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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Hyam Yared...

14 Octobre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

« Ayn la te’chah, Qalb la youjah. » « Œil qui ne voit, cœur sans douleur. » Les rares fois où mon père s’exprimait en arabe, il s’empressait de traduire en français. Cette maxime, il la répétait en boucle chaque fois que je tentais de raviver un souvenir antérieur à mon réveil. La phrase me faisait penser à une formule magique. J’en aimais la musicalité. Le reste du temps, il amputait le langage de tout mot à connotation arabe. Dans la rue, il communiquait du bout des lèvres, préférant ne pas se faire comprendre d’un cireur de chaussures plutôt que de participer à répandre les sonorités d’une langue fondamentalement liée à l’existence et l’expansion de l’islam. Il prononçait les mots arabes d’utilité quotidienne avec dégoût, plissant les yeux comme le ferait un enfant pour avaler un sirop trop amer. Kahwa min fadlak. Du café s’il vous plaît. Hashra guineh ? Ya serrak ya harameh. Dix guinées ? Espèce de voleur, d’arnaqueur. Aux petites désœuvrées de sept ou huit ans qui s’approchaient de lui au grand bazar de Khan el-Khalili en quémandant des pièces contre un baiser, il lançait bezrit charmouta, graine de pute, et les chassait du revers de la main en intercalant ses gestes de ffff fffff qu’il expirait, discrètement d’abord, puis de manière incontrôlée. Le temps concédé à la rue ne durait jamais. La promenade se soldait au pas de course en direction de la maison, scandée de fff fff que je prenais pour des halètements avant de comprendre qu’il s’agissait d’un bouclier respiratoire mis en place par lui pour se protéger d’un lieu auquel il ne désirait pas appartenir. Arrivé chez lui, il s’essuyait les pieds, se déchaussait et se précipitait à l’intérieur. « Dehors, maugréait-il. La poussière doit rester dehors. » Parfois il soufflait dans le vide, persuadé de préserver son âme des dépôts de poussière susceptibles de s’infiltrer entre lui et sa peau. « L’ennemi, c’est la poussière, ffffff. Et la poussière est partout. Ffff ffff. La plus résistante est invisible, ffff ffff. » Il soufflait en cercle. Joignant le geste à la parole, il secouait la tête pour se débarrasser, m’expliquait-il, des derniers résidus de cette langue qu’il n’avait pas choisi d’entendre. Aux heures des appels à la prière, il enfonçait des boules Quiès dans ses oreilles et haussait le volume de sa stéréo au maximum. Les chants byzantins déployés dans l’espace clos de notre appartement de la rue Champollion, adjacente à la grande avenue de Tal’at Harb, agissaient sur lui comme une dose de morphine. Exténué, il s’effondrait alors sur un fauteuil en cuir face à son chevalet, où trônaient des icônes. Une fois sur deux, il coinçait la queue de Koniortos, un chat errant plus proche d’une serpillière vivante que de la race féline. Les chants couvraient tout, la voix du muezzin de la mosquée d’en face et l’air plombé de la ville engluée dans les poils de Koniortos.

Avec ses yeux miel et sa toux asthmatique entrecoupée de miaulements, Koniortos a meublé mon enfance. Je l’avais repéré pour la première fois, à l’arrêt du bus scolaire, un matin d’octobre. Son air de chat pollué m’avait émue. Cette chose sur pattes, particulièrement laide, faisait tache sur le trottoir. J’avais tenté de m’en approcher tandis qu’il me fixait, immobile. Dès que je m’avançais trop, il déguerpissait. Pourtant, je restais à bonne distance, jouant à être plus immobile que lui. Je ne sais qui de nous deux sondait l’autre. Koniortos ne se lassait pas de soutenir mon regard. Au retour de l’école, je le trouvais à la même place, gardien immuable de mon absence sur le trottoir. Chaque matin, au moment où les portes du bus s’ouvraient, je me penchais au ralenti, attrapais mon cartable, le hissais sur mon dos en prenant garde de ne pas effaroucher le chat. Ni la poussière du Caire, ni le bruit de ferraille, ni ma démarche boiteuse n’avaient d’incidence sur sa posture. Koniortos ne bougeait que pour tousser. Son pelage hérissé sur un corps secoué de soubresauts m’avait donné irrésistiblement envie de l’adopter. Il avait dû le sentir. Au retour de l’école, un après-midi où j’avais à peine osé regarder dans sa direction, m’avançant à pas lents vers la grande grille de notre immeuble et montant deux par deux les marches jusqu’à l’étage de notre appartement, je l’avais trouvé assis de toute son allure de sphinx sur le palier, manifestement dans l’attente que je lui ouvre la porte. Il était arrivé avant moi, empruntant ces couloirs invisibles dont seuls les chats connaissent l’accès.

Hyam Yared - Tout est halluciné

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Grammaire à l’école (3) : Quand un linguiste s’aventure sur le terrain de la didactique...

14 Octobre 2018 , Rédigé par Instit'Auteur - Antoine Fetet Publié dans #Education, #Pédagogie

Grammaire à l’école (3) : Quand un linguiste s’aventure sur le terrain de la didactique...

Philippe Monneret, Professeur des Universités en sciences du langage (Université de Paris IV Sorbonne) est intervenu le 27 septembre 2018 dans le cadre du séminaire des Inspecteurs de l’Éducation Nationale 1er  degré. Diffusée en direct via Youtube [1]  et via le réseau Canopé, l’intervention de M. Monneret avait pour but de détailler le nouveau cap fixé à cet enseignement qui a connu tant de vicissitudes au cours des dernières décennies.

Je vous propose la troisième et ultime partie de l’analyse de cette intervention largement médiatisée.

3e partie : quand un linguiste s’aventure sur le terrain de la didactique

Dans la droite ligne d’un François Fillon qui, pendant la campagne présidentielle de 2017 dénonçait une « caste de pédagogues prétentieux qui ont imposé des programmes jargonnants et qui ont pris en otage nos enfants au nom d’une idéologie égalitariste », le Ministre actuel prétend s’appuyer sur la science et sur ses avancées (excluant implicitement les sciences « molles ») pour piloter le système éducatif. Les « ajustements et clarifications » des programmes de français, publiés en juillet dernier, témoignent de cette inflexion. La méfiance affichée envers les pédagogues touche également les didacticiens de la discipline : la démission du CSP de Sylvie Plane en janvier dernier l’a hélas démontré.

Au Ministère, la question de la large diffusion des nouvelles instructions se posait sans doute en ces termes : qui, pour porter les orientations nouvelles, sinon un scientifique incontestable ? De préférence un spécialiste en neurolinguistique pour être « raccord » avec le tropisme actuel du ministère pour les neurosciences…

Philippe Monneret a donc été chargé de cette mission. Brillant linguiste ne s’étant jamais, au cours de sa carrière, intéressé de près ou de loin à la didactique de l’enseignement du français, il sert de caution scientifique à ces nouvelles directives ministérielles.

Son intervention à l’ESENESR est révélatrice d’un courant de pensée selon lequel les savoirs académiques sont l’alpha et l’oméga de l’enseignement de la grammaire. Serait-ce à dire qu’une fois les connaissances à transmettre précisément définies, il n’est plus besoin de pédagogie ? L’analyse  montre à quel point cette approche peut sembler naïve et fragile.

(...)

Antoine Fetet

Suite et fin en cliquant ci-dessous

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A Voir... Capharnaüm... De Nadine Labaki...

14 Octobre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Politique, #Histoire, #Cinéma

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A l'école macronienne, je dis calmement non...

14 Octobre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Politique

A l'école macronienne, je dis calmement non...

Lors d'un voyage en Italie avec mes élèves de 4ème et 3ème, j'ai pris le temps d'écouter, de LES écouter, car nous disposions de ces heures d'échange qui manquent trop souvent au collège par la faute d'emplois du temps délirants d'absurdité. J'ai découvert d'autres pré-adolescents qui ont découvert j'espère un autre professeur.

De toutes ces conversations, avec les filles comme avec les garçons, le soir en bord de plage ou lors des pauses-déjeuner à Rome, Ostie ou Herculanum, jusque dans le train du retour, jusque dans la gare de Milan lors de notre correspondance vers Rome à l'aller puis Paris au retour, j'ai entendu leur curiosité, leur appétit de savoir, leur bonheur d'être ensemble, leurs émerveillements au Colisée ou devant les ruines  de la ville engloutie par les cendres du Vésuve.... J'ai très souvent entendu aussi leurs inquiétudes. L'avenir. Les 3ème surtout. Il quittaient le collège huit mois après.

L'individualisme triomphe partout

Notre société française, ce "modèle", est fondée depuis des décennies sur le fait "certain" que l’École aide les enfants à, au moins maintenir un rang social, au mieux aider celles et ceux qui partaient de très bas à gravir quelques échelons. Or depuis les années 1990, l'échelle est toujours là, l’École aussi, mais elle semble ne "profiter" qu'aux plus favorisés à la naissance. Loin de moi l'idée d'en vouloir à ces excellents élèves. Je les ai toujours encouragés, félicités. Ai toujours interdit les moqueries à leur encontre: "Ah oui mais lui c'est un intello !". Non!

Il n'empêche que, pour reprendre une réflexion de François Dubet, "On traite mal ceux qui ne sont pas dans l'élite". Les clefs de la réussite scolaire sont détenues par les mêmes, plus fermement encore depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir. Même les diplômés ne sont plus aussi certains de la valeur annoncée du diplôme obtenu. Alors, une peur en entraînant une autre, on conserve précieusement ces petits avantages personnels. On devient égoïste. On ne sait jamais. On n'est jamais trop prudent. L'individualisme triomphe partout. "Un pour tous, tous pour un" disaient les Mousquetaires de Dumas. En Macronie ils diraient: "Chacun pour soi et sauve qui peut!"

Alors, d'émancipatrice l’École tend un autre miroir à ses utilisateurs: celui de la "stagnation éducative". Tout se fige, comme les corps des suppliciés d'Herculanum enfermés dans leur prison de roche volcanique. Le divorce entre le "peuple" et les "élites" achève de se consommer. Une génération entière a désormais acquis la conviction tragique qu'il y a eu tromperie sur la marchandise.

Une tromperie d'autant plus inacceptable que l’École "macronienne" véhicule l'idée d'un "contrat de confiance" qu'elle sait pertinemment ne pas vouloir honorer. D'où ma conviction profonde d'une urgente nécessité de refondation de l'institution toute entière. Cette refondation, qui avait commencé entre 2012 et 2017 sous l'impulsion ô combien courageuse de Najat Vallaud-Belkacem, est aujourd'hui hachée menue pour être remplacée par une école libérale, formant de futurs "collaborateurs" pour une "start-up nation" obéissant aux lois du marché. Des "collaborateurs" formés par de zélés évaluateurs appliquant aveuglément des directives venues d' "en-haut", sans concertation, sans débat, sans RAISON!

Dans les rires et les regards joyeux de mes élèves...

Dans les rires et les regards joyeux de mes élèves, dans les yeux gris-bleu de Sarah, dans les mots de Thomas et de Zoé, dans les colères soudaines de Jade, dans les courses folles de Pierre, Souad et Julie sur la plage, dans les mots de tous j'ai entendu leurs bonheurs présents et leurs peurs futures. Ces peurs qui sont le terreau des discours réactionnaires et - c'est à craindre si la seule alternative civique imposée est de choisir entre l'hyper libéralisme et les populismes - leurs victoires futures.

Pour ces élèves-là, pour TOUS les élèves de ce pays, je souhaite une autre École. Non pas une École "adaptée" à la société qui va (mal) pour une société qui vient (encore plus mal), ni une École où les évaluations et le scientisme auront remplacé la pédagogie et le si beau métier de professeur tel que je l'ai modestement pratiqué avec des milliers de collègues, mais une École qui ait un sens, qui donne du sens et qui indique quelle société nous voulons plutôt que d'accepter celle que nous subissons et, pire encore, faisons subir à nos élèves pour, cynisme absolu, les préparer à en devenir les parfaits et fidèles serviteurs aveugles et sourds.

Christophe Chartreux

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Pour le maintien du Cnesco...

14 Octobre 2018 , Rédigé par Les Cahiers Pedagogiques Publié dans #Education, #Politique

Pour le maintien du Cnesco...

Quatorze organisations membre du conseil consultatif du Cnesco (Conseil national de l’évaluation du système scolaire) ont signé lettre commune au ministre de l’Éducation nationale pour demander son maintien, alors qu’un projet de loi qui sera discuté en CSE (Conseil supérieur de l’Éducation) le 15 octobre prévoit sa suppression. Le CRAP-Cahiers pédagogiques s’associe à ce courrier.

                       ___________________________________________

Monsieur le Ministre,

Vous avez annoncé le remplacement du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) créé par la loi du 8 juillet 2013 par une nouvelle instance principalement chargée d’évaluer les établissements.

Nous, membres de son Comité consultatif et utilisateurs de ses travaux, tenons à vous faire part de notre très forte inquiétude à l’idée que le Cnesco cesse son activité dans ses modalités actuelles, garantes de son indépendance. Au moment où le Comité d’évaluation des politiques publiques de l’Assemblée nationale publie un rapport d’information qui évalue très positivement l’action du Cnesco (une « instance productive, indépendante et transparente », selon le rapport) et demande qu’il soit pérennisé, nous jugeons qu’il n’est pas souhaitable de créer dans l’urgence une nouvelle instance d’évaluation.

Dans son rapport du 27 septembre 2018, le Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques de l’Assemblée nationale recommande de confier au Cnesco une mission d’impulsion, de coordination et de régulation au niveau des instances ministérielles de l’évaluation. Il rappelle que le Cnesco a « contribué à diffuser la culture de l’évaluation au sein de l’Éducation nationale mais n’a pas pu remplir, faute de moyens, toutes ses missions ». Il reconnait la qualité des travaux menés par le Cnesco ainsi que sa nécessaire indépendance et fait plusieurs propositions pour le renforcer dans ses missions et ses travaux.

Pour les acteurs du système éducatif et de la société civile que nous représentons, il est important que l’évaluation « indépendante, scientifique et participative du système scolaire » que le Cnesco a réussi à mettre en place en quelques années, perdure. En effet, le Cnesco part des questions des usagers et des professionnels du système éducatif et travaille avec eux à construire des recommandations partagées à partir des évaluations réalisées par des chercheurs – y compris étrangers – et à les mettre à la disposition de tous. Les ressources évaluatives du Cnesco et ses recommandations sont importantes pour améliorer les pratiques éducatives sur le terrain et pour faire évoluer les politiques éducatives de façon constructive.

Nous tenons à rappeler que le Cnesco dispose d’une expertise reconnue en matière d’évaluation des politiques publiques d’éducation alors qu’il n’est pas encore parvenu au terme de son premier mandat qui court jusqu’en 2020. Les acteurs de terrain ont besoin de stabilité institutionnelle, la confiance qu’a su créer le Cnesco auprès de la communauté éducative et de la communauté scientifique s’est construite au fil des années. C’est pourquoi il devrait voir ses missions affirmées et éventuellement élargies. C’est le souhait que nous formulons tous ensemble.

Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l’expression de toute notre considération.

11 octobre 2018

Les signataires :

Ceméa, CFDT, Cnajep, FCPE, FERC-CGT, FSU, PEEP, SE-UNSA, SGEN-CFDT, SNES-FSU, SNPDEN-Unsa, SNUIPP-FSU, UNL, UNSA-Éducation

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"Notre démocratie ne sait plus débattre de façon raisonnable"...

14 Octobre 2018 , Rédigé par L'Obs Publié dans #Education, #Politique

"Notre démocratie ne sait plus débattre de façon raisonnable"...

Directrice des projets internationaux à l'institut Ipsos, Chloé Morin était en charge de l’opinion publique à Matignon au sein du cabinet de Jean-Marc Ayrault puis de Manuel Valls.

Une discussion sur le plateau d’un talk-show qui dégénère, Éric reprochant à Hapsatou de ne pas s’appeler Corinne. Des amis d’hier qui ont grandi, milité et gouverné ensemble, et s’engagent dans un combat mortifère entre "gauches irréconciliables". Des réformes unanimement jugées indispensables par experts et gouvernants – notamment les réformes pénitentiaires visant à éviter la récidive et favoriser la réinsertion des détenus – mais indéfiniment reportées par crainte de paraître "inaudibles" ou pire "laxistes". Des promesses de campagne enterrées parce que ce qui semblait faire consensus hier est soudain devenu inflammable... L’observation du monde médiatico-politique donne souvent le sentiment que notre démocratie ne sait plus débattre de façon raisonnable, apaisée, et produire sinon du consensus, du moins des compromis temporaires.

Cette paralysie tient sans doute en partie au fonctionnement du monde politique et du système médiatique. D’une part, la dynamique électorale se construit par nature sur l’affirmation de différences de fond – même si, trop souvent, elle se nourrit de désaccords personnels déguisés en désaccords idéologiques. D’autre part, le système médiatique – et les réseaux sociaux amplifient ce phénomène – fonctionne comme une gigantesque centrifugeuse, qui ne fait ressortir que ce qui tranche, qui clive, ou qui clashe. Le raisonnable est accusé de faire de l’eau tiède, le provocateur d’être au contraire courageux. Le rassembleur n'a "pas de ligne" alors que celui qui divise génère indignation ou adhésion, retweets et audimat.

Comment échanger sans être d'accord sur le "vrai" ?

Mais il serait sans doute trop facile de réduire à un seul problème médiatico-politique notre incapacité à débattre de certains sujets essentiels. Trop souvent, les élites – qui seraient par nature corrompues, animées uniquement par la poursuite de leur ambition personnelle, déconnectées des problèmes "du peuple", ou simplement à la recherche de buzz et des recettes publicitaires correspondantes – nous servent de bouc émissaire facile pour occulter d’autres problèmes ou notre propre responsabilité citoyenne dans la dégradation de la qualité du débat. Les populismes critiquent la perversion des élites mais le dégagisme qu’ils prônent consiste précisément à remplacer les élites en place par de nouvelles, sans apporter la moindre garantie sur leur capacité à se comporter différemment de celles qu’elles auront délogées. 

Parmi les éléments qui semblent rendre le débat impossible, mais sont trop rarement évoqués, on trouve d’une part la crise du rapport au réel, et d’autre part la crise de notre rapport à la politique, dont le rejet des élites n’est qu’un symptôme. Comment débattre quand nous ne sommes même plus d’accord sur le "vrai" ? Comment échanger des arguments quand de plus en plus de personnes montrent une totale indifférence à la science et aux institutions détentrices d’autorité ? Comment penser le monde, définir un "projet de société", quand nous ne sommes pas d’accord sur ce que nous vivons ?

Pourquoi le fact-checking ne suffira pas à gagner la guerre contre la désinformation

Les études réalisées par Ipsos dans des dizaines de pays montrent que nous avons systématiquement tendance à surévaluer ou sous-évaluer les phénomènes sociaux et économiques majeurs. Ainsi, nous Français surestimons de 28 points la proportion de personnes nées à l’étranger et résidant sur notre sol (49% contre 21,7%). De même, nous pensons que l’insécurité a augmenté depuis dix ans, quand les réalités statistiques viennent démentir ces perceptions. Dans de nombreux domaines, comment pourrions-nous produire du consensus sur les solutions, quand nous ne sommes pas même capables de nous accorder sur la nature et l’ampleur des problèmes ?

Nous oscillons entre indifférence et passion

À cela s’ajoute la crise de notre rapport à la politique. La politique nous passionne mais la politique nous révulse. Désidéologisation, désaffiliation partisane, les études montrent que nous avons un rapport de plus en plus consumériste à la politique. Or, le consommateur n’a que des droits, quand le citoyen a également des devoirs. Le premier zappe et se désabonne en un clic, ce qui se traduit par l’extrême volatilité sondagière constatée lors des primaires puis de la dernière présidentielle. L’accumulation de nos déceptions se traduit par un désengagement partisan et électoral croissant – ce qui ne nous empêche pas de surinvestir chaque élection présidentielle d’espoirs délirants – dont seuls les sujets à forte dimension émotionnelle viennent encore nous tirer.

D’un côté, les sujets techniques et complexes – réforme du droit du travail, débats budgétaires – sont accueillis par beaucoup avec indifférence ou résignation, alors qu’ils engagent des changements fondamentaux. Le désintérêt permet ici une forme de consensus qui n’est qu’apparent et temporaire. De l’autre côté, certains sujets – par exemple la situation dans les Ehpad, l’accueil des réfugiés, les politiques de santé – sont spontanément abordés via un prisme émotionnel, et suscitent des débats enflammés qui rendent tout débat impossible. De ce fait, nous oscillons entre indifférence et passion, laisser-faire et indignation, mais nous sommes rarement – en tout cas à l’échelle nationale, périmètre de la démocratie – capables de faire converger des idées, des volontés, et des projets.  

Pour ces raisons, ceux qui souhaitent sortir de la paralysie dans laquelle s’enlise le débat politique actuel seraient bien inspirés de s’interroger sur la manière dont se forgent nos perceptions collectives et sur notre rapport à la politique, plutôt que de se retrancher dans la seule critique – par ailleurs nécessaire et salutaire – des politiques et des médias.

Chloé Morin

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Janis Ian...

13 Octobre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Musique

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Coup de coeur... Delphine de Vigan...

13 Octobre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je voulais que le cas de Théo Lubin soit évoqué lors de la prochaine cellule de vigilance. Frédéric m’a convaincue d’attendre encore un peu. Selon lui, je ne dispose pas d’éléments suffisants pour en faire la demande. Et puis l’évocation d’un cas laisse toujours des traces, cela pouvait nuire à Théo ou à sa famille par la suite, cela ne devait pas être pris à la légère.

Avais-je l’air de prendre cela à la légère ? Je me réveille toutes les nuits, le souffle entravé par l’angoisse, et il me faut souvent plusieurs heures pour me rendormir. Je n’ai plus envie de sortir avec mes amis, d’aller au cinéma, je refuse de me distraire. De toute façon, le cas n’en est pas un, je n’ai aucune pièce à verser au dossier et il me faudrait aller contre l’avis de l’infirmière qui n’a pas jugé utile de convoquer les parents, bien qu’elle n’ait pour l’instant reçu aucune réponse au courrier qu’elle a adressé à la mère.

J’ai accepté d’attendre un peu. Frédéric m’a promis d’accorder à Théo une attention particulière, même s’il n’accueille les classes de cinquième qu’une heure par semaine.

Hier après-midi, lorsque j’ai vu Théo entrer dans la salle, juste derrière Mathis, j’ai eu un coup au cœur. J’ai regretté d’avoir capitulé. Il m’a aussitôt semblé bizarre, instable, il marchait avec précaution, on aurait dit que le sol menaçait à chaque pas de céder sous ses pieds. Fallait le voir, le gamin, prendre appui sur les tables pour avancer jusqu’à la sienne, ça m’a sciée en deux, on aurait dit un type bourré. J’ai pensé qu’il était blessé à la jambe, ou au dos, il peinait vraiment pour avancer. Puis il s’est laissé tomber sur sa chaise, apparemment soulagé d’être parvenu jusque-là. Les yeux rivés au sol, il fuyait mon regard.

Quand tous les élèves ont été installés, quand le brouhaha s’est tu et qu’il n’avait toujours pas bougé, je lui ai demandé pourquoi il ne sortait pas son cahier de cours. Sans lever les yeux vers moi, dans un filet de voix, il m’a répondu qu’il l’avait oublié.

J’ai senti la panique m’envahir. Des images m’assaillaient sans que je puisse les contrer. Je n’arrivais pas à calmer mon esprit, à reprendre mon souffle, je ne pouvais m’empêcher de l’observer pour tenter de comprendre ce qui se passait.

Alors j’ai vu les blessures sur son corps, je les ai vues aussi nettement que si ses vêtements avaient été déchirés à ces endroits précis pour laisser apparaître les contusions et 

le sang. J’ai cherché de l’air, je regardais les autres élèves, je guettais sur leur visage le moment où ils allaient se rendre compte, j’espérais que l’un d’eux, ne serait-ce qu’un seul, soit capable de voir ce que je voyais, mais ils étaient tous là, immobiles, attendant la sentence que j’allais prononcer ou le début du cours. Je me suis répété plusieurs fois ces mots je suis seule à voir ses blessures, je suis seule à voir qu’il saigne, j’ai fermé les yeux, j’essayais de me raisonner, de calmer ma respiration, de retrouver, avec leur intonation ferme et rassurante, les paroles de l’infirmière qui l’avait examiné : « Il n’y avait rien, aucune marque, aucune trace, aucune cicatrice. »

Il n’y avait rien.

Sauf que les coups je les ai reçus et qu’avec moi, ça ne marche pas.

Au premier rang, Hugo m’a demandé doucement :

— Madame, vous ne vous sentez pas bien ?

Les images résistaient.

J’ai inspiré profondément, j’ai demandé aux élèves de sortir une copie double et j’ai énoncé les questions du contrôle sans prendre la peine de les inscrire au tableau.

À quoi servent les aliments que nous consommons chaque jour ?

Citez les groupes d’aliments que vous connaissez.

Quelle est l’unité de mesure que l’on utilise pour 

évaluer la quantité d’énergie apportée par les aliments ?

Une des filles du premier rang (Rose Jacquin, sans doute, qui ne rate jamais une occasion de prendre la parole) m’a interrompue :

— Madame, vous allez trop vite !

Je n’avais jamais fait de contrôle surprise, un vent de révolte soufflait dans la classe. Théo avait toujours la tête baissée, les mains en visière, de telle sorte que je ne voyais plus ses yeux. Je lui ai proposé d’aller à l’infirmerie, il a refusé.

D’abord incrédules, les élèves ont fini par se taire et se sont mis au travail. Sous prétexte de surveiller les éventuels bavardages, je pouvais maintenant l’observer. Son corps était légèrement penché en avant, son stylo était levé. Il avait posé sa main libre sur la feuille, comme pour prendre appui. On aurait dit qu’il ne parvenait pas à fixer son attention sur sa copie, ses yeux cherchaient un point d’ancrage qu’ils ne trouvaient pas.

Au bout de quelques minutes, je me suis avancée dans les rangs. En passant j’ai vu qu’il n’avait rien écrit, un voile de sueur couvrait son front. J’ai eu envie de caresser ses cheveux. J’ai eu envie de m’asseoir à côté de lui et de le prendre dans mes bras.

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Tout s'apprend. Seules l'ignorance et la peur engendrent la violence...

13 Octobre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Pédagogie

Tout s'apprend.  Seules l'ignorance et la peur engendrent la violence...

Il y a quelques jours une collègue m'interpelle  : "Christophe, est-il exact que tu aies donné ton adresse mail à tous tes élèves?". A ma réponse affirmative cette collègue, jeune, a écarquillé de grands yeux et a eu cette réflexion : "Eh bien toi tu n'as pas peur! Moi je ne ferai jamais une chose pareille! Tu vas te faire agresser!". Cette peur exprimée je l'ai très souvent entendue. Elle est la manifestation d'une accumulation d'incompréhensions, d'ignorances, de fantasmes. Et de réalités.

Les relations professeurs-élèves doivent respecter des limites convenables. C'est une évidence nécessaire afin d'éviter tous les débordements possibles, afin de faire prendre conscience aux pré-adolescents et adolescents qui sont avec nous quelles sont ces limites, jusqu'où on peut aller et ne pas aller.

Cette "pédagogie des limites" - j'en ai conscience - n'est pas possible partout. Il existe des établissements où peut-être il convient d'être plus prudent que dans d'autres. Il est certainement plus judicieux de ne pas dévoiler son Email ou l'adresse de sa page Facebook à des élèves qui, deux jours après la rentrée, envoient leurs professeurs "se faire enc...."! Ces débordements inacceptables se produisent aussi, sous des formes moins directes, plus feutrées, dans d'excellents établissements. Au lycée Condorcet de Limay par exemple ou, plus prestigieux encore, au lycée Lakanal de Sceaux*.

Tout, je crois, s'apprend. La peur n'a jamais évité le danger. Bien au contraire elle l'attire!

Je donne mes coordonnées personnelles à mes élèves depuis plusieurs années. Les objectifs pédagogiques de cette démarche sont expliqués dès la première semaine de la rentrée. Les limites sont posées. A ce jour, je n'ai JAMAIS rencontré le moindre problème. Alors que des collègues qui ne donnent et ne donneront jamais leurs coordonnées en ont connus. Et de très sérieux !

Nos élèves, il faut avoir cela à l'esprit, sont nés avec des ordinateurs, des adresses Email, des pages Facebook et, de plus en plus, des comptes Twitter. Nous ne pouvons pas ignorer ce "fait sociétal" majeur. Au risque, si nous l'ignorons ou si nous en avons peur, de nous couper des réalités quotidiennes de nos élèves. Il ne s'agit pas de banaliser, de gadgétiser ("faire d'jeun") l'échange de coordonnées ou d'adresses de comptes sociaux. Il s'agit de faire comprendre aux élèves que nous aussi, enseignants, sommes entrés dans le XXIème siècle, que nous en maîtrisons les outils et que nous pouvons les utiliser à des fins pédagogiques utiles, pratiques, respectueuses de la vie des uns et des autres.

Lorsque j'étais enfant, ma grand-mère paternelle m'interdisait absolument d'accéder à un petit salon, toujours fermé. Elle y entreposait des souvenirs de mon grand-père, son mari, mort jeune dans les tranchées de la Grande Guerre. Bien évidemment, cette interdiction n'encourageait que mes désirs de visite au salon secret  !

En cachant, en NOUS cachant, nous ne provoquons que la curiosité, parfois malsaine, de nos élèves. Le dialogue professeurs-élèves, nécessaire, ne peut plus se contenter d'échanges rapides à la fin d'un cours, de conversations dans le brouhaha d'un préau. Nous disposons d'outils extraordinaires, rapides, pratiques. Ne pas s'en servir, ne pas apprendre aux élèves à les utiliser de manière intelligente et respectueuse des vies privées de chacun, c'est - les nombreux exemples récents en sont la preuve - ouvrir la porte des incompréhensions réciproques.

Bien évidemment, les excès, les débordements, les injures à l'encontre d'enseignants existeront toujours. Mais elles seront beaucoup plus rares si nous montrons et démontrons à nos élèves que nous n'avons pas PEUR de l'échange, qu'il soit verbal dans un couloir ou "informatique" par le biais d'un mail ou d'un réseau social. Tout s'apprend.

Seules l'ignorance et la peur engendrent la violence...

* http://www.20minutes.fr/societe/1124285-20130323-trois-eleves-exclues-lycee-apres-avoir-insulte-prof-twitter

Christophe Chartreux

PS: audace infinie, mes élèves utilisent, sous mon strict contrôle, leur téléphone portable en classe.

Réflexion récente d'une élève:

"Depuis qu'on l'utilise avec vous pour travailler, on a l'impression que c'est un objet vraiment utile".

J'ai un peu gagné...

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L'enseignement de l'Histoire à l'école - Les enjeux...

13 Octobre 2018 , Rédigé par Les Cahiers Pedagogiques Publié dans #Education, #Histoire

L’histoire à l’école : enjeux

Comment les élèves peuvent-ils construire un rapport apaisé, critique et intégrateur au passé de la société humaine et à l’Histoire ? Une histoire qui prenne en compte le récit, l’histoire politique, économique, sociale, les représentations, les enjeux de mémoire, qui éveille l’esprit et qui crée du « nous ».

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