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Vivement l'Ecole!

histoire

Du "Français musulman d'Algérie" au réfugié syrien : la fabrique du mot "migrant"...

28 Avril 2019 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Histoire

Du "Français musulman d'Algérie" au réfugié syrien : la fabrique du mot "migrant"...

EXTRAIT

Alors que dans une lettre adressée le 24 avril dernier aux ministères de l’intérieur et du logement, les maires de treize villes ont dénoncé la "situation indigne" des migrants en France, retour sur l'histoire du mot "migrant", qui émerge dans la langue française dans les années 1960.

"Nous devons construire collectivement une réponse au défi que pose l’accueil des réfugiés en France. C’est pourquoi nous vous demandons de nous recevoir afin d’échanger sur le dispositif d’accueil et d’orientation des migrants." La lettre adressée le 24 avril dernier aux ministères de l'intérieur et du logement par les maires de treize villes de France s'ajoute aux nombreuses actualités qui concernent régulièrement la situation des personnes exilées en Europe. L'occasion de revenir sur l'histoire du terme "migrant".

Un terme qui dépasse sa définition

Il est des termes face auxquels les dictionnaires semblent de peu d'utilité, et "migrant" est de ceux-là. L'Académie française nous apprend qu'un migrant ou une migrante est "une personne qui effectue une migration". Ce qui ne dit rien de tous les implicites que contient le mot. Revenir à son apparition dans la langue donne précisément quelques pistes intéressantes.

De fait, "migrant" ne date pas des années 2000, même si cette décennie a marqué un tournant dans l'usage de ce mot. Il faut remonter aux années 1960 pour voir apparaître le terme en France. Il est d'abord utilisé comme adjectif dans des expressions comme "populations migrantes" et "travailleur migrant", avant de naître comme substantif, souvent au pluriel : "les migrants".

La catégorisation des étrangers héritée de la colonisation

Le mot "migrant" s'inscrit dans la longue histoire de la catégorisation des étrangers, et partant, de la colonisation. Dans les années 1960, le migrant est un étranger qui s'installe en France. Pour comprendre ce qui se joue dans ce terme, il faut regarder le contexte de sa naissance.

En 1965, sont créés les "Services de liaison aux populations migrantes", ou SLPM, extension de l'administration française, censée encadrer la main-d'oeuvre étrangère. Or il faut noter que cet encadrement, qui dépend des préfectures et non de l'administration sociale, est directement hérité de l'identification coloniale à l'oeuvre dans les années 1950 vis-à-vis de ceux qu'on appelle alors, depuis 1945, les "Français musulmans d'Algérie".

Séparer les Algériens du reste de la population

Dans les années 1950, en métropole, il existe des "Conseillers techniques pour les affaires musulmanes", dépendant du ministère de l'Intérieur, et qui ont pour mission, je cite, de "faciliter l'organisation de l'assistance morale, matérielle et sociale à la population musulmane." Ces services vont organiser l'assignation d'un espace physique spécifique à ces "Français musulmans d'Algérie".

Et ce avec un double souci, assez contradictoire : les séparer du reste de la population tout en essayant de les contrôler, alors même que la concentration des personnes fait craindre une plus grande difficulté à les contrôler. Les statistiques émises par les conseillers pour les affaires musulmanes trahissent ce souci de contrôle, notamment dans la répartition des logements. L'idée implicite, portée par la colonisation, est que les Algériens ne peuvent, par essence, se mêler au reste de la population française.

(...)

Bibliographie

Françoise de Barros, "Des « Français musulmans d'Algérie » aux « immigrés ». L'importation de classifications coloniales dans les politiques du logement en France (1950 – 1970)", Actes de la recherche en sciences sociales, vol. no 159, no. 4, 2005

Catherine de Coppet

Suite et fin à lire en cliquant ci-dessous

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Cabanes et ronds-points, un patrimoine populaire en feu...

24 Avril 2019 , Rédigé par Libération Publié dans #Histoire, #Sociologie

Cabanes et ronds-points, un patrimoine populaire en feu...

Les destructions nocturnes des QG de gilets jaunes marquent la disparition de ces lieux de vie et de débat à l’heure où chacun tente pourtant d’imaginer de nouvelles formes d’éducation populaire et de démocratie.

L’incendie de Notre-Dame a ému la France et le monde. Mais ces jours-ci, d’autres symboles de notre pays, certes plus modestes d’apparence, disparaissent. Des «quatre coins de France» nous parviennent les nouvelles de QG de gilets jaunes incendiés ou démolis à la demande des autorités, de collectifs convoqués en mairie et au tribunal pour faire cesser les occupations.

Ces destructions nocturnes à bas bruit des cabanes de ronds-points n’ont naturellement pas le même impact que l’incendie de la cathédrale. On ne parle pas ici de «patrimoine mondial de l’Unesco», à peine ose-t-on évoquer un «art populaire». L’image rougeoyante internationalisée du lourd vaisseau de pierre qui a traversé les siècles écrase naturellement celle très locale des fragiles esquifs de bois consumés.

La disparition de ces lieux de vie et de débats, l’incendie de ces routières agoras, l’écrasement de ces espaces publics ouverts à tous, la liquidation de ces médias et totems du mouvement jaune sont pourtant contre-productifs. Ils ont lieu à un moment où chacun tente d’imaginer les dispositifs et les formes d’un nouveau «design des instances», des communautés et de la démocratie. Ces «lieux infinis» ont émergé d’eux-mêmes sur les ronds-points, comme auparavant dans Nuit debout, les ZAD, les jardins d’utopie, les friches occupées, les camps et campements de la honte ainsi sur les places du monde entier. Cette fragile esthétique du bricolage et des palettes qui a envahi nos quotidiens et inspire déjà nos designers et nouveaux urbanistes de la transition n’a rien d’anecdotique. Elle dit beaucoup des inquiétudes, des incertitudes et des espoirs d’un monde qui vient, ce monde déjà là mais que nous ne voulons pas voir. Ces mille lucioles des bords de route établissent un lien visuel entre «la fin de mois» et «la fin du monde», rompant l’isolement des plus démunis, favorisant les interactions, les débats et contribuant à l’émergence de nouvelles formes d’éducation populaire si recherchées par ailleurs. Ces ateliers des possibles sont en danger.

Il est à craindre que la destruction de ces «hauts-lieux» crée chez celles et ceux qui les occupent - et bien au-delà - un profond ressentiment. Il est probable qu’elles accentuent encore la fracture entre le haut et le bas, cristallisent le rejet, attisent une colère qui ne trouvera plus d’exutoires dans les débats apaisés autour d’un brasero, d’un verre et de quelques victuailles, mais risque de s’exprimer ailleurs et autrement.

C’est tout le contraire qui est souhaité et espéré par le petit peuple des ronds-points. C’est l’inverse qui est sans cesse rappelé comme aux «Assemblées des assemblées» de Commercy en janvier dernier ou de Saint-Nazaire le premier week-end d’avril, où ont travaillé les représentants de 250 assemblées locales.

Celles et ceux qui ont pris le temps de s’arrêter sur les ronds-points savent que les personnes qui y vivent ont trouvé là une nouvelle famille et des raisons d’espérer et de construire ensemble. Ces cabanes du peuple sont davantage que l’assemblage des palettes qui les composent. Elles sont les symboles d’une demande et d’une espérance qui prend forme ici et maintenant. Ces petites utopies concrètes, visibles hommages au «do it yourself», sont autant de cathédrales miniatures où, en ce triste lundi soir, des personnes de tous âges et de toutes conditions ont pleuré Notre-Dame.

Pourquoi ne pas laisser en place ces dispositifs d’espérance et d’émancipation ? Pourquoi ne pas laisser vivre l’utopie concrète des ronds-points ? De qui et de quoi a-t-on peur ? Celles et ceux qui les ont bâtis et les occupent depuis cinq mois ont une expérience et une sagesse recherchées. Pourquoi ne pas laisser cohabiter tranquillement ces femmes et ces hommes qui ont retrouvé en ces lieux réputés «inhabitables» une dignité qui leur était refusée partout ailleurs ? Pourquoi ne pas accompagner cet art d’habiter les situations et les territoires du rien ? C’est un patrimoine qui disparaît dans une étrange indifférence. Plutôt que d’éteindre l’incendie de l’automne, ces tristes actes de destruction massive risquent malheureusement d’attiser le feu du printemps. S’il vous plaît ! Cessons le feu ! La France mérite mieux que cette triste tentative de tabula rasa.

Luc Gwiazdzinski géographe , Olivier Frérot ingénieur et essayiste

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Paul Veyne : «La question des origines chrétiennes de la France est un faux débat»...

20 Avril 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Histoire

Paul Veyne : «La question des origines chrétiennes de la France est un faux débat»...

EXTRAITS

Propos recueillis par Virginie Larousse

Pour l'historien Paul Veyne, la religion n'est qu'un des éléments d'une civilisation, et non sa matrice. Et si le christianisme est omniprésent dans notre paysage, il n'est pour beaucoup d'entre nous qu'un patrimoine venu du passé. 

Historien aussi génial qu'hors norme, tant dans son parcours que dans sa personnalité, Paul Veyne est l'un des meilleurs spécialistes du monde antique. Si son domaine de prédilection reste la Rome païenne, le professeur émérite au Collège de France a également publié de passionnants travaux sur le processus qui a conduit l'Occident à devenir chrétien. Et c'est avec le recul de l'érudit que Paul Veyne revisite pour nous les héritages culturels qui ont façonné l'Europe.

                                                   ____________________________

 

Dans votre livre Quand notre monde est devenu chrétien, vous notez qu'au début du IVe siècle, l'Empire romain compte à peine 10 % de chrétiens. Deux siècles plus tard, c'est le paganisme qui est résiduel. Comment expliquer ce formidable succès du christianisme ?

Deux éléments peuvent expliquer ce succès : non seulement, à partir du règne de Constantin, les empereurs - exception faite de Julien l'Apostat (361-363) - soutiennent le christianisme et le financent fortement ; mais le christianisme a aussi une caractéristique exceptionnelle, et qui lui est propre : il est organisé comme une armée, avec un chef, des sous-chefs et des chefs locaux (archevêques, évêques, prêtres). De fait, cette organisation a permis de mettre en place un encadrement militaro-spirituel, si j'ose dire, de la population. J'ignore d'où vient cette organisation si particulière de la religion chrétienne, et qui mériterait d'être étudiée.

(...)

La question des origines chrétiennes de la France continue d'agiter le débat public. Quelle est votre opinion sur la question ?

C'est le type même de la fausse question. Comme je l'ai écrit dans mon ouvrage Quand notre monde est devenu chrétien« ce n'est pas le christianisme qui est à la racine de l'Europe, c'est l'Europe actuelle qui inspire le christianisme ou certaines de ses versions ». La religion est une des composantes d'une civilisation, et non la matrice - sinon, tous les pays de culture chrétienne se ressembleraient, ce qui est loin d'être le cas ; et ces sociétés resteraient figées dans le temps, ce qui n'est pas plus le cas. Certes, le christianisme a pu contribuer à préparer le terrain à certaines valeurs. Mais, de fait, il n'a cessé, au fil des siècles, de changer et de s'adapter. Voyez par exemple le courant des catholiques sociaux de gauche : ce christianisme charitable qui oeuvre pour le bien-être du prolétariat découle directement du mouvement ouvrier socialiste du XIXe siècle. De même, il existe des courants du christianisme qui se revendiquent féministes et laïques. Mais auraient-ils existé s'il n'y avait eu, auparavant, la révolution féministe ? Et la laïcité, ce ne sont pas les chrétiens qui l'ont inventée : ils s'y sont opposés en 1905 ! En réalité, le christianisme se transforme en fonction de ce que devient la culture française, et s'y adapte.

Vous allez jusqu'à contester l'idée même de « racines ».

Aucune société, aucune culture, n'est fondée sur une doctrine unique. Comme toutes les civilisations, l'Europe s'est faite par étapes, aucune de ses composantes n'étant plus originelle qu'une autre. Tout évolue, tout change, sans arrêt.

Vous relayez également l'interrogation du sociologue (pourtant croyant) Gabriel Le Bras, « la France a-t-elle été jamais christianisée ? », tant la pratique religieuse a, de tout temps, été défaillante.

Absolument. Si, pour certains croyants, qui ne constituent qu'une toute petite élite, le christianisme correspond à une réalité vécue, force est de constater que pour l'immense majorité des autres, la religion n'est qu'un vaste conformisme, auquel ils adhèrent sans réellement s'y astreindre. C'est exactement la même chose que la notion de patrie avant 1914 : l'idée de « patrie française » tenait chaud au coeur.

(...)

Comment interprétez-vous le fait que le thème de nos racines religieuses revienne si souvent sur le tapis depuis quelques décennies, malgré la sécularisation de la société ?

Les raisons sont purement politiques. Parler de racines religieuses permet de se montrer vertueux, attaché à certaines valeurs comme la charité. C'est une manière de se faire bien voir. Je ne crois pas du tout au « retour du religieux » dont on parle en ce moment : les chiffres disent le contraire pour toute l'Europe, et plus encore pour la France. La moitié des Français ne sont plus baptisés.

(...)

Que vous inspirent les polémiques actuelles sur l'islam ?

Je pense qu'en vertu de la laïcité, de la tolérance et du fait qu'il existe des gens pour qui la religion est importante, il faut intégralement leur ficher la paix dans ce domaine. On a le droit d'avoir une religion. C'est quelque chose de très intime, une sorte de besoin ou de penchant naturel qu'il faut respecter. Pour ma part, comme il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre, j'aimerais me convertir tout à coup : hélas, je n'y arrive pas (rires). Pour autant, il faut évidemment combattre les dérives religieuses, car malheureusement, certains abusent.

(...)

À lire de Paul Veyne

Comment on écrit l'histoire (Seuil, 1970 ; Points histoire, 1996) 
Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l'imagination constituante (Seuil, 1983 ; Points histoire, 1992) 
Quand notre monde est devenu chrétien (Albin Michel, 2007 ; Le Livre de Poche, 2010) 
Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas, souvenirs (Albin Michel, 2014) 
Palmyre, l'irremplaçable trésor (Albin Michel, 2015)

Paul Veyne Historien spécialiste de l'Antiquité romaine, Paul Veyne est professeur émérite au Collège de France, titulaire de la chaire d'Histoire de Rome.

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous

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Notre-Dame : le tour de la question avec France-Culture...

20 Avril 2019 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Histoire

Notre-Dame : le tour de la question avec France-Culture...
Bonjour à toutes et à tous,
 
Le temps s’est suspendu lundi soir, alors que Paris, la France et le monde entier contemplaient la colonne de fumée qui s’élevait de la toiture de Notre-Dame.
 
Car c’est un symbole qui a brûlé, un symbole dont les gargouilles, le grand orgue et les rosaces faisaient figure de piliers de notre imaginaire national - sans oublier la fameuse flèche de Viollet-le-Duc dont l'effondrement a créé une étrange ambiance apocalyptique dans la capitale.
 
Mais maintenant que la stupeur est passée, il est temps déjà de penser à l’après : comment dresser l’état des lieux des dégâts ?
 
 
A qui confiera-t-on la lourde tâche de redessiner la flèche ? 
 
qui financera ce chantier colossal ?
 
 
En attendant, le plus bel hommage que l’on puisse rendre à la vieille dame gothique est sans doute de(re)découvrir l'histoire de sa construction et des tumultes qu’elle a traversés en huit siècles d’existence.
 
Très bonnes écoutes. 
 
Alexandra Yeh
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Michaël Fœssel : «Le préfascisme réside dans une tendance à rechercher des coupables»...

27 Mars 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie, #Politique, #Histoire

EXTRAITS

Dans son dernier essai, le philosophe étudie l’entre-deux-guerres, non pour affirmer un retour des années 30, mais s’interroger sur les conditions qui les ont rendues possibles. Hier comme aujourd’hui, les questions sociales et démocratiques sont éclipsées par les angoisses identitaires. Or placer le centre du débat politique sur le terrain culturel entraîne inévitablement de la violence.

(...)

Concrètement, comment se traduit l’hypothèse d’un parallèle entre 1938 et 2018 ?

1938 et 2018 ont en commun d’être séparées par une décennie d’une crise générale du capitalisme (1929, 2007). Mon enquête m’a permis d’évaluer les effets de ce genre de crises sur les démocraties. 1938 concentre des évolutions spectaculaires : la radicalisation des positions conservatrices, le triomphe des politiques libérales en pleine crise du libéralisme économique, la perception des procédures démocratiques comme un obstacle à l’efficacité de ces mesures, la stigmatisation d’une minorité religieuse et des étrangers, le durcissement de la politique sécuritaire. Etrangement, les évocations de la crise économique sont très rares en 1938. On fait état des effets sociaux de la crise mais sans les relier à leur cause lointaine, ce qui permet d’incriminer les réformes sociales du Front populaire. En 1938, Edouard Daladier et ses soutiens stigmatisent la loi des quarante heures, votée par Léon Blum deux ans plus tôt. Il s’agit de «remettre la France au travail». On feint de croire que la récession française est due aux acquis sociaux sans incriminer les évolutions du capitalisme dérégulé. Aujourd’hui aussi, on trouve des experts pour expliquer que le taux de chômage en France s’explique par les trente-cinq heures. Malgré toutes les différences, un même sentiment que «La fête est finie» domine les deux périodes, l’idée que la France ne peut plus se payer le luxe d’un Etat social.

(...)

Comment qualifier cette demande pressante d’autorité commune aux deux périodes ?

La revue Esprit, de décembre 1938, prend pour titre «le Préfascisme français». Cette formule désigne moins un corps idéologique qu’une passion autoritaire pour l’ordre, sans considération de justice. Dans ce numéro d’Esprit, le philosophe Pierre Klossowski explique que le préfascisme réside dans une tendance à rechercher des coupables, un immense ressentiment qui prend pour cibles les Juifs, les «métèques» et tous ceux qui remettent en cause par leur simple existence une identité nationale fantasmée. J’ai vu, en 1938, comment les questions sociales et démocratiques étaient éclipsées par les angoisses identitaires. Ce déplacement me semble très actuel, avec ce qu’il comporte d’inquiétant. Placer le centre du débat politique sur le terrain culturel entraîne inévitablement de la violence. On prend le risque de substituer au clivage droite-gauche l’alternative entre les «nationaux» et les ennemis de la patrie. La démocratie est une victime collatérale de cette substitution.

Simon Blin

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous

Michaël Fœssel : «Le préfascisme réside dans une tendance à rechercher des coupables»...
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L’hypothèse d’une ouverture des stades pour PARQUER les gilets jaunes a bien été évoquée à plusieurs reprises...

20 Mars 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Histoire

L’hypothèse d’une ouverture des stades pour les gilets jaunes qui ne respecteraient pas l'interdiction de manifester a bien été évoquée à plusieurs reprises cette semaine dans «l'Info du vrai».

Question posée par JahKaya le 19/03/2019

Bonjour,

Le 19 mars, un tweet signé @MauvaisCoton, est partagé près de mille fois. On peut y lire : «Bon. Je viens d’entendre Yves Calvi regretter qu’il n’y ait pas des stades comme au Chili de Pinochet pour parquer les gilets jaunes arrêtés.»

Ces propos n’ont pas été tenus tels quels par Yves Calvi. Mais l’hypothèse d’une ouverture des stades pour parquer les gilets jaunes a bien été évoquée à plusieurs reprises, lundi et mardi, dans l’Info du vrai.

C’est le journaliste de Marianne, Laurent Valdiguié, invité de l’émission de lundi, qui met le sujet sur la table. Evoquant les interdictions de manifestations, il explique qu’une telle décision impliquerait que tous les manifestants soient interpellés… et poserait donc la question de l’endroit où les mettre. Une réflexion qui explique, selon lui, les réticences du préfet de Paris. «Michel Delpuech [préfet de Paris limogé et remplacé après les manifestations de samedi sur les Champs, ndlr] était plutôt contre l’interdiction de manifester, parce qu’il faudra réouvrir le Stade de France, ou le Parc des Princes

Pour étayer son propos, Laurent Valdiguié prend pour exemple la journée du 8 décembre. «Ce jour-là, ils ont interpellé 800 personnes. Pour interpeller 800 personnes, sur une journée à Paris, ça veut dire qu’il faut préparer tous les locaux de garde à vue de tout Paris, et toute la petite couronne.»

Yves Calvi enchaîne alors ainsi : «Vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de nous expliquer ? En gros, vous dites que l’on n’est pas capable de faire régner l’ordre dans un pays démocratique. Nous ne sommes pas au Chili dans les années 70, je suis désolé.»

Valdiguié : «Heureusement.»

Calvi : «Bah oui !»

Quelques minutes plus tard dans l’émission, Laurent Valdiguié remet le sujet sur la table, avec toujours le même argumentaire : «La décision d’interdire les rassemblements à Bordeaux, devant le Capitole, à Toulouse et sur les Champs-Elysées, si elle doit être appliquée, ça peut conduire – si 10 000 personnes viennent – à réouvrir le Parc des Princes, le samedi après-midi, pour parquer des contrevenants à l’interdiction de manifester.»

Le retour des stades, le lendemain

Le lendemain, dans l’émission de mardi, alors que l’historien Hervé Le Bras réagit à la proposition de Macron d’interdire certains périmètres lors des manifestations, Calvi revient sur le débat de la veille. En ces termes :

«La question, elle est simple, et elle a été évoquée par nos invités hier. Si, en effet, les périmètres sont franchis, on doit procéder à des arrestations. Et ces gens-là, à un moment, l’acte de police, et des policiers, il consiste à mettre des gens… La seule solution, c’est dans un stade, avec tout ce que sur le plan historique et imaginaire, ça provoque. Après, on pourrait dire qu’aujourd’hui, ils sont prévenus.»

Cordialement

Robin Andraca

Envie de vomir!

"Yves Calvi a-t-il regretté qu'on n'ouvre pas les stades pour parquer les gilets jaunes ?" via

Lycéen je me suis battu, avec d'autres, contre Pinochet et ses stades-mouroirs!

Vous n'êtes que des salauds!

Christophe Chartreux

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Découverte - Chants de résistance... Sarah Lenka...

16 Mars 2019 , Rédigé par France Culture Publié dans #Musique, #Histoire

C'est son 4e album, il s'intitule "Women's legacy", c'est un album de paroles, de paroles poignantes, de chants de femmes, de femmes noires, de femmes esclaves, 16 chants en héritage, en résistance. On écoute la chanteuse jazz Sarah Lenka.

Paroles poignantes, incantations répétées au seigneur, son du labeur, la chanteuse jazz Sarah Lenka reprend de sa sensible voix éraillée, le chant des femmes esclaves afro-américaines. Des chants de femmes esclaves du XIXème siècle collectés aux Etats-Unis par l’ethnologue Alan Lomax. Un héritage qu’elle prolonge avec quatre de ses merveilleuses compositions.

Page Facebook de Sarak Lenka

Concerts

Le 19 mars dès 19h30 au Café de la Danse à Paris.

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Lettre à Alain Finkielkraut...

9 Mars 2019 , Rédigé par L'Orient Le Jour Publié dans #Histoire

Cher Alain Finkielkraut,

Permettez-moi de commencer par vous dire « salamtak », le mot qui s’emploie en arabe pour souhaiter le meilleur à qui échappe à un accident ou, dans votre cas, une agression. La violence et la haine qui vous ont été infligées ne m’ont pas seulement indignée, elles m’ont fait mal. Parviendrais-je, dans cette situation, à trouver les mots qui vous diront simultanément ma solidarité et le fond de ma pensée ? Je vais essayer. Car, en m’adressant à vous, je m’adresse aussi, à travers vous, à ceux qui ont envie de paix.

Peut-être vous souvenez-vous. Nous nous sommes connus au début des années 1980 à Paris, aux éditions du Seuil, et soigneusement évités depuis. Lors de l’invasion du Liban par Israël, vous n’aviez pas supporté de m’entendre dire qu’un immeuble s’était effondré comme un château de cartes sous le coup d’une bombe à fragmentation israélienne. Cette vérité-là blessait trop la vôtre pour se frayer un chemin. C’est l’arrivée impromptue dans le bureau où nous nous trouvions, de l’historien israélien Saul Friedländer, qui permit de rétablir la vérité. Il connaissait les faits. J’ai respiré. Vous êtes parti sans faire de place à ma colère. Il n’y avait de place, en vous, que pour la vôtre. Durant les décennies qui ont suivi, le syndrome s’est accentué. Vous aviez beau aimer Levinas, penseur par excellence de l’altérité, il vous devenait de plus en plus difficile, voire impossible, de céder le moindre pouce de territoire à celle ou celui que vous ressentiez comme une menace. Cette mesure d’étanchéité, parfaitement compréhensible compte tenu de l’histoire qui est la vôtre, n’eût posé aucun problème si elle ne s’était transformée en croisade intellectuelle. Cette façon que vous avez de vous mettre dans tous vos états pour peu que survienne un désaccord n’a cessé de m’inspirer, chaque fois que je vous écoute, l’empathie et l’exaspération. L’empathie, car je vous sais sincère, l’exaspération, car votre intelligence est décidément mieux disposée à se faire entendre qu’à entendre l’autre.

Le plus clair de vos raisonnements est de manière récurrente rattrapé en chemin par votre allergie à ce qui est de nature à le ralentir, à lui faire de l’ombre. Ainsi, l’islam salafiste, notre ennemi commun et, pour des raisons d’expérience, le mien avant d’être le vôtre, vous a-t-il fait plus d’une fois confondre deux milliards de musulmans et une culture millénaire avec un livre, un verset, un slogan. Pour vous, le temps s’est arrêté au moment où le nazisme a décapité l’humanité. Il n’y avait plus d’avenir et de chemin possible que dans l’antériorité. Dans le retour à une civilisation telle qu’un Européen pouvait la rêver avant la catastrophe. Cela, j’ai d’autant moins de mal à le comprendre que j’ai la même nostalgie que vous des chantiers intellectuels du début du siècle dernier. Mais vous vous êtes autorisé cette fusion de la nostalgie et de la pensée qui, au prix de la lucidité, met la seconde au service de la première. Plus inquiétant, vous avez renoncé dans ce « monde d’hier » à ce qu’il avait de plus réjouissant : son cosmopolitisme, son mélange. Les couleurs, les langues, les visages, les mémoires qui, venues d’ailleurs, polluent le monde que vous regrettez, sont assignées par vous à disparaître ou à se faire oublier. Vous dites que deux menaces pèsent sur la France : la judéophobie et la francophobie. Pourquoi refusez-vous obstinément d’inscrire l’islamophobie dans la liste de vos inquiétudes ? Ce n’est pas faire de la place à l’islamisme que d’en faire aux musulmans. C’est même le contraire. À ne vouloir, à ne pouvoir partager votre malaise avec celui d’un nombre considérable de musulmans français, vous faites ce que le sionisme a fait à ses débuts, lorsqu’il a prétendu que la terre d’Israël était « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Vous niez une partie de la réalité pour en faire exister une autre. Sans prendre la peine de vous représenter, au passage, la frustration, la rage muette de ceux qui, dans vos propos, passent à la trappe.

Vous avez cédé à ce contre quoi Canetti nous avait brillamment mis en garde avec Masse et puissance. Vous avez développé la « phobie du contact » à partir de laquelle une communauté, repliée comme un poing fermé, se met en position de défense aveugle, n’a plus d’yeux pour voir hors d’elle-même. Cette posture typique d’une certaine politique israélienne, et non de la pensée juive, constitue, entre autre et au-delà de votre cas, la crispation qui rend impossible l’invention de la paix. C’est d’autant plus dommage qu’il y a fort à parier que le monde dont vous portez le deuil est très proche de celui d’un nombre considérable de gens qui vivent en pays arabes sous la coupe de régimes mafieux et/ou islamistes. Pourquoi ceux-là comptent-ils si peu pour vous ? Pourquoi préférez-vous mettre le paquet sur vos ennemis déclarés que donner leur chance à de potentiels amis ? Le renoncement à l’idéal, dont j’évoque longuement la nécessité dans mon dernier livre sur Edward Said, est un pas que vous ne voulez pas franchir. J’entends par idéal la projection de soi promue au rang de projet collectif. Or, le seul rêve politique qui vaille, on peut aussi l’appeler utopie, c’est celui qui prend acte de la réalité et se propose d’en tirer le meilleur et non de la mettre au pas d’un fantasme. C’est précisément le contraire de l’idéal en circuit fermé qui fonctionne sur le mode d’une fixation infantile et nous fait brusquement découvrir, à la faveur d’une mauvaise rencontre, qu’il nourrit la haine de ceux qui n’ont pas les moyens de ne pas haïr. Cet homme qui vous a injurié a tout injurié d’un coup : votre personne, les Juifs et ceux que cette ignominie écœure. Il ne suffit toutefois pas de le dire pour le combattre et moins encore pour épuiser le sujet. À cet égard, je vous remercie d’avoir précisé à la radio que l’antisémitisme et l’antisionisme ne pouvaient être confondus d’un trait.

Peut-être aurez-vous l’oreille du pouvoir en leur faisant savoir qu’ils ne cloueront pas le bec des opposants au régime israélien en clouant le bec des enragés. On a trop l’habitude en France de prendre les mots et les esprits en otage, de privilégier l’affect au mépris de la raison chaque fois qu’est évoquée la question d’Israël et de la Palestine. On nous demande à présent de reconnaître, sans broncher, que l’antisémitisme et l’antisionisme sont des synonymes. Que l’on commence par nous dire ce que l’on entend par sionisme et donc par antisionisme. Si antisioniste signifie être contre l’existence d’Israël, je ne suis pas antisioniste. Si cela signifie, en revanche, être contre un État d’Israël, strictement juif, tel que le veulent Netanyahu et bien d’autres, alors oui, je le suis. Tout comme je suis contre toute purification ethnique. Mandela était-il antisémite au prétexte qu’il défendait des droits égaux pour les Palestiniens et les Israéliens ? L’antisémitisme et le négationnisme sont des plaies contre lesquelles je n’ai cessé de me battre comme bien d’autres intellectuels arabes. Que l’on ne nous demande pas à présent d’entériner un autre négationnisme – celui qui liquide notre mémoire – du seul fait que nous sommes défaits. Oui, le monde arabe est mort. Oui, tous les pays de la région, où je vis, sont morcelés, en miettes. Oui, la résistance palestinienne a échoué. Oui, la plupart desdites révolutions arabes ont été confisquées. Mais le souvenir n’appartient pas que je sache au seul camp du pouvoir, du vainqueur. Il n’est pas encore interdit de penser quand on est à genoux.

Un dernier mot avant de vous quitter. Je travaille au Liban avec des femmes exilées par la guerre, de Syrie, de Palestine, d’Irak. Elles sont brodeuses. Quelques-unes sont chrétiennes, la plupart musulmanes. Parmi ces dernières, trois ont perdu un fils. Toutes sont pratiquantes. Dieu est pour ainsi dire leur seul recours, leur seule raison de vivre. Réunies autour d’une grande table, sur laquelle était posée une toile de chanvre, nous étions une douzaine à dessiner un cargo transportant un pays. Chacune y mettait un morceau du sien. L’une un tapis, l’autre une porte, une colonne romaine, un champ d’olivier, une roue à eau, un coin de mer, un village du bord de l’Euphrate. Le moment venu d’introduire ou pas un lieu de culte, la personne qui dirigeait l’atelier a souhaité qu’il n’y en ait pas. Face à la perplexité générale, il a été proposé que ces lieux, s’il devait y en avoir, soient discrets. À la suggestion d’ajouter une synagogue, l’une des femmes a aussitôt réagi par ces mots : « S’il y a une église et une mosquée, il faut mettre une synagogue pour que chacun puisse aller prier là où il veut. Et elle a ajouté avec le vocabulaire dont elle disposait : « Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes antisionistes. » Toutes ont approuvé, faisant valoir que « dans le temps », tout ce monde-là vivait ensemble.

Cher Alain Finkielkraut, je vous demande et je demande aux responsables politiques de ne pas minorer ces petites victoires du bon sens sur la bêtise, de la banalité du bien sur la banalité du mal. Préférez les vrais adversaires qui vous parlent aux faux amis qui vous plaignent. Aidez-nous à vous aider dans le combat contre l’antisémitisme : ne le confinez pas au recours permanent à l’injonction, l’intimidation, la mise en demeure. Ceux qui se font traiter d’antisémites sans l’être ne sont pas moins insultés que vous. Ne tranchez pas à si bon compte dans le vécu de ceux qui ont une autre représentation du monde que vous. Si antisionisme n’est plus un mot adapté, donnez-nous-en un qui soit à la mesure de l’occupation, de la confiscation des terres et des maisons par Israël, et nous vous rendrons celui-ci. Il est vrai que beaucoup d’entre nous ont renoncé à parler. Mais ne faites pas confiance au silence quand il n’est qu’une absence provisoire de bruit. Un mutisme obligé peut accoucher de monstres. Je vous propose pour finir ce proverbe igbo : « Le monde est comme un masque qui danse : pour bien le voir, il ne faut pas rester au même endroit. »

Dominique EDDÉ est romancière et essayiste. Dernier ouvrage: « Edward Said. Le roman de sa pensée » (La Fabrique, 2017).

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Note de l’auteure

Rédigée le 23 février dernier, cette lettre à Alain Finkielkraut a été acceptée par le journal Le Monde qui demandait qu’elle lui soit « réservée », puis elle a été recalée, sans préavis, 9 jours plus tard alors qu’elle était en route pour l’impression.

L’article qui, en revanche, sera publié sans contrepoids ce même jour, le 5 mars, était signé par le sociologue Pierre-André Taguieff. Survol historique de la question du sionisme, de l’antisionisme et de « la diabolisation de l’État juif », il accomplit le tour de force de vider le passé et le présent de toute référence à la Palestine et aux Palestiniens. N’existe à ses yeux qu’un État juif innocent mis en péril par le Hamas. Quelques mois plus tôt, un article du sociologue Dany Trom (publié dans la revue en ligne AOC) dressait, lui aussi, un long bilan des 70 ans d’Israël, sans qu’y soient cités une seule fois, pas même par erreur, les Palestiniens.

Cette nouvelle vague de négationnisme par omission ressemble étrangement à celle qui en 1948 installait le sionisme sur le principe d’une terre inhabitée. Derrière ce manque d’altérité ou cette manière de disposer, à sens unique, du passé et de la mémoire, se joue une partie très dangereuse. Elle est à l’origine de ma décision d’écrire cette lettre. Si j’ai choisi, après le curieux revirement du Monde, de solliciter L’Orient-Le Jour plutôt qu’un autre média français, c’est que le moment est sans doute venu pour moi de prendre la parole sur ces questions à partir du lieu qui est le mien et qui me permet de rappeler au passage que s’y trouvent par centaines de milliers les réfugiés palestiniens, victimes de 1948 et de 1967.

Alors que j’écris ces lignes, j’apprends qu’a eu lieu, cette semaine, un défilé antisémite en Belgique, dans le cadre d’un carnaval à Alost. On peine à croire que la haine et la bêtise puissent franchir de telles bornes. On peine aussi à trouver les mots qui tiennent tous les bouts. Je ne cesserai, pour ma part, d’essayer de me battre avec le peu de moyens dont je dispose contre la haine des Juifs et le négationnisme, contre le fanatisme islamiste et les dictatures, contre la politique coloniale israélienne. De tels efforts s’avèrent de plus en plus dérisoires tant la brutalité ou la surdité ont partout des longueurs d’avance.

Que les choses soient claires : l’antisémitisme n’est pas, de mon point de vue, un racisme comme un autre. Il est le mal qui signe la limite irrationnelle de l’humain dans notre humanité. Le combattre de toutes nos forces n’est pas affaiblir la Palestine, c’est la renforcer. Alerter un certain milieu intellectuel et politique sur les dangers d’une mémoire sioniste exclusive, c’est l’alerter sur la grave injustice qu’elle signifie, mais aussi sur le désastreux effet d’huile sur le feu antisémite que peut produire cette occultation de l’autre.

D.E.

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Adrienne Mayor : «Les mythes grecs nous mettent en garde contre l’instrumentalisation de la technologie»...

3 Mars 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Histoire, #Philosophie

Adrienne Mayor : «Les mythes grecs nous mettent en garde contre l’instrumentalisation de la technologie»...

Talos le robot, Médée la «hackeuse», la mythologie met déjà en scène le rêve de la toute puissance et de l’immortalité via la machine. L’historienne américaine, basée dans la Silicon Valley, met en garde contre ceux qui veulent «jouer à dieu» avec l’intelligence artificielle, sans pour autant renoncer au progrès.

Il y a plus de 2 500 ans, les mythes grecs décrivaient déjà des robots-combattants, des arcs aux flèches intelligentes, des trépieds autonomes qui viennent vous servir du nectar ou de l’ambroisie. Ils mettaient même en scène des formes d’intelligence artificielle : des assistantes automatisées dotées de conscience, ou un robot aux allures de femme souriante, envoyé par un dieu pour tenir compagnie aux hommes. Dans Gods and Robots (Princeton University Press, novembre 2018, non traduit), Adrienne Mayor invite la Silicon Valley à voyager dans le temps pour relire toutes les histoires d’amour, de guerre et de vengeance racontées par les anciens. Cette chercheuse en lettres classiques et en histoire des sciences, à l’université Stanford, montre que les mythes ont posé, de manière visionnaire, les interrogations éthiques qui nous déchirent et nous divisent encore aujourd’hui. Il y est question de robots qui se retournent contre leurs maîtres, de pièges technologiques tendus par des tyrans, de quêtes d’immortalité qui tournent mal. Ces intrigues, bien que saupoudrées de magie, prouvent que nos aspirations technologiques d’aujourd’hui répondent à des «rêves culturels» très anciens. Et suggèrent qu’il nous faut les poursuivre avec prudence : les robots fonctionnent mieux chez les dieux que sur Terre et, pour les hommes, l’histoire se transforme bien souvent en tragédie.

Des mythes, on retient souvent les dieux immortels, les pouvoirs magiques, les créatures imaginaires. Pourquoi vous tourner vers la mythologie pour écrire une histoire des robots ?

Je suis une historienne des sciences anciennes qui vit en pleine Silicon Valley depuis treize ans. En voyant autour de moi tous ces efforts pour inventer des objets autonomes, créer de l’intelligence artificielle, poursuivre la longévité, voire l’immortalité, je me suis demandée jusqu’où remontaient les désirs qui motivent les avancées technologiques d’aujourd’hui. La plupart des historiens font remonter les premiers récits d’automates au Moyen Age, notamment avec les robots-chevaliers. Mais l’histoire de Talos m’est un jour revenue en tête. Talos est un automate de bronze qui garde l’île de Crète en arrachant des blocs de pierre du rivage pour les lancer sur les navires. Même dans la version d’Homère, en 700 avant J.-C., Talos n’est pas une créature magique ! Il n’est pas «né», il a été fabriqué par la technique, par la main et les outils du dieu du feu et de la métallurgie, Héphaïstos. Or, dans le mythe, la sorcière Médée trouve un moyen de tromper Talos pour aider Jason en quête de la Toison d’or. Selon les versions, soit elle hypnotise Talos, soit elle le convainc de se laisser opérer pour obtenir l’immortalité : elle s’attaque en réalité à son point faible, le talon, et le vide de son fluide magique, l’ichor. Médée est une «hackeuse» ! Et le mythe de Talos envisage déjà la possibilité pour les robots d’être piratés et détournés de leur fonction. Ce qui laisse songeur quand on sait que l’armée américaine travaille à la mise au point d’un exosquelette robotique intelligent appelé… Talos : il utilisera des fluides pouvant se solidifier pour protéger les soldats des balles, et sera équipé de capteurs pour suivre à distance les sensations des soldats.

Vous affirmez que le rêve de l’automatisation des tâches remonte au moins à l’Iliade. A quoi ressemblent les robots travailleurs d’Homère ?

Au fil de l’Iliade, on rencontre de nombreux automates, des objets qui agissent d’eux-mêmes. Par exemple, les navires des Phéaciens se pilotent de manière autonome, des trépieds se meuvent pour servir le vin aux dieux de l’Olympe, des soufflets automatiques aident Héphaïstos dans son travail métallurgique. Ce dieu s’est même fabriqué un groupe de robots-servantes taillés dans de l’or. Pour ne pas avoir à leur donner des ordres, il leur a donné une conscience et même la connaissance divine : elles anticipent ainsi ses besoins. C’est fascinant de lire cela quand on a en tête le débat actuel sur la quantité de données qu’il est nécessaire de fournir à un réseau de neurones pour qu’il puisse accomplir une tâche spécifique. Il est aussi intéressant de noter que, dans tous ces exemples, l’action est mécanisée pour épargner une tâche laborieuse à l’homme. Cela a fait réfléchir Aristote dès le IVe siècle dans la  Politique : ce philosophe, pourtant fervent défenseur de l’esclavage, repense aux robots des mythes et concède que si les trépieds automatiques d’Héphaïstos existaient vraiment, il n’y aurait pas besoin d’esclaves… Ce qui peut sembler quelque peu ironique aujourd’hui, les travailleurs craignant désormais d’être remplacés par des robots.

On compare souvent l’intelligence artificielle à une obscure boîte de Pandore qui pourrait libérer tous les maux de l’humanité. Mais dans le mythe, cette boîte, qu’il est interdit d’ouvrir, ne contient pas seulement la vieillesse, la maladie, la guerre, la famine, la mort, l’orgueil… elle contient aussi l’espoir.

Faut-il ne pas ouvrir la boîte, quitte à renoncer à l’espoir ?

Pandore est un exemple passionnant car, si on relit l’histoire, on s’aperçoit qu’elle n’est pas une femme innocente succombant à la tentation d’ouvrir la boîte interdite, comme on le raconte souvent : elle est un automate créé par Héphaïstos sur demande de Zeus pour tromper les hommes et se venger de leur outrecuidance, car ils ont accepté le don de Prométhée, la maîtrise du feu jusque-là réservée aux dieux. Pandore ne cause pas le mal par accident : elle est bel et bien un piège sous les apparences d’une belle femme, programmé pour tromper. Quant à l’espoir qui s’échappe de la boîte avec tout le reste, on le voit souvent comme un lot de consolation donné aux hommes. Mais l’espoir n’est pas une faculté forcément positive chez les Grecs. C’est ce qui nous aveugle et nous fait manquer de prévoyance ! La leçon de ce mythe, c’est qu’il est crucial de se demander qui a voulu cet automate et pourquoi : ici c’est l’idée de Zeus, un dieu autocrate, le dieu vengeur par excellence. Les mythes nous mettent en garde contre la propension qu’a la technologie à être accaparée et instrumentalisée par les tyrans.

Aujourd’hui, la communauté transhumaniste et plusieurs entreprises de haute technologie poursuivent l’immortalité. Qu’apprendraient-elles des personnages mythiques qui se sont lancés dans cette quête ?

Dans les mythes, les mortels poursuivant l’immortalité font preuve d’hubris, c’est-à-dire de démesure. La sagesse et l’héroïsme sont pour les héros dans l’acceptation de leur finitude. Lorsque dans l’Odyssée, la nymphe Calypso propose à Ulysse l’immortalité s’il demeure sur son île, il refuse pour retourner à sa compagne Pénélope et à son identité. Quand Eos, la déesse de l’aurore, demande l’immortalité pour son amant Tithon, elle oublie que l’immortalité n’implique pas la jeunesse éternelle. Tithon vieillit et Eos l’installe dans une chambre aux barreaux dorés, où il faiblit et balbutie pour l’éternité. Le mythe du tyran Sisyphe qui enchaîne la mort, Thanatos, fait surgir tout un tas de problèmes : la Terre est surpeuplée, les malades souffrent sans pouvoir mourir, la guerre est devenue un jeu pour les hommes. Sisyphe est donc puni par les dieux et Thanatos délivré. J’ai même retrouvé un mythe dans lequel l’immortalité est recherchée via la technique (en l’occurrence une forme de médecine) plutôt que par la magie : Médée parvient à donner la jeunesse éternelle au père de Jason en renouvelant son sang, qu’elle a rajeuni dans son chaudron. Mais elle utilise aussi cette technique pour son ennemi Pélias : au lieu de lui offrir la jeunesse, elle lui offre la mort, en omettant délibérément une étape du processus. Cette histoire fait forcément penser aux expérimentations de transfusion sanguine qui ont déjà été faites sur des souris pour tester la possibilité de rajeunir leurs corps. Le mythe alerte sur la frontière entre science et charlatanisme, et montre à quoi on s’expose quand on veut «jouer à dieu».

Ces mythes doivent-ils nous faire renoncer à nos «rêves culturels» ?

Pour les anciens, ce ne sont que des expériences de pensée, toujours pertinentes aujourd’hui. Je songe souvent à cette phrase du personnage du robot maléfique de Tik-Tok, dans le roman éponyme de science-fiction de John Sladek, publié en 1983 : «Je me demande parfois si les robots ont été inventés pour répondre aux questions des philosophes.» Seulement, aujourd’hui, nous sommes sur le point d’avoir les moyens techniques nécessaires pour faire exister certains de ces robots imaginaires. L’expérience de pensée prend une réalité tout autre. Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer au progrès, mais qu’il faut bien mieux anticiper ses dangers. Prenez l’histoire de Dédale, coincé dans son labyrinthe en Crète avec son fils Icare. Il fabrique, pour s’échapper, des ailes artificielles avec des plumes et de la cire, et enjoint son fils de ne voler ni trop haut ni trop bas, car le soleil et l’humidité de la mer endommageraient ses ailes. Icare est grisé par le vol, il s’élève trop haut, la cire fond et le jeune homme périt. Mais Dédale, lui, parvient à s’échapper, car il vole prudemment. Les mythes donnent aussi une leçon d’humilité : j’ai même retrouvé une histoire de voyage dans l’espace ! Pour conquérir les cieux, Alexandre quitte la Terre à bord d’une machine volante de sa confection. Il est stupéfait de l’apercevoir soudain toute petite, toute bleue, toute frêle au milieu de l’immensité. Cette vision le satisfait, et il retourne humblement sur Terre. N’est-ce pas à propos, quand on sait qu’on veut aujourd’hui construire des fusées pour aller habiter sur Mars ?

Vous terminez votre livre en suggérant que les mythes pourraient même éduquer l’intelligence artificielle…

Certains scientifiques tentent déjà d’inculquer l’éthique à l’intelligence artificielle en l’exposant à des fables, des romans, des scénarios de films. C’est le cas de Shéhérazade, une intelligence artificielle nommée en hommage à la conteuse des Mille et une nuits : on essaie de lui montrer, via des narrations simples, ce qu’est un comportement moral. Le but est d’éviter ce qu’il s’est passé avec Tay, le chatbot lancé par Microsoft en 2013, devenu raciste et sexiste en quelques heures d’apprentissage sur les réseaux sociaux. On pourrait nourrir l’intelligence artificielle de mythes, puisqu’ils parlent si bien d’elle. Ils feraient partie de sa «culture». Mais vous me direz, c’est peut-être juste un rêve culturel de plus…

Laure Andrillon (à San Francisco)

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"Le drapeau dans les classes?... Une futilité" - Mona Ozouf, historienne (qui aurait préféré le maintien de la semaine de 4,5j dans le 1er degré)

15 Février 2019 , Rédigé par France Inter Publié dans #Education, #Histoire

"Le drapeau dans les classes?... Une futilité" - Mona Ozouf, historienne (qui aurait préféré le maintien de la semaine de 4,5j dans le 1er degré)

Mona Ozouf, historienne spécialiste de la Révolution française, était l'invitée d'Ali Baddou à 7h50 à l'occasion de la sortie du livre "Mona Ozouf, Portrait d'une historienne".

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Mona Ozouf exprime son sentiment au sujet de l'absurde amendement "Drapeaux dans les salles de classes" en toute fin d'émission et exprime sa déception provoquée par la "mort" des semaines de 4,5 jours dans le premier degré.

A écouter en cliquant ci-dessous

C Chartreux

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