Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

education

Lire la suite

« Je vais aller tirer sur une école primaire » : à Uvalde, le récit d’un massacre américain tristement classique

27 Mai 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education

https://www.leparisien.fr/resizer/Dl_oPmgRWC8AsmIQOS7mEP1JWKc=/932x582/cloudfront-eu-central-1.images.arcpublishing.com/leparisien/AEENT67XKNBNVDOUCRMO7OZO2Q.jpg

EXTRAITS

Le drame qui a fait 21 morts, dont 19 enfants, mardi, au Texas, s’est déroulé selon le scénario habituel des fusillades de masse aux Etats-Unis : un jeune tireur au parcours chaotique, sa radicalisation sur les réseaux sociaux et un accès extrêmement facile aux armes à feu.

Il faut avoir haï son enfance pour s’attaquer à une école primaire armé d’un fusil d’assaut. A quelques jours d’une cérémonie de remise de diplômes à laquelle il n’allait pas participer, Salvador Ramos, 18 ans, a fait exploser la vie de 19 enfants de 9 à 11 ans, a ruiné celle de leurs familles, de sa grand-mère, et perdu la sienne. Il rejoint la liste des jeunes en rupture de société, tueurs de masse avant même d’avoir 20 ans. En 1999, la fusillade de Columbine (Colorado) avait fait 13 morts : le pays s’était trouvé en état de choc pendant des semaines. Treize morts, c’est huit de moins qu’à Uvalde.

Devant l’école Robb Elementary, à la sortie d’Uvalde, le signe « Bienvenidos » est recouvert par les fleurs et les ballons. Les habitants viennent en famille déposer qui un bouquet, qui un ours en peluche. Sur GoFundMe, le fonds de soutien aux familles ne cesse de gonfler, comme le cœur des parents. Quelques heures après le massacre, mardi 24 mai, on leur a demandé des échantillons ADN. Les corps de certains enfants, pulvérisés par les balles, sont méconnaissables.

C’est la saison des graduations, les cérémonies de fin d’études, une grande affaire dans une localité où « tout le monde connaît tout le monde ». La veille de la tuerie, les élèves de terminale étaient venus saluer les petits à l’école primaire, vêtus de leurs toges de diplômé, une tradition dans le comté. Le matin, Xavier Lopez, 10 ans, et Jose Flores, même âge, avaient posé pour des photos – leurs dernières – avec leurs tableaux d’honneur. L’éducation est un sujet important pour les minorités, chez les Hispaniques en particulier. Un diplôme de lycée, c’est l’espoir d’accéder au rêve américain. Salvador Ramos avait séché trop de cours pour pouvoir prétendre aux récompenses de fin d’année.

(...)

Selon le déroulé des faits, annoncé jeudi par le directeur de la sécurité publique du Texas, Salvador Ramos est arrivé à l’école à 11 h 40. Le garde – apparemment non armé – qui surveillait l’entrée n’a pas pu l’arrêter. L’assaillant a réussi à pénétrer dans les locaux par une porte arrière, qui n’était pas verrouillée, contrairement aux consignes de sécurité. En entrant dans une classe, il a prévenu d’entrée, selon un enfant qui a survécu, caché sous une table recouverte d’une nappe : « C’est le moment de mourir. » Les 21 victimes – 19 enfants et les deux institutrices – ont été abattues dans la même classe. Il n’a été neutralisé qu’à 13 h 06.

Un premier fusil d’assaut pour ses 18 ans

Dans ce district scolaire où 89 % des enfants sont latinos, le shooting d’Uvalde ne dépare pas du scénario américain devenu classique : jeune en déshérence dans une famille dysfonctionnelle, père absent, ego radicalisé par l’aura qu’il trouve dans les réseaux sociaux, à l’opposé de l’image que lui renvoie sa communauté. Salvador Ramos était affligé d’un bégaiement qui lui avait valu d’être harcelé par ses camarades. Ceux-ci se moquaient aussi de sa timidité, de la situation de sa famille. Selon le Washington Post, il lui était arrivé de se taillader le visage.

Quand son meilleur copain, Stephen Garcia, a quitté la ville, il s’est renfermé. Il s’est mis à ne porter que du noir, des bottes de l’armée et des cheveux longs, lui qui les avait si courts que son diminutif était « pelon » (« chauve » en espagnol). Depuis quelques mois, il avait laissé tomber ses études et pris un petit boulot dans un fast-food sur Main Street.

Avec sa mère, Adriana Martinez, les relations étaient tendues. Les voisins étaient témoins des disputes et la police s’était déplacée. La maman traversait une « période difficile », selon le facteur qui livrait le courrier jeudi dans son quartier. Il y a deux mois, le fils était allé s’installer à l’autre bout de la ville, chez sa grand-mère.

Le 16 mai, Salvador Ramos a fêté son 18anniversaire. Le lendemain, il a acheté son premier fusil d’assaut AR-15. Cela en toute légalité : depuis 2021, l’Assemblée du Texas a abaissé à 18 ans l’âge légal pour se procurer une arme. Le 18 mai, il a acheté des munitions. Le 20 mai, un deuxième fusil, dans le même magasin d’équipements de sport. Une semaine avant la cérémonie de graduation au stade Honey Bowl, il a posté les photos de ses acquisitions sur les réseaux sociaux.

(...)

Le drame d’Uvalde fera-t-il bouger les lignes sur le contrôle des armes à feu ? Certains veulent le croire, compte tenu de l’augmentation de plus en plus insupportable du nombre des fusillades scolaires : 52 en 2019, 73 en 2021, 38, déjà, cette année (plus de 500 au total depuis 2008). D’autres notent que, après la fusillade de Columbine, la National Rifle Association (NRA) avait suspendu son congrès, prévu dix jours plus tard. Cette fois, le lobby des armes a décidé de maintenir la conférence – où l’ancien président Donald Trump est attendu pour l’ouverture, vendredi – malgré les appels du maire de Houston, le démocrate Sylvester Turner, à la reporter ne serait-ce que d’une semaine, le temps que les parents aient enterré leurs morts. La crispation est telle sur les armes, « le fétichisme », selon l’expression de l’historien Jon Meacham, qu’une mesure de retenue aurait l’air d’une concession à l’ennemi.

(...)

... Dans les années 1970, la localité avait été à l’avant-poste de la lutte des Chicanos contre la discrimination dans l’éducation publique. Jeudi, le chef de file républicain au Sénat, Mitch McConnell, qui bloquait jusque-là toute réforme, a offert une légère ouverture : il s’est déclaré prêt à travailler avec les démocrates à une mesure qui serait « directement liée » aux circonstances du massacre d’Uvalde.

Corine Lesnes, Uvalde. 

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/05/27/je-vais-aller-tirer-sur-une-ecole-primaire-a-uvalde-le-recit-d-un-massacre-americain-tristement-classique_6127830_3210.html?xtor=EPR-32280629-[a-la-une]-20220527-[zone_edito_1_titre_1]&M_BT=115764035545371

Lire la suite

Le coup d'éclat des diplômés d'AgroParisTech. Modernes plus qu'antimodernes - Thomas Legrand/France Inter

26 Mai 2022 , Rédigé par France Inter Publié dans #Education, #Environement

Le discours retentissant de 8 étudiants d’AgroParisTech lors de la cérémonie de remise de leurs diplômes..

Il faut aller voir la vidéo devenue virale de ces ingénieurs fraichement diplômés qui remettent en cause le contenu de leur apprentissage et appellent leurs camarades à, c’est leur mot, bifurquer, utiliser leurs compétences pour une autre agriculture. Nous sommes –disent-ils- plusieurs à ne pas vouloir faire mine d'être fiers d'obtenir ce diplôme, à l'issue d'une formation qui pousse à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. Ces étudiants précisent qu’ils vont rejoindre des actions alternatives comme Notre-Dame-des-Landes, devenues lieux d’expérimentation, entre-autre, agricoles. Ils n’en sont plus à contester l’agriculture intensive, industrielle, boostée aux intrants. Ils dénoncent les solutions censées réduire l’impact de l’agriculture sur la biodiversité et le réchauffement via des technologies innovantes. Ils prônent plutôt des solutions radicales, ultra locales et anti-productivistes. Leur discours pourrait paraitre désenchanté parce qu’ils rejettent l’idée selon laquelle la lutte contre la dégradation de la planète ne serait que technique, ou d’abord technique. En réalité ces étudiants proposent des alternatives à la fois scientifiques (agricoles) et inspirées par la tradition libertaire ou communaliste. La technocritique, la méfiance envers les effets du progrès technique n’est pas neuve (Chaplin, Les Temps modernes) et avant cela le mouvement des Luddites en Angleterre au début de l’ère industrielle.

Ces étudiants ont été très critiqués ces derniers jours…

Oui, ils suscitent beaucoup de commentaires. Ils sont traités d’amish, d’irresponsables décroissants, de zadistes déserteurs de la vraie cause écologiste ou d’égoïstes déconnectés, promoteurs d’une agriculture incapable de nourrir la planète. En fait ces nouveaux ingénieurs sont d’une génération revenue de ce que l’historien François Jarrige appelle le thechnofidiésme, de l’inféodation au progrès technique. Les alternatives proposées par des écologistes radicaux, souvent jeunes et très diplômés, peuvent être vue, à l’inverse, au regard de la situation de la planète, comme innovantes, même d’un point de vue scientifique (ce en quoi ils ne sont pas à classer dans les antimodernes). Au début des années 60 au plus fort de l’idée de l’agro-industrie Edgard Pisani, ministre de l’agriculture d’alors disait (il l’a regretté quand il est devenu écologiste beaucoup plus tard) si les consommateurs veulent du lait rouge et des pommes carrées, l’agriculture française saura leur en fournir. On n’est pas allé jusque-là mais l’industrie agricole nous propose toujours des tomates en hivers. Dans quelques années on se souviendra de cette hérésie comme d’un crime contre la nature. Les AgroParisTech rebelles ne sont ni rétrogrades (ils innovent) ni déserteurs (ils s’engagent personnellement) ni utopistes (ils réagissent à un danger avéré) ni même antisciences puisqu’ingénieurs ils partent de l’état physique de la terre pour en tirer des conclusions à la fois scientifiques, sociales et politiques. Ont-ils raison pour autant, ne proposent-ils pas des solutions limitées, plus libertariennes que libertaires ? Une chose est sûre, ils ne méritent pas la condescendance de la part de ceux qui se disent rationnels mais ont admis bien trop tard la réalité (scientifique justement) du dérèglement climatique.

Thomas Legrand

             ___________________________

L'intégralité du discours des étudiants d' AgroParisTech

"Les diplômé.es de 2022 sont aujourd'hui réuni.es une dernière fois après trois ou quatre années à AgroParisTech.
Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d'être fières et méritantes d'obtenir ce diplôme à l'issue d'une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours.
Nous ne nous considérons pas comme les "Talents d'une planète soutenable".
Nous ne voyons pas les ravages écologiques et sociaux comme des "enjeux" ou des "défis" auxquels nous devrions trouver des "solutions" en tant qu'ingénieures.
Nous ne croyons pas que nous avons besoin de "toutes les agricultures".
Nous voyons plutôt que l'agro-industrie mène une guerre au vivant et à la paysannerie partout sur terre.
Nous ne voyons pas les sciences et techniques comme neutres et apolitiques.
Nous pensons que l'innovation technologique ou les start-up ne sauveront rien d'autre que le capitalisme.
Nous ne croyons ni au développement durable, ni à la croissance verte
Ni à la "transition écologique", une expression qui sous-entend que la société pourra devenir soutenable sans qu'on se débarrasse de l'ordre social dominant.
AgroParisTech forme chaque année des centaines d'élèves à travailler pour l'industrie de diverses manières:
Trafiquer en labo des plantes pour des multinationales qui asservissent toujours plus les agricultrices et les agriculteurs
Concevoir des plats préparés et des chimiothérapies pour soigner ensuite les malades causées,
Inventer des labels "bonne conscience" pour permettre aux cadres de se croire héroïques en mangeant mieux que les autres,
Développer des énergies dites « vertes » qui permettent d'accélérer la numérisation de la société tout en polluant et en exploitant à l'autre bout du monde,
Pondre des rapports RSE [Responsabilité Sociale et Environnementale] d'autant plus longs et délirants que les crimes qu'ils masquent sont scandaleux,
Ou encore compter des grenouilles et des papillons pour que les bétonneurs puissent les faire disparaitre légalement,
À nos yeux, ces jobs sont destructeurs et les choisir c'est nuire en servant les intérêts de quelques uns.
Si notre cursus à AgroParisTech nous a mis en avant ces débouchés, on ne nous a jamais parlé des diplômé.es qui considèrent que ces métiers font davantage partie des problèmes que des solutions et qui ont fait le choix de déserter.
Nous nous adressons à celles et ceux qui doutent,
A vous qui avez accepté un boulot parce qu'"il faut bien une première expérience",
A vous dont les proches travaillent à perpétuer le système capitaliste,
Et qui sentez le poids de leur regard sur vos choix professionnels,
A vous qui, assises derrière un bureau, regardons par la fenêtre en rêvant d'espace et de liberté,
Vous qui prenez le TGV tous les week-ends, en quête d'un bien-être jamais trouvé,
A vous qui sentez un malaise monter sans pouvoir le nommer,
Qui trouvez souvent que ce monde est fou,
Qui avez envie de faire quelque chose mais ne savez pas trop quoi,
Ou qui espérez changer les choses de l'intérieur et n'y croyez déjà plus vraiment,
Nous avons douté, et nous doutons parfois encore. Mais nous avons décidé de chercher d'autres voies, de refuser de servir ce système et de construire nos propres chemins.
Comment est-ce que ça a commencé ?
Nous avons rencontré des gens qui luttaient et nous les avons suivis sur leurs terrains de lutte. Ils nous ont fait voir l'envers des projets qu'on aurait pu mener en tant qu'ingénieur.e.s.
Je pense à Cristiana et Emmanuel, qui voient le béton couler sur leurs terres du plateau de Saclay,
Ou à ce trou desséché, compensation dérisoire à une mare pleine de tritons,
Et à Nico, qui voit de sa tour d'immeuble les jardins populaires de son enfance rasé pour la construction d'un écoquartier.
Ici et là, nous avons rencontré des personnes qui expérimentent d'autres modes de vies,
qui se réapproprient des savoirs et savoirs-faire pour ne plus dépendre du monopole d'industries polluantes,
Des personnes qui comprennent leur territoire pour vivre avec lui sans l'épuiser,
Qui luttent activement contre des projets nuisibles
Qui pratiquent au quotidien une écologie populaire, décoloniale et féministe,
Qui retrouvent le temps de vivre bien et de prendre soin les uns les unes des autres,
Toutes ces rencontres nous ont inspirées pour imaginer nos propres voies:
Je prépare une installation en apiculture dans le dauphiné.
J'habite depuis deux ans à la ZAD de Notre Dame des Landes où je fais de l'agriculture collective et vivrière, entre autres choses
J'ai rejoint le mouvement des Soulèvements de la terre pour lutter contre l'accaparement et la bétonisation des terres agricoles à travers la France.
Je vis à la montagne où j'ai fait un boulot saisonnier et je me lance dans le dessin.
Je m'installe en collectif dans le Tarn, sur une ferme Terres de Liens, avec 4 autres maraîchers, un céréalier et 3 brasseurs.
Je m'engage contre le nucléaire.
Je me forme aujourd'hui pour m'installer demain et travailler de mes mains.
Nous sommes persuadées que ces façons de vivre nous rendront plus heureuses, plus fortes, et plus épanouies.
Nous voulons pouvoir nous regarder en face demain et soutenir le regard de nos enfants.
Vous avez peur de faire un pas de côté parce qu'il ne ferait pas bien sur votre CV?
De vous éloigner de votre famille et de votre réseau?
De vous priver de la reconnaissance que vous vaudrait une carrière d'ingé agro?
Mais quelle vie voulons-nous ?
Un patron cynique, un salaire qui permet de prendre l'avion, un emprunt sur 30 ans pour un pavillon, tout juste 5 semaines par an pour souffler dans un gîte insolite, un SUV électrique, un fairphone et une carte de fidélité à la Biocoop ?
Et puis.. un burn-out à quarante ans ?
Ne perdons pas notre temps!
Et surtout ne laissons pas filer cette énergie qui bout quelque part en nous !
Désertons avant d'être coincés par des obligations financières
N'attendons pas que nos mômes nous réclament des sous pour faire du shopping dans le métavers, parce que nous aurons manqué de temps pour les faire rêver à autre chose
N'attendons pas d'être incapable d'autre chose qu'une pseudo-reconversion dans le même taf, mais repeint en vert.
N'attendons pas le 12ème rapport du GIEC qui démontrera que les États et les multinationales n'ont jamais fait qu'aggraver les problèmes et qui placera ses derniers espoirs dans les révoltes populaires.
Vous pouvez bifurquer maintenant.
Commencer une formation de paysan-boulanger,
Partir pour quelques mois de wwoofing,
Participer à un chantier dans une ZAD ou ailleurs,
Rejoindre un week-end de lutte avec les Soulèvements de la Terre,
S'investir dans un atelier de vélo participatif?
Ca peut commencer comme ça.
A vous de trouver vos manières de bifurquer."
Lire la suite

Pap Ndiaye ou le pacte faustien

26 Mai 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

Faust dans son cabinet | Paris Musées

Comment siéger au sein du gouvernement aux côtés de ceux qui ont fait monter l’extrême droite ? Comment l’universitaire de talent, plus «cool» que «woke», évitera-t-il la liquidation libérale de l’Education nationale ?

L’extrême droite ne déçoit jamais. Jadis, Maurras, Daudet, Béraud et consorts traquaient, dans les listes des députés, la moindre consonance ashkénaze : malheur aux suffixes -blum, -berg ou -feld ! Quelques décennies plus tard, les Zemmour, Le Pen ou Ciotti font des chocs allergiques à la mélanine : ils ont suffoqué de voir Taubira nommée garde des Sceaux en 2012, ils défaillent devant Pap Ndiaye. Hier, Taubira détruisait la France avec le mariage pour tous. Aujourd’hui, Ndiaye est un cheval de Troie du «wokisme» importé des Etats-Unis, un suppôt de l’«indigénisme» et on en passe. Clameurs obsidionales (les blancs sont assiégés), apocalyptiques (la fin de la civilisation est proche) et menaçantes, bien propres à la rhétorique réactionnaire inaugurée dans les années 1790, face à la Révolution française : après le complot juif, puis judéo-maçonnique et judéo-bolchevique, voici la conjuration guyano-sénégalaise ou, mot affectionné par Blanquer, Vidal et Macron, qui accusait les universitaires d’avoir «cassé en deux la République», islamo-gauchiste. Détruire la France, vraiment ? Ne voient-ils pas que le nouveau ministre est ce que ce pays a de meilleur ? Le concert des insultes ne fait que débuter : il poursuit toujours Christiane Taubira, ou Kofi Yamgnane, ingénieur né au Togo, maire d’une ville bretonne et secrétaire d’Etat aux Affaires sociales (1991-1993). Cette violence démontre par l’exemple la justesse des thèses de ces chercheurs, dont Pap Ndiaye fait partie, qui montrent la persistance, dans l’ancienne métropole coloniale, de préjugés, clichés et peurs à l’égard des citoyens issus de l’ancien empire. Il faut du courage pour s’exposer à cette violence, pour la regarder droit dans les yeux, et pour la faire plier.

C’est sans doute la raison qui a poussé cet universitaire de grand talent à accepter des missions exposées – la direction du musée de la Porte-Dorée, puis le ministère : être un exemple et une inspiration, comme on dit aux Etats-Unis. Fin connaisseur du modèle américain d’intégration, Ndiaye revendique d’être un role model qui, par sa seule présence en responsabilité, fait comprendre à toutes les personnes de couleur que, malgré tout, quelque chose change – un peu comme une femme à Matignon, ou un noir à la Maison Blanche.

Entre violences policières et néolibéralisme darwinien

Mais comment siéger aux côtés de ceux qui ont fait sciemment et cyniquement monter l’extrême droite pour avoir une assurance réélection à vie ? Comment supporter un Darmanin qui «s’étouffe» à l’évocation des violences policières, qui n’existent pas, selon Macron ? Comment être solidaire de la politique d’un gouvernement qui veut la retraite pour les morts (25% des plus pauvres ne sont plus en vie à 65 ans) et s’obstine mordicus dans l’abolition de l’ISF ? Comment tolérer ce néolibéralisme darwinien, qui ne fait rien contre les inégalités et qui laisse la planète se consumer ?

Peut-être le souvenir de Jean Zay inspire-t-il l’historien ? Ministre de l’Education nationale du Front populaire, Zay a poursuivi sa mission après la dislocation de l’alliance de gauche, d’avril 1938 à septembre 1939. Lui aussi siégeait dans un gouvernement de droite à une époque, on le sait depuis le Récidive. 1938 de Michaël Fœssel, troublante de liens avec la nôtre. Pari risqué, tant les petits calculateurs qui tiennent le «château», l’Elysée, le seul lieu qui compte, sont cyniques : jeter un ministre de couleur en pâture à CNews comme, naguère, le mariage pour tous, c’est dresser un paratonnerre commode pour faire parler d’autre chose que de casse sociale, de destruction des services publics et «muscler» supposément sa «jambe gauche».

Mais de quelle gauche parle-t-on ? Celle des démocrates américains est souvent irréprochable dans la lutte contre les discriminations raciales et sexuelles, mais indifférente aux autres injustices : le sociétal en proue, mais le social en berne. Pap Ndiaye se dit plus cool que woke – question de génération, ajoute-t-il. Question de sociologie, surtout : Obama était cool, car il est plus facile d’avoir un regard apaisé sur le monde quand on est docteur en droit de Harvard ou, en France, normalien, agrégé et professeur des Universités. On s’accommode mieux de la destruction de l’hôpital de proximité quand on peut débourser 20 000 euros pour une prise en charge à l’Hôpital américain de Neuilly – anticipation sinistre de ce qui nous attend si on laisse faire les brutes qui laissent volontiers «ceux qui ne sont rien» accoucher dans leurs voitures, car la maternité locale a fermé.

Puisqu’il a conclu un pacte faustien avec ces brutes-là, puisse Pap Ndiaye éviter la liquidation libérale de l’Education nationale, promise par celui qui l’a nommé, revenir sur une «réforme» illisible du Capes, corriger la «réforme» du baccalauréat – si son gouvernement obtient une majorité aux élections législatives, ce qui n’est pas joué, et qui a sans doute précipité sa nomination.

Johann Chapoutot

Lire la suite

Élèves traqués par les publicitaires du Net : le casse-tête des enseignants français

25 Mai 2022 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education

L'Ademe dénonce des publicités Cdiscount qui incitent à la surconsommation

EXTRAITS

Avec seulement deux applications mises en cause, la France fait figure de bonne élève dans le rapport de Human Rights Watch sur la collecte de données durant la pandémie. Mais, dans les salles de classe, la situation est en réalité plus complexe, notamment en raison de l’usage d’outils non validés par le gouvernement.

À la lecture du rapport de Human Rights Watch (HRW) sur la collecte des données privées des enfants à des fins publicitaires par les outils numériques éducatifs durant la pandémie, la France fait figure de bon élève.

Alors que certains pays ont imposé à leurs élèves des outils permettant leur géolocalisation, enregistrant leurs moindres faits et gestes et les pistant lors de leur navigation pour leur proposer des publicités ciblées, la France n’est épinglée que pour deux outils. Les sites internet English for Schools et Deutsch für Schulen, édités par le ministère de l’éducation nationale, intégraient chacun des pisteurs : un de Google Analytics, un outil de mesure d’audience, et un de doubleclick.net, une régie publicitaire appartenant au géant américain.

Mais la réalité est plus complexe qu’il y paraît.

« Il est important de clarifier un point : le nombre de pisteurs ou de trackeurs n’est pas un bon indicateur en termes de gravité, explique la chercheuse Esther Onfroy, cofondatrice de la société de cybersécurité Defensive Lab Agency, créatrice de deux outils d’analyse d’applications, Exodus privacy et Pithus, et ayant collaboré au rapport de HRW. « Tout dépend du type de trackeur », poursuit-elle.

De plus, « le problème ne se résume pas à une entreprise. C’est tout un système », reprend Esther Onfroy. Le pistage est en effet assuré par une multitude d’outils dont « le but est de toujours mieux connaître la personne pour mieux la cibler »« Les données sont généralement collectées à votre insu. Puis, les entreprises vont se les repartager et elles vont finir dans des silos géants. Une fois qu’une donnée qui vous concerne a été collectée, vous n’avez plus la main dessus. Il suffit d’une fois. »

Pour illustrer ce système, la chercheuse rappelle le scandale, révélé par le site Vice au mois de novembre 2020, de la société X-Mode. Cette entreprise publicitaire américaine est spécialisée dans la collecte et la revente de données de géolocalisation issues des téléphones portables. Or, il s’est avéré que, parmi ses clients, figurait notamment un sous-traitant de l’armée américaine qui a ainsi pu mettre la main sur de nombreuses données, dont celles des 98 millions d’utilisateurs d’une application destinée à des musulmans.

Concernant les EdTech, les outils éducatifs numériques, il est important de souligner que le rapport de HRW se concentre sur ceux officiellement recommandés par des gouvernements dans le cadre de la pandémie. Et, effectivement, dans ce cadre, la France n’a pas imposé à ses élèves des outils développés par des Gafam comme ont pu le faire d’autres pays. Et, sur ceux proposés par le ministère de l’éducation nationale, seuls deux semblaient ne pas respecter le règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD) en incluant deux cookies, sans que cela soit précisé dans ses conditions générales d’utilisation.

Mais la situation est en réalité beaucoup plus compliquée. En effet, de nombreux enseignant·es ont pris l’habitude de recourir à des outils non officiellement recommandés par leur ministère, et par ailleurs mis en cause dans le rapport de Human Rights Watch. C’est par exemple le cas de Minecraft : Education Edition.

Cette version éducative du célèbre jeu édité par Microsoft depuis 2016 a en effet connu un succès fulgurant durant la pandémie. Au mois de septembre 2020, la presse rapportait ainsi que pas moins de 2,6 millions de « leçons » avaient été téléchargées en France depuis le début du confinement. Or, selon les analyses menées par HRW, cette application fait partie de celles attribuant un identifiant persistant à ses utilisatrices et utilisateurs, afin de pouvoir les pister par la suite plus facilement, et collectant leurs données de géolocalisation horodatées.

(...)

Contacté par Mediapart, le ministère de l’éducation nationale défend de son côté les outils qu’il a mis en place « dès le début de la pandémie »« Les enseignants disposent, au travers de la solution “Ma classe à la maison” (MCALM) mise en place par le Cned, d’un outil de classe virtuelle reposant sur l’outil Blackboard », explique-t-il. « Les ressources pédagogiques de cette plateforme, conçue pendant l’hiver 2019-2020, ont été utilisées par plus de deux millions de familles, détaille encore le ministère. Les classes virtuelles proposées dans le cadre de ce service – non exclusif – ont été utilisées par plus de 500 000 professeurs. Pendant la période de confinement, plus de 3 millions d’élèves ont bénéficié chaque jour, par ce biais, d’une ou plusieurs classes virtuelles. »

Il souligne également la forte croissance durant la pandémie de l’usage des espaces numériques de travail (ENT) mis à la disposition des enseignant·es. « De mars à juin 2020, les ENT ont contribué massivement à la continuité pédagogique (+ 346 % de visites pour le mois de mars 2020). Ils absorbent jusqu’à 57,91 millions de pages vues par jour », explique-t-il. Désormais, « 80 % des élèves du second degré et 20 % des élèves du premier degré (ainsi que leurs parents et leurs enseignants) bénéficient d’un ENT et du cadre de confiance assorti, avec une sécurité pour les données personnelles nécessaires au fonctionnement des services, sous l’autorité du chef d’établissement – ou du Dasen [directeur académique des services de l’Éducation nationale – ndlr] pour le premier degré – en tant que responsable de traitement. »

Concernant l’utilisation d’outils non officiellement recommandés, le ministère précise avoir « fortement déconseillé […] l’utilisation des logiciels Zoom et Discord […], en raison de leur faible niveau de protection et leur modèle économique reposant essentiellement sur l’exploitation des données utilisateurs ».

Dans sa réponse à Mediapart, le ministère n’évoque cependant pas le cas des deux applications citées dans le rapport de Human Rights Watch (lire la réponse complète du ministère de l’éducation nationale dans la page Annexes).

Jérôme Hourdeaux

https://www.mediapart.fr/journal/france/250522/eleves-traques-par-les-publicitaires-du-net-le-casse-tete-des-enseignants-francais?at_medium=custom7&at_campaign=1046&fbclid=IwAR0zFC1KVDJJ78Ta81O5Su3oqKUEKhZUijTo2SDflv8Sk_ea34qT9zfq-oA

Lire la suite

Salaires, rentrée 2022, avenir de nos métiers.. retour sur nos premiers échanges avec le ministre de l’Education nationale.

25 Mai 2022 , Rédigé par Snes FSU Publié dans #Education

Vidéo : compte-rendu à la sortie du ministère

Le SNES, avec la FSU, était reçu en audience par le nouveau ministre de l’Education nationale, Pap Ndiaye. Si le ministre a acté un changement dans la méthode, sur le fond bien peu de réponses ont été apportées.

Les exigences du SNES-FSU

Le SNES a rappelé les urgences auxquelles le ministre doit apporter des réponses rapidement :

 urgence sur les salaires : le déclassement salarial de nos professions est incontestable (en novembre dernier, un rapport du Sénat), les enseignants en début de carrière sont éligibles à la prime d’activité, c’est-à-dire un dispositif de lutte contre la pauvreté ! Ce déclassement salarial pèse lourdement sur la crise de recrutement qui s’aggrave d’année en année comme en attestent les premiers résultats aux concours de la session 2022. Le SNES-FSU exige un dégel du point d’indice, un rattrapage des pertes de pouvoir d’achat de ces dernières années et une reconstruction des grilles indiciaires qui doit permette de revaloriser l’ensemble de carrières. Plus aucun professeur, CPE, Psy-EN ne doit être recruté en dessous de 2 000 € nets ). Aucun-e agent-e (AED, AESH) ne devrait être rémunéré-e à moins de 1850 euros nets pour un temps plein.


– urgence pour la rentrée 2022 : les 7900 suppressions d’emplois du dernier quinquennat continuent d’avoir des conséquences visibles : augmentation des effectifs dans les classes, suppression d’options et réduction de l’offre de formation. Par ailleurs, rien n’est prévu pour surmonter les difficultés des élèves conséquences d’une scolarité perturbée pendant le Covid. De plus, tout montre qu’on va manquer de professeurs à la rentrée 2022. Pour le SNES-FSU, la rentrée ne peut pas se dérouler ainsi !

Le SNES-FSU est aussi revenu sur la situation des DROM en pointant la nécessité pour le ministre de prendre la mesure des difficultés économiques, sociales et scolaires de ces territoires. Pour le SNES-FSU tous les établissements des DROM doivent être classés en REP+.

Gagner pour nos salaires et nos pensions, pour nos métiers, pour nos statuts et le service public d’Education, retrouvez le projet du SNES-FSU dans l’appel du congrès de Montpellier.

Les réponses du ministre

Pap Ndiaye s’est posé en rupture des méthodes de Jean-Michel Blanquer : il a mis en avant sa volonté d’écoute et de dialogue, tout en se disant conscient de l’état de fatigue des personnels de l’Education nationale. Le ministre a reconnu également la nécessité d’agir rapidement pour les DROM.

Sur les autres dossiers, bien peu de réponses ont été apportées : Pap Ndiaye a rappelé les engagements du président de la République sur la question des salaires des enseignants, tout en précisant que les modalités ainsi que le cadre de discussion seront précisés plus tard. Le SNES-FSU a rappelé que la revalorisation devait se faire sans contreparties et qu’elle est une urgence : des mesures peuvent, et doivent, être prises dès les prochaines semaines.

Sur la rentrée 2022, aucune réponse n’a été donnée, si ce n’est que le retour des maths dans le tronc commun était acté, sans préciser l’année de mise en place !

Pour le SNES-FSU et la FSU, au regard de la situation dans l’Education nationale, l’heure n’est plus aux commentaires de symboles (communiqué du SNES-FSU à la nomination de P.Ndiaye), ou aux discours sur la méthode. Il faut des actes, maintenant !

Le communiqué de la FSU

https://www.snes.edu/article/compte-rendu-de-la-rencontre-avec-pap-ndiaye/

Lire la suite

Dédoublement des classes: vices de réforme

25 Mai 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

Dédoublement des classes: vices de réforme

Manque d’espace, vivier de remplaçants ponctionné... Etendard de la politique sociale d’Emmanuel Macron, la mesure n’est pas vécue de la même façon suivant les écoles. Les résultats, eux, sont jugés insuffisants par le Sénat au vu de l’enveloppe consacrée.

Emmanuel Macron n’est pas de droite. La preuve ? Il a allégé les effectifs de certaines classes dans les quartiers où sont scolarisés les élèves les plus en difficulté. C’est en tout cas l’argument inlassablement brandi par ses soutiens dès lors que l’on reproche au Président de ne donner qu’aux riches. Le dédoublement des classes de grande section, CP et CE1 en REP et REP+ – dits réseaux d’éducation prioritaire – fut un marqueur fort de son premier quinquennat en matière d’éducation, sur lequel le chef de l’Etat entend capitaliser : il prévoit d’étendre le dispositif jusqu’au CM2 dans ces établissements et aux classes de sixième et de seconde «partout où c’est nécessaire». Sollicité par Libération, le ministère de l’Education nationale n’était pas encore en mesure de nous apporter des précisions quant à ce déploiement, le nouveau ministre venant tout juste d’être nommé.

«Ce n’est pas forcément pertinent de le faire sur tous les niveaux parce que là où ça marche le mieux, c’est quand les élèves sont jeunes : CP, CE1, CE2. Un peu moins en CM1 et CM2, moins encore au collège et plus du tout au lycée», recadre Pascal Bressoux, professeur en sciences de l’éducation à l’université Grenoble-Alpes. Sans compter que le dispositif, s’il présente certains atouts, ne fait pas l’unanimité.

Diviser une classe en deux implique d’avoir deux professeurs au lieu d’un, deux salles au lieu d’une. Ceci multiplié par le nombre de classes dédoublées au sein d’une école – tous les CP et CE1 de l’éducation prioritaire le sont, ainsi que 90% des grandes sections en REP+ et 50% en REP. Or souvent, la place est insuffisante. Ainsi, dans nombre d’écoles, la bibliothèque a disparu, afin de pouvoir y installer une nouvelle classe. «Ça manque, dans un quartier très défavorisé où les élèves n’ont pas de livres. On avait un système de prêt, un bel espace avec des fauteuils, c’était un moment suspendu. Maintenant, ça se retrouve dans un petit coin», regrette Sophie Despax, qui enseigne en CP dédoublé en REP+ à Toulouse (Haute-Garonne).

Accepter de ne plus être seul maître à bord

Des salles informatiques, d’art ou dédiées aux réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (Rased) sont parfois récupérées pour y installer une nouvelle classe à effectifs réduits. Des constructions préfabriquées sont installées dans la cour, quand il ne s’agit pas d’une cloison au milieu d’une salle. «Ça se fait au détriment de la vie générale de l’école», déplore Haydée Leblanc, élue dans la Somme du SnuiPP-FSU, le principal syndicat du primaire.

Et alors que l’intérêt du dispositif était d’avoir de petits effectifs – on compte 12,5 élèves en moyenne en CP et CE1 dédoublés –, faute d’espace, des enseignants réunissent leurs classes dans une même salle et font du coenseignement – ils étaient 9% en CE1, en 2018-2019. Les enfants se retrouvent alors de nouveau à 22 ou 24, avec deux maîtresses et éventuellement les accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH). Ça commence à faire du monde. Sans compter que faire classe à deux n’est pas toujours aisé. Il faut s’entendre sur la pédagogie, les manuels, l’organisation… Accepter de ne plus être seul maître à bord.

L’an passé, Valérie, enseignante en CP dédoublé dans le Val-de-Marne, a pratiqué le coenseignement avec une collègue et amie. Mais le tempérament volcanique de la première et le calme de la seconde ont eu du mal à s’accorder. La salle, elle, était trop petite. Valérie était soulagée de revenir à une classe seule, cette année. Mais «c’est un CP dédoublé bâtard. On n’est pas 12, on est 16, quand on n’est pas 17. Parce qu’on n’a pas les locaux, mais on a les élèves», grince-t-elle.

Un climat de classe plus agréable

A l’inverse, quand les planètes sont alignées, les profs sont aux anges. A Sarcelles (Val-d’Oise), Emilie a pu conserver la salle qu’elle occupait lorsqu’elle avait 26 élèves de grande section ; ils sont désormais 10. Comme elle, nombre d’enseignants bien lotis en profitent pour aménager différents coins : cuisine, arts, bibliothèque… Quant au coenseignement, il est parfois choisi alors que les conditions matérielles ne l’imposent pas. C’est le cas de Cordélia (1) et de son CE1 dédoublé en REP+ à Montpellier.

La première année, elle a dû partager l’espace avec une collègue. «On devait courir après les salles libres pour pouvoir se dédoubler», se souvient-elle. L’année suivante, une classe a fermé dans l’école. Une salle s’est donc libérée. «Mais on avait tellement adoré travailler ensemble qu’on a décidé de continuer de la même façon», poursuit Cordélia. Avec, cette fois, le luxe d’avoir deux salles. Les 24 bureaux sont réunis dans la même et tous les élèves s’y installent chaque début et chaque fin de journée. Entre les deux, les enseignantes font des groupes «en fonction des besoins» des enfants.

Quelles que soient les façons de s’organiser – et elles sont nombreuses –, les professeurs pointent dans leur majorité un climat de classe plus agréable. Moins de bruit, plus de temps à accorder à chacun et donc une adaptation au plus près des besoins individuels. «Ça change fondamentalement tout, parce qu’en REP et REP+, la difficulté, c’est le langage et ça se répercute sur tous les enseignements. A 24-25, on n’a pas assez de temps, estime Séverine Plagnet, à Lille. Chez des élèves de grande section en REP+, j’ai la moitié de l’effectif qui commence à lire et à écrire des mots simples, c’est une révolution.»

«On ne peut pas résoudre tous les problèmes de la société»

Sophie Despax parle d’une «vigilance particulière à ce que chacun s’exprime beaucoup dans la journée» : «Je suis absolument persuadée d’emmener les élèves beaucoup plus loin que si la classe n’avait pas été dédoublée. C’est la première année qu’on n’a pas d’enfants non lecteurs en CM2 et c’étaient les premiers qui ont eu une classe dédoublée. Je ne crois pas que le dispositif permette de rattraper le niveau des élèves de milieu favorisé, mais ça les aide.» Là était pourtant l’objectif du dédoublement.

«Mon enfant de 3 ans a plus de vocabulaire que certains de mes élèves. Ils n’entendent le français qu’à l’école et on a beaucoup d’absentéisme. On n’est pas magiciens. On prend nos rames», lâche Anaïs (1), qui compte beaucoup d’élèves allophones, c’est-à-dire dont le français n’est pas la langue maternelle, dans son CE1 dédoublé de REP+ à côté de Saint-Etienne. Si elle considère que le dédoublement est «un super dispositif», elle juge qu’il y a un «enfumage communicationnel» autour de ça : «C’est une fumisterie. On n’a pas 100% de réussite en CP. On ne peut pas résoudre tous les problèmes de la société à l’école.»

En automne 2021, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp), le service statistique de l’Education nationale, a publié un rapport d’évaluation de la réforme. Duquel il ressort que les élèves de classes dédoublées en REP+ progressent en CP et que ces progrès se maintiennent en CE1, mais «sans effet supplémentaire». Les résultats s’améliorent un peu en mathématiques, mais pas en français. Et dans l’ensemble, les enfants conservent un niveau inférieur à celui des enfants scolarisés hors éducation prioritaire. «On pourrait peut-être s’attendre à des effets un peu plus forts, néanmoins on n’est pas si loin que ça des standards internationaux», défend Pascal Bressoux, qui a participé à l’évaluation du dispositif avec la Depp, tout en concédant s’être attendu à «un petit peu plus» d’améliorations. «Le CE1 n’a pas ajouté d’effet positif, mais il a probablement contribué à maintenir ce gain que les élèves ont eu au CP. Plus vous restez longtemps dans une classe réduite, plus vous avez de chances que l’effet se maintienne dans le temps», indique le chercheur.

Puiser dans le vivier de remplaçants

Dans un rapport remis en février, le Sénat parle de «premiers résultats mitigés au regard des moyens importants consacrés», précisant que «le dédoublement de ces classes a un coût en ETP [équivalents temps plein, ndlr] important», évalué à 16 686 postes. «Le budget conséquent n’a pas permis une inversion franche des difficultés scolaires rencontrées par les élèves de REP et REP+», considère la chambre haute. Hors éducation prioritaire, les effectifs de grande section, CP et CE1 sont censés être plafonnés à 24 élèves – c’était effectif à la rentrée dernière pour 86% des classes concernées –, ce qui nécessite là aussi des effectifs supplémentaires. Entre le dédoublement et le plafonnement, le Sénat évalue les besoins à 19 300 postes.

«Mettre l’accent sur le dédoublement a empêché de mettre des moyens sur les remplacements ou les enseignants spécialisés», observe Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-Unsa. Il a en effet fallu puiser dans le vivier de remplaçants pour occuper les postes et des dispositifs tels que «Plus de maîtres que de classes» ou les Rased, qui permettent aux élèves en grande difficulté de travailler en petit groupe sur leurs points faibles, sont en voie de disparition. «Je m’interroge sur tout ce que ça représente en termes d’investissement et les résultats que ça peut avoir. Avant cette mesure, le seuil pour ouvrir une classe était de 21 élèves en moyenne. Maintenant, en moyenne sur le CE2, le CM1, le CM2, on est à 24 ou 25, constate Sophie Despax dans son établissement. C’est bien pour les enfants des classes dédoublées, mais j’aurais trouvé ça plus juste de baisser les effectifs de tous les niveaux.»

Effet de bord

La plupart des enseignants interrogés notent par ailleurs un effet de bord. «Les élèves sont beaucoup moins autonomes parce que je suis trop là. Quand on était deux enseignantes à 22, il n’y avait plus d’autonomie du tout. Quand une ne répondait pas, ils allaient voir l’autre. Et une fois en CE2, ils n’essayent pas de comprendre seuls une consigne», regrette Valérie. «Dans les travaux internationaux, on n’a jamais montré que la réduction de la taille des classes avait des effets monstrueux. Simplement, parmi toutes les variables de contexte sur lesquelles on peut agir, c’est probablement celle qui a l’effet le plus fort et le plus direct», analyse Pascal Bressoux.

Dans le Val-de-Marne, Juliette a hérité d’un CE1 dédoublé en REP cette année. Pour sa première année en tant que titulaire. «Je ne suis pas du tout formée, c’est très difficile quand on débute. C’est tellement chronophage de préparer la classe – il y a beaucoup de réunions, de formations – que je n’ai le temps de faire que des méthodes traditionnelles, pas d’exploiter tout le potentiel du dispositif, déplore-t-elle. C’est dommage pour les élèves que des débutantes se retrouvent dessus.»

Sonia Princet

(1) Le prénom a été changé.

https://www.liberation.fr/societe/education/dedoublement-des-classes-vices-de-reforme-20220524_HVM4DGHUEFD3RORD3CB2WVPLZE/

Lire la suite
Lire la suite

Baromètre Unsa : près d'un professionnel de l'éducation sur trois "ne trouve plus de sens" à son travail

24 Mai 2022 , Rédigé par France Inter Publié dans #Education

Baromètre Unsa : près d'un professionnel de l'éducation sur trois "ne trouve plus de sens" à son travail

Le syndicat Unsa Éducation publie la 10e édition de son baromètre annuel qui interroge les personnels de l'Éducation. S'ils disent toujours aimer leur métier, ils sont de moins en moins nombreux à se dire heureux, avec un désaccord croissant vis-à-vis de la politique du gouvernement.

"Réparer plutôt que persister" : c'est le mot d'ordre de l'Unsa Éducation, qui publie les résultats de son 10e baromètre des métiers de l'Éducation, de la Recherche et de la Culture. Selon le syndicat d'enseignants, qui a collecté 42 836 réponses parmi tous les métiers de l'éducation (un record, avance le rapport), l'évolution entre le début du premier quinquennat Macron et aujourd'hui est très visible : 87% des répondants se disent en désaccord avec les choix politiques faits dans leur secteur d'activité, contre 65% il y a cinq ans. Quand on leur demande quels mots caractérisent le mieux leur état d'esprit, ceux qui arrivent en tête sont "incertitude", "fatigue", et "colère".

Moins d'un personnel sur cinq recommanderait son métier à un jeune

Le mal-être est lui aussi en progression : en 2016, 46% des personnels disaient ressentir de la reconnaissance et du respect. Six ans plus tard, ils ne sont plus que 27%. Au total, le taux de répondants qui se disent heureux d'exercer leur profession est en léger recul, passant de 80% en 2017 à 74% en 2022. Et seuls 59% des sondés disent attendre quelque chose du prochain gouvernement, ce qui témoigne d'un espoir assez limité.

Ainsi, 92% des sondés disent aimer leur profession… mais les signes de faiblesse sont de plus en plus nombreux : 29% disent ne plus trouver de sens à leurs missions, alors qu'ils n'étaient "que" 21% en 2017. Et seulement 22% conseilleraient aujourd'hui leur métier à un jeune homme ou une jeune femme : c'est 15 points de moins qu'il y a cinq ans. "C'est inquiétant, parce qu'on voit qu'ils sont de moins en moins heureux. C'est un point d'appui, il faut absolument le travailler : on a besoin de réparer des choses, il y a eu de vraies ruptures dans ce quinquennat", analyse Frédéric Marchand, secrétaire général de l'Unsa Éducation. "Cela tombe bien, on est au début d'un quinquennat qui s'ouvre : on a besoin, dans le dialogue, dans la construction, de créer les moyens de mieux reconnaitre les personnels", ajoute-t-il.

Pouvoir d'achat et niveau des élèves parmi les préoccupations majeures

Le pouvoir d'achat est, de loin, la première préoccupation des personnels sondés, suivis par la charge de travail et les perspectives de carrière – un trio de tête qui, pour sa part, n'a pas changé par rapport à 2017. "Le trio ne change pas, mais chaque préoccupation est encore plus forte : il y a ce besoin d'un choc sur la question de la revalorisation, pour tous les personnels", explique Frédéric Marchand. Conséquence, 38% des sondés se disent près à changer de métier pour rester dans le public, et même 29% pour aller vers le privé (là encore, la progression par rapport à il y a dix ans est considérable, avec 10 points de plus qu'il y a cinq ans).

Dans les thèmes d'actualité retenus par les sondés, figure aussi le niveau général, dont 48% estiment qu'il devrait être la priorité numéro un des politiques d'éducation. "Mais il y a aussi d'autres thèmes qui ressortent, comme la question de l'orientation ou celle du climat scolaire, et des sujets majeurs du moment comme l'inclusion, la mixité sociale ou les enjeux écologiques", des sujets qui ont été pour certains absents du débat présidentiel, note Frédéric Marchand. "Il faut créer les conditions d'un débat apaisé sur ces sujets-là", conclut-il, "pour réparer le lien avec les personnels, et leur laisser le temps d'appropriation, de construire avec eux".

Julien Baldacchino et Sonia Princet

Lire la suite

Mystère au ministère : quelle politique éducative va mener Pap Ndiaye ?

24 Mai 2022 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education

Mystère Banque d'images et photos libres de droit - iStock

Résumé

Organisation, recrutement des enseignants, pédagogie, bac, orientation : quelles ruptures, quelles continuités ?

avec :

Gurvan Le Guelec (Journaliste à l’Obs.), Luc Cédelle, Marie Duru-Bellat (sociologue, professeur émérite à Sciences Po Paris, chercheuse à l'Observatoire sociologique du changement et à l'IREDU)

En savoir plus

Pap Ndiaye n'est pas le premier des ministres dans l'ordre protocolaire, mais on rappellera que l'école demeure la première dépense (ou le premier investissement !) de la nation, et que le budget de l'éducation nationale et de la jeunesse représente 57 milliards d'euros en 2022, que la dépense éducative totale - si on ajoute celle des collectivités - s'élève à 161 milliards d'euros en 2020. Rappelons également que notre pays compte 13 millions d'élèves et 881 400 enseignants (du premier et second degrés).

Louise Tourret s'entretient avec Gurvan Le Guelec,  journaliste éducation à L’ObsMarie Duru-Bellat, sociologue, professeure émérite à Sciences Po, co-auteure avec François Dubet de L’école peut-elle sauver la démocratie ? (Seuil, 2020), et Luc Cédelle, journaliste au Monde à la rubrique "Débats", spécialiste des questions liées à l’éducation et auteur de Le système Blanquer (L'Aube, 2022).

La citation

" Pour qu'une politique éducative marche il faut un consensus relativement ouvert, il faut bien sûr l'accord des enseignants, mais aussi des parents et des employeurs"Marie Duru-Bellat

Pour aller plus loin

Lien vers l'article d'Elsa Maudet sur le site de Libération le 23/05/22 : Recrutements de profs: face à la pénurie, des exigences revues à la baisse?

Lien vers l'article de Marie Duru-Bellat sur le site d'Alternatives économiques le 25/03/22 : Education : à chaque camp son chiffon rouge électoral

Illustrations sonores

Extrait du discours d'investiture de Pap Ndiaye (BFMTV, 20 Mai 2022)

Reportage de France Inter du 11 et 12 Mai 2022, par Sonia Princet, avec Anissa et Mathis, deux jeunes lycéens qui passent le bac

Bande originale du film Et j’aime à la fureur : « Rue longue vie » de et par Benjamin Biolay, label : B original

A ECOUTER:

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/etre-et-savoir/mystere-au-ministere-1501711

Lire la suite