Reste qu’aucun de ces rappels n’est audible. Pour expliquer cette perte de résonance, il est toujours possible d’accuser les politiques de trahison ou les citoyens d’incompréhension. Peut-être est-il plus pertinent de comprendre ce qui relève d’un double épuisement. Le premier concerne un certain type de relations entre culture et socialisme, tel qu’il s’était défini au cours des années 70. Le PS s’est alors efforcé, et a réussi, à supplanter les communistes sur le plan culturel, tout en esquissant un modèle appelé à durer : relations étroites avec les milieux artistiques, mise en avant de l’exception culturelle française, décentralisation des actions et maintien en même temps d’une politique nationale, insistance sur la pluralité des cultures et des formes d’arts, tout comme sur leur nécessaire démocratisation. Mais actuellement ce modèle s’essouffle, perd de sa consistance. Les raisons en sont variées ; parmi elles l’aboutissement d’un autre processus, de plus long terme celui-là.

Ce qui a fait pendant longtemps l’originalité du socialisme est qu’il ne se définissait pas seulement, dans un rapport spécifique à la culture, mais qu’il s’envisageait lui-même comme une culture, au sens large : une certaine vision de la littérature, de la musique, des arts décoratifs, ou encore du théâtre, un ensemble de valeurs, de comportements, de croyances, une organisation et une morale. Cette culture socialiste, ou ce socialisme entendu comme une culture, ne s’est pas conçue comme un isolat ; il a noué des relations avec la culture républicaine et nationale. Il a eu très tôt, des relations ambiguës avec la culture de masse, celle du spectacle et du divertissement, dont il s’est demandé s’il fallait la rejeter, tant il la jugeait abêtissante, aliénante, dépolitisante, ou s’il fallait, au contraire, tenter de la faire tourner dans le «bon» sens, celui de l’émancipation.

Sur ce point, il faut bien reconnaître que l’histoire, au moins pour l’instant, a tranché. La culture de masse, qui est aussi celle de l’individualisme triomphant, s’est imposée, tandis que la culture socialiste, dans sa spécificité et dans son ambition, s’est évaporée.

Si les socialistes n’ont pas cessé de multiplier les initiatives culturelles, à l’échelle nationale ou locale, celles-ci sont comme des morceaux épars, qui peinent à trouver une cohérence d’ensemble.

Face à cet état de fait, la gauche - qui n’est pas faite uniquement des socialistes - hésite entre deux voies. Elle peut avoir la tentation de se replier sur son lumineux héritage, de ressasser sa volonté «d’hégémonie culturelle» en singeant Gramsci, sans en avoir les moyens, et en courant le risque de se heurter à ses propres contradictions : n’est-elle pas elle aussi influencée par la culture de masse et celle de l’individu-roi ? Elle peut avoir la tentation inverse : abandonner tout héritage, comme autant de vieilles lunes, et ne plus voir dans la culture qu’un outil de développement économique et le lieu d’expression du «C’est mon choix», en misant pour le reste sur la magie spontanée des techniques numériques.

Mais ces deux voies, même combinées, présentent-elles des solutions aux questions de l’heure ? Il y a cette inquiétude qui accompagne l’individu, dans un nouveau contexte culturel : comment s’approprier des faits, des images en flux, maîtriser un temps accéléré, des connaissances démultipliées par les évolutions technologiques ? Et il y a le risque que, pour pallier cette inquiétude, les individus se réfugient dans des cultures morcelées et potentiellement affrontées : culture des métropoles et des campagnes, cultures religieuses réinventées, cultures territorialisées - nationales et cultures mondialisées.

Ces interrogations ne se résolvent pas à l’échelle d’une campagne présidentielle. Au moins pourrait-on espérer, sur le court terme, du socialisme, qu’il commence à y réfléchir. Au lieu de faire comme au XIXe siècle, de se réfugier dans la nostalgie ou de rêver à on ne sait quelle révolution modernisatrice, on attendrait d’un socialisme réformateur qu’il tienne bon d’abord sur certains aspects, qu’il en réinvestisse d’autres, comme autant de virtualités de transformation dans le présent : le temps libre, les formes collectives liées aux nouveaux loisirs, les valeurs morales attachées à certains modes de vie ou types de consommation. On ne sait s’il est encore possible, et souhaitable, de réinventer un projet politique comme une culture. Il ne serait pas superflu au moins de réinvestir les questions culturelles, au sens large, pour voir comment elles pourraient servir à une émancipation indissolublement individuelle, et collective.

Socialisme et Culture, colloque organisé par et à la Fondation Jean-Jaurès les 26 et 27 janvier.

https://jean-jaures.org/nos-actions/socialisme-et-culture

Marion Fontaine Membre junior de l'Institut universitaire de France, maître de conférences à l'université d'Avignon et chercheure au Centre Norbert-Elias