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Vivement l'Ecole!

Le "bon sens" comme retour à l’ordre pédagogique...

12 Juillet 2018 , Rédigé par Questions de Classe(s) Publié dans #Education, #Politique, #Pédagogie

  Le "bon sens" comme retour à l’ordre pédagogique...

1er juillet 2018

Publiée hier, une interview commence à faire un peu parler d’elle : celle de Souâd Ayada, l’actuelle présidente du CSP, à la manœuvre dans les « ajustements de programme ». Si la semaine dernière nous essayons de voir ce qu’entre les lignes, ces modifications disaient du projet politique et pédagogique du ministère, dans cette interview, la présidente du CSP est explicite. Et ça fait peur. Il ne s’agit pas ici d’un soutien acritique aux programmes tels qu’ils sont aujourd’hui, mais de tenter de comprendre les opinions pédagogiques (et donc d’une certaine manière toujours politiques) des personnes aujourd’hui au pouvoir dans le champ de l’éducation.

Le retour des « leçons » : un rappel à l’ordre pédagogique et social ?

Dans les ajustements, une phrase m’avait interpellé sans que j’en comprenne les enjeux : « la leçon de grammaire et de vocabulaire […] doit être pratiquée dans le cadre de séances régulières ». Pourquoi préciser une telle évidence ? On le comprend mieux quand on lit le chapô de cette interview du Point :

« à la rentrée prochaine, les élèves redécouvriront […] les leçons de grammaire » !

C’est vrai qu’avec les programmes de 2015, on ne faisait plus de leçon de grammaire (on se demande d’ailleurs dans quel cadre était étudié le si décrié « prédicat »)… Le mot « leçon » ici est en réalité utilisé comme mot-fétiche, choisi pour sa connotation traditionnelle contre presque un siècle de réflexions et recherches pédagogiques (voire plus : « vos leçons doivent être plus en actions qu’en discours » écrivait déjà Rousseau dans L’Emile, « Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale ; il n’en doit recevoir que de l’expérience »). Derrière le mot « leçon », il y a le cours magistral, un modèle transmissif de l’enseignement ; bref, une pédagogie traditionnelle faisant l’économie d’une réflexion sur l’appropriation des savoirs par les élèves, en se basant sur l’hypothèse qu’un savoir bien exposé doit être assimilé par l’élève (si ce n’est pas le cas, c’est la faute de l’enfant). Modèle pédagogique aujourd’hui souvent de retour sous couvert de pédagogie de l’explicite : au prétexte, que pour apprendre les élèves ont besoin qu’on lève les implicites (ce que je ne remets pas en question), on leur transmet des procédures à appliquer sans nécessité de réflexion, de prise de décision et de construction de savoir.

Ainsi, s’il n’y a pas de « retour à la leçon », il y a cependant un usage des mots qui en dit long. Pour la présidente du CSP, il s’agit explicitement de mettre au placard des décennies de recherches en didactique et en sciences de l’éducation, et d’expérimentations quotidiennes des pédagogues dans leur classe. C’est bien l’héritage des pédagogies actives, puis des didactiques constructivistes et socioconstructivistes (inspirées de la psychologie et de la sociologie des sciences) qu’il s’agit de mettre à mal sous prétexte de retour au bon sens. « Je ne souscris pas à l’idée que l’élève construit ses savoirs » explique Souâd Ayada. Bien entendu, le socioconstructivisme et les approches qui en découlent1 n’imaginent pas que les élèves réinventent la grammaire chaque année : le point de vue est de dire que pour que les élèves apprennent et surtout comprennent, il faut qu’ils/elles pratiquent, expérimentent et observent les règles qu’ils ont à acquérir. Le rôle de l’enseignant est alors de les guider dans cette découverte. Pour la présidente du CSP, l’élève qui apprend est un élève passif : « Ce ne sont pas des « observateurs » de la langue, contrairement à ce que laissent croire les programmes actuels, analyse-t-elle. Ce sont des « usagers » de la langue, non des linguistes ! ». L’ordre traditionnel est maintenu en dépit de tout souci d’appropriation du savoir par les élèves. Il n’est pas inintéressant d’observer que les considérations pédagogiques de madame Ayada réutilisent des catégories qui structurent l’ordre social : celle de la division entre travail intellectuel (« non des linguistes ! ») et travail manuel (« des « usagers » de la langue »). Dans la poursuite de la rhétorique des « fondamentaux » chère au ministre, on retrouve une définition conservatrice de ce que tou.te.s les élèves doivent connaitre : non pas des ambitions d’émancipation intellectuelle par une approche réflexive, mais bien la formation d’ « usagers », maitrisant suffisamment bien les outils de la langue pour être un.e travailleur.se efficace.

Le « bon sens » : obscurantisme et poujadisme pédagogique

Les arguments de madame Ayada ne sont pas véritablement nouveaux : François Fillon en avait fait son slogan de campagne («  la révolution du bon sens ») tout comme Pierre Poujade et bien d’autres. Manifestement, le scientisme du ministère de l’éducation nationale n’empêche pas parallèlement un anti-intellectualisme, qui ne soyons pas dupe, n’a pas pour objectif de rendre hommage au sens pratique et à l’expérience quotidienne des professeur.e.s. Comme on l’a vu, l’appel au « bon sens » est un rappel à l’ordre pédagogique : chacun à sa place, les élèves dans la passivité de réceptacle docile, les enseignants dans la posture magistrale du détenteur exclusif du savoir. Adieu tous les concepts qui tentaient (peut-être de manière un peu complexe et peu lisible) de rendre compte de ces dynamiques : « Ne me demandez pas ce que cela veut dire ! Bien que difficilement compréhensibles, ces formulations étaient dans les programmes de français » déclare, pleine de mépris, madame Ayada à propos de certaines formules des programmes de 2015. Déjà en 1957, Roland Barthes analysait l’usage du « bon sens » par Pierre Poujade : « M. Poujade verse au néant toutes les techniques de l’intelligence, il oppose à la « raison » petite-bourgeoise les sophismes et les rêves des universitaires et des intellectuels discrédités par leur seule position hors du réel computable »2. En effet, ce qui se joue dans l’affirmation du « bon sens », c’est comme toujours un enjeu de définition du réel. Roland Barthes ajoute donc :

« Nous savons maintenant ce qu’est le réel petit-bourgeois : ce n’est même pas ce qui se voit, c’est ce qui se compte ; or ce réel, le plus étroit qu’aucune société ait pu définir, a tout de même sa philosophie : c’est le « bon sens », le fameux bon sens des « petites gens », dit M. Poujade. La petite-bourgeoisie, du moins celle de M. Poujade […], possède en propre le bon sens, à la manière d’un appendice physique glorieux, d’un organe particulier de perception : organe curieux, d’ailleurs, puisque, pour y voir clair, il doit avant tout s’aveugler, se refuser à dépasser les apparences, prendre pour de l’argent comptant les propositions du « réel » […]. Son rôle est de poser des égalités simples entre ce qui se voit et ce qui est, et d’assurer un monde sans relais, sans transition et sans progression. Le bon sens est comme le chien de garde des équations petites-bourgeoises : il bouche toutes les issues dialectiques, définit un monde homogène, où l’on est chez soi, à l’abri des troubles et des fuites du « rêve » (entendez d’une vision non comptable des choses) »

Aujourd’hui comme hier, le « bon sens », c’est l’argument obscurantiste pour défendre l’ordre social, pour défendre le réel tel que les dominants souhaitent qu’il soit.

Où est l’exigence ?

Pour madame Ayada, et pour les détracteurs des « pédagogos », à coup sûr, le camp de l’exigence, c’est eux/elles. « On ne peut pas se réjouir de l’appauvrissement de la langue » assène-t-elle avant de regretter : « Dans un passé récent, les promoteurs d’une conception très exigeante de la langue n’étaient pas tous des « conservateurs ». C’est certain, elles et ses collègues sont dans le camp de l’exigence ; exigence qu’elle veut au service de la justice sociale. Pour elle, ne pas enseigner toutes les personnes du passé simple : c’est faire preuve de « mépris de classe » et de « cynisme ».

Le journaliste du Point ne relève pas que la présidente du CSP vient d’expliquer longuement que les élèves n’ont pas à réfléchir sur la langue et qu’ils et elles sont de simples usagers. Elle vient d’expliquer longuement qu’on ne peut attendre des élèves qu’ils « observent » et qu’ils « construisent » leur savoir. Tout comme le « bon sens » est une arme pour affirmer la vision dominante du réel et réaffirmer l’ordre social, l’exigence ici aussi est un enjeu de débat et de définition. Pour madame Ayada, l’exigence c’est le respect des normes, et notamment des normes de l’écrit dont on sait qu’elles sont l’outil de tri social le plus puissant de l’école (Baudelot et Establet notaient déjà que l’école voulait des enfants qui « parlent comme des livres »3, Bernard Lahire soulignait les difficultés des enfants de classe populaire à rentrer dans un rapport « scriptural-scolaire » aux savoirs4). Tandis que pour celles et ceux que madame Ayada attaque, celles et ceux qui défendent que les élèves doivent observer et expérimenter pour construire eux/elles-mêmes leur savoir, où se situe l’exigence ? L’exigence est avant tout une exigence de réflexion et d’autonomie, voire d’esprit critique : il s’agit autant de savoir appliquer les règles que de les comprendre. Irène Pereira écrivait à la fin de son ouvrage sur les pédagogies critiques5 : « la formation proposée, à toutes et à tous, doit être exigeante, d’un haut niveau intellectuel et culturel et s’articuler avec un enseignement polytechnique ». Bref, le camp de l’émancipation n’a pas renoncé à l’exigence, nous en avons juste une définition autrement plus ambitieuse que celle de madame Ayada pour qui – dans une forme de poujadisme pédagogique - l’intelligence semble se borner à savoir conjuguer au passé simple…

L’exigence et le réel : histoire rapide de la grammaire scolaire

Tous ces discours sur l’exigence sonnent d’ailleurs bien creux quand on voit la quantité d’erreurs qu’ils charrient. Sur Twitter, les réactions n’ont pas tardé : l’historienne Laurence De Cock ironise : « celles et ceux qui prétendent lutter contre "les pédagogistes" au nom de la primauté des savoirs, se désintéressent totalement du fait que les propositions qu’ils font pour l’Histoire reposent sur des savoirs totalement dépassés ». La linguiste Laélia Véron s’exclame quant à elle : « Cet entretien (biaisé) contient bon nombre d’âneries cachées sous le prétexte du pseudo "bon sens" », avant de conclure : « sous prétexte de fermeté, de ne "pas négocier", on véhicule de la langue une image fausse, figée, anhistorique : la langue doit s’apprendre par coeur, sans réflexion ».

Madame Ayada semble convaincue que les règles de la grammaire scolaire traditionnelle sont là depuis toujours, qu’elles seraient incluses dans la langue elle-même. L’historien André Chervel s’est particulièrement intéressé à la naissance de la « grammaire scolaire »6. Il explique qu’elle nait avec le premier enseignement de l’orthographe dans les années 1820 : « on élabore des méthodes, des exercices, une théorie grammatical ad hoc, celle de Noël et Chapsal, difficile, abstraite, rébarbative, mais qui est en mesure de répondre aux besoins d’un public encore limité ». Puis, avec la démocratisation scolaire, un nouveau public (souvent « patoisant ») arrive sur les bancs de l’école et la grammaire Chapsal ne fonctionne plus. Apparait alors au sein des écoles normales, une nouvelle théorie grammaticale : la « théorie des fonctions », encore utilisée aujourd’hui, qui distingue différents compléments (COD, COI, CDN, CC). « C’est là une théorie purement scolaire, purement opératoire, visant explicitement à enseigner les difficultés de l’orthographe française » mais qui gagnera finalement ses lettres de noblesse en linguistique. « Dans ces diverses évolutions, c’est la transformation du public scolaire qui a obligé la discipline à s’adapter » note l’historien. N’en déplaise à la présidente du CSP, la grammaire scolaire traditionnelle a elle aussi une histoire (pas si ancienne) fruit de la rencontre entre un nouveau public scolaire et les finalités pédagogiques et politiques de l’époque.

Entre l’injonction à l’innovation et le conservatisme des réécritures de programmes, entre passion pour les neurosciences et le déni de dizaines d’années de recherches pédagogiques, il n’est pas facile de formuler le projet blanquerien pour l’école. Ce qui semble certain, c’est que ce n’est pas une école qui se donne pour finalité l’autonomie, la liberté et l’émancipation. Ce qui est certain encore, c’est que l’innovation pédagogique pour Blanquer n’a pas pour but d’interroger la relation entre enseignant.e et apprenant.e, ni la division du travail intellectuel ou même encore la société... L’école "de la confiance" reste une école "du bon sens", du réel réduit à sa dimension comptable, où la pédagogie est enrôlée au service de l’efficacité dans l’acquisition de connaissances pour s’insérer sur le marché du travail.

Arthur

1 - On peut penser aux méthodes "naturelles" de Freinet, aux approches de groupes comme le gfen, mais aussi des méthodes devenues classiques dans l’institution comme Ermel en mathématiques ou la grammaire Picot.

2 Roland Barthes, "Pierre Poujade" in Mythologies , Paris, Seuil, 1957

3 - « Apprendre à lire et à écrire implique qu’on coupe systématiquement la parole à qui veut la prendre sans se conformer aux lois du texte écrit : seuls sont autorisés à parler ceux qui parlent comme des livres. »
in Christian Baudelot et Roger Establet, L’ecole capitaliste en France, Paris, Maspero, 1971

4 - Bernard Lahire, La Raison scolaire. Ecole et pratiques d’écriture, entre savoir et pouvoir, Rennes, PUR, 2008
Il importe toutefois de ne pas caricaturer l’enjeu de l’écrit dans une opposition oral-écrit factice. De même, le projet d’étude et d’observation de la langue ne peut se passer du support écrit comme outil pour penser. nous sommes toutefois ici dans un rapport qui n’est normatif comme celui de la présidente du CSP.

5 - Irène Pereira, Paolo Freire, pédagogue des opprimé.e.s, Paris, Libertalia, 2017

6 - André Chervel, La Culture scolaire, une approche historique, Paris, Belin, 1998

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Daniel Balavoine...

11 Juillet 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Musique

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Coup de coeur... Laurent Binet...

11 Juillet 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Difficile d'imaginer ce que Kristeva pense de Sollers en 1980. Que son dandysme historique, son libertinage so French, sa vantardise pathologique, son style de pamphlétaire ado et sa culture épate-bourgeois aient pu séduire la petite Bulgare fraîchement débarquée d'Europe orientale, dans les années 1960, admettons. Quinze ans plus tard on pourrait supposer qu'elle est moins sous le charme, mais qui sait ? Ce qui semble évident, c'est que leur association est solide, qu'elle a parfaitement fonctionné dès le début et qu'elle fonctionne encore : une équipe soudée où les rôles sont bien répartis. A lui l’esbroufe, les mondanités, le n'importe quoi clownesque. A elle le charme slave vénéneux ; glacial, structuraliste, les arcanes du monde universitaire la gestion des mandarins, les aspects techniques, institutionnels et, comme il se doit, bureaucratiques de leur ascension.

(...)

La dernière fonction du langage est la fonction "poétique". Elle envisage le langage dans sa dimension esthétique. Les jeux avec la sonorité des mots, les allitérations, assonances, répétitions, effets d'écho ou de rythme, relèvent de cette fonction. On la trouve dans les poèmes, évidemment, mais aussi dans les chansons, dans les titres des journaux, dans les discours oratoires, dans les slogans publicitaires ou politiques. Par exemple, "CRS=SS" utilise la fonction poétique du langage.

Laurent Binet - La septième fonction du langage

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Des pauvretés en milieu rural...

11 Juillet 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Politique

Des pauvretés en milieu rural...

Le Président de la République annonce un "Plan pauvreté".

Alors parlons DES pauvretés. A commencer par celles vécues en milieu rural..

Depuis plus de trente ans dans le même collège rural en Pays de Caux (Seine-Maritime, quelque part entre Rouen et Dieppe, sur les bords de la vallée de la Scie), je suis bien placé pour observer les ravages provoqués par les pauvretés de toutes sortes, pauvretés alourdies par le fait qu'elles naissent et se développent en milieu rural :

- pauvreté financière;
- pauvreté intellectuelle;
- pauvreté des ambitions. (Comment être ambitieux quand il y a si peu à ambitionner);
- pauvreté des situations familiales (Mères isolées ; divorces difficiles);
- pauvreté des moyens de divertissements (A peine 10% des enfants du collège partent en vacances)... etc...

J’utiliserai le mot « pauvre » dans sa signification la plus large tout au long de ma réflexion... On parle souvent, et à juste titre, des difficultés des enfants des cités. Beaucoup moins souvent de celles des élèves en milieu rural. Elles sont certes d'un autre ordre mais mériteraient une attention plus soutenue. En tout cas pas l'affaiblissement actuel provoquée par des fermetures de classes.

Ce tableau très noir n'est évidemment pas le seul. Il existe un tableau blanc. Avec des élèves et des familles heureuses. Mais la croissance des « grandes misères » doit nous inquiéter. Leur gravité et leur durée également.

Tout enseignant ne peut ignorer, lorsqu'il est dans sa classe, qu'il a face à lui des élèves évidemment, mais toutes et tous porteurs d'un vécu social, bagage léger pour certains, extraordinairement lourd pour d'autres. Aucun professeur ne peut ignorer cela, sous peine de passer à coté d'une réalité qui vit et qu'il vit pourtant chaque jour sous ses yeux et que les « enfants/pré-adolescents » ne cherchent même plus à cacher.

Sans verser dans la compassion, il est néanmoins criant d'évidence que lorsqu'on est pauvre, quelle que soit cette pauvreté qui n'est pas circonscrite à la misère financière (on peut être riche et « pauvre »...), l'effort demandé à l'élève pour s'élever est souvent surhumain. Contrairement à des idées reçues et véhiculées par confort ou par lâcheté, l’École est certes un havre de paix, de transmissions de savoirs et de savoirs-faire, mais elle n'est pas, par je-ne-sais quel enchantement, dispensée des malheurs qui frappent celles et ceux dont nous partageons les journées.

Il nous faut donc repenser la pauvreté, repenser nos manières d'y répondre, cette pauvreté aux mille visages qui frappe des filles et des garçons auxquels on demande l'excellence sans se soucier parfois des obstacles invisibles, cachés, tus dans un lourd silence qui rendent l'objectif absolument inaccessible. Alors ils deviennent des « mauvais élèves ». Et s'ils étaient déjà en difficultés, c'est la double peine qui les attend au sortir des conseils de classe : pauvres chez eux et pauvres en classe, pauvres partout.

Pourtant - et je me pose souvent la question - le « mauvais élève » n'est-il pas tout simplement un bon élève laissé à lui-même, depuis la maternelle ? Les seules explications culturelles à la pauvreté sont très éloignées de la réalité. Très insuffisantes en tout cas. Si seulement on pouvait comprendre vite, très vite et très tôt, que beaucoup de « mauvais » élèves le seraient moins si l'institution les aidait, ainsi que leurs parents, à prendre les bonnes décisions, à faire les bons choix, à saisir les bonnes opportunités, à s'engager dans la bonne orientation.

Hélas, ces bonnes décisions, ces bons choix, ces bonnes opportunités, ces bonnes orientations semblent encore trop souvent réservés à ceux qui ont échappé - et heureusement pour eux ! - aux pauvretés accablantes, qu'elles soient sociales, morales, intellectuelles ou toutes à la fois !

Christophe Chartreux

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Un lepénisme ouvrier? (Vidéo)

11 Juillet 2018 , Rédigé par La Vie des Idées Publié dans #Politique, #Histoire

Le spécialiste de sociologie électorale Florent Gougou montre que le vote ouvrier pour la droite, puis l’extrême droite, est alimenté par une double dynamique : l’abandon de la classe ouvrière par les partis de gauche, et la radicalisation d’une nouvelle génération, unie par sa commune hostilité à l’immigration, en faveur du Front national à partir des années 1980.

Florent Gougou est maître de conférences en science politique à Sciences Po Grenoble. Spécialiste de sociologie électorale, il a travaillé sur les évolutions du vote des ouvriers en France et en Allemagne depuis 1945.

Il a récemment publié : « Les ouvriers et le vote Front national. Les logiques d’un réalignement électoral », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, Nonna Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front national, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.

Marieke Louis, « Un lepénisme ouvrier ?. Entretien avec Florent Gougou », La Vie des idées , 18 avril 2017. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Un-lepenisme-ouvrier.html

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A Voir... Zama... De Lucrecia Martel...

11 Juillet 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Cinéma

Après neuf ans d’absence, la cinéaste argentine Lucrecia Martel revient avec un envoûtant récit de dépaysement magique dans l’Amérique du Sud du XVIIIe siècle. Une mise en scène sidérante pour des vertiges multiples.

La première partie prépare à la seconde où, la perte de repères devenant totale, nous sommes emportés dans un monde véritablement inconnu, ahurissant...

Marcos Uzal

http://next.liberation.fr/cinema/2018/07/10/zama-l-envers-des-tropiques_1665558

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Le Conseil supérieur des programmes est encore miné par des conflits ...

11 Juillet 2018 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education, #Politique

Le Conseil supérieur des programmes est encore miné par des conflits ...

EXTRAITS

Le Conseil supérieur des programmes traverse une phase de turbulences. Alors que de nouveaux contenus éducatifs doivent être validés pour la rentrée, trois de ses membres contestent des propos de sa présidente Souâd Ayada. En toile de fond s’expriment des clivages éducatifs plus profonds. 

Le Conseil supérieur des programmes semble être maudit. L’instance indépendante chargée d’élaborer les contenus éducatifs est traversée par une nouvelle crise. Sous la houlette de la philosophe Souâd Ayada, qui le préside depuis novembre, cet organe lié au ministère de l'éducation nationale s’est attelé à repenser les contenus éducatifs destinés aux élèves. Les ajustements et correctifs, selon les termes du ministère, ont été rendus publics fin juin.

La nouvelle mouture programmatique (à découvrir ici dans le détail) sera discutée le 12 juillet lors du Conseil supérieur de l’enseignement (CSE), composé des principaux syndicats enseignants, lycéens et de parents d’élèves. Elle sera ensuite validée – sans trop de surprise – par le ministère de l’éducation, qui peut toutefois choisir de les amender avant leur passage devant le CSE et conserve le dernier mot. L’application des programmes est elle aussi express, puisqu’ils sont censés être mis en œuvre pour la rentrée prochaine, dans deux mois.

La présidente du CSP – qui n'a pas souhaité répondre à nos questions – justifie ce toilettage dans le Journal du dimanche en expliquant que « les textes ont beau n'être entrés en vigueur qu'en 2016, ils posent des difficultés de mise en œuvre et d'appropriation ». Problème : la vision portée par la présidente ne colle pas à celle de certains membres de l’instance présents depuis plusieurs années en son sein.

Jean-Michel Blanquer ne s’en est jamais caché depuis son arrivée rue de Grenelle, il ne goûte pas les programmes concoctés par la précédente majorité. Il a donc demandé au CSP de les réajuster, même si le Conseil est indépendant et a été conçu en ce sens. Ce n'est pas un hasard, la présidente du Conseil possède quelques convergences idéologiques avec le ministre, d’où sa nomination en novembre 2017. En témoigne son audition à l’Assemblée nationale fin janvier par la commission des affaires culturelles ou ses interviews dans différents médias. Celle-ci y défend une vision traditionnelle de l’école et s’en remet au « bon sens », cette boussole qui guide la politique en Macronie.

Mais c’est un entretien dans Le Point qui a particulièrement irrité une partie des membres du CSP. À tel point que trois d’entre eux sont sortis de leur réserve.

(...)

Plus largement, des membres dénoncent un fonctionnement désormais vertical, moins collégial, ce qui rend le dialogue difficile.

Créé en 2013 par la loi dite pour la refondation de l’école de Vincent Peillon, cet organe visait à donner un cadre formel et réel à l’élaboration des programmes. Il s’agissait de sortir cette prérogative des bureaux de la direction générale de l’enseignement scolaire. Pour éviter tout soupçon de collusion idéologique, ses membres proviennent de différents horizons et ont surtout des sensibilités politiques diverses.

Sur le papier, tout devait bien se passer. Des polémiques, consubstantielles à la politique éducative, ont néanmoins émaillé l’existence de ce Conseil. Des brouilles largement médiatisées ont porté sur les programmes d’histoire ou la grammaire avec le désormais fameux prédicat, supprimé des futurs programmes qui ont, selon le ministère de l’éducation nationale, été « ajustés ».

Légalement, le ministre n’a pas le pouvoir de démettre le président du CSP de ses fonctions.

Ses deux ex-présidents, Alain Boissinot et Michel Lussault, ont tous les deux démissionné en 2014 et fin 2017. Le premier car il jugeait la structure mal adaptée eu égard à la lourde tâche d’écriture des programmes, le second pour signifier sa vive opposition aux orientations idéologiques de l’actuel ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer.

En septembre 2017, Michel Lussault racontait à Mediapart ce qui a conduit à cette décision : « J’ai fait le choix de démissionner car j’avais très nettement le sentiment que le ministre ne tenait pas particulièrement à activer le CSP tant que je le dirigeais. Je n’ai décelé aucun signe de sa volonté de nous faire travailler. Je n’ai pas l’habitude de faire de la figuration ou d’être une plante verte sur l’estrade. Je n’ai que faire d’une distinction honorifique. »

Quelques mois plus tard, en février, c’était au tour de la vice-présidente, la linguiste Sylvie Plane, d’abandonner sa fonction. Elle dénonçait le fait que le CSP « a été petit à petit complètement dépossédé de ses missions ». Elle déplorait par ailleurs que l’indépendance des membres soit remise en question. Sylvie Plane souhaitait expliquer dans un texte que non, le passé simple n’a pas disparu des programmes. La présidente de l’instance, raconte-t-elle, lui a demandé de se présenter sous sa seule étiquette de linguiste et de taire son appartenance au CSP pour éviter de « susciter une polémique dont le Conseil n’a pas besoin ».

(...)

Ces programmes, de l'aveu de leurs concepteurs, sont perfectibles mais pas pour les mêmes raisons que celles avancées par la présidente du CSP. Cette dernière a déclaré, dans ce désormais fameux entretien au Point, la chose suivante : « Nous n’avons pas la même conception de la grammaire. Pour mon prédécesseur, la grammaire, c’est quelque chose de négociable. Je ne pense pas que la grammaire soit négociable. » Depuis 2015, cette formule colle à la peau de Michel Lussault, bien qu’elle ne soit jamais sortie de sa bouche, et fait les délices des réseaux sociaux et des commentateurs.

Ce concept de « grammaire négociable » est évoqué dans un billet de blog hébergé par le site de Télérama, écrit à propos des programmes d’alors par une certaine Lucie Martin, professeure de français. Elle décrit une formation dispensée par l’éducation nationale sur l’étude de la langue et en critique les préconisations. Mais la phrase fait florès et l’article devient viral.

La seule chose qu’a dite Michel Lussault à ce propos est que « la grammaire n'est pas un dieu, mais un moyen d'accéder à la langue écrite et orale ».

Un poil provocateur, le géographe considère aujourd’hui que ces commentaires de la présidente du CSP ont été faits à dessein et visent à « finir de refermer la parenthèse de la refondation de l’école » initiée par Vincent Peillon lors du quinquennat de François Hollande.

Il souhaite rétablir la vérité : « Souâd Ayada me prête des propos inexacts, elle les déforme, on peut attendre mieux d'une présidente du CSP. J’ai dit le contraire, c’est curieux et aberrant. La grammaire est explicable. J’ai insisté sur le fait que c’était un fétiche à ne pas révérer comme un dieu mais comme un outil. Il faut prendre comme point de départ les erreurs des élèves et travailler à partir de celles-ci. »

Les trois auteurs, eux aussi, rejettent cette formule : « Par ailleurs, il n’avait bien évidemment jamais été question dans ces programmes de permettre aux enseignants de “négocier la grammaire avec les élèves”. »

Ils démentent aussi une autre fausse information tenace : « Quant à l’affirmation selon laquelle on aurait alors remplacé le complément d’objet direct (COD) par le prédicat, quoique souvent répétée depuis 2015, elle est fausse également dans la mesure où cette notion, classique chez les grammairiens et utilisée dans les autres pays francophones, comprend bien sûr tous les compléments essentiels du verbe que les programmes de 2015 n’avaient pas effacés pour autant. »

(...)

Étant donné le contexte explosif, aucun des autres membres du CSP n’a souhaité s’exprimer. Ils s’astreignent au silence, car le Conseil supérieur des programmes est encore chargé d’une mission de la plus haute importance : réécrire les programmes du lycée dans le cadre de la réforme du baccalauréat voulue par Jean-Michel Blanquer, qui sera effective en 2021. Les groupes de travail ont déjà été constitués et devront rendre compte de l’avancée de leurs réflexions aux membres du CSP, lesquels devront dégager un consensus malgré tout.

Faïza Zerouala

L'article complet est à lire en copiant-collant le lien ci-dessous (Pour abonnés)

https://www.mediapart.fr/journal/france/100718/le-conseil-superieur-des-programmes-est-encore-mine-par-des-conflits?page_article=2

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De l’utilisation opportuniste des rumeurs sur les programmes scolaires...

11 Juillet 2018 , Rédigé par AOC Publié dans #Education, #Politique

De l’utilisation opportuniste des rumeurs sur les programmes scolaires...

EXTRAITS

Que les programmes subissent des modifications n’a en soi rien de scandaleux : il est normal qu’on réactualise régulièrement la définition des connaissances à acquérir par les élèves. En revanche, créer de faux débats à partir d’éléments tronqués, entretenir des rumeurs pour justifier une intervention sur les programmes scolaires, cela est profondément malsain.

Or la manière dont a été organisée la publication récente des projets d’ajustements et de clarifications des programmes, et tout particulièrement la partie concernant la grammaire, montre un bel exemple de la façon dont on a exploité la vulnérabilité du grand public, à coup de rumeurs et d’insinuations infondées, afin de servir un dessein politique. Les programmes scolaires actuellement en vigueur ont été publiés en novembre 2015 et appliqués à partir de la rentrée 2016. Élaborés par le Conseil supérieur des programmes (CSP), ils couvrent toute la scolarité obligatoire depuis l’entrée à l’école maternelle jusqu’à la dernière année de collège. Le demande d’« ajustements » et de « clarifications » de la part du ministre intervient donc moins de deux ans après leur entrée en vigueur.

(...)

Le prédicat, objet opportun de rumeurs enflammées

Lorsque les programmes paraissent en novembre 2015, différents points sont discutés, mais rien de saillant ne se dégage. Dans le champ politique, les programmes sont sous le feu de regards critiques, mais la grammaire ne fait pas l’objet de remarques particulières. Dans le livre intitulé l’École de demain qu’il publie en octobre 2016, Jean-Michel Blanquer, qui se positionne en futur ministre, traite des nouveaux programmes mais n’évoque pas la grammaire. Il déplore qu’on ait renoncé aux programmes publiés sous Sarkozy mais déclare qu’il ne convient pas « d’engager une énième guerre des programmes ». Il s’agit là d’une concession raisonnable mais couteuse et, manifestement, si l’occasion se présentait de revenir sur les programmes, elle serait appréciée.

Or, brusquement, en janvier 2017, un blog attire l’attention sur le prédicat. Ce blog est tenu par Lucie Martin, professeure de lettres qui publie un article intitulé « En 2017, la grammaire est simplifiée, voire négociable ». Son titre fera florès, comme on le verra plus loin. Prenant comme point de départ le récit d’une formation, elle attaque les programmes et dénonce tout particulièrement les risques qui pèsent sur l’apprentissage de l’accord du participe passé employé avec l’auxiliaire avoir, lorsque le complément est antéposé, du fait de l’introduction tardive de la dénomination « COD ». Son texte se trouve opportunément cité et relayé par les réseaux sociaux. Les médias classiques s’emparent de la question. En quelques jours l’opinion s’enflamme. Le prédicat se trouve accusé de tous les maux. Mis à part quelques journalistes scrupuleux, personne ne va lire la définition du prédicat dans les programmes, personne ne va non plus vérifier si le COD est ou non présent dans les programmes. Et les bruits les plus fumeux circulent.

Sur Europe 1, le 12 janvier, il est question de « La notion de « prédicat », qui remplace les COD et les COI dans les nouveaux programmes de grammaire ». Le 19 janvier, le Dauphiné Libéré écrit : « L’inquiétude grandit autour de cette notion de grammaire introduite depuis septembre dans les programmes scolaires. Selon certains, il signerait la mort de la grammaire française». L’Express associe le prédicat à la réforme de l’orthographe, laquelle date de 1990…TF1 interroge trois passants dans la rue et leur demande de définir « prédicat », ce qu’ils ne savent pas faire. Le magazine d’extrême-droite Causeur titre le 23 février : « Le prédicat, un nivellement par le bas ». L’argument selon lequel le prédicat desservirait les élèves les plus faibles circule abondamment dans la presse de droite, très compatissante. Les forums se déchainent. Bref, la France a peur, comme aurait dit un journaliste célèbre. En quelques mois, en pleine campagne électorale, plus d’une soixantaine d’articles à charge sont publiés. Sans que leurs auteurs aient pris la peine de consulter les textes qu’ils incriminent.

Le 13 septembre 2017, Jean-Michel Blanquer, devenu ministre, déclare solennellement dans l’Express que le prédicat a vocation à disparaitre.

Le passé simple, ou l’art de susciter une polémique

Une nouvelle polémique éclot vers la fin de 2017. Elle concerne cette fois le passé simple. Comme elle met en scène moins de participants et que ceux-ci sont plus avisés, on a l’impression d’assister au championnat de France de la mauvaise foi.

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La palme revient à Souad Ayada pour son interview publiée dans Le Point du 30 juin sous le titre « Programmes : « Je ne pense pas que la grammaire soit négociable » ». Cette Inspectrice générale nommée par Jean-Michel Blanquer à la présidence du CSP, à la suite de la démission de Michel Lussault, a piloté le projet de révision des programmes demandé par le ministre. Reprenant à nouveau la formule extraite du blog cité plus haut, elle affirme « pour mon prédécesseur, la grammaire c’est quelque chose de négociable », et poursuit « c’est irresponsable de dire aux élèves qu’ils peuvent négocier l’orthographe, la grammaire », instillant ainsi, de façon infondée – puisque Michel Lussault n’a jamais rien dit de tel – l’idée que son prédécesseur serait laxiste et irresponsable et que les programmes manqueraient de la plus élémentaire rigueur. Elle reprend tous les bruits qui ont couru dans les médias et les forums à propos du prédicat et du passé simple. Pour montrer la complexité du prédicat, elle en donne une définition qui était celle du XVII° siècle et qui n’a rien à voir avec celle figurant dans les programmes. Ses commentaires sur le passé simple lui fournissent l’occasion d’exprimer toute sa compassion pour les plus démunis, et de reprendre ainsi une thématique issue de la communication ministérielle. Elle enchaine les jugements à l’emporte-pièce : selon elle, le traitement du passé simple montrerait que, dans les programmes, « la langue orale serait la norme de la langue écrite » et elle ajoute même « le langage SMS ne doit pas devenir la norme ». Enfin, elle diffuse une information tronquée empêchant ainsi ses lecteurs de voir que l’apprentissage complet du passé simple figure dans les programmes qu’elle critique : elle se plaint en effet du choix qui aurait été fait de « de n’enseigner le passé simple qu’aux troisièmes personnes », permettant ainsi à la journaliste de se réjouir qu’enfin à la rentrée « les élèves apprendront de nouveau le passé simple à toutes les personnes »…

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Sylvie Plane

Professeur émérite de sciences du langage, Ancienne vice-présidente du Conseil supérieur des programmes (CSP)

Le billet complet est à lire en copiant-collant le lien ci-dessous

https://aoc.media/opinion/2018/07/11/de-lutilisation-opportuniste-rumeurs-programmes-scolaires/

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The Cranberries...

10 Juillet 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Musique

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Coup de coeur... Pierre Benoit...

10 Juillet 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Pierre Benoit...

CHAPITRE PREMIER

UN POSTE DU SUD

Le samedi 6 juin 1903 rompit la monotone vie qu’on menait au poste de Nassi-Inifel par deux événements d’inégale importance : l’arrivée d’une lettre de Mlle Cécile de C… et celle des plus récents numéros du Journal Officiel de la République française.

— Si mon lieutenant le permet ? — dit le maréchal des logis chef Châtelain, se mettant à parcourir les numéros dont il avait fait sauter les bandes.

D’un signe de tête, j’acquiesçai, déjà tout entier plongé dans la lecture de la lettre de Mlle de C…

« Lorsque ceci vous parviendra, écrivait en substance cette aimable jeune fille, maman et moi aurons sans doute quitté Paris pour la campagne. Si, dans votre bled, l’idée que je m’ennuie autant que vous peut vous être une consolation, soyez heureux. Le Grand Prix a eu lieu. J’ai joué le cheval que vous m’aviez indiqué, et, naturellement j’ai perdu. L’avant-veille, nous avons dîné chez les Martial de la Touche. Il y avait Élias Chatrian, toujours étonnamment jeune. Je vous envoie son dernier livre, qui fait assez de bruit. Il paraît que les Martial de la Touche y sont peints nature. J’y joins les derniers de Bourget, de Loti et de France, plus les deux ou trois scies à la mode dans les cafés-concerts. En politique, on dit que l’application de la loi sur les congrégations rencontrera de réelles difficultés. Rien de bien nouveau dans les théâtres. J’ai pris un abonnement d’été à l’Illustration. Si ça vous chante… À la campagne, on ne sait que faire. Toujours le même lot d’idiots en perspective pour le tennis. Je n’aurai aucun mérite à vous écrire souvent. Épargnez-moi vos réflexions à propos du petit Combemale. Je ne suis pas féministe pour deux sous, ayant assez de confiance en ceux qui me disent jolie, et en vous particulièrement. Mais enfin, j’enrage à l’idée que si je me permettais vis-à-vis d’un seul de nos garçons de ferme le quart des privautés que vous avez sûrement avec vos Ouled-Naïls… Passons. Il y a des imaginations trop désobligeantes. »

J’en étais à ce point de la prose de cette jeune fille émancipée, lorsqu’une exclamation scandaleuse du maréchal des logis me fit relever la tête.

— Mon lieutenant !

— Qu’y a-t-il ?

— Eh bien ! Ils en ont de bonnes au ministère. Lisez plutôt.

Il me tendit l’Officiel. Je lus :

« Par décision en date du 1er mai 1903, le capitaine de Saint-Avit (André), hors cadres, est affecté au 3e spahis, et nommé au commandement du poste de Hassi-Inifel. »

La mauvaise humeur de Châtelain devenait exubérante :

— Le capitaine de Saint-Avit, commandant du poste ! Un poste auquel on n’a jamais eu rien à redire ! On nous prend donc pour un dépotoir !

Ma surprise égalait celle du sous-officier. Mais en même temps, je vis la mauvaise figure de fouine de Gourrut, le joyeux que nous employions aux écritures ; il s’était arrêté de griffonner et écoutait avec un intérêt sournois.

— Maréchal des logis, le capitaine de Saint-Avit est mon camarade de promotion, — dis-je sèchement.

Châtelain s’inclina, prit la porte ; je le suivis.

— Allons, vieux, — dis-je en lui frappant sur l’épaule, — pas de moue. Rappelez-vous que dans une heure nous partons pour l’oasis. Préparez les cartouches. Il faut sérieusement améliorer l’ordinaire.

Rentré dans le bureau, je congédiai d’un geste Gourrut. Resté seul, je terminai rapidement la lettre de Mlle de C…, puis ayant pris de nouveau l’Officiel, je relus la décision ministérielle qui donnait au poste un nouveau chef.

Voilà cinq mois que j’en faisais fonction, et, ma foi, je supportais bien cette responsabilité et goûtais fort cette indépendance. Je puis même affirmer, sans me flatter, que, sous ma direction, le service avait marché autrement que sous celle du capitaine Dieulivol, le prédécesseur de Saint-Avit. Brave homme, ce capitaine Dieulivol, colonial de la vieille école, sous-officier des Dodds et des Duchesne, mais affecté d’une effroyable propension aux liqueurs fortes, et trop enclin, quand il avait bu, à confondre tous les dialectes et à faire subir à un Haoussa un interrogatoire en sakalave. Personne ne fut jamais plus parcimonieux des ressources en eau du poste. Un matin qu’il préparait son absinthe, en compagnie du maréchal des logis chef, Châtelain, les yeux fixés sur le verre du capitaine, vit avec étonnement la liqueur verte blanchir sous une dose d’eau plus forte qu’à l’ordinaire. Il releva la tête, sentant que quelque chose d’anormal venait de se produire. Raidi, la carafe inclinée à la main, le capitaine Dieulivol fixait l’eau qui dégouttait sur le sucre. Il était mort.

Cinq mois durant, après la disparition de ce sympathique ivrogne, on avait semblé se désintéresser en haut lieu de son remplacement. J’avais même espéré un moment qu’une décision serait prise, m’investissant en droit des fonctions que j’exerçais en fait… Et aujourd’hui, cette soudaine nomination…

Le capitaine de Saint-Avit… À Saint-Cyr, il était de mes recrues. Je l’avais perdu de vue. Puis mon attention avait été rappelée sur lui par son avancement rapide, sa décoration, récompense méritée de trois voyages d’exploration particulièrement audacieux, au Tibesti et dans l’Aïr ; et soudain, le drame mystérieux de son quatrième voyage, cette fameuse mission entreprise avec le capitaine Morhange, et d’où un seul des explorateurs était revenu. Tout s’oublie vite, en France. Il y avait bien six ans de cela. Je n’avais plus entendu parler de Saint-Avit. Je croyais même qu’il avait quitté l’armée. Et maintenant, voici que je me trouvais l’avoir pour chef.

Pierre Benoit - L'Atlantide

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