elle a rendu visible le fait que les jeunes n’avaient pas le droit au RSA selon les mêmes conditions que le reste de la population, et que des poches de pauvreté s’étendaient chez les étudiants jusque-là plutôt épargnés. Beaucoup d’entre eux n’ont pas de problème pour choisir leurs études ou se loger correctement, mais tous ne sont pas les «héritiers» définis par Bourdieu et Passeron il y a un demi-siècle. Une partie, récente, est issue des classes populaires et a absolument besoin d’un travail pour survivre, emploi dont la crise les a privés à certains moments.

(...)

La jeunesse pâtit d’un flottement entre le temps de l’enfance et le statut de travailleur…

Entre l’âge de fin de scolarité obligatoire à 16 ans et l’âge d’accès à la pleine citoyenneté et à la protection sociale dans les mêmes conditions que le reste de la population, à 25 ans, il y a presque dix ans de flou, encadrés par des dispositifs particuliers reposant en majorité sur les politiques familiales. Considérés comme des «mineurs sociaux», sans cesse ramenés au portefeuille de leurs parents, les jeunes deviennent adultes dans l’ombre de leur famille. D’autres pays européens considèrent les jeunes comme des citoyens à part entière dès l’âge de fin de scolarité obligatoire.

(...)

N’est-ce pas irréaliste de penser qu’on peut importer ce modèle danois, onéreux, en France ?

Non, car les obstacles sont plus idéologiques que financiers. L’arrêt des allocations familiales et de la demi-part fiscale après 18 ans permettrait de réaliser des économies substantielles. En 2010, le think tank Terra Nova avait chiffré le coût d’un dispositif de protection universelle sur quatre ans, à hauteur de 500 euros par mois, pour un montant de 4 à 5 milliards d’euros sur le budget de l’Etat. Mais le coût électoral d’une telle annonce est trop élevé. Il ne s’agit pas de dire qu’on va mettre en place des bons de formation dès septembre 2022, mais qu’il faut aller dans cette direction. Avec de la volonté politique, cela ne me paraît pas impossible, à moyen terme.

La campagne présidentielle n’est-elle pas l’occasion de remettre cet enjeu sur le devant de la scène ? Vous lancez un appel aux décideurs à la fin du livre.

C’est un argument mobilisé à chaque campagne, rares sont les candidats qui ne se présentent pas comme «le candidat de la jeunesse». Mais les jeunes servent plus souvent de prétexte pour mener des politiques d’austérité : pour réduire la dette ou repousser l’âge de la retraite, on invoque «les générations futures». La jeunesse n’apparaît pas pour l’instant comme un enjeu central, ou alors des candidats comme Valérie Pécresse propose un examen d’entrée au collège, à rebours de ce que j’appelle de mes vœux !

(...)

L’enjeu n’est rien de moins que la cohésion sociale de demain…

La finalité devrait être la lutte contre les inégalités entre générations, un risque d’autant plus fort dans des sociétés où la vieillesse est de plus en plus coûteuse. L’autre priorité est de réduire les inégalités liées à l’origine sociale, territoriale ou ethnique, entre jeunes. Tout doit-il être joué à 16 ou 20 ans ? La manière dont les individus se projettent dans l’avenir a des effets démocratiques. Le pessimisme des jeunes Français s’appuie sur le sentiment que la société ne leur donne pas la possibilité de montrer ce dont ils sont réellement capables. Les jeunes Nord-Européens, où les politiques sont plus inclusives, universelles et protectrices, sont plus optimistes. Il faut prendre au sérieux les effets des politiques publiques sur les individus. Le risque, c’est que la défiance, le ressentiment et le repli ne fassent que croître.

Clémence Mary

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Covid-19 : les hospitalisations chez les enfants explosent à New York

31 Décembre 2021 , Rédigé par LCI Publié dans #Education, #Jeunesse

Organiser votre voyage en famille à New-York : guide complet !

ÉTATS-UNIS - Les admissions pédiatriques ont quadruplées dans la métropole de l'Est des États-Unis. Dans la moitié des cas, cela concerne des enfants de moins de cinq ans.

Les hospitalisations pédiatriques explosent à New York. Au lendemain de Noël, les États-Unis font face à une vague épidémique extrêmement puissante avec près de 190.000 nouveaux cas quotidiens sur les sept derniers jours. Conséquence, les admissions à l'hôpital augmentent également. 

Seul 1 patient sur 4 âgé de 12 à 17 ans est complètement vacciné

Dans l'État de New York, la situation sanitaire se complique alors que les admissions pédiatriques inquiètent. Rien que pour la ville de New York, "les admissions ont quadruplé" entre la semaine du 5 décembre et celle du 19 décembre. Le département de la santé de l'État de New York a déclaré que services "surveillaient de près" cette tendance. 

L'État explique en outre, que sur cette même période, seul un patient sur quatre âgé de 12 à 17 ans était complètement vacciné.

Pour un cas sur deux, les patients concernés sont âgés de moins de cinq ans. Un public qui n'est pas encore concerné par la vaccination. À ce jour, seuls les individus de plus de cinq ans peuvent y avoir accès aux États-Unis. 

Le 24 décembre dernier, l'État de New York exhortait "les parents de vacciner leurs enfants le plus rapidement possible". À cette même date, seuls 16% des 5-11 ans étaient complètement immunisés par la vaccination d'après l'autorité de santé.

Benoit Leroy avec AFP

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Les adolescents face au complotisme

11 Décembre 2021 , Rédigé par France Info Publié dans #Education, #Jeunesse

Enquête : les jeunes, 1res victimes du complotisme - GEO Ado

Plus de huit adolescents sur dix croient, au moins, à une théorie du complot. On parle ici des 10 à 15 ans. Une étude récente montre que ces jeunes adhèrent au moins à l'une des ces théories fumeuses. Quelles sont les raisons qui poussent ces ados vers le complotisme ? Le décryptage de la psychanalyste Claude Halmos. 

Une étude sur l’attitude des adolescents face aux théories complotistes, réalisée par l’Institut CSA pour Milan Presse, a été publiée la semaine dernière. Elle montre que 85% d’entre eux croient vraie au moins l’une de ces théories. Et l’importance de ce pourcentage fait évidemment réfléchir.

franceinfo : Comment pensez-vous que l’on puisse l’expliquer ? Et comment aider ces adolescents ? 

Claude Halmos : Parmi les raisons qui poussent ces adolescents vers le complotisme, certaines sont sans doute les mêmes que les adultes : l’influence des réseaux sociaux, et le sentiment de supériorité que procure l’adhésion à ces théories.

Une supériorité acquise à peu de frais (puisque l’on peut se croire, sans avoir rien étudié, plus savant que les scientifiques). Mais qui tente aussi de compenser un sentiment d’infériorité, toujours très destructeur. Il est souvent lié, chez les adultes, à une absence de reconnaissance sociale ; et il se double, chez les adolescents, d’un sentiment – générateur de révolte – de ne pas être reconnus dans leurs familles.

Et l’adhésion aux théories complotistes peut être une façon d’exprimer cette révolte. De dire aux adultes : vos idées sont fausses, vous vous trompez, et vous nous trompez. Votre monde, on n’en veut  plus !

Quelles conséquences cette adhésion aux théories complotistes, peut-elle avoir sur les adolescents ?

Elle peut avoir des conséquences très graves. S’engager pour la planète et le climat, c’est un engagement positif : il s’appuie sur des données exactes, il donne une prise sur les choses, et il va dans le sens de l’avenir, et de la vie.

Mais croire que la science ment, que des organisations secrètes contrôlent le monde, et que l’État manipule les citoyens, c’est s’identifier à l’image d’un être méprisé et persécuté, dans un monde mensonger. Et se mettre dans une position de défiance généralisée qui, compte tenu de la fragilité de l’adolescence, peut conduire à un sentiment d’impuissance désespérant, et lourd de conséquences.

Et l’étude le montre : 9 sur 10 des adolescents interrogés pensent que les informations peuvent être déformées. Mais 69% d’entre eux ne cherchent jamais, pour autant, à les vérifier. Peut-être par paresse, mais peut-être aussi du fait de ce sentiment d’impuissance.

Comment peut-on les aider ?

Il faudrait que leurs parents les aident à réfléchir. Leurs parents, les adolescents le disent, sont leur première source d’information (avec, en seconde position, la télévision pour les 10/13 ans, et les réseaux sociaux pour les plus de 13 ans). Mais il faudrait qu’ils commencent à parler de tout cela avec leurs enfants, beaucoup plus tôt qu’ils ne le font. En sachant qu’ils ne vont pas les inquiéter, mais au contraire, les aider.

Un enfant peut entendre parler à tout moment, à l’école, dans la rue ou dans les transports, de l’actualité. S’il a l’habitude d’en discuter avec ses parents, il leur posera des questions ; sinon, il n’osera pas. Il cherchera des explications ailleurs, et cela fera de lui une proie pour les réseaux.

Donc, dès 6 ans, l’entrée à la "grande école", on parle en famille, de l’actualité !

Claude Halmos

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Covid-19 : "L'isolement des jeunes a explosé, 21% des 15-30 ans sont en situation d'isolement", alerte la Fondation de France

6 Décembre 2021 , Rédigé par France Info Publié dans #Jeunesse

Paris : ouverture du premier centre d'hébergement d'urgence pour jeunes  migrants isolés - InfoMigrants

La Fondation qui se définit comme le premier réseau de philanthropie en France publie son étude annuelle sur le sentiment de solitude et d'isolement des Français et constate que la crise sanitaire a aggravé la situation.

La crise sanitaire "a créé une bascule extrêmement forte, une perte de confiance et des dégâts psychologiques assez considérables" chez les jeunes de 15 à 30 ans, affirme lundi 6 décembre sur franceinfo la directrice générale de la Fondation de France Axelle Davezac, à l'occasion de la publication de l'étude annuelle de la fondation sur le sentiment de solitude et d'isolement des Français, réalisée par le Crédoc.

franceinfo : Beaucoup de Français se sentent-ils isolés ?

Axelle Davezac : Ça a été la triste découverte du baromètre solitude que nous avons publié cette année.

"C'est un indicateur que nous suivons à la Fondation de France depuis 10 ans maintenant et cette année tous les chiffres ont malheureusement explosé puisque, dans notre pays, 24 % de la population est en situation d'isolement relationnel."

Axelle Davezac, directrice générale de la Fondation de France à franceinfo

Ça représente une augmentation de 10 points en un an, ce qui est tout à fait colossal. Ça veut dire qu'il n'y a plus aucun des cinq réseaux de sociabilité, que ce soit la famille, les amis, le voisinage, le réseau professionnel ou le réseau associatif. Il n'y a plus aucun contact ni aucun réseau dans lequel on peut très simplement parler et échanger avec d'autres.

La crise sanitaire est-elle la cause de cette augmentation de l'isolement ?

La crise sanitaire a joué vraiment un effet déclencheur de l'isolement relationnel. C'était un indicateur qui, statistiquement, bougeait assez peu d'année en année. En revanche, ce qu'il s'est passé avec la crise sanitaire, les confinements successifs et toutes les fermetures, a conduit les gens qui étaient en situation de fragilité relationnelle, c'est-à-dire des gens qui n'avaient plus qu'un ou deux réseaux mais dans lesquels les liens étaient assez ténus, à être brutalement coupés de toute relation sociale. Ils ont donc plongé véritablement dans l'isolement.

Un jeune sur cinq se disait en situation de solitude en janvier 2021. C'est le double de janvier 2020. Est-ce nouveau ?

C'est malheureusement l'une des difficultés encore plus tristes. L'isolement touchait plutôt les personnes âgées et les personnes en situation de fragilité mais moins les jeunes dans notre pays. Mais cette année, l'isolement des jeunes a explosé puisque 21% des 15-30 ans sont en situation d'isolement. C'est un chiffre qui a doublé en un an et c'est un âge auquel on ne s'attend pas à l'isolement. Les jeunes sont joyeux, festifs, ont des réseaux d'amitié, des boulots. Ils ont tout un tas de réseaux de sociabilité qui ont été brutalement coupés pendant le confinement et, à cela, se sont ajoutées des difficultés financières, ce qui a contribué à les isoler encore plus puisqu'ils se sont retrouvés, pour beaucoup, sans capacité à étudier et sans capacité à payer leur logement, leur nourriture. Ça a créé chez eux une bascule extrêmement forte, une perte de confiance et des dégâts psychologiques assez considérables. Quand on est jeune, qu'on est étudiant, on se dit qu'on va construire sa vie, faire des études, travailler, pouvoir avoir des projets. Or, pour ces jeunes-là, se dire à 15, 20 ou 25 ans qu'on est face à un mur parce qu'on ne peut plus étudier, on ne peut plus travailler, on ne peut plus payer son logement - comme le dit l'expression affreuse que disent les jeunes - "tu sers à rien". 

"Alors que la société attend des jeunes qu'ils construisent, qu'ils avancent, ça leur renvoie quelque chose de très prégnant et angoissant qui est de se dire finalement moi je n'y arrive pas et donc ils se renferment de manière extrêmement forte." Axelle Davezac à franceinfo

Les conséquences économiques de la crise sanitaire sur les jeunes ont-elles contribué à cet isolement ?

Ils se sont retrouvés dans une situation financière extrêmement dramatique. À la Fondation de France, on n'avait jamais fait d'aide alimentaire pour les jeunes mais depuis le printemps dernier, on a monté un programme 'solidarité étudiants' pour aider très simplement les jeunes à pouvoir payer leur loyer et leurs factures ou pour faire de la distribution de colis alimentaires. Quand vous ne savez même plus si vous allez arriver à avoir un toit à la fin du mois, bien évidemment les situations de décrochage des études se multiplient. On a aidé 3 000 étudiants. Nous nous sommes appuyés sur des associations étudiantes soit existantes soit qui se sont constituées dans les universités pour arriver entre pairs à faire venir les jeunes. Une autre difficulté, c'est le sentiment de honte des jeunes, qui les empêche d'aller demander de l'aide donc il était important aussi de s'appuyer sur d'autres jeunes, qu'ils pouvaient solliciter, qui pouvaient les accompagner et aider ceux qui allaient moins bien.

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«L’enfance, qui se déroulait dans l’espace public, s’est retirée dans les chambres»

4 Décembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Jeunesse

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EXTRAITS

Comment les parents font-ils pour élever leurs enfants dans la ville ? Le sociologue Clément Rivière a mené son enquête à Paris et à Milan, auprès de familles de milieux populaires ou plus favorisés, tiraillées entre la volonté de surprotéger leur progéniture et le désir de la voir s’épanouir.

Certains en viennent aujourd’hui à parler de l’avènement de «l’enfant d’intérieur». Depuis quelques décennies, dans le monde occidental, les enfants ont progressivement déserté les rues des villes pour leur chambre et les multiples activités organisées. On ne «traîne» plus, ou beaucoup moins. Le sociologue Clément Rivière, maître de conférences à l’université de Lille, a enquêté auprès des parents de deux quartiers mixtes socialement de Paris et Milan (la Villette et Belleville, dans le XIXe arrondissement de Paris, et le «triangle Monza-Padova» à Milan).

(...)

On imagine toujours les villes des années 60 pleines d’enfants, alors qu’on en voit rarement jouer dans les rues aujourd’hui. Est-ce une image d’Epinal ?

De nombreuses recherches ont montré que, depuis quelques décennies, les enfants sont de moins en moins longtemps seuls dans les espaces publics des villes occidentales. Leur présence dans les rues ou dans les parcs, le rayon de leurs déplacements sans la présence d’un parent ou d’une baby-sitter sont partout en recul en Europe, aux Etats-Unis, en Australie ou en Nouvelle-Zélande. Lia Karsten, une géographe néerlandaise, parle même de l’avènement de «l’enfant d’intérieur» (indoor child). L’expression révèle bien le passage progressif, sur une longue période, d’une enfance qui se déroulait principalement dans l’espace public à celle que nous connaissons aujourd’hui et qui a surtout pour décor la chambre ou des espaces sécurisés comme l’école ou les aires de jeu.

Quelles sont les raisons de cet «enfermement» progressif des enfants ?

On ne peut comprendre leur retrait de l’espace public sans prendre en compte le développement massif de l’automobile en ville. Mécaniquement, chaque voiture garée prend la place de ce qui pourrait potentiellement constituer un espace de jeu. Surtout, le risque d’accidents est le premier danger qu’évoquent les parents pour justifier que leurs enfants ne font pas seuls le trajet vers l’école ou ne retrouvent pas des copains dans le quartier. Les parents enseignent à leurs enfants une concentration permanente face au risque automobile : marcher sur le trottoir, traverser sur les passages piétons et toujours se méfier des véhicules motorisés qui pourraient transgresser les règles, même quand le feu est rouge. Les parents enseignent à leurs enfants les règles de la circulation mais aussi à douter du respect de ces règles par les adultes…

Historiquement, les progrès techniques ont amené les urbains à passer de plus en plus de temps chez eux… Pourquoi ?

Le développement des réseaux d’approvisionnement en eau, en électricité, en chauffage, puis la machine à laver, le réfrigérateur, la télévision… à mesure que les machines ont gagné les logements, les rues se sont dépeuplées. Toutes ces innovations rendent moins nécessaire la coexistence avec les autres, au-dehors. Plus la peine de sortir pour laver le linge ou de faire ses courses chaque jour. Ce mouvement s’est intensifié ces dernières décennies avec l’apparition des ordinateurs individuels, des jeux vidéo, des téléphones portables ou des réseaux sociaux qui expliquent en partie le déclin du jeu à l’extérieur. Les sociabilités enfantines se sont elles aussi recentrées vers le domicile, que les enfants y jouent seuls ou y invitent leurs copains. Au point que certains, comme le sociologue Hervé Glevarec, ont décrit l’apparition d’une «culture de la chambre» : une façon d’habiter sa chambre, d’y exposer ses jouets, de la décorer, d’y passer du temps.

La peur des pédocriminels revient souvent dans les discours des parents pour expliquer leur réticence à laisser sortir seuls leurs enfants.

La montée en visibilité du fait pédocriminel, à partir de la fin des années 70 aux Etats-Unis – au point qu’il y avait des photos d’enfants disparus sur les bouteilles de lait dans les supermarchés –, puis dans les années 90 en France et en Europe lors de la médiatisation de l’affaire Dutroux, a transformé les normes de contrôle parentales. Ce qui ne veut pas dire bien entendu que les enlèvements et les pédocriminels n’existaient pas avant, mais ils sont devenus plus centraux dans les craintes des parents et dans leurs recommandations : ne pas faire confiance à un homme qu’on ne connaît pas même quand il a l’air gentil, ne pas l’écouter, encore moins lui répondre… Les parents se trouvent d’ailleurs devant un dilemme : comment enseigner la méfiance sans céder sur la politesse ?

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Les enfants circulent-ils différemment dans la ville en fonction des milieux sociaux ?

On ne peut comprendre la façon dont les enfants évoluent dans les espaces publics si on ne prend pas en compte les ressources des familles et leurs conditions de logement : plus le logement est exigu et densément occupé, plus l’extérieur est précieux pour les enfants. Par ailleurs, dans certaines familles de classes populaires, les enfants n’ont pas d’activité organisée en dehors de l’école, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne font rien mais qu’ils ont beaucoup plus de temps libre, quand d’autres enfants ont un «agenda de ministre», comme me le confiait un père de famille parisien, prof d’université, à propos de sa fille qui avait poterie le lundi, théâtre le mardi, etc. Cette multiplication d’activités entraîne un rapport à l’espace public plus résiduel. La rue est alors faite pour se déplacer, accompagné par une garde d’enfant, pas pour y passer du temps – ce qui reviendrait à «traîner».

Les enfants en tirent-ils des compétences différentes ?

Les enfants de classes populaires jouent plus souvent au-dehors, ils y discutent de la vie avec des amis, ils y mènent des expériences plus ou moins amusantes ou dangereuses. Tout cela contribue à créer un rapport au quartier socialement très contrasté : les enfants des classes populaires ont une connaissance beaucoup plus fine de l’espace local et des autres enfants, ils sont plus autonomes, moins dépendants des adultes. Les enfants plus favorisés sont en revanche plus habitués à sortir du quartier, ce qui constitue un atout pour la suite. Ce clivage s’accentue encore quand, bien souvent, les enfants de classes moyennes supérieures sont scolarisés hors de leur quartier d’origine, ou dans une école privée plus loin de chez eux, dans le cadre de pratiques d’évitement scolaire. Ils sont alors amenés à prendre les transports en commun plus tôt que leurs camarades restés dans le collège du secteur.

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On sait que la ville est vécue différemment par les femmes et les hommes. Qu’en est-il des filles ?

A 8, 9 ou 10 ans, les filles sont jugées plus mûres par leurs parents, plus attentives à leur environnement, capables de mieux réagir au danger que les garçons du même âge. On pense qu’elles prennent moins de risques, qu’elles respectent mieux les règles que leurs parents leur inculquent. Bref, elles sont perçues comme plus obéissantes, et ont souvent davantage de latitude que les garçons au sein de la ville. Mais de manière assez brutale, avec l’arrivée de la puberté, le regard des parents sur leur fille change et on les perçoit désormais comme étant plus exposées au danger que les garçons. Petit à petit se mettent en place des pratiques spécifiques pour encadrer leurs usages de la ville : on contrôle davantage leurs horaires de sortie, leur habillement, la manière dont elles se présentent en public (maquillage, coiffure). On leur transmet un ensemble de recommandations relatives à leurs attitudes, notamment dans les transports en commun, qui permettent de comprendre comment se créent des dispositions différentes chez les femmes et les hommes adultes : on invite les filles à la discrétion, à ne pas se faire remarquer, à une forme de passivité même – si une fille se fait embêter, elle ne doit pas réagir et faire comme si elle n’avait rien entendu. Alors même qu’un certain nombre d’entre eux regrettent cette situation, je n’ai pas rencontré de parents qui favorisent la capacité d’autodéfense de leur fille, qui leur enseignent à ne pas se laisser faire, à contester les normes de genre dans l’espace public. Les mères, notamment, habituées à se faire importuner ou harceler dans la rue, transmettent et reproduisent très largement ces normes genrées, y compris lorsqu’elles déplorent leur prégnance.

Propos recueillis par Sonya Faure

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A lire... "Grandir, éloge de l'âge adulte à une époque qui nous infantilise", par Susan Neiman

27 Novembre 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Sociologie, #Jeunesse

Grandir : éloge de l'âge adulte à une époque qui nous infantilise

Notre société est obsédée par la jeunesse. La chose semble partout admise : devenir adulte, c’est se résigner à une vie moins aventureuse et beaucoup plus insignifiante que ce à quoi l’on pensait pouvoir prétendre.

Mais si l’on ne parle jamais de l’âge adulte en termes élogieux, ce n’est peut-être pas pour rien. Car en décrivant la vie comme un long déclin, nous laissons entendre aux plus jeunes qu’ils ne doivent pas en attendre grand-chose – et nous leur apprenons ainsi à ne rien réclamer. Derrière l’idéologie de la jeunesse éternelle se cache une question politique majeure.

Dans cet essai incisif, Susan Neiman, philosophe américaine internationalement reconnue et pour la première fois traduite en français, interroge cette culture, la nôtre, qui promeut une adolescence permanente. Et se tourne vers des penseurs tels que Kant, Rousseau et Arendt pour trouver un modèle de maturité qui ne soit pas simple affaire de résignation. Car la véritable maturité implique de trouver le courage de vivre dans un monde incertain sans rien céder au dogme du désespoir. Un adulte, affirme Neiman, transforme le monde de sorte qu’il ressemble davantage à ce qu’il devrait être, sans jamais perdre de vue ce qu’il est vraiment. Et si le fait de prendre de l’âge, loin de rimer avec ennui et renoncement, était en fait un idéal pour notre temps – peut-être même l’idéal le plus subversif que l’on puisse trouver dans une société qui nous encourage à ne pas faire l’effort de penser par nous-mêmes ?

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