Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

histoire

L’histoire pour toutes et tous

28 Janvier 2023 , Rédigé par La Vie des Idées Publié dans #Histoire

Licence d'histoire : programme, options, écoles, alternance, débouchés |  CIDJ

EXTRAIT

Comment s’adresser en historien au plus grand nombre ? La question est souvent posée. Q. Deluermoz, en revenant sur une expérience collective menée à Bordeaux, avance des pistes originales pour réfléchir à une nouvelle manière de rendre les savoirs disponibles.

Le fait est bien connu : les dizaines d’ouvrages d’histoire publiés chaque année sont destinés avant tout, selon l’expression consacrée, au « grand public cultivé ». Il n’y a pas forcément à s’en plaindre : grâce aux choix scientifiques de plusieurs maisons d’édition grandes ou petites, au suivi médiatique – souvent sélectif – de certains ouvrages (radio, télé, magazine) aux relais essentiels que sont les festivals, les cafés d’histoire, les sociétés savantes, les associations militantes, les universités populaires, les librairies tout particulièrement, et grâce à l’intérêt toujours renouvelé des lecteurs et lectrices, ce « grand public cultivé » est assez large, et finalement divers, en terme de génération, d’origine géographique, de milieu social ou de centre d’intérêts. Qui plus est, en dépit des réformes scolaires successives qui réduisent la part dudit « disciplinaire » au profit des « compétences », la curiosité et l’appétit de transmettre de nombreux professeurs d’histoire-géographie permet à un certain nombre de travaux d’exister, sous forme d’extraits, de documents ou d’analyse, dans les salles de classe des collèges et lycée. Mais s’en tenir à ce double périmètre est-il suffisant ?

Années 2000 : les historiens à la recherche de nouveaux publics

Le développement des réseaux sociaux a rappelé aux chercheurs une vérité bien ancienne : ils ne sont pas les seuls producteurs et productrices de discours sur l’histoire. Selon des formats et des certitudes variées, ceux-ci imprègnent en profondeur la société française, des débats d’actualité les plus vifs aux discussions ordinaires voire intimes. En 2019, à la suggestion de la dramaturge Alexandra Badea, l’historien et enseignant Cédric Maurin avait demandé à ses classes de première et de terminale d’interroger leur histoire familiale sous l’angle du fait colonial. Les enquêtes personnelles, restituées sous formes de carnets, montraient de manière frappante à la fois son omniprésence et sa difficile visibilité, mais aussi transmission, au sein des familles, particulièrement s’agissant la guerre d’Algérie. N’oublions pas non plus l’effet de mutations récentes, comme celles qui depuis quelques décennies modifient le rapport à l’histoire personnelle, et qu’atteste par exemple le succès des pratiques généalogiques. Le travail des historiens est souvent débordé par ce flot de vécus historiques, de discours et de silences sur l’histoire.

Conscient de l’enjeu qu’il y a à faire connaître, sans discours surplombant, les connaissances acquises et les résultats des enquêtes, nombre de chercheurs, chercheuses et spécialistes de la transmission se sont attaché.e.s ces dernières années à mobiliser d’autres formats et modes de narration. Significativement cet effort ne prend pas la seule forme de la diffusion mais défend souvent la « participation » du public – un terme générique qui voile un certain flou et couvre un spectre allant de la mobilisation active dans le récit à l’implication dans la production même du raisonnement historien.

Cette situation semble particulièrement liée à ce début de XXIe siècle, dans le cadre notamment du développement des réseaux numériques. Pourtant cette attention et cette volonté de mise en disponibilité ne sont pas neuves. Sans remonter aux formes d’éducation populaire ou à la production, de mieux en mieux connue, de savoirs autonomes sur la société et la politique au sein des mondes ouvriers du XIXe siècle, on peut rappeler ici, pour s’en convaincre et élargir le champ d’observation, quelques grandes expériences - telle celle, moins suivie en France, du « History Workshop », dans le contexte britannique des années 1960-1970.

(...)

Quentin Deluermoz

Suite et fin en cliquant ci-dessous

Lire la suite

Combattre l’antisémitisme : l’enseignement de la Shoah à l’ère de Twitter et TikTok

26 Janvier 2023 , Rédigé par The Conversation Publié dans #Education, #Histoire

Combattre l’antisémitisme : l’enseignement de la Shoah à l’ère de Twitter et TikTok
Crypte du Mémorial de la Shoah, à Paris. BrnGrby, via Wikimedia Commons, CC BY-SA
Alan Marcus, University of Connecticut

A l’heure d’Internet, les propos antisémites et les discours niant l’Holocauste ne circulent plus seulement dans des groupes haineux marginaux mais s’exposent à tous sur les réseaux sociaux. Des personnalités très en vue comme Ye – anciennement connu sous le nom de Kayne West – ou le joueur de NBA Kyrie Irving ont récemment fait écho à des idées antisémites sur leurs comptes en ligne.

Au-delà de ces personnages médiatiques, des résultats d’enquêtes préoccupants montrent aussi que l’antisémitisme est de plus en plus répandu. En 2021, en utilisant les données disponibles les plus récentes aux États-Unis, l’Anti-Defamation League a signalé que les incidents antisémites aux ont atteint un niveau record. Selon une autre enquête de l’ADL, 85 % des Américains croient au moins un trope anti-juif, et environ 20 % croient six tropes ou plus – une forte augmentation par rapport à seulement quatre ans auparavant.

En 2021, une enquête publiée par l’Action and Protection League (APL), organisation partenaire de l’Association juive européenne (EJA), et menée sur deux ans, estimait que 20 % des Européens auraient des vues antisémites.

Tout ceci se cumule à un manque généralisé de connaissances sur l’Holocauste. Alors que se tient ce 27 janvier la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste – date anniversaire de la libération du camp de concentration et d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau – il est important de repenser la façon dont sont conçus les cours traitant de l’antisémitisme et la façon dont on enseigne l’Holocauste.

Au-delà de son étude en tant qu’événement historique, il faudrait s’interroger sur ses liens avec l’antisémitisme passé et présent, ce qui implique de s’adapter aux modes d’information et de vie actuels autour du numérique.

Un paysage d’information toxique

L’écosystème numérique dans lequel prospère l’antisémitisme actuel est un Far West d’informations et de désinformations publiées par n’importe qui et distribuées en temps réel. Les messages distribués sur les réseaux sociaux et dans les fils d’actualité sont régulièrement filtrés par des algorithmes qui ciblent les contenus que les utilisateurs reçoivent en fonction de leur profil, ce qui peut renforcer les croyances préexistantes.

Des plates-formes grand public comme TikTok, dont la croissance est fulgurante auprès des jeunes, peuvent être utilisées pour promouvoir l’antisémitisme, tout comme des applications moins connues comme Telegram.

Selon un rapport publié en 2022 par les Nations unies, 17 % du contenu TikTok public concernant l’Holocauste le niait ou déformait l’histoire. Il en va de même pour près d’un message Twitter sur cinq sur le sujet et 49 % du contenu sur Telegram.

Si elle peut offrir de nouvelles ressources pédagogiques, l’intelligence artificielle constitue aussi la menace d’une désinformation facile à diffuser et non contrôlée. Par exemple, character AI et Historical Figures Chat vous permettent de chatter avec des personnages historiques, y compris des victimes de l’Holocauste comme Anne Frank ou des responsables de crimes comme Joseph Goebbels, le ministre de la propagande d’Adolf Hitler.

[Près de 80 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui]

Ces sites s’accompagnent d’avertissements indiquant que les réponses des personnages peuvent être inventées et que les utilisateurs doivent en vérifier l’exactitude historique, mais on imagine facilement comment les internautes peuvent être trompés par ces dialogues.

Les vidéos « deepfake » sont un autre danger potentiel pour l’IA. Les experts des médias mettent en garde contre le risque de déstabilisation que représente cette « dégradation de la vérité », c’est-à-dire cette absence de distinction entre le vrai et le faux, à mesure que se diffusent ce type de contenu artificiel. Les spécialistes de l’Holocauste se préparent à lutter contre la manipulation par les deepfakes des sources historiques et du matériel pédagogique. On craint particulièrement que les deepfakes soient utilisés pour retravailler et minimiser les témoignages des survivants.

Education aux médias

Une grande partie de mes recherches portent sur les approches contemporaines de l’enseignement de l’Holocauste – par exemple, la nécessité de repenser la transmission l’histoire alors que le nombre de survivants encore capables de témoigner diminue rapidement. S’attaquer à un paysage d’information toxique représente un autre défi fondamental qui nécessite des solutions innovantes.

Dans un premier temps, les éducateurs peuvent promouvoir l’éducation aux médias, c’est-à-dire les connaissances et les compétences nécessaires pour naviguer et parmi les informations en ligne et les évaluer. Il s’agit de leur apprendre à se demander qui est à l’origine d’une information particulière, quelles sont les preuves fournies, et à enquêter sur les auteurs d’une source inconnue en consultant ce que des sites Web fiables en disent. Cela implique de s’interroger sur l’objectif de la source et de réfléchir à son propre point de vue. Enfin il est important remonter jusqu’à la source ou au contexte d’origine des citations.

L’application de ces compétences dans un cours sur l’Holocauste pourrait se concentrer sur l’identification des stéréotypes implicites et des fausses informations sur lesquelles les sources en ligne s’appuient, et sur l’attention à porter à l’identité de ces sources et à leur objectif. Les cours peuvent également analyser la manière dont les réseaux sociaux permettent le déni de l’Holocauste et étudier les formats courants de l’antisémitisme en ligne, tels que les deepfake videos, les mèmes et les attaques de trolls.

Apprendre à l’ère du numérique

Les spécialistes de l’Holocauste peuvent également tirer parti des nouvelles technologies, au lieu de se contenter de déplorer leurs pièges. Par exemple, longtemps après la mort des survivants, elles permettraient de « converser » avec eux dans les musées et les salles de classe à l’aide de témoignages spécialement enregistrés et de technologies du langage. Ces programmes peuvent faire correspondre les questions d’un visiteur avec les parties pertinentes d’interviews préenregistrées.

Rescapée de la Shoah, Lili Leignel transmet son histoire aux enfants (Brut).

Il existe également des programmes immersifs qui combinent des enregistrements de témoignages de survivants avec des visites en réalité virtuelle de camps de concentration, de villes natales de survivants et d’autres sites historiques comme « The Journey Back » au musée de l’Holocauste de l’Illinois. Dans les entretiens réalisés dans le cadre de mes recherches actuelles, les visiteurs déclarent que ces expériences leur donnent le sentiment d’être émotionnellement engagés avec les survivants.

Explorer leur arbre généalogique, examiner les objets hérités d’aïeux et se transmettre des histoires autour d’un dîner aide souvent les gens à donner un sens à leur identité.

Le même principe s’applique à la société. L’étude du passé permet de comprendre comment les personnes et les événements antérieurs ont façonné les phénomènes présents, y compris l’antisémitisme. Il est important que les jeunes comprennent que l’histoire horrible de l’antisémitisme a commencé avant l’Holocauste. Conduire les élèves à réfléchir sur la façon dont l’indifférence et la collaboration ont alimenté la haine – ou sur la façon dont des gens ordinaires s’y sont opposés – peuvent les inciter à s’exprimer et à s’engager contre montée de l’antisémitisme.

L’enseignement de l’Holocauste n’est pas une entreprise neutre. Comme l’a déclaré le survivant et universitaire Elie Wiesel en recevant le prix Nobel de la paix en 1986, « Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime ».The Conversation

Alan Marcus, Professor of Curriculum & Instruction, University of Connecticut

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Lire la suite

Pourquoi "rien n'est plus faux que d'admettre les racines gréco-latines de l'Europe" ?

26 Janvier 2023 , Rédigé par France Inter Publié dans #Histoire

Visiter le Forum romain : histoire, conseils, infos pratiques | Ulysses  Travel

Une idée reçue construite a postériori et intellectuellement inexacte selon Florence Dupont. Au micro de l'émission "Histoire De", l'historienne des langues rappelle que déjà, durant l'Antiquité, Rome ne se réduit pas à une identité, mais à une altérité : "le Romain est celui qui vient d'ailleurs".

"Les Romains n'ont pas d'origine"

Déconstruire la légende : Énée n'a pas fondé Rome

La chercheuse tente de remettre en question cette idée qu'il existerait une identité au sein même de la culture romaine depuis ses origines antiques. À commencer par la légende selon laquelle le Troyen Énée serait le père des Romains. Un raccourci de l'Histoire qui voudrait en faire le fondateur de Rome, alors qu'il n'en est rien. Il est vrai que Rome a toujours établi une certaine filiation culturelle avec le monde grec, mais si elle s'en est inspirée, c'était pour mieux s'en différencier.

De même que pour l'autre interprétation, plus connue de la mythologie romaine, qui consiste à croire que Romulus aurait fondé la ville à l'emplacement du mont Palatin sur le Tibre au VIIIe siècle av J-C. Les traces archéologiques n'ont jamais confirmé la légende. Rome ne serait devenue une cité primitive qu'à partir du VIIe siècle av J-C et aurait été dominée par un régime monarchique et tout un ensemble de communautés, un agrégat de populations locales étrusques.

Dans son ouvrage et travail de recherche "Rome, la ville sans origine", l'historienne analyse ainsi le poème de Virgile, L'Énéide, qui raconte la légende de la fondation de Rome. Légende qui ne représente en rien explique-t-elle un roman national pour l'époque. Au contraire, Patrick Boucheron reprend les mots de Virgile qui rappelle lui-même, dans son œuvre que "tout citoyen romain vient d'ailleurs, voilà la source de grandeur de Rome". Florence Dupont considère que "ce qu'apporte la figure d'Énée, le Troyen, n'est pas une identité ni même une altérité ethnique, mais une altérité formelle. Ce qui importe n'est pas qu'il soit Grec ou Troyen, mais qu'il ne soit jamais arrivé à Rome".

Patrick Boucheron rappelle que "L'Énéide" n'est pas un roman national au sens où nous pouvons l'entendre aujourd'hui, car Enée ne fonde pas Rome, mais il devient malgré tout le modèle de tout citoyen romain, en tant qu'homme qui vient d'ailleurs. Les Romains n'ont pas d'origine, leur sentiment d'appartenance est bien plus ouvert qu'on ne le pense et s'inscrit au-delà de Rome. D'ailleurs, l'historienne rappelle que "le juriste et historien Yan Thomas a montré que l'imaginaire romain de ce que nous appelons "origine" sous-entend en réalité quelque chose qui ne relève pas de l'origine directe, mais de l'implantation du citoyen dans une ville qui lui confère la citoyenneté romaine. On n'est jamais directement citoyen romain, cela va au-delà puisque l'image du Romain, c'est toujours celui qui vient d'ailleurs et non pas celui qui fait partie de".

"Il n'y a pas d'identité latine et Rome n'est pas une identité"

Florence Dupont estime qu'il faut déconstruire les discours identitaires que l'on prête trop souvent à la littérature gréco-antique. Selon elle, "rien n'est plus faux que d'admettre l'expression des racines gréco-latines de l'Europe". Personne ne peut se prévaloir d'être les héritiers naturels de l'Antiquité gréco-romaine puisque s'ils avaient une vocation culturelle, celle-ci était beaucoup plus universelle qu'on ne le pense : "Cet usage d'une identité gréco-romaine est intellectuellement faux. Il y a une utilisation politique vaine. L'Europe occidentale n'a pas le monopole de l'Antiquité. L'Empire romain s'est étendu absolument sur toute la Méditerranée et a servi de transmetteur en apportant toute une tradition des lettres latines (et grecques) qui ont été jusqu'à aujourd'hui exploitées, réinterprétées, mais pas nécessairement de la façon dont nous, en Occident, nous les utilisons à des fins idéologiques.

La culture romaine, s'il y en a une, n'a jamais été restreinte par les limites géographiques induites par ses conquêtes militaires : "Elle s'est transmise au-delà de l'Europe, en Orient, à travers aussi la philosophie islamique. Il n'y a pas d'identité latine et Rome n'est pas une identité. Elle se pensait elle-même comme un grand mélange, un projet, une ethnogenèse, mais absolument pas en une origine ni un passé déterminé".

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Histoire De : Aux origines du Latin : En quoi "Rome est une perpétuelle traduction" ?

📖 LIRE - Forence Dupont : Rome, la ville sans origine (Le promeneur, 2011)

Lire la suite

Florent Grouazel et Younn Locard : «On baigne encore dans un imaginaire de la Révolution française complètement réac»

26 Janvier 2023 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Histoire

Florent Grouazel et Younn Locard : «On baigne encore dans un imaginaire de la Révolution française complètement réac»

Le deuxième tome de «Révolution», BD historique à succès, courant de 1789 à 1795, vient de paraître. Pour «Libération», les deux auteurs détaillent les enjeux que soulève une mise en récit moderne de cette période clé de l’histoire de France.

Cet article est publié dans le cadre du «Libé tout en BD», entièrement illustré par des dessinateurs et dessinatrices à l’occasion de l’ouverture du 50e festival d’Angoulême. Retrouvez tous les articles de cette édition ici, et le journal en kiosque ce jeudi 26 janvier.

Un noble breton monté à Paris devenu officier de la Garde nationale, son frère député du tiers-état aux vues centristes, une jeune femme de maison qui découvre les Lumières dans les livres que lui prête un curé progressiste, un pamphlétaire royaliste qui ressemble à Eric Zemmour, une enfant des rues qui survit sous les ponts… Ces personnages de la BD Révolution donnent à vivre la période révolutionnaire, ses grands élans, ses remises en cause du quotidien, ses permanences et ses renoncements. Composée à quatre mains, dans son scénario comme dans son dessin, l’œuvre de Florent Grouazel et de Younn Locard, 36 et 39 ans, est un feuilleton entraînant autant qu’un récit documenté et très actuel. A l’aube de la 50e édition du Festival d’Angoulême, tandis que leur premier tome, récompensé du fauve d’or en 2020, s’est vendu à plus de 80 000 exemplaires et que le deuxième, Egalité - livre I, est sorti en janvier, les auteurs reviennent sur les enjeux de livrer une narration de la Révolution française qui soit à la fois fidèle et moderne. Ou comment deux dessinateurs qui n’ont pas fait d’études d’histoire réussissent à construire un récit salué par les historiennes et historiens.

Avec cette nouvelle BD, vous vous attachez à continuer de raconter les évolutions et changements internes de chaque personnage. Est-ce que vous estimez faire une histoire intime de la Révolution française ?

Younn Locard : En tant qu’auteurs, ce qui nous intéresse, ce sont les moteurs intimes des gens. On ne pense pas que ce sont les idées vraiment pures qui poussent à faire quelque chose. Ce sont plus des situations, des histoires d’amour, de fric, de travail… qui font qu’on s’engage ou qu’on préfère rester discret, qu’on a envie de changement ou au contraire qu’on le craint.

D’où vous vient ce rapport à l’histoire ?

Florent Grouazel : On ne s’est jamais dit qu’on voulait absolument faire de la BD historique. En travaillant sur un précédent album, Eloi, qui se passe au XIXe siècle, on a commencé à lire et à écouter des podcasts en dessinant… On s’est sentis plus armés pour comprendre les enjeux actuels. Ce qui m’intéresse le plus, c’est moins l’histoire des faits que celle des idées et des représentations en dialogue avec aujourd’hui, de la violence de l’Etat aux droits des femmes en passant par l’esclavage. Quelle représentation avons-nous de la Révolution ? Comment est-ce que nous, on pourrait aussi proposer des images nouvelles ? Comment faire un tout petit peu dérailler le récit sur cette période-là ?

Vous êtes nombreux à vous être penchés sur la Révolution ces dernières années : Pommerat au théâtre, Vuillard ou Guillot en littérature, Schoeller au cinéma… C’est dans l’air ?

F. G. : Pendant l’élaboration du premier tome, on pensait vraiment qu’on était tout seul. Quand on a vu la pièce de Pommerat (Ça ira. Fin de Louis) arriver, on a dû changer le titre de notre premier tome qui avait le même nom !

Y. L. : Quand on est allé voir le film de Schoeller, les cinq ou les dix premières minutes, il y avait les mêmes personnages, les mêmes dialogues que le début de notre premier tome. Je me suis dit «merde, c’est la catastrophe !». Finalement, ça va, chacun a sa voix propre. La sortie de toutes ces œuvres de manière presque simultanée montre, en tout cas, qu’il y avait un vide, qui s’est rempli assez vite.

F. G. : L’une des raisons à cette simultanéité, c’est peut-être qu’il y a une nouvelle historiographie de la Révolution, plutôt récente. Elle s’est attachée à faire découvrir des personnages jusqu’ici peu connus, comme Reine Audu, la «reine des Halles», ou Desnot, l’un des assaillants de la Bastille à l’origine de la décapitation de son gouverneur. On s’est beaucoup appuyés sur les travaux de Haim Burstin, notamment le Faubourg Saint-Marcel à l’époque révolutionnaire, où il documente complètement la vie d’un quartier, ses différentes composantes sociales, mais aussi Révolutionnaires. Pour une anthropologie politique de la Révolution française. On a aussi lu Jean-Clément Martin ou des gens allant d’Eric Hazan, très à gauche, à François Furet, plutôt marqué à droite. Ceci dit, cet intérêt pour la Révolution ne vient pas uniquement du monde culturel. On a vu pendant le mouvement des gilets jaunes qu’il y avait aussi une réactivation de cet imaginaire. Une réappropriation, même.

Y. L. : Car il y avait peut-être un sentiment de s’être fait voler le récit de ce moment de l’histoire de France…

Par qui ?

Y. L. : Par l’Etat. On baigne tout le temps dans le slogan «Liberté, Egalité, Fraternité», mais au quotidien, ça ne saute pas aux yeux. Il y a certains épisodes de l’histoire de France, comme la Commune par exemple, que toute une partie de la gauche s’est clairement appropriée depuis longtemps. La Révolution française, ça manquait.

Quelles représentations de la Révolution aviez-vous avant de commencer votre travail ?

Y. L. : Pour moi, c’était dans quelques chansons de Renaud, dont j’étais fan, où il disait en gros, «la Révolution, elle n’a servi à rien, et c’est naze, point barre !». C’est en lisant qu’on s’est dit que c’était pas si naze si tu la racontes d’une certaine manière. C’est même hyper-subversif.

F. G. : Notamment de prendre au mot ces concepts qui paraissent être des grosses tartes à la crème, de la liberté, de l’égalité et de l’amour. Ces concepts-là venaient de la bourgeoisie naissante, qui avait ses intérêts propres à défendre. Avec des hommes, dans un certain âge d’ailleurs, qui décrètent qu’il n’y a qu’eux qui peuvent décider et ils appellent ça l’universalisme. Mais en fait, tous les gens, aux colonies, les esclaves, les femmes dans les rues de Paris, les ouvriers qui s’insurgent, tout le monde s’empare de ces concepts. Cette sorte de rapt des valeurs est super-intéressante.

Vous vous en rendez compte en faisant la BD ?

F. G. : On avait conscience que l’histoire de la Révolution française qui était racontée, c’était soit celle de l’éducation civique républicaine, qui vient de l’Etat et qui est un truc figé et assez creux, soit une vision conservatrice qui est celle qui a pignon sur rue, qu’on voit régulièrement sur France Télévisions, qui a un parc d’attractions en Vendée, qui sort des films (Vaincre ou mourir)… On baigne encore dans un imaginaire de la Révolution complètement réac malgré le travail des historiennes et des historiens. Parce qu’il y a des gens qui ont leurs entrées à la télévision publique pour raconter une certaine histoire de la Révolution tout en étant eux-mêmes ouvertement royalistes. Nous, on ne raconte pas cette histoire-là.

Parmi les échos contemporains de la BD, il y a tout un développement sur les rumeurs et le complot. Les fake news étaient déjà nombreuses sous la Révolution…

F. G. : C’est clair que le parallèle est vraiment évident, même si on n’avait pas spécialement envie d’insister là-dessus. Ça nous intéresse beaucoup plus de parler de la violence du pouvoir, qui est toujours invisibilisée de nos jours. Aujourd’hui, quand les gens se révoltent violemment, c’est un scandale absolu, mais quand La Fayette abat des dizaines de personnes, le 17 juillet 1791, il reste un type célébré et fêté encore deux siècles après.

Y. L. : On voulait que ça résonne, d’autant qu’on n’est pas historiens. On s’adresse aux gens d’aujourd’hui. On parle de notre société parce qu’elle découle de la Révolution aussi.

Il y a aussi ce passage où le député Kervélégan fait une ode au libéralisme économique et au progrès technique. On croirait entendre un député macroniste…

F. G. : Parce que ces idées très actuelles naissent à ce moment-là…

Y. L. : La Révolution française peut aussi être vue comme un phénomène parmi d’autres – la révolution américaine par exemple – d’un mouvement mondial de prise en main de la planète par les capitalistes. Ceux qui vont bientôt ouvrir les mines de charbon, éventrer l’Europe pour faire descendre des gens à trois kilomètres sous terre.

F. G. : Tout de suite après le 14 juillet 1789, il y a des mecs comme Pallois, qui récupèrent des pierres de la Bastille pour en fabriquer des goodies. Ça dit l’avènement d’un monde. Notre personnage du député Kervélégan se met à faire des assiettes à la gloire de la Révolution. On ne sait pas s’il l’a vraiment fait, mais il était en contact avec des industriels de Quimper, ce n’est pas interdit de se dire qu’il a peut-être essayé. Un certain nombre de députés qui se sont enrichis en rachetant les biens du clergé ou en agiotant comme des malades sur la nouvelle monnaie.

Dans l’idée de faire une histoire moderne de la Révolution, il y a aussi ce personnage de la planteuse abolitionniste, qui vient de Saint-Domingue, et qui permet d’introduire la question de l’esclavage…

F. G. : On a découvert ça petit à petit alors que ce n’était pas immédiatement associé dans nos esprits au départ. L’histoire coloniale de ce moment-là est complètement fondamentale pour comprendre la Révolution et souvent ignorée : au lycée, au collège, on n’en parle pas assez…

On peut pour le coup faire encore une analogie totalement contemporaine… On a un téléphone dans notre poche alors qu’on sait que c’est horrible, que ça implique un ordre de domination du monde hérité du colonialisme qui est vraiment dégueulasse, avec des milliers de gens qui bossent dans des mines dans des conditions dont on ne connaît rien. Et pourtant, on n’arrive pas à s’en empêcher. Dans la BD, c’est la même chose quand Louise, l’un des personnages, boit du café et réalise qu’elle n’a jamais pensé à comment il est fait. On retrouve nos propres contradictions.

Est-ce que c’est pour ça qu’on a autant besoin de raconter la Révolution en ce moment, parce qu’on a l’impression que le monde qu’on connaît est remis en cause ?

F. G. : C’est peut-être parce qu’il ne se remet pas assez vite en question qu’on a besoin de parler de Révolution. C’est un exemple d’acculturation très rapide : les gens ont changé leur cadre de pensée dans un laps de temps assez court. C’est ça qu’on appelle «une révolution», comme ce qui peut se passer avec le féminisme dans nos sociétés occidentales, comme il se passe sans doute avec l’écologie.

Y. L. : Pour moi, c’était compliqué d’imaginer ça. En deux ans, tu prends la société et tu la retournes complètement. En ce moment, il y a la prise de conscience de pas mal de phénomènes de domination qu’on ne voyait pas forcément : on a parlé de féminisme et d’écologie, mais il y a aussi le racisme…F. G. : En même temps, c’est un point de vue situé. Beaucoup de gens ont attendu moins longtemps que nous pour en prendre conscience… On est dans des positions hyper-privilégiées, et certaines choses mettent du temps à monter jusqu’à nous, parce qu’on n’est pas directement concernés. Pendant la Révolution, c’est pareil, il y a des gens qui n’ont objectivement pas grand-chose à y gagner. Pourtant, ils s’engagent, et c’est ça qui est important aussi : qu’est-ce qui peut nous pousser à aller contre nos intérêts de privilégiés ?

Quentin Girard et Louis Moulin

Lire la suite

Coup de coeur... Françoise Joukovsky...

12 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature, #Histoire

Le Feu et le Fleuve: Héraclite et la Renaissance française eBook :  Joukovsky, Françoise: Amazon.fr: Boutique Kindle

Le christianisme n’a pas négligé délibérément la pensée d’Héraclite. Révélatrice l’attitude de Justin, qui dans sa deuxième Apologie considère Héraclite et les Stoïciens comme des frères dans le Verbe : tout ce qui était dans la philosophie antique constituait une ébauche du christianisme, et tout ce qui a été découvert l’a été grâce au Verbe (ch. 10 et 13). Certes, on réprouve la tendance commune aux Présocratiques à déduire l’univers de la matière, à lui attribuer pour origine un ou plusieurs éléments. Tertullien leur reproche même d’avoir déifié certaines substances, « ut Thales aquam, ut Heraclitus ignem, ut Anaximenes aerem » (Adversus Marcionem, cap. 13). Mais ce sont les faiblesses excusables d’une philosophie antérieure au Christ, et, dit-il, on retrouve les mêmes erreurs chez les mages perses, les hiérophantes égyptiens, les gymnosophistes hindous, dont la doctrine elle aussi est à la fois inspirée et limitée.

De la même façon, la pensée médiévale n’ignore pas Héraclite, tout en réfutant certaines thèses. Duns Scot par exemple s’oppose à la dépréciation platonicienne du sensible, car il s’efforce au contraire de montrer la valeur de la connaissance du monde concret, monde de substances créées par Dieu. Or derrière le platonisme il retrouve Héraclite, qui dévalue le sensible en le réduisant à un écoulement perpétuel : « antecedens hujus rationis, scilicet quod sensibilia continue mutantur, falsum est ; haec enim est opinio quae imponitur Heraclito. »

Mais c’est à la Renaissance que la diffusion des textes anciens va permettre de lire les fragments héraclitéens. Les ouvrages des Présocratiques étant perdus, le XVIsiècle  — comme notre époque  — ne les connaît que par des fragments plus ou moins importants et par les doxographes.

Françoise Joukovsky - Héraclite et la Renaissance française

Lire la suite

L’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : une mémoire douloureuse parfois méconnue

9 Janvier 2023 , Rédigé par The Conversation Publié dans #Histoire

2e Guerre mondiale : Les "tabors" marocains dans la reconquête de l'Italie  - Theatrum Belli

L’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale : une mémoire douloureuse parfois méconnue
Soldats allemands dans une rue de Tunis, 1943. Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images
Sarah Abrevaya Stein, University of California, Los Angeles et Aomar Boum, University of California, Los Angeles

Il y a un peu plus de quatre-vingts ans, en novembre 1942, les nazis occupaient la Tunisie. Pendant les six mois qui suivirent, les Juifs et les musulmans tunisiens furent soumis au règne de terreur du Troisième Reich, ainsi qu’à sa législation antisémite et raciste. Les habitants vivaient dans la peur – « sous la botte des nazis », comme l’a écrit l’avocat juif tunisien Paul Ghez dans son Journal pendant l’occupation.

Nous sommes respectivement historienne et anthropologue. Ensemble, nous avons passé une décennie à rassembler les voix de diverses personnes qui ont enduré la Seconde Guerre mondiale en Afrique du Nord, par-delà leur confession, leur classe sociale, leur langue et leur région d’origine. Leurs lettres, leurs journaux intimes, leurs Mémoires, leurs poèmes et leur histoire orale expriment à la fois l’espoir et la détresse. Ils se percevaient comme étant piégés par la machine déchaînée du nazisme, de l’occupation, de la violence et du racisme.

Quand la plupart des Européens pensent au cauchemar de la guerre ou de l’Holocauste, ils pensent avant tout aux événements survenus sur le continent européen. Mais l’Afrique du Nord n’a pas été épargnée par ce déferlement de haine et de violence.

L’Afrique du Nord aux mains des régimes d’Hitler, de Mussolini et de Pétain

Une famille juive à Tanger, au Maroc, en 1885. Cliquer pour zoomer. LL/Roger Viollet via Getty Images

L’histoire des Juifs installés en Afrique du Nord commence dès le VIe siècle avant J.-C., après la destruction du premier temple de Jérusalem. Une autre vague importante d’immigrants a suivi l’Inquisition espagnole. Au début de la Seconde Guerre mondiale, une population juive nord-africaine variée d’environ 500 000 personnes coexistait avec les voisins musulmans.

Ces Juifs d’Afrique du Nord parlaient de nombreuses langues, reflétant leurs différentes cultures et appartenances : l’arabe, le français, le tamazight – langue berbère – et le haketia, une forme de judéo-espagnol parlé dans le nord du Maroc. Alors qu’un grand nombre de Juifs d’Afrique du Nord, en particulier en Algérie, bénéficiaient des privilèges de la citoyenneté française et d’autres nationalités occidentales, la majorité restait soumise aux autorités locales.

Un groupe de jeunes filles juives à Debdou, au Maroc, vers 1915. D. Millet E/Wikimedia

Mais au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Juifs détenteurs de la citoyenneté française en ont été déchus. Trois puissances européennes ont gouverné tout ou partie de l’Afrique du Nord pendant la guerre, toutes trois avec une immense brutalité : la France de Vichy, l’Italie mussolinienne et l’Allemagne nazie.

Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie furent pendant la majeure partie du conflit dominés par la France de Vichy. Toutes les lois et politiques antisémites et racistes que le régime de Vichy a imposées à la France métropolitaine ont été étendues aux colonies françaises d’Afrique du Nord et de l’Ouest, expulsant les Juifs de leurs emplois, les privant de la citoyenneté – s’ils la possédaient – et saisissant les propriétés, les entreprises et les actifs appartenant à des Juifs.

Le régime de Vichy a également poursuivi les politiques racistes initiées par la IIIᵉ République, en imposant le service militaire aux jeunes Noirs des colonies, et en les exposant aux avant-postes les plus dangereux en temps de guerre : après l’occupation allemande de la France, de nombreux tirailleurs sont emprisonnés par les nazis. Beaucoup ont été libérés et remis aux autorités de Vichy qui les ont utilisés pour contrôler la population indigène dans les colonies nord-africaines et les camps d’Afrique du Nord. Ces recrues forcées venaient du Sénégal, de Guinée française, de Côte d’Ivoire, du Niger et de Mauritanie, des territoires français du Bénin, de la Gambie et du Burkina Faso d’aujourd’hui. Il y avait également parmi eux des musulmans du Maroc et d’Algérie.

Ainsi, en ces temps de guerre, les Français menèrent une campagne anti-musulmane et anti-noire, associant des formes de haine raciale de l’ère coloniale à l’antisémitisme. Celui-ci avait des racines profondes dans l’histoire française et coloniale, mais trouva une nouvelle vigueur avec le nazisme.

La politique antisémite et anti-Noirs était également une composante de la politique du gouvernement fasciste de Benito Mussolini, qui a régné sur la Libye pendant la guerre. L’Italie a d’abord testé sa politique raciste dans ses colonies d’Afrique orientale, en séparant les populations locales noires des colons italiens. Le régime de Mussolini a ensuite adapté cette politique de haine raciale en Libye, où il a chassé les Juifs de la vie active et de l’économie, saisi les biens de milliers de personnes et les a déportées vers des camps de travail et d’internement. Des Juifs – enfants, femmes et hommes – sont morts de faim, de maladie, et des suites de privations et du travail forcé.

Des camps en terre africaine

L’Allemagne nazie a occupé la Tunisie de novembre 1942 à mai 1943. Pendant cette période, les SS – le corps d’élite du régime nazi – ont emprisonné quelque 5 000 Juifs dans environ 40 camps de travaux forcés et de détention sur le front et dans des villes comme Tunis. Les troupes allemandes ont également terrorisé les filles et les femmes musulmanes et juives restées sur place.

Le Troisième Reich n’a pas déporté des Juifs d’Afrique du Nord vers ses camps de la mort en Europe de l’Est, mais des centaines de Juifs d’origine nord-africaine et certains musulmans qui vivaient en France ont connu ce sort. Ils furent déportés d’abord au camp d’internement de Drancy, aux portes de Paris, puis envoyés de là dans des camps de concentration et de la mort. Beaucoup sont morts à Auschwitz.

Il y avait aussi des camps en Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest. En plus des centres ouverts par les fascistes italiens en Libye, la France de Vichy et l’Allemagne nazie ont établi des camps pénitentiaires, des camps de détention et des camps de travail.

Un prisonnier juif allemand du nom de Rosenthal pousse une charrette dans la carrière de pierres du camp de travail d’Im Fout au Maroc. Musée du mémorial de l’Holocauste des États-Unis

Le régime de Vichy a construit à lui seul près de 70 camps de ce type au Sahara, insufflant une nouvelle vie au vieux projet colonial consistant à construire un chemin de fer transsaharien pour relier les côtes atlantique et méditerranéenne. Le régime de Vichy y voyait notamment un moyen d’envoyer un certain nombre de soldats sénégalais assurer la sécurité des camps sahariens de travaux forcés.

Dans ces camps, comme dans les camps nazis d’Europe de l’Est, la logique raciste complexe du nazisme et du fascisme s’est illustrée de manière très concrète. Les musulmans arrêtés pour activités anticoloniales ont été contraints à un travail épuisant aux côtés de Juifs et de chrétiens qui avaient fui l’Europe déchirée par la guerre avant d’être arrêtés en Afrique du Nord.

Ces hommes ont partagé le pain avec d’autres travailleurs forcés du monde entier, y compris des combattants qui s’étaient portés volontaires aux côtés de l’armée républicaine espagnole pendant la guerre civile. Ces Ukrainiens, Américains, Allemands, Juifs russes et autres avaient été arrêtés, déportés et emprisonnés par le régime de Vichy après avoir fui l’Espagne de Franco. Il y avait aussi des opposants politiques du régime de Vichy et du régime nazi, dont des socialistes, des communistes, des syndicalistes et des nationalistes maghrébins. Des enfants et des femmes ont également été emprisonnés.

Parmi ces prisonniers, beaucoup étaient des réfugiés ayant fui l’Europe, que ce soit en raison de leur judéité ou parce qu’ils étaient des adversaires politiques du Troisième Reich. Les détenus étaient encadrés par des soldats français de Vichy ainsi que par des autochtones marocains et des Sénégalais recrutés de force, qui n’étaient souvent guère plus que des prisonniers eux-mêmes. Parfois, les prisonniers du camp interagissaient avec les populations locales : musulmans sahariens et juifs qui leur fournissaient des soins médicaux, des lieux de sépulture, de la nourriture et du sexe contre de l’argent.

Le nazisme en Europe reposait sur une matrice complexe d’idées racistes, eugénistes et nationalistes. La guerre – et l’Holocauste – apparaît encore plus complexe lorsque l’on prend en compte la logique raciste et violente des événements survenus alors en Afrique du Nord.The Conversation

Sarah Abrevaya Stein, Professor of History, University of California, Los Angeles et Aomar Boum, Professor of Anthropology, University of California, Los Angeles

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Lire la suite

C'était en août 2022... "6 août 1945... 6 août 2022... Tu n'as rien vu à Hiroshima" - Par Christophe Chartreux

8 Janvier 2023 , Rédigé par christophe Publié dans #Histoire, #Art, #Photographie

Hiroshima mon amour... Et si nous n'avions rien vu à Hiroshima...

Sortait chez Gallimard, en 2009, un livre magnifique, intitulé "Tu n'as rien vu à Hiroshima", illustré de centaines de photos prises par l'actrice Emmanuelle Riva, l'héroîne du cultissime film de Resnais : "Hiroshima mon amour".

On y voit l'Hiroshima d'après la bombe, celui des années 1958-1960, ces années au cours desquelles les possibles étaient aux coins des rues, réalisables. La guerre était dans les mémoires mais l'espoir d'un futur primait, un futur à construire sur les ruines d'un passé trop lourd, à ensevelir.

Les sourires des petites filles et garçons d'Hiroshima, pris dans l'objectif d'Emmanuelle Riva, sont autant d'appels à croire que l'Histoire, même la plus tragique, tragiquement absurde, peut prendre d'autres routes, plus sereines, par la grâce de ces enfants jouant au milieu d'un terrain vague. Derrière eux, des ruines. Devant eux, le Japon tout entier, celui d'aujourd'hui, déjà. A Hiroshima, on n'a toujours vu que la bombe.

Et si l'Histoire était ailleurs?

Et si nous n'avons rien vu à Hiroshima...

Alain Resnais, lui, a vu.

"Hiroshima mon amour" est un film imprévu, inclassable, Il rompt avec tout ce qui existait avant. Il n'a jamais été imité, approché, atteint dans la rareté qui en fait la beauté unique. Lui aussi est né sur les ruines d'un cinéma dépassé. D'un cinéma atteint par les bombes d'une génération qui donnera naissance à Truffaut, Chabrol, Godard. Entre autres. Ils n'étaient pas "de leur temps"... Ils en créaient un autre.

Ce sont les hommes et les femmes qui ont le courage de rompre avec leur passé, avec leurs habitudes, qui font et sont l'avenir. Ils ne subissent pas l'Histoire. Ils l'utilisent pour écrire des histoires et les donnent à partager, les offrent à la réflexion, contribuent à d'autres "possibles", ouvrent des portes quand celles-ci, une à une, se ferment au nez de celles et ceux auxquels on a confisqué les clefs.

Il en est même qui vivent des histoires d'amour.

Hiroshima. Mon amour.

Nous sommes loin, très loin de ces petites filles et garçons d'Hiroshima, souriants et heureux, qui offrent à Emmanuelle Riva leurs visages d'enfants déjà grands…

Oui, nous n'avons rien vu à Hiroshima...

Christophe Chartreux

Tu n'as rien vu à Hiroshima de Emmanuelle Riva - Livre - Decitre

Lire la suite

Sortir... "Splendeurs des oasis d'Ouzbékistan" - Louvre/Paris - Jusqu'au 6 mars 2023

23 Décembre 2022 , Rédigé par Louvre Publié dans #Art, #Histoire

PRÉSENTATION :

Cette exposition nous donne à rêver sur un carrefour de civilisations, au coeur de l’Asie centrale, en Ouzbékistan, où résonnent bien sûr les noms de Samarcande et de Boukhara. Mais bien d’autres oasis marchandes de ce pays ont révélé des oeuvres aujourd’hui classées au patrimoine mondial de l’humanité.

Une large sélection de ces chefs-d’oeuvre jamais sortis du pays et spécialement restaurés sont présentés dans cette exposition, comme les peintures murales monumentales du palais des ambassadeurs de Samarcande et de sa région, des pages d’un des plus anciens corans monumentaux des débuts de l’Islam provenant de Katta Langar, en Sogdiane, et d’autres trésors en or provenant de Bactriane (Dalverzintépé), en argent, en soie, en céramique. C’est aussi l’occasion d’admirer quelques chefs-d’oeuvre de la fameuse peinture miniature de l’école de Boukhara du 16e siècle.

(...)

Suite et fin en cliquant ci-dessous

Lire la suite

Patrick Boucheron : «L’histoire est l’art de se souvenir de ce dont on est capable, du pire comme du meilleur»

17 Décembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Histoire, #Culture

Pour vous réconcilier avec l'histoire - Liste de 11 livres - Babelio

Dans son dernier livre, l’historien explique comment des dates finissent par compter dans nos imaginaires collectifs, de l’an zéro au serment du Jeu de paume en passant par la libération de Mandela… et 2022, avec la guerre en Ukraine ?

Quelle année ! Guerre en Ukraine, révolution en Irancatastrophes climatiques, mort d’Elizabeth II… La liste des événements qui nous auront bousculés en 2022, individuellement ou collectivement, est longue. La date marque-t-elle un changement d’époque ? C’est une question pour Patrick Boucheron. Depuis quelques années, avec l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017) ou Prendre dates (Verdier, 2015, avec Mathieu Riboulet), l’historien médiéviste explore les dates qui ponctuent nos chronologies. Cet automne, il a poursuivi ce travail avec Quand l’histoire fait dates. Dix manières de créer l’événement (Seuil, Arte Editions), livre adapté d’une série réalisée pour la chaîne franco-allemande.

Refusant de prendre les dates dans l’ordre, il propose un classement par thèmes qui montre comment chacune est devenue importante à nos yeux. Il y a celles qui désignent un début, comme l’an zéro ; celles qui marquent une (re)fondation, comme 1789 ; ou encore celles qui désignent un passé auquel nous sommes redevables, comme 1776 et la Déclaration d’indépendance américaine. On y découvre que les motifs qui fondent une «grande date» sont nombreux, parfois fragiles, et souvent considérés a posteriori. Ce qui explique la difficulté à trancher dès maintenant sur le sort qui sera réservé à 2022.

L’année 2022 fera-t-elle date ?

Il existe des dates «coupantes», comme le 11 septembre 2001, qui marquent une bascule et s’imposent d’elles-mêmes. D’autres sont des dates «épaisses», qui ne sont pas fondées sur un seul événement, mais construites autour de leur capacité à en agréger plusieurs : ainsi de 1848, qui est plutôt un «millésime». Si 2022 vient à faire date, elle entrera sans doute dans cette catégorie. Prenons le début de la guerre le 24 février : dramatiser ce moment de l’invasion russe, c’est être oublieux d’une histoire plus longue. Au moment où on se rend compte que quelque chose d’historique se produit, on se demande aussi pourquoi on y a si peu pensé depuis 2014 et l’annexion de la Crimée.

On comprend alors que l’événement est bien ce qui advient de ce qui est advenu. On a dit parfois que le conflit ukrainien était la première guerre en Europe depuis 1945. Qu’est-ce qui fait qu’on a oublié le siège de Sarajevo, il y a exactement trente ans ? Pour qu’on se souvienne de quelque chose, il faut qu’on en oublie une autre. Malgré tout, c’est peut-être cette année 2022 qui nous marquera le plus individuellement – l’émotion face aux images des réfugiés sur les routes, le risque d’accident ou d’attaque nucléaires, et peut-être les coupures d’électricité à venir cet hiver…

Une date importante résonne-t-elle forcément dans l’intime ?

Il y a des événements qui fracassent d’un coup la frontière entre le privé et le public, entre ce qui est à l’intérieur de soi et l’extérieur. Depuis 2020, cette porosité est de plus en plus douloureusement éprouvée. Une pandémie est un événement assez convaincant pour nous faire admettre qu’on est traversé par l’histoire, en l’occurrence par la circulation d’un virus, qu’il y a quelque chose qui n’est pas nous, mais qui devient nous. Le Covid est tout de même un exercice à très grande échelle de simultanéité et de globalité.

Les méga-feux et les tempêtes de l’été ont aussi rendu très sensible le basculement écologique.

Faire l’histoire du climat consiste toujours à relier deux choses. D’un côté, les seuils écologiques de forçage : nos émissions de gaz à effet de serre ou la dégradation humaine des écosystèmes ont des conséquences irréversibles. De l’autre côté, des seuils de sensibilité humaine face à ce qui se passe. Nous étions cet été exposés à une double information : «Il fait chaud, et enfin on s’en rend compte». Mais qui s’en est alors rendu compte ? Au Pakistan ou au Sénégal, on le savait depuis bien longtemps. Cette impression de basculement est sans doute une émotion de privilégiés, loin d’être largement partagée. J’ai beaucoup de mal à imaginer que nous ressentons tous en même temps, avec la même intensité, une même temporalité.

Est-ce pour cela que vous préférez travailler sur des dates plutôt que sur des époques, qui impliquent une certaine homogénéité dans une société ?

L’époque prend souvent de grands airs. Je ne veux pas disserter pendant des heures pour savoir si la Renaissance existe. Elle existe d’une certaine manière puisque Michelet l’a inventée. Les époques sont des inventions poétiques qui deviennent irrécusables. Mais elles ne disent rien de l’expérience du temps. Inversement, l’événement historique nous saisit où on est. J’ai toujours entendu mes parents dire : «On se souviendra toujours de l’endroit où on était quand on a appris la mort de Kennedy.» Ce sentiment, nous avons pu l’éprouver avec les attentats de 2015. Pour ma part, j’étais dans le métro. Je sais exactement où et quand mon téléphone a vibré et affiché l’alerte, quels gestes j’ai fait. Ça m’a figé. Ce rapport entre le lieu et le temps, le jeu abstrait des périodisations ne parvient pas à le rendre. La date dit «ça a eu lieu». C’est du temps qui se plie dans l’espace.

Mais est-ce que la date ne triche pas avec l’époque ? Comme vous le disiez, 2022 cache en fait une période, qui débute a minima en 2014.

Cela pose la question du chrononyme : par quels noms va-t-on dire le temps ? Par quelles dates va-t-on borner une époque ? Qui le choisit, et quand ? Nommer le temps, c’est le politiser : les dates qui nous paraissent couramment admises sont le fruit d’un mouvement de naturalisation, c’est-à-dire d’oubli de l’origine. J’aime l’histoire du 20 juin 1789, le serment du Jeu de paume. C’est «la» date par excellence, puisque les députés du tiers état se réunissent, jurent de ne jamais se séparer avant d’avoir donné une Constitution à la France, et ainsi, prennent date avec l’avenir. Ils devraient eux-mêmes être conscients qu’ils ont fait quelque chose d’historique. Eh bien non. Quand on regarde leurs journaux ou leur correspondance, on voit qu’il n’y en a pas deux qui comprennent en même temps la même chose. Ils ont fait l’histoire sans le savoir, alors même qu’ils en sont acteurs.

En allant de date en date, ne risque-t-on pas de perdre une cohérence que les tenants du roman national peuvent revendiquer ?

L’histoire savante s’inquiète toujours d’être en retard par rapport à une puissance narrative qui serait du côté de la réaction, et qui lui conférerait à la fois intelligibilité et entrain. Evidemment, à mes yeux, l’histoire ne peut pas être une manière de nous rassurer sur nos identités, de nous conforter dans nos continuités. Au contraire, elle est l’art des discontinuités. Elle doit «défriser», déconcerter, sortir d’une linéarité supposément cohérente – au risque, parfois, de la désorientation. En préparant l’Histoire mondiale de la France, nous nous sommes souvent demandé : «Qu’est-ce que ça raconte au fond ?».

En fait, nous proposions une autre intelligibilité que celle du cours du temps. On recommence ailleurs, avec d’autres personnages, une autre histoire. Cela n’efface aucunement le plaisir. Dans le Dossier Vercingétorix, qui démonte toutes les idées reçues sur ce personnage, Christian Goudineau dit qu’il a beau savoir que la scène d’Astérix où Vercingétorix jette sur les pieds de César les armes de son triomphe est fausse, que c’est une invention des peintres pompiers, pour lui, cette scène ressemblera toujours à ça parce que l’enfant en lui est plus fort que l’historien qui en a démonté les limites.

Ne faut-il pas d’abord apprendre les bases de l’histoire, dans l’ordre chronologique pour ensuite les subvertir ?

Je suis partagé sur cette idée… J’aime le côté immédiat : se lancer, sauter dans l’histoire comme dans un train en marche. Quand il est parti en Chine, Marco Polo savait simplement que c’était très loin et très grand : pourquoi faudrait-il forcément en savoir mille fois plus pour s’embarquer avec lui ? Non, décidément, je ne crois pas qu’il faille «poser les bases d’abord».

Vous citez le procès de Socrate (-399), la Déclaration d’indépendance américaine (1776) ou le coup d’Etat au Chili (11 septembre 1973) comme autant d’héritages dont nous pouvons décider d’être redevables. Comment l’histoire peut-elle réarmer de nouveaux combats ?

Oui, nous héritons du passé. Mais loin de toute quête identitaire, il nous faut pluraliser ces héritages si nous voulons qu’ils nourrissent le présent. La libération de Nelson Mandela pourrait aussi rejoindre ces grandes dates dont nous sommes redevables… Voilà un homme qui a passé vingt-sept ans en prison, et porte une idée sublime dès ses premiers pas hors de sa geôle : «Telle était ma mission : libérer à la fois l’opprimé et l’oppresseur», écrit-il dans ses mémoires. Nous gagnerions à nous en souvenir dans tous les combats qui nous animent aujourd’hui, qu’ils soient sociaux, militaires, féministes, antiracistes, etc. : la libération n’est pas complète tant qu’on n’a pas libéré son oppresseur.

L’important, c’est aussi de ne pas s’en tenir aux récits glorieux : on hérite aussi de problèmes. C’est ce que l’historien Antoine Lilti [qui vient de rentrer au Collège de France, ndlr] rappelle : l’héritage des Lumières n’est pas un répertoire de slogans, c’est une collection de dilemmes. Prenez aussi le procès de Socrate. On aimerait que sous le soleil de l’été grec, soient nées en même temps la philosophie et la démocratie. Sauf que Socrate n’était peut-être pas un démocrate convaincu, et que la démocratie grecque s’est aussi fondée dans l’assassinat politique de ce philosophe.

Tout cela donne un début un peu boiteux à l’un de nos mythes fondateurs. Mais Ulysse aussi boitait, et c’est cela aussi notre héritage. C’est justement pour ça qu’il faut en prendre soin. Pour moi, l’histoire est tranquillement révolutionnaire : elle n’est pas émancipatrice par ses injonctions ou ses déclarations mais par sa pratique. Et ce n’est pas parce qu’on aura démontré que nos valeurs sont parfois conflictuelles, qu’on y tiendra moins, au contraire.

L’année 2022, c’est aussi les 60 ans des accords d’Evian

L’année a été intéressante pour les enjeux mémoriaux de la guerre d’Algérie, évidemment conflictuels, mais peut-être moins qu’on ne le craignait. C’est en partie le résultat d’un savoir universitaire qu’il faut saluer. Il y avait des historiens pionniers, il y a désormais toute une génération de chercheurs (Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault, Malika Rahal, Karima Dirèche, Abderahmen Moumen et bien d’autres) qui nous interdisent aujourd’hui d’affirmer que «cette histoire n’a jamais été dite».

En revenant sur la fausse donation de Constantin, qui a permis à l’Eglise catholique d’asseoir son pouvoir dans l’Europe médiévale, vous rappelez qu’au fil du temps, nombreux sont ceux qui falsifient l’histoire ou effacent les traces de leurs actions. Un peu comme la Russie aujourd’hui.

J’essaie d’avoir un rapport à la fois attentif et distancié à l’histoire en train de se faire. Je veux garder le présent à l’œil, et si je mets en regard les événements du passé et ceux du présent, je n’insiste pas quand il y a un écho. Je ne suis pas un historien du 17 octobre 1961 ni un spécialiste d’Akhenaton, mais dans Quand l’histoire fait dates, j’ai essayé d’être l’historien du passage de l’un à un autre, autour de la question de l’effacement des traces. Il est étonnant de penser qu’Akhenaton est aujourd’hui l’un des pharaons les plus connus, alors que ses successeurs ont cherché à l’effacer totalement des mémoires.

L’historien Emmanuel Blanchard a montré que c’est précisément en tentant de cacher les preuves du massacre d’Algériens à Paris, le 17 octobre 1961, que l’Etat en a laissé d’autres… Il y a quelque chose de rassurant à voir qu’on n’effacera jamais les traces. «Rien n’est jamais perdu pour l’histoire», écrivait Walter Benjamin. L’historien n’est sans doute pas le mieux placé pour faire un diagnostic du présent, en revanche, il peut éclairer notre manière d’appréhender le présent en racontant d’autres histoires. L’histoire est l’art de se souvenir de ce dont on est capable, du pire comme du meilleur. L’émancipation que permet l’histoire se situe là.

Entre effondrement écologique et menace nucléaire, 2022 a été marquée par une peur de la fin du monde, comme l’an zéro qui n’est pas sans lien avec l’apocalypse, l’an mille, et bien sûr, Hiroshima.

Vous avez raison, il y en a bien plus que ce que je ne l’imaginais. Pour l’année 2022, je ne parierais pas sur une prise de conscience généralisée de la possibilité de l’extinction de l’espèce, mais peut-être d’une prise de conscience plus sourde que d’autres fins du monde sont possibles. La possibilité d’une apocalypse nucléaire qui est revenue en force en 2022, c’est pour moi le retour d’un souvenir d’enfance, presque une hantise.

Si on met aujourd’hui bout à bout le défi climatique, la reprise de l’épidémie de Covid, le retour de la guerre nucléaire, ça fait quand même beaucoup. Non seulement d’autres mondes sont possibles, mais d’autres fins du monde sont possibles aussi, et c’est avec tout cela qu’on doit faire.

Propos recueillis par Thibaut Sardier et Sonya Faure

Lire la suite

Extrême droite : une histoire sémantique des «ratonnades»

16 Décembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Histoire, #Racisme, #Linguistique, #Sémantique

https://static.jeanmarcmorandini.com/sites/jeanmarcmorandini.com/files/b9732952603z.1_20221215060905_000ghals6oig.2-0_0.jpg

L’expression raciste, qui désigne des expéditions punitives contre des Arabes, a émergé dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne, rappelle l’historienne Sylvie Thénault.

Au coup de sifflet final de France-Maroc en Coupe du monde mercredi soir, plusieurs grandes villes de France ont connu des tentatives de manifestations violentes envers des supporteurs marocains. Des personnalités politiques de gauche, telle que Marine Tondelier, la toute nouvelle secrétaire générale d’Europe Ecologie-les Verts, et Mathilde Panot, la patronne des députés La France insoumise à l’Assemblée nationale, ont dénoncé ce qui pourrait s’apparenter à des «ratonnades», soit des expéditions punitives orchestrées par des groupuscules d’extrême droite comme à Paris, Nice, Lyon ou Nantes. «Ratonnade», pourquoi ce terme et d’où vient-il ?

«C’est une vieille expression qui a aujourd’hui une dimension dénonciatrice et antiraciste, même si elle peut aussi être revendiquée par l’extrême droite pour se vanter de ses actions violentes à l’égard des Arabes ou des Nord-Africains», explique à Libération Sylvie Thénault, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la colonisation française en Algérie et de la guerre d’indépendance algérienne. Selon l’historienne, qui a publié les Ratonnades d’Alger, 1956 (Seuil, 2022), le phénomène est une pratique consubstantielle au colonialisme de peuplement. Les auteurs sont souvent de jeunes hommes agissant en petits groupes.

«Le mot “ratonnades” est utilisé pour la première fois à l’écrit par le journaliste Paul Gérin en 1958 pour désigner des violences commises deux ans plus tôt par les Français d’Algérie sur les Algériens lors des obsèques d’Amédée Froger, un leader de l’Algérie française tué par les nationalistes dans un attentat, souligne la chercheuse. Le 29 décembre 1956, à Alger, des Français ont chassé, blessé et tué des Algériens, ils ont saccagé des magasins leur appartenant, sur le passage du cortège funèbre.»

Le mot arrive en métropole en 1961 où il sert à décrire des agressions sur les Algériens de la part des forces de l’ordre. L’évènement le plus connu étant le massacre du 17 octobre 1961, une répression meurtrière, par la police française, d’une manifestation d’Algériens boycottant le couvre-feu instauré par Maurice Papon et organisée à Paris par la fédération de France du FLN, dans un contexte de guerre d’indépendance algérienne. Le terme «ratonnade» est également employé pour parler de la vague de meurtres et de violences racistes de 1973 à l’encontre d’immigrés maghrébins et commis par des Français rapatriés d’Algérie.

Avant cela, «au XVIIIe siècle, le mot “raton” recèle une dimension affectueuse et aujourd’hui désuète, rappelle Sylvie Thénault. Pour dire mon “petit garçon”, on disait mon “raton”». Il devient ensuite péjoratif dans l’argot du XIXe siècle : «A partir de ce moment-là, poursuit l’historienne, “raton” désigne un enfant entraîné à voler. Ce n’est que dans l’entre-deux-guerres qu’il devient une insulte raciste et animalisante pour désigner les Musulmans, les Arabes ou les Nord-Africains.»

Simon Blin

Lire la suite
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 > >>