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Vivement l'Ecole!

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La révolution pédagogique d’Internet : relire les leçons de Michel Serres

5 Septembre 2022 , Rédigé par The Conversation Publié dans #Education, #Internet

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La révolution pédagogique d’Internet : relire les leçons de Michel Serres
Charles Hadji, Université Grenoble Alpes (UGA)

Nous vivons un temps « où s’épuise la vieille pédagogie et où la nouvelle se cherche », estimait Michel Serres, se penchant dans son best-seller Petite Poucette sur la manière dont le numérique transforme le rapport au savoir des jeunes générations. Une phrase qui résonne toujours, trois ans après la disparition du philosophe, alors que l’école a dû faire face à la crise sanitaire et au défi de l’enseignement à distance, et que les smartphones gagnent toujours plus de terrain dans nos vies quotidiennes.

Comment comprendre la nécessité d’une « nouvelle pédagogie » ? Et quelles pourraient en être les grandes lignes ? Tant dans Petite Poucette, publié en 2012, que dans Le Tiers-Instruit, essai sur l’éducation paru dans les années 1990, Michel Serres apporte des éléments de réflexion précieux sur ces questions, qui peuvent inspirer les enseignants et les parents d’aujourd’hui.

Une mutation dans la connaissance

« Une certaine histoire s’achève. Une nouvelle commence-t-elle ? » (Le Tiers Instruit). Pour Michel Serres, chaque révolution de l’information a été « invasive » pour la pédagogie. Il repère en effet, dans la double évolution de la vie des savoirs, et du modèle éducatif qui en découle, trois grandes mutations. Chacune est marquée par des « transformations… hominescentes », c’est-à-dire par l’émergence d’un homme nouveau :

« De même que la pédagogie fut inventée par les Grecs (paideia) au moment de l’invention de l’écriture, de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance, de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies. » (Petite Poucette).

Après avoir eu pour unique support le corps du savant, « aède ou griot », le savoir s’est objectivé sur des parchemins (invention de l’écriture : première mutation), puis sur des livres (imprimerie : deuxième mutation). Il est aujourd’hui partout objectivé et disponible sur la Toile (Internet : troisième mutation). Dans un monde où s’est imposé le « connectif », l’homme a accès, à sa volonté, à un savoir désormais accessible à tous : « Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé » (Petite Poucette).

À quoi donc vont pouvoir servir les enseignants ? Les médias ne leur ont-ils pas volé depuis longtemps « la fonction d’enseignement » ? Question d’autant plus lancinante que ce « changement si décisif de l’enseignement… nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin » ! Pour l’essentiel, « tout reste à inventer ».

Sortir des cadres désuets

Pour Michel Serres, le changement espéré n’adviendra que s’il se situe à deux niveaux complémentaires : un niveau pédagogique, et un niveau anthropologique, sur lequel le premier se fonde.

Au premier niveau, une sortie des « cadres désuets » s’impose. Parmi les « inimaginables nouveautés » à inventer, on peut évoquer la sortie « du format spatial impliqué par le livre et la page » ; la prise en compte massive de la « nouvelle demande » présentée par les publics d’apprenants ; la mort de l’Éducation Nationale comme « grande institution », devenue « étoile morte » ; la fin de l’école où l’on reste passivement assis (une « Caverne » digne de Platon) ; la disparition des salles de classe ; la fin des classements ; le dépassement de la religion des disciplines « scientifiques », pour aller vers une « mosaïque » traduisant mieux les « les multiplicités connexes » de nos sociétés (Petite Poucette).

Présentation du livre « Petite Poucette » (Sauramps Librairies, 2013).

Mais, quelles que soient ces « nouveautés », l’important est de savoir ce qui orientera l’action des éducateurs œuvrant au sein des « cadres » inventés pour remplacer ceux que leur désuétude condamne. La ligne directrice de Serres est de plaider pour une pédagogie de l’activité, qui permettra aux enseignants de faire émerger un « tiers instruit ». Ce qui implique de contrarier les apprenants, pour qu’ils soient contraints de bouger, et d’essayer.

Une pédagogie de l’activité

Contrarier, c’est prendre « à rebrousse-pli » : « Les instituteurs se doutent-ils qu’ils n’ont enseigné, dans un sens plein, que ceux qu’ils ont contrariés, mieux, complétés ? » (Le Tiers Instruit).

C’est ce qu’exprime le thème du gaucher contrarié. Il faut contraindre chaque élève à aller au-delà de lui-même, en ne se restreignant pas à ce qui est le plus facile pour lui, et à ses capacités les plus visibles. Contrarier, pour faire advenir, en chacun, le « tiers ». Car l’un a besoin de l’autre pour devenir pleinement un ! Et, pour cela, il devra travailler durement, car « tout vient toujours du travail ». « Apprends et fabrique sans repos ».

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Contraindre, contrarier, faire travailler : un tel programme ne va apparemment pas dans le sens de la liberté. Mais, en réalité, la contrainte est la condition de la libération, par enrichissement, en soi, du « tiers-instruit ».

L’élève contrarié sera contraint de bouger, et d’essayer. Bouger, c’est sortir de la bibliothèque pour « courir au grand air » (Le Tiers Instruit). C’est « appareiller de l’être-là » pour donner libre cours à sa « fureur de voyager ». C’est accepter d’être « exilé », « à jamais en dehors de toute communauté, mais un peu et très légèrement dans toutes ». C’est prendre le risque de l’aléa, de l’inconnu, en s’exposant. « Car il n’y a pas d’apprentissage sans exposition, souvent dangereuse, à l’autre ».

Le premier risque, que l’on court dès qu’on essaye, est celui de l’erreur. Car, comme l’errance guette celui qui bouge, l’erreur guette celui qui essaye. Néanmoins, « ne dites pas, faites », car il n’est « pas d’humain sans expérience » ! Tout Le Tiers-Instruit est un éloge du « faire ». Il faut essayer, et toujours (d’abord) avec les mains : « Avant d’enseigner la console ou le clavier aux enfants, donnez-leur à tisser ou à tricoter ».

C’est pourquoi il faut toujours « tester », sans craindre l’erreur : « est humain celui qui se trompe. Il a au moins essayé ». C’est de ce point de vue que « l’exercice vrai » doit devenir omniprésent dans les nouveaux « cadres » d’enseignement. « Vivez, goûtez, partez, jouez, faites, ne copiez pas. Le vrai mensonge vient de reculer devant l’essai ».

L’apprentissage comme métissage

Pour sortir des cadres datant d’un autre âge, et s’adapter à la tête du « nouvel humain » qui « connaît autrement », il convient donc que les éducateurs aient pour projet central de contribuer à l’émergence du « tiers instruit ». Cela implique la réunion de contradictoires, qui ne sont en fait que des complémentaires, dans l’unité inclusive d’une personne métissée.

L’apprentissage est un métissage : « tout apprentissage exige ce voyage avec l’autre et vers l’altérité » (Le Tiers-Instruit). Le voyageur abandonne ses appartenances, ou plutôt se délivre de ce que celles-ci ont de restrictif, car « l’appartenance fait le mal du monde, en raison de l’exclusion ». Il faut en finir avec « la libido d’appartenance » (Petite Poucette), qui a provoqué des centaines de millions de morts.

« Né Gascon, il le reste et devient français, en fait métissé ; Français, il voyage et se fait Espagnol… ». « Le métis, ici, s’appelle tiers-instruit » (Le Tiers-Instruit). Pour Serres, les deux termes sont pratiquement synonymes : « Apprendre : devenir gros des autres et de soi. Engendrement et métissage ».

Discussion autour du « Gaucher boiteux » (Librairie Dialogues, 2015).

Je ne deviens moi que par l’apport du tiers que j’incorpore en devenant « tiers instruit ». Il me faut passer par un « tiers-point », pour devenir, selon une belle formule, « assez nombreux ». Chacun peut ainsi compléter ses déterminations, devenir « multiple », pour accéder au possible, et finalement à l’universel, car « L’universel niche dans le singulier », après qu’il se soit nourri des autres. Ainsi pourra émerger, es-qualité, la personne du « tiers sujet », « unissant le général et le particulier ».

Une anthropologie de la retenue

C’est bien la visée d’un nouvel homme, libéré parce que complété, qui donne son sens à la pédagogie prônée. Pas de pédagogie consistante qui ne soit ancrée dans l'anthropologie, puisqu’il s’agit de « modeler… l’homme à venir » (Le Tiers-Instruit). Serres nous propose à cet égard une anthropologie de la retenue, pour un homme doté d’une âme.

La troisième personne qui naît en nous quand nous devenons « tiers instruit » par le métissage est un homme doué d’une âme. Ce dernier terme est essentiel pour Serres. L’âme désigne la « tierce place », ou encore la « distance », ou le « volume », qui se développe entre « l’être-là » (ce qui est donné à chacun avant l’éducation), et ce que j’ai construit de façon « proportionnelle » à mon « exposition » au monde, et aux autres. L’âme est une réalité construite par expérience.

« Chacun, au moins un jour, éprouve cette dilatation formidable de l’être, en volume, force et virtualité explosives, cette brise libre : la possibilité infinie d’apprendre » (Le Tiers-Instruit).

En apprenant, chacun fait ainsi, d’une certaine façon, l’expérience de la divinité. Mais si la possibilité infinie d’apprendre donne à l’homme, de par son âme, une dimension divine, ce serait pour lui une erreur fatale que de se prendre pour un Dieu ayant alors tous les droits : et sur la nature (car seule « la nature est Dieu »), et sur les autres vivants, et sur les autres hommes ! Le nouvel homme à venir sera encore plus soumis que ses prédécesseurs à l’obligation de retenue. Il lui faut résister à l’emportement de la puissance. Ce à quoi contribue précisément une pédagogie de la contrainte « contrariante »…

Il faut abandonner le projet paranoïaque de s’accaparer la terre. L’homme doit savoir être modeste, devenir humble, et s’humilier. Le « péché originel » est de se prendre pour un roi au triomphe assuré et éternel. « La volonté de puissance… n’a jamais produit que le malheur des hommes ». La « mort collective » suivrait immédiatement la victoire sur les autres d’un groupe conquérant. Le triomphe du « même » conduit à la mort de celui qui triomphe.

Or, « Nous voici, à notre tour, les derniers, au faîte de la puissance, à la minute même de commettre la faute » (Le Tiers-Instruit). L’immense devoir des éducateurs est aujourd’hui de contribuer à l’émergence d’un homme, non qui règne sans partage, mais qui se retienne. « L’humanité devient humaine quand elle invente la faiblesse – laquelle est fortement positive ».

Le temps de l’intelligence inventive

Deux enseignements majeurs se dégagent finalement des très riches analyses de Serres. Le premier, d’ordre anthropologique, est que l’éducation a une indéniable dimension morale, puisqu’il faut apprendre à résister à la compulsion de domination :

« La morale demande d’abord cette abstention. Première obligation : la réserve. Première maxime : avant de faire le bien, éviter le mal. S’abstenir de tout mal, simplement se retenir ».

Le deuxième enseignement concerne l’objectif d’un enseignement désireux d’être à la hauteur de la mutation numérique, à savoir : travailler au développement du « cognitif algorithmique ou procédural » (Petite Poucette). Moins enseigner des idées (« Ne donnons pas le pouvoir aux idées parce qu’elles multiplient la portée de la puissance », Le Tiers-Instruit), que ce qui relève de « l’algorithmique » et du « procédural », qui donneront, par la maîtrise des codes, des pouvoirs concrets sur le réel.

Il restera toujours en propre à l’homme (en attendant une quatrième mutation ?) l’« intuition novatrice et fugace », et la « joie incandescente d’inventer ». Le temps est venu du « nouveau génie, l’intelligence inventive, une authentique subjectivité cognitive » (Petite Poucette). Car « le but de l’instruction est la fin de l’instruction, c’est-à-dire l’invention » (Le Tiers-Instruit).The Conversation

Charles Hadji, Professeur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes (UGA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Nos démocraties à la merci des réseaux sociaux (Vidéo)

7 Mars 2022 , Rédigé par France Inter Publié dans #Médias, #Sociologie, #Politique, #Internet

David Chavalarias présente son ouvrage, Toxic Data, paru le 2 mars chez Flammarion, où il analyse et décrypte comment la manipulation de masse se déploie sur les réseaux.

Février dernier, les convois de la liberté atteignent l’Arc de triomphe. Sur Twitter et sur Facebook, la tension est à son comble. Les anti-pass vont prendre la capitale. Dans leur laboratoire, une équipe de mathématiciens cartographient ce moment de suractivité sur les réseaux sociaux et s’interrogent : Quels comptes s’emploient à relayer tel ou tel message et dans l’intérêt de qui ? Les algorithmes favorisent-ils la montée de telle ou telle colère ? Des robots viennent-ils grossir les rangs des insurgés ? Des puissances étrangères ont-elles intérêt à semer la discorde, chez nous, en France ? Les réseaux sociaux sont-ils la meilleure arme de la Russie et de la Chine cherchant à reconfigurer l’ordre mondial ?

David Chavalarias publie « Toxic Data », tout y est très simplement expliqué : Comment les mouvements d’opinion sont aujourd’hui hautement manipulés et amplifiés sur les réseaux au point que nos démocraties vont y laisser leur peau.

Toxic Data

Toxic Data

Comment les réseaux manipulent nos opinions

« Le 5 mai 2017, durant l’entre-deux-tours de la présidentielle, un tweet révèle des milliers de courriels de l’équipe d’En Marche. Il sera massivement relayé pour tenter de faire basculer l’opinion, et avec elle l’élection.

Qui était à la manœuvre de ces MacronLeaks ?
Le GRU russe, qui aurait hacké les boîtes mail, l’alt-right, l’extrême droite française… et 20 000 bots, des robots pilotés par intelligence artificielle. »

D’élection en élection, une lame de fond s’abat sur chaque citoyen : les réseaux sociaux nous manipulent et déchirent notre tissu social. De fait, la science révèle notre dangereuse inadaptation à la nouvelle donne numérique. Comment se prémunir des intoxications à l’heure du vote ? Une analyse stupéfiante doublée de pistes concrètes, tant individuelles que collectives, pour nous protéger et préserver nos démocraties.

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A lire... "L'internet des familles modestes" - Dominique Pasquier

3 Janvier 2022 , Rédigé par Carism - 20 Minutes Publié dans #Education, #Internet

(Il en sera question ce 3/01 à partir de 21h sur France Culture avec Louise Tourret/CC)

Être et savoir : podcast et réécoute sur France Culture

«L'Internet des familles modestes»: «Un Internet d'entre-soi» qui «ne s'est pas ouvert au monde»

INTERVIEW La sociologue Dominique Pasquier a mené une enquête pour savoir comment Internet avait pu changer les usages des Français les plus modestes en matière de communication, de culture et de savoir…

- Dominique Pasquier a mené une étude approfondie sur les usages numériques des « familles modestes ».

- La chercheuse décrit un « autre Internet », bien différent de celui des classes moyennes ou supérieures.

- Les Français les plus modestes ont un usage peu contributif d’Internet, utilisent très peu le mail et font beaucoup d’achats en ligne.

Son enquête a duré près de trois ans. La sociologue Dominique Pasquier a mené une étude approfondie sur les usages numériques des « familles modestes », qui représentent aujourd’hui près de 40 % de la population. A travers des entretiens qualitatifs et l’examen de comptes Facebook, elle a dessiné une cartographie des usages des Français des classes populaires* dans son livre L’Internet des familles modestes qui paraît ce jeudi.

Alors que la fracture numérique semblait ne pouvoir se résorber, Dominique Pasquier explique que les Français les plus modestes semblent finalement avoir adopté les outils numériques très rapidement. 20 Minutes a interrogé la sociologue qui nous décrit un « autre Internet », bien différent de celui des classes moyennes ou supérieures.

Existe-t-il vraiment un usage « populaire » d’Internet ?

La première chose qui m’a vraiment frappée, c’est à quel point l’intégration d’Internet est allée vite dans les familles modestes. Les individus des classes populaires se sont connectés beaucoup plus tard que les classes moyennes ou supérieures, mais tout s’est passé très rapidement. L’usage qu’ils font aujourd’hui de ces outils polymorphes est plutôt utilitariste. Ils ont peu de pratiques créatives, participent peu, mais n’en ont pas particulièrement besoin. L’outil s’est glissé dans leurs pratiques quotidiennes d’une manière très pragmatique.

Vous expliquez que pour les familles modestes, Internet est en fait une sorte de « seconde » école…

J’ai interviewé pas mal de gens qui n’avaient pas été à l’école, ou très peu. Ils ont trouvé en Internet un vrai moyen de rattraper certains manques qui les rendaient un peu démunis dans la vie de tous les jours. Internet leur propose des manières d’apprendre qui leur correspondent mieux, sans hiérarchie, ni sanction. Beaucoup cherchent par exemple à comprendre les termes qu’emploie le professeur de leurs enfants pour les devoirs à la maison. Ça leur permet de reprendre un peu de pouvoir vis-à-vis de l’enseignant. De la même façon, j’ai trouvé très intéressant le nouveau rapport qui s’est installé à la santé. La recherche sur Internet est quasiment devenue un réflexe pour comprendre les ordonnances du médecin, les diagnostics ou analyses sanguines. Ça redonne un peu de symétrie dans leur relation avec les experts. Et puis il y a tout ce qui relève de l’apprentissage par tutoriels… Pour ces gens-là, Internet est devenu une seconde école. C’est comme une session de rattrapage de ce qui n’a pas pu être fait quand ils étaient plus jeunes.

Ce qui est très surprenant, c’est qu’on découvre que l’usage du mail est assez peu répandu dans les classes les plus populaires. Comment expliquez-vous cela ?

Ça, c’est vraiment une découverte, et très certainement l’une des spécificités majeures. Le mail n’est pas une chose que les familles modestes se sont appropriées de manière personnelle, comme dans les autres milieux où il sert beaucoup pour la correspondance privée et dans le cadre du travail. Chez ces gens-là, l’adresse mail est souvent commune aux deux conjoints, mari et femme, et parfois même à toute la famille. Et ceux qui en possèdent une l’ont fait uniquement parce que les sites d’achat en ligne l’exigent pour le suivi de commande, et parce que les administrations publiques, notamment la Caf ou Pôle emploi, ne communiquent que par courrier électronique. Leur boîte mail est donc très souvent inondée de pubs et de spams en tout genre. J’ai même rencontré une femme qui m’a raconté qu’elle avait un peu plus de 300 mails non ouverts sur sa messagerie ! Elle n’avait en fait plus le temps de nettoyer sa boîte. Et c’est pour ça que les mails ne sont pas appréciés par cette partie de la population, c’est quelque chose d’intrusif qui est vu assez négativement.

Vous avez également noté que l’usage d’Internet chez les plus modestes n’était pas du tout participatif ou contributif. Pour quelles raisons ?

C’est l’une des principales spécificités qui ressort de mon étude. Par rapport aux jeunes diplômés qui ont des usages très sophistiqués, les gens modestes ont des usages assez classiques. L’idée d’intervenir en ligne sur les forums, c’est inimaginable pour eux. Certaines femmes peuvent par exemple consulter des avis en ligne, mais jamais elles n’auraient l’idée de poser une question ou d’intervenir de quelque façon que ce soit. La contribution est quasi inexistante chez ces gens-là.

De la même manière, vous expliquez que les plus modestes accordent très peu de crédit à l’actualité et aux informations nationales. A quoi est-ce dû ?

Dans les villages ou les bourgs dans lesquels j’ai enquêté, ce qui est important pour les gens, c’est ce qui se passe autour de soi. L’actualité se résume à ce que proposent la presse locale et la télévision. Ce manque d’ouverture est certainement lié aux territoires d’enquête. L’information nationale ou internationale semble très loin pour eux. Dans ce domaine, la possibilité qu’ouvre l’Internet n’est pas saisie. En revanche, l’ouverture passe par la télévision, c’est de là qu’arrive la nouveauté, via la téléréalité, les émissions de décoration et de cuisine…

L’achat en ligne semble être devenu une pratique forte dans les milieux modestes. Qu’est-ce qu’a changé cet accès à la consommation ?

Le rôle que joue un site comme Le Bon Coin dans les liens entre les gens est tout à fait intéressant. Beaucoup de gens qui j’ai interviewés vont flâner sur ce site pendant des heures pour savoir qui vend quoi dans les alentours. C’est une manière de faire du commérage de voisinage, mais sur Internet ! Il y a un vrai lien local qui s’est créé à travers ces sites entre particuliers. A côté de cela, j’ai noté que ces gens-là passaient beaucoup de temps sur des sites marchands, genre Cdiscount, car les prix sont bien plus attractifs. Mais très souvent, ils se sentent un peu coupables vis-à-vis des petits commerçants locaux. Ils ont conscience qu’en achetant en ligne, ils sont en train de faire mourir les petits entrepreneurs. C’est quelque chose qui était vraiment très présent dans les entretiens que j’ai réalisés.

Vous consacrez tout un chapitre à la question des relations hommes/femmes. L’usage d’Internet renforce-t-il cette séparation ?

Il y a beaucoup de travaux en sociologie qui ont montré une certaine permanence de la division traditionnelle des rôles hommes/femmes dans les milieux populaires. Et ce que j’ai découvert ne va pas à l’encontre de ce constat. J’ai en effet consulté de très nombreux comptes Facebook qui exaltaient l’amour conjugal et la famille. Mais j’ai aussi noté une nouvelle forme de revendication, de contestation de la division très asymétrique des tâches domestiques dans les comptes Facebook de nombreuses femmes.

Vous expliquez que « la démocratisation d’Internet s’est opérée sous des formes ségrégatives ». Qu’est ce que cela signifie concrètement ?

Internet n’a pas ouvert les familles modestes sur d’autres milieux sociaux. L’ouverture sur le monde ne s’est pas faite. Et c’est passionnant de mettre en lumière cela, ça fera l’objet d’autres études que je compte prochainement mener… Ce que j’ai découvert dans mes recherches, c’est un Internet d’entre-soi, avec la famille, avec les très proches et les amis via les échanges sur les comptes Facebook. Mais il n’y a aucun échange avec les autres milieux sociaux, aucune ouverture culturelle

Après avoir réalisé cette vaste enquête, est-ce que vous estimez qu’il y a encore une fracture numérique en France ?

Je n’aime pas du tout ce terme, ça mélange un peu les choux et les carottes, à la fois ceux qui n’utilisent pas Internet car ils sont en zone blanche, ceux qui n’ont pas assez d’argent pour s’équiper, et les personnes âgées. Pour ce qui concerne l’objet de mes recherches sociologiques, la fracture numérique en termes d’accès à Internet, c’est une question à peu près résolue. Ce qui diffère chez les familles modestes, c’est la manière dont elles se sont approprié cet outil. Cela correspond finalement à ce dont ils ont besoin : échanger avec la famille, acheter des choses moins chères, avoir l’avis des autres sur certains sujets… Cela s’inscrit finalement dans un ensemble de valeurs morales et personnelles qu’ils revendiquent.

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Comment aider les enfants à bien utiliser Internet ?

22 Septembre 2019 , Rédigé par Télérama Publié dans #Education, #Internet

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EXTRAITS

Convaincue qu’il vaut mieux commencer à leur parler de la Toile avant même qu’ils se mettent à surfer, Catherine de Coppet a écrit un livre qui s’adresse aux plus jeunes. La journaliste-documentariste nous parle de “Internet”, à lire à partir de 7 ans.

Qui a inventé le Net ? Faut-il croire tout ce qu’on y lit ? Quels en sont les dangers ? Comment l’utiliser au mieux ? Dans son livre Internet (éd. Milan) Catherine de Coppet, journaliste-documentariste entend expliquer Internet aux plus jeunes à travers ces questions simples. Son crédo : éduquer les enfants à l’usage de cette technologie pour leur permettre d’en tirer le meilleur. Nous l’avons rencontrée.

Votre livre s’adresse aux enfants à partir de 7 ans. N’est-ce pas trop tôt pour s’intéresser à Internet ?

Si l’on attend que les jeunes soient au collège pour leur parler d’Internet, c’est déjà trop tard : les adolescents ont souvent leur propre portable qu’ils utilisent pour se connecter aux réseaux sociaux ou pour regarder des vidéos en streaming. Ces habitudes qui rythment leurs usages les empêchent de prendre le recul nécessaire pour regarder Internet comme un outil. L’éducation doit commencer en amont. A l’école primaire, bien des enfants ne surfent pas encore sur le Net. Mon livre s’adresse en priorité à ces non-utilisateurs qui voient les adultes pianoter sur leur clavier sans comprendre pourquoi ces technologies les fascinent autant. Plutôt que de développer un propos anxiogène sur l’addiction aux écrans ou le cyber-harcèlement, c’est mon émerveillement pour les infinies richesses d’Internet que je veux partager avec eux.

(…)

Propos recueillis par Marion Rousset

Suite et fin en cliquant ci-dessous

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"Les cadres de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles sans ordinateur" = argument énervant...

15 Décembre 2017 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Internet

"Les cadres de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles sans ordinateur" = argument énervant...

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à chaque fois qu’on entend une discussion sur le numérique et l’école, il se trouve quelqu’un pour dire, avec un air entendu “oui, enfin bon, on sait bien que les cadres de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles qui bannissent les ordinateurs”. Le sous-entendu étant : si ceux-là mêmes qui fabriquent nos outils et nos services numériques, qui sont à l’avant garde de la technologie et en connaissent les ressorts profonds, si ceux-là mêmes considèrent qu’il faut préserver les enfants d’Internet et des écrans, nous serions bien bêtes de mettre des ordinateurs dans toutes les classes, et de faire apprendre le code informatique à nos élèves etc. Et si nous n’étions pas en train de nous faire avoir par ces démoniaques américains qui viennent vendre leurs trucs dans nos écoles, pendant qu’eux élèvent leurs enfants à l’abri des ondes et des machines. Bref, c’est le soupçon que l’on porterait sur le cuisinier dont on découvrirait qu’il ne fait pas manger ses enfants dans son restaurant.

Steve Jobs, père low tech?

Pourquoi ça m’agace ? Pour plusieurs raisons. Ca m’agace d’abord parce que l’argument repose sur pas grand chose. Principalement sur un article du New York Times, daté d’octobre 2011, qui en a entraîné beaucoup d’autres, reprenant exactement le même argument (ici par exemple). Il s’agissait de remarquer que des cadres des grandes entreprises de la Silicon Valley prisaient pour leurs enfants les pédagogies alternatives, et notamment les écoles Waldorf qui appliquent les précepte du philosophe Rudolf Steiner, créateur de l’anthroposophie. Or, parmi mille autre choses comme l‘apprentissage de la musique, du dessin, de l’eurythmie (j’ai été quelques années dans une école Waldorf et avoir avoir gardé un souvenir contrasté de cette pratique de l’eurythmie qui cherche à faire exprimer par le corps ce qui échappe au langage), les écoles Waldorf retardent il est vrai le contact avec les écrans. Et il est vrai qu’un tiers à peu près des écoles Waldorf américaines se trouvent en Californie. A cet argument, s’en sont ajoutés d’autres au fur et à mesure du temps. On adore souligner raconter que Steve Jobs, le fondateur d’Apple, était un “père low tech” (il avait dit que ses enfants n’avaient jamais utilisé l’iPad), on adore raconter comme les parents informaticiens restreignent l’usage des écrans par leurs enfants à la maison. Incroyable ! Ces gens sont des parents comme la plupart des autres, ils veulent que leurs enfants fassent autre chose que regarder des écrans toute la journée et donc ils régulent leur temps de connexion. Quant à l’attirance des cadres de la Silicon Valley pour la pédagogie Steiner, elle a plus à avoir avec la tradition contre-culturelle de la Silicon Valley - élément phare de son idéologie - qu’avec une résistance aux écrans (ce à quoi il faudrait ajouter le niveau de vie, parce que les écoles Waldorf en Californie coûtent cher aux parents). Donc vraiment, je ne vois pas en quoi cela constitue un argument contre la volonté de l’école française d’augmenter la place du numérique.

"Argument dégueulasse"

Ce qui ne veut pas dire que cette place ne doit pas être discutée. Parce que ça pose question : quel matériel ? Quelle place laisser aux entreprises (on sait que Microsoft est présent, trop présent ?) ? Qu’enseigner exactement ? Les usages élémentaires ? La programmation ? Des cultures numériques au sens large ? Quels enseignants pour le faire ? Quelle place faire à des innovations comme la classe inversée (qui utilise les cours en ligne pour réserver au moment avec l’enseignant les exercices, l’explication des points d’incompréhension etc.) Tout ça, ce sont des discussions qu’on peut avoir, et que les acteurs du système scolaire ont d’ailleurs.

Mais il y a quelque chose de dégueulasse dans le recours à cet argument. Car après tout, les enfants des ingénieurs en informatique - qu’ils soient de la Silicon Valley ou pas - sont les derniers à avoir besoin de l’école pour familiariser leurs enfants avec les outils numériques, leurs usages, les problèmes qu’ils posent et les possibilités qu’ils offrent. Ces parents ont les moyens de le faire et peuvent s’offrir le luxe d’une école qui ne prenne pas en charge la question numérique. Le numérique à l’école, ce n’est pas seulement une lubie moderniste et technophile, c’est aussi un impératif social, celui de ne pas se laisser se creuser encore plus le fossé des inégalités que l’école peine à combler (voire contribue à élargir).

Je propose donc que la prochaine personne qui utilise cet argument soit envoyée faire une séance d’eurythmie, en chausson et collant, dans une école Waldorf, et qu’on balance la vidéo sur Youtube.

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Twitter, les "débats", les "talk show" ou l'agonie démocratique...

25 Novembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Internet

Twitter, les "débats", les "talk show" ou l'agonie démocratique...

Une place de choix est désormais réservée aux réseaux dits "sociaux". La parole y est ouverte et libre. Immense "talk show" sans le son, quasiment sans contrôle.

Il suffit pour s'en convaincre de lire les horreurs antisémites, racistes, homophobes sur Twitter et Facebook. Des pépites aussi parfois, des erreurs souvent, des naïvetés et des mots d'amour, des polémiques à jets continus. Bref, la vie en 280 signes. Un ersatz de vie...

La parole ouverte... Mais une parole utilisant un vecteur dont la particularité est de la faire sonner en échos multiples et successifs. Formidable roulement permanent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, déferlantes ininterrompues de messages cognant aux falaises de nos vies anonymes. Ou pas. Des vies exposées ou dissimulées mais des vies qui peu à peu, sans s'apercevoir ou, bien pire, s'apercevant, que le lien social REEL n'existe plus, se réfugient dans un cadre rassurant: celui de la parole investie d'une fonction sociale et socialisante. Rassurant mais illusoire, éphémère, impersonnel, parfois menaçant et dictatorial.

La parole ouverte et libre... Des débats à n'en plus finir, à n'en plus manger ni dormir. A n'en plus exister sinon pour ces quelques pseudos et avatars. A n'en plus se rendre compte qu'on échange davantage avec de parfaits inconnus et beaucoup moins avec celles et ceux qui partagent votre lieu de VIE! A ce sujet je ne peux que recommander la lecture du merveilleux livre/témoignage de Guy Birenbaum: Vous m’avez manqué, Editions des Arènes. Il dit tout. Et il le dit bien.

Mais revenons aux "débats". L'éducation est un thème inépuisable donnant l'occasion quasi quotidienne de s'étriper entre collègues. Des débats qui n'apportent souvent rien d'autre que le fait d'exister. Entendez-moi bien! Que le fait de faire exister des "spectacles", de faire "entendre" des éclats de voix, de faire voler parfois les noms d'oiseaux, d'utiliser, en en usant et en abusant, raillerie récurrente en lieux et place de l'argument. Lentement, imperceptiblement, ou soudainement et violemment, le "débat" perd ce qui devrait faire sa force, perd sa "trinité": l'information; la délibération; l'éducation. Il n'existe plus que par lui-même. Il devient monstrueux, difforme. Un Quasimodo qui aurait perdu toute humanité pour se muer en gargouille sur une des tours de Notre-Dame...

La parole ouverte et libre... Plus exactement des "talk show" silencieux, chacun rivé devant un écran et un clavier. Toutes les opinions affluent, chacun certain d'avoir raison, certain aussi que l'autre a tort s'il n'est pas de votre avis. Je suis le premier à être coupable souvent de ce travers. Alors le "débat" tourne court et devient hurlement, engueulade, insulte. Mais surtout, INUTILE! La pârole ouverte et libre devient un bruit inaudible - le comble! - et, pour reprendre Jean-Claude Guillebaud (Ecoutez bien!):

" Cette gueulante individuelle, omniprésente, fiévreuse, qui peut choquer sur le moment mais qui, en réalité, ne mange pas de pain et ne dérange aucun intérêt: existe-t-il meilleur symptôme de la déréliction politique?"

Guillebaud ajoute:

" A la limite, la démocratie du talk show, c'est un autre nom donné à l'agonie démocratique". (In supplément Télé de l'Obs en date du 27 juin)

A méditer...

Christophe Chartreux

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Chers amis...

20 Novembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Internet

Chers amis...

Chers amis,

En stage toute la journée, il me sera impossible de nourrir le blog...

Que vous retrouverez donc demain mardi...

Pour le moment je vais aller m'informer au sujet d'Internet, d'éducation, d'Histoire et de pédagogie...

Beaucoup à apprendre et à dire...

A très vite...

CC

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Réseaux "sociaux" ou agonie démocratique?...

20 Février 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Internet

Résultat d’images pour reseaux sociaux

Twitter, les "débats", les "talk show" ou l'agonie démocratique...

Une place de choix est désormais réservée dans nos emplois du temps quotidiens aux réseaux dits "sociaux". La parole y est ouverte et libre. Immense "talk show" sans le son, quasiment sans contrôle. Il suffit pour s'en convaincre de lire les horreurs antisémites, racistes, homophobes sur Twitter et Facebook. Des pépites aussi, des erreurs souvent, des naïvetés et des mots d'amour, des polémiques à jets continus. Bref, la vie en 140 signes. Un ersatz de vie...

La parole ouverte et libre disais-je... Mais une parole utilisant un vecteur dont la particularité est de la faire sonner en échos multiples et successifs. Formidable roulement permanent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, déferlantes ininterrompues de messages cognant aux falaises de nos vies anonymes. Ou pas. Des vies exposées ou dissimulées mais des vies qui peu à peu, sans s'apercevoir ou, bien pire, s'apercevant, que le lien social REEL n'existe plus, se réfugient dans un cadre rassurant: celui de la parole investie d'une fonction sociale et socialisante. Rassurant mais illusoire, éphémère, impersonnel, parfois menaçant et dictatorial.

La parole ouverte et libre... Des débats à n'en plus finir, à n'en plus manger ni dormir. A n'en plus exister sinon pour et par ces quelques pseudos et avatars. A n'en plus se rendre compte qu'on échange davantage avec de parfaits inconnus et beaucoup moins avec celles et ceux qui partagent votre lieu de VIE! A ce sujet je ne peux que recommander la lecture du merveilleux livre/témoignage de Guy Birenbaum: Vous m’avez manqué, Editions des Arènes. Il dit tout. Et il le dit bien.

Mais revenons aux "débats". L'éducation est un thème inépuisable donnant l'occasion quasi quotidienne de s'étriper entre collègues. Débats qui n'apportent souvent rien d'autre que le fait de faire exister des "spectacles", de faire "entendre" des éclats de voix, de faire voler parfois les noms d'oiseaux, d'utiliser, en en usant et en abusant, la raillerie récurrente en lieux et place de l'argument. Et lentement, imperceptiblement, ou soudainement et violemment, le "débat" perd ce qui devrait faire sa force, perd sa "trinité": l'information; la délibération; l'éducation. Il n'existe plus que par lui-même. Il devient monstrueux, difforme. Un Quasimodo qui aurait perdu toute humanité pour se muer en gargouille sur une des tours de Notre-Dame...

La parole ouverte et libre... Plus exactement, je le disais pour commencer, des "talk show" silencieux, chacun rivé devant un écran et un clavier. Toutes les opinions affluent, chacun certain d'avoir raison, certain aussi que l'autre a tort s'il n'est pas de votre avis. Je suis le premier à être coupable souvent de ce travers. Alors le "débat" tourne court et devient hurlement, engueulade, insulte. Mais surtout, INUTILE! La pârole ouverte et libre devient un bruit inaudible. Un comble!

Pour reprendre Jean-Claude Guillebaud parlant de tout cela (Ecoutez bien!):

" Cette gueulante individuelle, omniprésente, fiévreuse, qui peut choquer sur le moment mais qui, en réalité, ne mange pas de pain et ne dérange aucun intérêt: existe-t-il meilleur symptôme de la déréliction politique?"

Et Guillebaud ajoute:

" A la limite, la démocratie du talk show, c'est un autre nom donné à l'agonie démocratique". (In supplément Télé de l'Obs en date du 27 juin 2015)

A méditer...

Christophe Chartreux

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Moi président : "Les profs doivent s'armer pour répondre aux théories du complot"...

12 Février 2017 , Rédigé par L'Obs Publié dans #Education, #Internet

Sophie Mazet, 36 ans, a lancé un cours d'autodéfense intellectuelle dans son lycée de Seine-Saint-Denis. L'idée ? Armer ses élèves face aux fake news, aux théories du complot et aux faux pas du monde médiatique.

Sa proposition

Assurer une formation pluridisciplinaire des profs pour qu'ils soient mieux armés face aux questions d'actualité des élèves. A mon sens, la formation d’un professeur ne devrait pas se concentrer uniquement sur sa discipline (les maths, l’anglais, etc.), mais demeurer pluridisciplinaire le plus longtemps possible. Cela aiderait les enseignants à répondre aux questions des élèves provoquées par l’actualité, qu’elles concernent les médias, la laïcité ou qu'elles soient teintées de complotisme.

Pourquoi les profs d’histoire se retrouveraient-ils seuls à s'occuper des cours d’éducation civique ? Bien souvent, ce sont eux qui ont été le moins désarçonnés après les attentats pour parler aux élèves : leur formation disciplinaire les a bien armés. Avoir des bases dans différents domaines m'a permis de m’aventurer dans un projet qui sortait de l’anglais : lancer des cours d’autodéfense intellectuelle.

J'apprécie beaucoup le fonctionnement par projet : les enseignants ont plus de libertés pour innover. Mais pour cela, il faut aussi que les équipes soient pérennes. Il faut donc fonctionner au maximum avec un corps d'enseignants titulaires, stables sur leur poste et suffisamment formés !”

Son histoire

Et soudain, une avalanche de livres. Au mur, Chomsky, Baillargeon, Fourest, Meddeb, Todorov. A peine le temps de souffler : Celui-ci, c’est un article scientifique qui essaie d’analyser le “baratin pseudo-profond”. Sophie Mazet reçoit dans un appartement à l'ambiance intello un brin décalée.

Cette prof d'anglais du lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, a servi d'exemple à la ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem lorsqu'il a fallu répondre à une question de plus en plus pressante : que doit faire l'Education nationale face aux désormais célèbres fake news, à l'accélération du temps médiatique, au succès de Dieudonné. De Soral. De Trump. Au début de l'année 2016, lors d'une journée d'étude Réagir face aux théories du complot, la ministre a mis l'accent sur l'éducation aux médias et à l'information, au collège. Ce que fait Sophie Mazet va un peu plus loin. On rembobine.

En 2009-2010. Cette enseignante donne à lire à ses élèves de terminale différents textes, dont l’un est tiré de The Onion, site satirique américain, équivalent du Gorafi (qui n’existait pas encore à l'époque). Un faux discours de Barack Obama qui se termine par ces quelques mots bien peu présidentiels : God bless America, and fuck you. Je me suis dit : “C’est pas possible.” Ils avaient un bon niveau et savaient qu’il y avait des faux parmi les textes que nous allions étudier. Le problème, c’est qu’ils me faisaient confiance, ne remettaient pas en question la source que j’étais.

Elle peaufine alors un projet de cours qu’elle propose au chef d’établissement. Avec en exergue la phrase de l’égérie de la gauche radicale américaine, le linguiste Noam Chomsky : Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. A la même époque, elle remplace au débotté une collègue pour un voyage scolaire au Rwanda. J’ai eu une sorte de choc quand on a visité le principal mémorial du génocide à Kigali. C’est là que je me suis dit : “Qu’est-ce qui a fait que des gens normaux aient pu aller massacrer leurs voisins ?” Je m'interrogeais sur le mécanisme de déclenchement de la haine.

Elle passe donc un été à lire des études consacrées au négationnisme de la Shoah, à la propagande nazie, à la manipulation des foules. J’avais déjà entendu des élèves dire : “Madame, les juifs contrôlent tous les médias en France.” La voilà qui placarde des affiches partout dans le lycée. J’ai fait une sorte de campagne de recrutement avec des questions un peu étranges : “Qui est le plus méchant : la banane tueuse ou le concombre masqué ?” Derrière ces quiz saugrenus, de vraies histoires (sur les rumeurs alimentaires, par exemple). Des élèves mordent à l'hameçon. Premier cours.

L’idée est de proposer une boîte à outils, à utiliser chaque fois que les élèves reçoivent de l'information ou ce qui voudrait bien passer pour de l'information. On y parle d’Orwell, du greenwashing, des pièges de la perception, des biais statistiques. Son module évolue avec le temps : comment lancer une polémique sur Twitter grâce à l'astroturfing (technique qui consiste à donner l'impression d'un mouvement de masse) ? Comment retrouver les métadonnées d’une image et retracer son parcours pour débusquer les hoax ?

La théorie du complot est venue dans un second temps. Le jour où un élève lui assure que le 11 Septembre a été organisé par les services secrets ou les juifs : Je ne m’y attendais pas du tout. C’était très construit, il avait réponse à tout. C’est là qu’elle s'est mise à travailler sur le conspirationnisme. On commence par les vrais complots dans l’histoire, comme la dépêche d’Ems, un message falsifié qui a déclenché la guerre franco-prusse de 1870. Puis on travaille la rhétorique des complotistes. A ce stade, les élèves savent normalement reconnaître une généralisation hâtive, un argument d’autorité, un post hoc ergo propter hoc (prendre pour la cause ce qui n'est qu'un fait antécédent).

Bon, est-ce que ça sert à quelque chose ? Elle n'en sait rien. Mon but n’est pas de retourner des conspis. J’ai vite compris que, quand on était là-dedans, on ne peut pas en être sorti par un tiers, il faut s'en dégager tout seul. Mon but est plutôt d’aller vers ceux qui sont tentés mais qui n’ont pas basculé. Tout juste se contente-t-elle de constater que les théories du complot se sont rapprochées avec les attentats : Avant, c’était le 11 Septembre ou Elvis ; là, c’est chez nous. Il est vrai qu'on a le sentiment que ça s'accentue. Les raisons en sont probablement multiples : l'absence de hiérarchisation sur internet, les formats courts et l'absence de confiance dans les médias alimentée par la collusion entre journalistes et politiques et la concentration des titres, etc. Est-elle inquiète ? Je crois que c’est pas gagné, ça ne veut pas dire que c’est perdu. ♦

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Fake, manipulations et réseaux sociaux: pourquoi il faut vite comprendre ce qu’est “l’astroturfing”...

11 Février 2017 , Rédigé par Les Inrocks Publié dans #Médias, #Internet

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Fake, manipulations et réseaux sociaux: pourquoi il faut vite comprendre ce qu’est “l’astroturfing”

A l’ère de la post-vérité, au milieu des fake news et alternative facts, émerge l’astroturfing. Cet anglicisme un brin barbare, qui évoquerait plutôt un délire mystique ou une nouvelle façon de lire son horoscope, fait référence à un procédé perfide qui sévit sur internet : la simulation d’une activité ou d’une initiative qui serait issue du peuple, en réalité montée de toutes pièces par un acteur souhaitant influer sur l’opinion.

Fabrice Epelboin, qui a donné plusieurs cours à Sciences Po Paris sur la disruption sociale et politique apportée par les réseaux sociaux, nous éclaire sur ce phénomène qu’il étudie depuis plusieurs années. Le sujet d’abord ignoré puis dédaigné, a finalement obtenu plus de considération et une réelle légitimité : le Brexit, la montée des extrêmes, et l’élection de Donald Trump sont passés par là.

Juste pour être certains d’avoir bien compris, pouvez-vous nous donner une définition complète de l’astroturfing ?

Fabrice Epelboin –  L’astroturfing englobe l’ensemble des techniques – manuelles ou algorithmiques – permettant de simuler l’activité d’une foule dans un réseau social. On peut commencer à parler d’astroturfing quand plusieurs personnes interagissent de concert et sans dévoiler leur connivence dans un même fil de discussion, pour tromper ceux qui ne sont pas dans le secret. Mais l’astroturfing implique le plus souvent des identités créées de toutes pièces, destinées à mettre en scène des phénomènes de foule dans un environnement tel que Facebook, de façon à influencer la perception des utilisateurs de la plateforme ou à donner plus de visibilité à un sujet, en fabriquant de façon artificielle sa popularité.

Quand le terme a-t-il été utilisé pour la première fois ?

Le terme est issu d’une marque créée par l’entreprise américaine Monsanto qui a imaginé un faux gazon pour le stade de baseball de Houston, dont l’équipe s’appelle les Astro – d’où la marque, “astroturfing”, qui désigne un faux gazon. En anglais, un mouvement populaire spontanée est appelée “grassroot”, du coup, astrotrufing peut être compris comme “faux grassroot”. Ceci dit, le concept date de bien avant. Nixon avait une équipe à la Maison Blanche dont les membres se faisaient passer pour des citoyens ordinaires en écrivant aux courriers des lecteurs des médias américains pour chanter les louanges de sa politique. Dans Jules César de Shakespeare, Cassius envoie à Brutus de faux courriers censés être écrits par des citoyens ordinaires l’incitant à renverser César.

Qui, exactement, met en place des stratégies d’astroturfing ? Les gouvernements ?

Nombreux sont les Etats à pratiquer l’astroturfing dans le but d’influencer l’opinion publique. La Chine est célèbre pour sa “water army”, une véritable armée de plus de 280 000 fonctionnaires, qui passe son temps à diffuser les messages du gouvernement sur les réseaux sociaux. La Corée du Sud également, a par exemple lourdement influencé l’opinion publique lors des présidentielles de 2012 avec une vaste opération de diffamation du candidat de l’opposition, orchestrée à travers un vaste réseau de faux comptes sur Twitter, opéré par les services secrets.

Les Etats-Unis, suite à une fuite orchestrée par Anonymous, ont montré qu’ils développaient des outils pour mettre en place des opérations d’astroturfing. Snowden a révélé que le CGHQ – les services de renseignement anglais – faisait de même et savait manipuler n’importe quel sondage, tels que ceux que vous trouvez quotidiennement sur les sites médias. Cela n’inquiétait personne jusqu’à ce que l’astrotrufing apparaisse, avec la Big Data, la psychométrie et les fake news, comme le fer de lance de la campagne électorale de Donald Trump.

(...)

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