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Vivement l'Ecole!

Langue française : aux origines du mâle

7 Novembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Langue

En finir avec l'homme

Dans son dernier ouvrage, l’historienne de la littérature Eliane Viennot questionne l’usage du mot «homme» pour désigner l’humanité, et remonte aux sources d’une «imposture» qui renforce à ses yeux un entre-soi masculin.

C’est l’histoire d’un «abus de langage», comme une dérive progressive au fil des siècles. Quand et comment le mot «homme» est-il devenu le nom générique censé désigner dans la langue française l’ensemble de l’humanité ? Professeure émérite de littérature et militante féministe, Eliane Viennot a mené l’enquête dans En finir avec l’homme : chronique d’une imposture (1), paru en septembre. L’historienne en tire un ouvrage pédagogique qui démontre que le féminin n’a pas toujours été exclu ou invisibilisé de la langue française, loin de là. Ainsi, la langue latine comprenait à l’origine plusieurs termes : homo, pour signifier un individu appartenant à l’espèce humaine, vir, qui renvoyait à un humain adulte de sexe masculin, et mulier, son pendant féminin. Progressivement, ces deux termes ont disparu, au profit des mots «homme» pour désigner les mâles adultes, et «femme», venu de femina, la femelle, chargée de connotations animales péjoratives. «La langue latine n’était pas parfaitement égalitaire, mais elle l’était davantage que le français d’aujourd’hui. Beaucoup des ressources transmises par le latin pourraient être réhabilitées, à commencer par le fait de parler des femmes avec des termes féminins. Avant le XVIIe siècle, évoquer “le directeur”, pour parler d’une femme, aurait été une faute de français», estime Eliane Viennot.

S’il est difficile de dater précisément ces évolutions, elles semblent en tout cas actées au milieu du XIVe siècle. L’idée que le mot «homme» engloberait aussi les femmes fait quant à elle son apparition vers le XVe siècle, dans les traductions de la Bible de l’époque. C’est ensuite le dictionnaire qui viendra enfoncer le clou, au XVIIe siècle, point de bascule en matière de masculinisation de la langue. C’est à cette époque qu’une femme cessera par exemple de dire : «Fidèle, je la suis.» «C’est aussi là qu’est née la règle du masculin qui l’emporterait sur le féminin», complète Eliane Viennot.

Question de pouvoir

Créée en 1634, l’Académie française, chargée du dictionnaire, reprend «le travail de masculinisation de la langue initié à la fin du Moyen Age», pointe encore l’historienne. Ainsi, dans l’édition de 1694, en face du mot homme, on pouvait lire «animal raisonnable. En ce sens, il comprend toute l’espèce humaine, et se dit de tous les deux sexes». «En parallèle, l’Académie s’est aussi attaquée à des mots comme peintresse, philosophesse ou autrice, comme une manière de signifier que la pensée, la création ou le savoir étaient des territoires masculins : en leur disant que leur activité ne peut être déclinée au féminin, on leur signifie qu’elles transgressent», estime Eliane Viennot. A l’en croire, les siècles suivants ne feront qu’aller dans ce même sens. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en est la parfaite illustration : «Si elle avait inclus les femmes, on n’aurait pas attendu 1945 pour voter !» s’exclame l’historienne. Et Olympe de Gouges n’aurait sans doute pas eu à écrire sa célèbre Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en 1791.

Dans les années 60, une majuscule apparaît – «Homme» à la place d’«homme», présentée comme gage d’inclusivité –, achevant de consacrer cet usage, jugé abusif par la linguiste. Pour Eliane Viennot, c’est clair : masculiniser la langue est une question de pouvoir. Cas d’école récent : lorsque le député Les Républicains Julien Aubert, coutumier du fait, s’obstine à l’Assemblée début octobre à appeler la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, «madame le ministre». Après-guerre, analyse Eliane Viennot, «les hommes, bousculés par l’intrusion des femmes dans “leurs” domaines, ont développé une multitude de stratégies à la fois très concrètes et très symboliques pour maintenir l’entre-soi masculin. Stratégies au sein desquelles la question du langage occupe une place de choix».

«On a besoin d’une langue égalitaire»

D’où la nécessité, plaide-t-elle, d’évoquer les «droits humains» ou «droits des humains», plutôt que les «droits de l’homme». L’autrice rejoint ainsi, entre autres, l’ONG Amnesty international qui plaide pour un «langage non sexiste des droits humains», estimant que «le langage des droits de la personne humaine ne peut se permettre de promouvoir un seul genre (et sexe) en tant que catégorie universelle ni de véhiculer des préjugés : les femmes, tout comme les hommes, ont des droits. Cette reconnaissance passe par l’utilisation de termes qui admettent leur existence». Futile ? Loin de là, rétorque Eliane Viennot. «La domination masculine est un continuum, et la langue française est l’un des leviers sur lesquels on peut agir. On a besoin d’une langue égalitaire, et tout le monde peut s’y mettre facilement», défend-elle. Comment des femmes et des filles peuvent-elles s’imaginer de «fabuleux destins» si le fronton du Panthéon ne rend hommage qu’aux «grands hommes», laissant sous-entendre qu’eux seuls sont «dignes de la reconnaissance publique» ? «Le fait que les femmes y entrent au compte-gouttes est la preuve la plus manifeste qu’elles n’ont jamais été des hommes, qu’elles ne le seront jamais», argue encore Eliane Viennot.

Des signes encourageants ont toutefois été observés ces dernières décennies dans divers pays francophones : pionnier, le Canada a légiféré dès 1977 sur «les droits de la personne», quand la Ligue des droits de l’homme belge est devenue, il y a trois ans, la «ligue des droits humains»… Mais la tâche promet d’être ardue, comme en attestent entre autres les polémiques récurrentes ces dernières années autour de l’écriture inclusive.

Virginie Ballet

(1) En finir avec l’homme : chronique d’une imposture d’Eliane Viennot, éd. Ixe, septembre, 121 pp., 6,50 €.

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Ben Platt...

6 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Musique

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Coup de coeur... Kaoutar Harchi...

6 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Une flèche

Et ce jour-là, j’ignore lequel, mais ce jour qui un jour a existé.

J’étais âgée de six, sept ans peut-être.

Je revois la trousse de toile noire, les cahiers, les manuels scolaires éparpillés sur la table de la cuisine où j’avais pris l’habitude de faire mes devoirs, après l’école, le soir. Par l’entrouverture de la porte, j’apercevais le salon et, à l’intérieur du salon, cette commode de bois clair sur laquelle reposaient le poste de télévision ainsi que le magnétoscope.

Mes parents, Hania et Mohamed, se trouvaient dans cette pièce. Assis côte à côte sur le canapé en tissu à carreaux, ils visionnaient le film de leur mariage. Ils riaient de se revoir ainsi coiffés, vêtus. Ils riaient de revoir les visages de leurs proches, la maison du père de Mohamed, la rue passante, et à quelques mètres de là les deux chevaux blancs attelés à la calèche dans laquelle les jeunes mariés, tout un après-midi, s’étaient promenés le long de la corniche qui donnait sur l’océan.

Et ce jour-là, quoique mal enregistré, grésillant, le son de leurs voix, de leurs jeunes voix, vint jusqu’à moi. Une flèche d’amour a frappé mon cœur, l’a percé en son centre. Un foudroiement. Je fus émue de les reconnaître. C’étaient leurs voix, c’étaient eux.

Cette fraîcheur, cette beauté, avaient des airs lointains. Elles appartenaient à une autre époque, un autre lieu, une autre vie. C’était avant moi, je me dis, cela m’a précédée. Mes parents, une fois, furent jeunes, insouciants, et je l’ignorais. Hania et Mohamed éprouvèrent un enjouement, je pensai, et moi, je n’étais pas là.

C’est ce que je compris, ce soir-là.

Et après avoir entendu leurs voix, je découvris, sur l’écran de télévision, leur visage. Se retrouver. Une partie de moi chercha à se retrouver en cette image d’eux venue du passé. C’est ce que je voulais, espérais : me perdre dans la joie de mes parents, être joyeuse avec eux, que la joie, une fois, soit notre lien.

Dans le cœur, le cœur de ma mère, le cœur de mon père, à cette époque-là, en ce pays-là, sachez-le : la joie était rassemblée. Puis la joie, plus tard, s’est dispersée, elle est partie. Où a disparu la joie, ils ont disparu avec elle.

Kaoutar Harchi - Comme nous existons

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Une remarque dans un bulletin scolaire a-t-elle changé le cours de votre vie?

6 Novembre 2021 , Rédigé par Slate Publié dans #Education, #Pédagogie

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Dans mon cas, une phrase malheureuse écrite par une prof aigrie n'a fait que renforcer ma motivation.

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour«Quelle est la chose qu'un professeur vous a dite et qui a changé votre vie?»

La réponse de Michaël Tartar:

Quand j'étais en première S, ma prof de maths a écrit sur mon bulletin trimestriel: «Aucune qualité scientifique.» À se demander ce que je faisais dans cette classe et même comment j'étais arrivé là. L'information s'est répandue et je suis devenu une sorte d'exemple à ne pas suivre pour mes camarades, un élève qu'il fallait éviter à tout prix, celui qui de toute façon n'avait aucune chance de passer en terminale, celui qui s'était trompé de voie.

Toute l'année de première, je me suis obstiné. Mes résultats dans les matières scientifiques étaient médiocres. En physique, j'avais de telles lacunes que j'ai pris des cours particuliers en plus le soir. Jusqu'à ce que je me rende compte que la prof qui animait ce cours utilisait toujours le même livre. Pour le prix d'une leçon, j'ai donc acheté le livre et je l'ai potassé seul, sans en parler à ma prof de physique qui n'avait pas une meilleure opinion de mes compétences en sciences.

Les mois ont passé. J'ai lentement rattrapé mes lacunes malgré les quolibets de mes camarades de classe. Un seul m'a soutenu pendant toute cette année. Au fond de moi, j'étais convaincu que je devais m'accrocher, passer en terminale, pour avoir le bac en deux ans, plutôt que de redoubler la première. Lors du dernier conseil de classe, un de mes gentils camarades de classe m'a dit, apprenant que contre toute attente, je passais en terminale C: «Si tu as ton bac du premier coup, je me fais curé!»

Devenir ce que vous rêvez d'être

Un an plus tard, j'ai obtenu mon bac C du premier coup avec la moyenne de 11/20. Pas de quoi fanfaronner, mais j'étais bachelier! Le gentil camarade n'a pas eu le courage de se faire curé. Il a d'ailleurs échoué au bac et a redoublé sa terminale.

Deux ans après le bac, je décrochais un diplôme universitaire (DEUG) en maths et physique, avec la mention bien. J'étais 4e sur les 140 élèves entrés en même temps que moi.

Trois ans plus tard, je devenais ingénieur en informatique. J'ai travaillé ensuite à la conception de systèmes d'information innovants, d'une grande complexité, parmi les premières mondiales. J'ai aidé de grandes entreprises à développer leurs activités en ligne. J'ai écrit plusieurs livres sur le numérique.

Cette longue histoire est surtout un message pour les plus jeunes: ne laissez jamais personne vous dicter votre destin. Vous êtes maître de votre vie. Donnez-vous les moyens de devenir ce que vous rêvez d'être. Dans mon cas, une phrase malheureuse écrite dans un bulletin par une prof aigrie n'a fait que renforcer ma motivation. Un simple livre et beaucoup de volonté pour travailler au lieu d'aller voir mes potes ou regarder la télé ont radicalement changé ma vie. J'espère que cette histoire vous inspirera.

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"Ne perdez pas de temps à lire ceci"...

6 Novembre 2021 , Rédigé par Guillaume Meurice Publié dans #Politique

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« La tentative d’Eric Zemmour de normaliser Vichy vise à masquer son véritable projet : mettre à bas la République »

6 Novembre 2021 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Histoire, #Politique

Histoire de la Place de la République - Sortiraparis.com

EXTRAITS

Même s’ils peuvent être discutés et actualisés, n’oublions pas que l’Etat de droit et les institutions bâties après guerre constituent les fondements du contrôle de l’exercice des pouvoirs, du vivre-ensemble et de la paix sociale, rappelle Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde », dans sa chronique.

Collision de l’actualité : alors que le 11 novembre, Hubert Germain, le dernier des compagnons de la Libération, mort à 101 ans, va être inhumé au Mont-Valérien, lieu d’exécution des résistants et des otages par les nazis durant l’Occupation, la précampagne de l’élection présidentielle est secouée par un polémiste qui accuse les résistants d’avoir « poussé [la France] à la guerre civile » en tuant des collaborateurs, et affirme que « Pétain a sauvé les juifs français ». Répétées, de telles affirmations scandaleuses n’ont pas pour seule fonction d’assurer une présence permanente dans les médias et les réseaux sociaux. Elles flattent les milieux ultranationalistes et la France rance, émoustillés par le spectacle d’une personnalité revendiquant son identité juive, faisant cause commune avec les héritiers du théoricien de l’antisémitisme Charles Maurras.

Mais, surtout, en s’attaquant de façon obsessionnelle à Vichy et à l’histoire de l’Occupation, sujets inattendus dans une course 2022 à l’Elysée, Eric Zemmour envoie un autre message : l’Etat français et l’effondrement de la République en 1940-1944 ne constituent pas une période honteuse de notre histoire. Sa tentative de normaliser Vichy vise en réalité à masquer et à banaliser son véritable projet : mettre à bas non seulement la Ve République, mais la République tout court. « Il souhaite lever le tabou de Vichy afin de rendre acceptable un projet de détricotage de l’Etat de droit et d’exclusion des minorités », résume l’historien Laurent Joly.

(...)

Jeter aux orties la Constitution

Aujourd’hui, M. Zemmour ne le cache pas : le plan de renvoi massif des immigrés, supposé « sauver la France » et qui est « très clair dans [sa] tête », n’est applicable « que si on se débarrasse des contraintes de la Cour européenne des droits de l’homme [CEDH], (…), du Conseil constitutionnel », disait-il sur le plateau d’« On est en direct », sur France 2, le 11 septembre. « Se débarrasser du Conseil constitutionnel » ? Cela revient à jeter aux orties la Constitution dont le Conseil est le gardien. « Se débarrasser » de la CEDH ? Cela conduit à abolir les droits fondamentaux intégrés dans le droit français. Pas seulement celui sur le « droit au respect de la vie familiale », particulièrement visé puisqu’il concerne, entre autres, le regroupement familial des étrangers. Mais aussi l’article qui garantit le droit à un « procès équitable », dont Eric Zemmour lui-même n’hésite pas à se prévaloir − comme d’ailleurs Nicolas Sarkozy − pour mettre en cause l’impartialité de ses juges après une condamnation pour « provocation à la haine religieuse ».

(...)

L’Etat de droit et les principes humanistes conquis et codifiés après la seconde guerre mondiale et les institutions bâties pour les faire respecter ne sont pas des monuments historiques intouchables. Ils doivent être discutés, réinterprétés, actualisés. Mais sans oublier qu’ils constituent les fondements d’un contrôle de l’exercice des pouvoirs, d’un vivre-ensemble et d’une paix sociale précisément façonnés pour substituer durablement, en Europe, le règne du droit et du dialogue à celui de la violence et de la force. Hubert Germain et les 1 037 autres compagnons de la Libération peuvent se retourner dans leur tombe. Les fantômes des démons qu’ils combattaient ressurgissent.

Philippe Bernard(Editorialiste au « Monde »)

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Regardez le dernier numéro de "Complément d'enquête" consacré à Eric Zemmour...

6 Novembre 2021 , Rédigé par France Info - France 2 Publié dans #Politique

Près de onze heures en l'espace d'un mois. C'est le temps de parole d'Eric Zemmour, en mai 2021, sur le plateau des vingt émissions de "Face à l'info", sur CNews, calculé par les équipes de "Complément d'enquête". Chaque numéro durant un peu plus d'une heure, il a monopolisé la moitié du temps de parole à lui seul. A titre de comparaison, c'était trois fois plus qu'Emmanuel Macron… et bien plus que tous ses concurrents à la présidentielle 2022 réunis.

Depuis la rentrée, c'est le polémiste qui donne le ton, fixe l'agenda. Après un débat avec Jean-Luc Mélenchon, il rêve désormais d'affronter Emmanuel Macron en direct. Certains sondages le donnent même au deuxième tour de la présidentielle, alors qu'il n'est pas encore officiellement candidat ! Comment a-t-il réussi son coup ?

L'homme a été condamné par la justice pour "provocation à la haine raciale", il est accusé d'agressions sexuelles par plusieurs femmes, il enchaîne les déclarations chocs sur les prénoms "français" et tente de réhabiliter Pétain et le régime de Vichy. "Complément d'enquête" s'est penché sur le phénomène Zemmour. Que cachent ses mots, son parcours ? Quels sont ses modèles, ses influences ? Quelle est sa méthode ? Quelles sont ses zones d'ombre ? "Complément d'enquête" s'est penché sur le "projet Z".

Une enquête réalisée par Lilya Melkonian, Sébastien Lafargue et Matthieu Rénier.

La rédaction de "Complément d'enquête" vous invite à commenter l'émission sur Facebook ou sur Twitter avec le hashtag #ComplementDenquete.

> Les replays des magazines d'info de France Télévisions sont disponibles sur le site de franceinfo et son application mobile (iOS & Android), rubrique "Magazines".

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Bernard Lavilliers... (Et Terrenoire... Et Tiken Jah Fakoly...)

4 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Musique

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Coup de coeur... Alejo Carpentier...

4 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le partage des eaux - Alejo Carpentier - Gallimard - Grand format - Au fil  des mots BLAGNAC

La forêt vierge était le domaine du mensonge, du piège, du faux-semblant ; tout y était travesti, stratagème, jeu d’apparences, métamorphose. Domaine du lézard-concombre, de la châtaigne-hérisson, de la chrysalide-mille-pattes, de la larve à corps de carotte, du poisson-torpille, qui foudroyait du fond de la vase visqueuse. Lorsqu’on passait près des berges, la pénombre qui tombait de certaines voûtes végétales envoyait vers les pirogues des bouffées de fraîcheur. Mais il suffisait de s’arrêter quelques secondes pour que le soulagement que l’on ressentait se transformât en une insupportable démangeaison causée, eût-on dit, par des insectes. On avait l’impression qu’il y avait des fleurs partout ; mais les couleurs des fleurs étaient imitées presque toujours par des feuilles que l’on voyait sous des aspects divers de maturité ou de décrépitude. On avait l’impression qu’il y avait des fruits ; mais la rondeur, la maturité des fruits, étaient imités par des bulbes qui transpiraient, des velours puants, des vulves de plantes insectivores semblables à des pensées perlées de gouttes de sirop, des cactées tachetées qui dressaient à un empan du sol une tulipe en cire safranée. Et lorsqu’une orchidée apparaissait, tout en haut, au-dessus des bambous et des yopos, elle semblait aussi irréelle et inaccessible que l’edelweiss alpestre au bord du plus vertigineux abîme. Mais il y avait aussi les arbres qui n’étaient pas verts, qui jalonnaient les bords de massifs couleur amarante, s’incendiaient avec des reflets jaunes de buisson ardent. Le ciel lui-même mentait parfois quand, inversant sa hauteur sur le mercure des lagunes, il s’enfonçait dans les profondeurs insondables comme le firmament. Seuls les oiseaux étaient vrais, grâce à la claire identité de leur plumage. Les hérons ne trompaient pas, quand leur cou s’infléchissait en point d’interrogation ; ni quand, au cri du vigilant coq-héron, ils prenaient leur vol effrayé dans un frémissement de plumes blanches.

Alejo Carpentier - Le partage des eaux

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A lire... "Comment sommes-nous devenus réacs ?" Par Frédérique Matonti (Sortie prévue le 10 novembre)

4 Novembre 2021 , Rédigé par Fayard - Raison de plus Publié dans #Politique, #Société

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EXTRAIT

Zemmour est, en effet, loin d’être un cas isolé. Au fil des années sont apparus de nouveaux piliers de plateaux : Natacha Polony (de Marianne à France Inter, en passant par Paris-Première, LCI, Europe 1, BFM-TV, fondatrice de sa propre chaîne Polony TV, avec retour à Marianne qu’elle dirige désormais), souverainiste, supposée spécialiste de la décadence scolaire pour avoir enseigné un an en lycée, ou Élisabeth Lévy, créatrice de Causeur, invitée dès qu’il faut défendre le désir masculin, jugé bien fragilisé par #metoo ou les féministes – donc invitée souvent. La multiplication des plateaux à garnir crée des ronds de serviette à défaut de compétences : Périco Légasse, initialement chantre de la gastronomie traditionnelle, pourfendeur de la malbouffe et défenseur de la paysannerie française, est devenu « spécialiste » (conservateur bien sûr) de droit constitutionnel, de la loi anti-casseurs, ou du macronisme. Pascal Praud, ancien journaliste sportif, anime désormais L’Heure des pros sur CNews. Se présentant en « avocat du diable », il ironise sur la censure à l’encontre des « climato-sceptiques » et « trouve […] hallucinant de dire que Marine Le Pen est d’extrême droite », pour ne reprendre que ses saillies les plus récentes, encouragé, semble-t-il, par sa chaîne au nom de l’audience3. L’une de ses cibles récurrentes est la fonction publique, ce qui l’a amené par exemple, à la sortie du confinement du printemps 2020, à s’en prendre aux professeurs qui, en invoquant les risques de la reprise, ont été accusés de ne pas vouloir « aider Emmanuel Macron », alors qu’« à un moment faut y aller ».

La recherche des réactionnaires pour garnir les plateaux ou fournir des éditoriaux ignore les frontières : Mathieu Bock-Côté, qui s’est fait connaître au Québec pour son militantisme souverainiste au sein du Parti québécois, et son opposition farouche aux « accommodements raisonnables » – débats peu connus et pas si aisément transposables, sauf sous les catégories, supposées infamantes en France, de « communautarisme » ou de « multiculturalisme » –, intervient régulièrement dans le FigaroVox, mais il est aussi invité dans L’Émission politique sur France 2, sur France Culture, sur CNews, ou par Yann Barthès sur TMC, pour pourfendre le « politiquement correct ». On comprend qu’il soit très apprécié de la droite tendance Wauquiez, Bellamy, Retailleau, et à la Une de Valeurs actuelles pour son numéro « Anti-politiquement correct ».

Les vieux éditorialistes les plus droitiers (Éric Brunet, Ivan Rioufol, Guillaume Roquette, François d’Orcival ou Yves Thréard) ont été rejoints par de jeunes pousses encore plus radicales : Geoffroy Lejeune, Charlotte d’Ornellas ou Eugénie Bastié, pour n’en prendre que quelques-uns.

Geoffroy Lejeune (invité sur Public Sénat, Europe 1, Sud Radio, LCI, RMC, Salut les Terriens, On n’est pas couché, C à vous, ad lib.), actuel directeur de Valeurs actuelles, est l’auteur d’Une élection ordinaire, roman de politique-fiction qui racontait le succès à la présidentielle d’Éric Zemmour. Son journal multiplie les Unes tapageuses (soit, au sens propre, destinées à faire du buzz) – « Les charlatans de l’écologie. Enquête sur le totalitarisme vert » ; « La terreur vegan » ; « L’imposture Greta [Thunberg] » ; « Les escrocs de l’islamophobie » ; « La France chrétienne. Racines et traditions » ; « Le racisme antifrançais tue » ; « SOS chrétiens d’Occident » ; « PMA GPA. Comment ils vous enfument » ; « La nouvelle terreur féministe » ; « La tyrannie des bien-pensants » ; « Le vrai pouvoir des francs-maçons » ; « Ceux qui détestent l’homme blanc » ; « Arrêtez d’emmerder les chasseurs » – et les consacre à ses modèles – le trio Salvini, Orbán, Kurz, qualifiés de « nouveaux visages de la rébellion des peuples », le trio Onfray, Zemmour, Taddeï en butte au « retour de la censure », Philippe de Villiers, mais aussi l’ancien chef d’état-major Pierre de Villiers, Michel Houellebecq, Marion Maréchal-Le Pen, Jean-Marie Bigard. C’est toujours dans Valeurs actuelles que paraît, à la fin de l’été 2020, une « fiction politique » transportant Danièle Obono, la députée de la France insoumise, au XVIII e siècle, et la transformant en esclave – précisons que, bien sûr, ce sont des Africains qui l’ont réduite à cette condition. Lejeune, lui-même, n’a pas hésité à faire le coup de poing contre l’une des membres du groupe féministe La Barbe, manière sans doute de résister à la « terreur féministe ».

Charlotte d’Ornellas, journaliste à Valeurs actuelles, est aujourd’hui une chroniqueuse régulière sur CNews et jusqu’en 2019 sur BFM TV – elle participe par exemple à l’émission politique Et en même temps, animée jusqu’à l’été 2020 par Apolline de Malherbe le dimanche. Mais elle intervient également sur Radio Courtoisie, TV Libertés, et écrit dans Présent, soit des canaux classiques de l’extrême droite. Elle a aussi cofondé, avec Damien Lefèvre dit Damien Rieu (Génération identitaire, spécialiste des actions coup de poing, comme l’occupation d’un chantier de mosquée à Poitiers en 2012 ou la tentative de fermeture de la frontière italienne aux migrants en 2018), France, « magazine patriote ». Le premier numéro comportait (entre autres) une interview du chantre du « grand remplacement », Renaud Camus (« Nous sommes encore les plus forts »). La chroniqueuse des chaînes info théorisait, dans le numéro 3, « le coup de grâce porté aux idéologies du Progrès et de l’Égalité » ou prophétisait la « guerre culturelle » et le « réenracinement des Français ». Comme Damien Rieu, elle est membre de l’ONG SOS Chrétiens, régulièrement dénoncée par la presse catholique comme proche de la droite catholique identitaire4, et a participé à un voyage pro-Bachar el-Assad. Rien d’aussi frontal, bien sûr, dans ses interventions sur les chaînes d’information, mais l’objectif – la « guerre culturelle » – est identique : ainsi feint-elle de s’étonner que l’on puisse voir les photos des corps des enfants de migrants morts noyés sur les rives de la Méditerranée ou du Rio Bravo, mais pas celles du Bataclan. Derrière la fausse candeur – ces photos sont horribles, pourquoi sommes-nous obligés de les voir ? –, le complot n’est jamais loin : montrer les corps des enfants, c’est vouloir « [faire] bouger les lignes », et donc favoriser les flots migratoires ; ne pas montrer les victimes du Bataclan, c’est minimiser la violence islamiste.

Eugénie Bastié, passée par Causeur et le FigaroVox (l’un des épicentres avec Valeurs actuelles de la pensée réactionnaire), aujourd’hui au Figaro, intervient régulièrement sur LCI et sur Histoire TV (dirigée jusqu’en 2018 par Patrick Buisson, conseiller plus ou moins occulte de Sarkozy, et « théoricien » de la droitisation de la droite) dans l’émission Historiquement Show, animée par Jean-Christophe Buisson (Le Figaro Magazine). On y croise historiens professionnels et historiens du dimanche, souvent bien ancrés à la droite de la droite (Philippe de Villiers, Jean Sévillia), ou amateurs de supposées énigmes historiques (Franck Ferrand). Le créneau d’Eugénie Bastié est avant tout celui de la lutte contre les « féministes radicales » (Adieu mademoiselle), la défense des « porcs » (Le Porc émissaire. Terreur ou contre-révolution), l’éthique : mise en question de la congélation des ovocytes, de l’extension de la PMA, du rallongement des délais en matière d’IVG, de l’euthanasie pendant l’affaire Vincent Lambert… Ces positions se retrouvent dans la revue LimiteRevue d’écologie intégrale, dont elle est l’une des créatrices. Sous le titre « L’esprit de l’escargot », elle y dialogue avec Natacha Polony. La littérature y est prétexte à communier dans leur amour des « écrivains nostalgiques, pour ne pas dire réactionnaires », à déplorer la mode du fact checking ou que « le bruit médiatique parle d’un seul homme » – autrement dit, qu’il n’y aurait pas de place dans les médias pour des paroles comme la sienne… qu’on entend pourtant beaucoup. Elle y défend l’« écologie intégrale », terme utilisé par Dominique Bourg ou le pape François, mais progressivement monopolisé par les conservateurs catholiques, en particulier par Tugdual Derville, un des piliers de « La Manif pour tous », ou par Gaultier Bès, un des fondateurs des « Veilleurs », mouvement créé en 2013 pour s’opposer au mariage des couples de même sexe, et cofondateur de Limite.

Barbara Lefebvre, enseignante, surnommée « la combattante » par Valeurs actuelles, s’est peu à peu imposée dans l’espace public jusqu’à être aujourd’hui l’une des chroniqueuses des Grandes Gueules, l’émission quotidienne d’Alain Marschall et Olivier Truchot sur RMC qui multiplie les déclarations provocatrices génératrices de buzz. Son créneau : « les territoires perdus de la République », du nom d’un ouvrage auquel elle a collaboré, la baisse continuelle du niveau à l’école, l’illettrisme, et « la martyrologie de la banlieue » (l’affaire Adama Traoré).

Ces trois jeunes femmes ont un point commun, qu’elles partagent d’ailleurs avec Marion Maréchal-Le Pen : looks modernes, coiffures à la mode, elles sont aux antipodes de la « catho-tradi », façon Ludovine de La Rochère. Maniant le sous-entendu et l’insinuation, elles sont au plus loin de la rhétorique ouvertement violente de l’extrême droite. Bref, elles sont parfaites pour les médias amateurs de chair fraîche et de buzz sur les réseaux sociaux.

Aucune digue n’empêche donc plus aujourd’hui les représentants de l’extrême droite, voire de l’ultra-droite, d’intervenir en passant pour objectifs et sous couvert du respect de la pluralité politique – en réalité, pour que cette pluralité soit respectée, il faudrait, si tant est que l’on puisse mettre un signe égal, ouvrir largement les plateaux à des défenseurs des black blocs ou à la rédaction complète de Lundimatin, revue de la gauche radicale. On a ainsi pu voir Thaïs d’Escufon, la porte-parole du groupe dissous « Génération identitaire », sur les plateaux de Balance ton post, l’émission de Cyril Hanouna, sur CNews. De même, Louis de Raguenel, passé par le cabinet de Claude Guéant au ministère de l’Intérieur sous Nicolas Sarkozy, puis devenu rédacteur en chef internet de Valeurs actuelles, l’un des promoteurs de la ligne ultra-conservatrice du titre, est devenu à la rentrée 2020 chef-adjoint du service politique d’Europe 1 – les protestations quasi unanimes de la rédaction ont juste empêché qu’il soit chef de service en titre.

Frédérique Matonti

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