Pour l’occasion, Jean-Michel Blanquer avait fait venir dans la cour du ministère de l’Education appareils de soudure et toutes sortes d’engins censés représenter la diversité des métiers que l’on apprend aujourd’hui dans les lycées professionnels. Après une séance photo dans une tractopelle, le ministre annonçait solennellement : «C’est l’un des jours les plus importants de mon mandat. Je l’ai toujours dit, ma deuxième priorité après le primaire, c’est la voie professionnelle.» Ainsi donc, il a présenté sa réforme du lycée professionnel, où sont scolarisés aujourd’hui un tiers des lycéens. Soit 665 000 élèves. Il n’a pas lésiné sur les adjectifs : «le lycée professionnel, un grand atout pour notre pays», «un catalyseur de promotion», «un tremplin», «quelque chose qui ouvre vers une destinée choisie».

Derrière les mots, c’est plus compliqué. Les annonces faites ce lundi matin restent floues. «A un moment donné, il va falloir dépasser les slogans», réagit, irritée, Sigrid Girardin, du syndicat enseignant Snuep-FO (minoritaire). «Disons que c’est un document de travail qui va permettre enfin de discuter», tente de se réjouir Pascal Vivier, le secrétaire général du Snetaa-FO (syndicat enseignant majoritaire), qui assure avoir évité le pire : «Il y a quarante-huit heures, nous avions encore des mesures totalement farfelues, il y a du mieux.»

Les profs de terrain à qui nous donnons la parole sont prudents et sur la réserve. Question d’habitude aussi. «Les politiques répètent depuis quinze ans qu’il faut revaloriser l’enseignement professionnel. Mais dans les faits, cette filière reste mal connue et mal aimée», résumait dans un rapport de 2016 le Cnesco, le Conseil d’évaluation des politiques scolaires, qui avait mis en lumière une réalité toujours d’actualité : 35% des bacheliers professionnels n’ont pas de travail sept mois après l’obtention de leur diplôme.

Un campus d’excellence

Parmi les mesures annoncées lundi pour changer la donne : des campus d’excellence «nouvelle génération». Jean-Michel Blanquer croit beaucoup à l’effet du mot «campus», qui donne envie et motive, selon lui. L’idée est de faire émerger sur un même site, différents lieux de formation, «un lycée, un CFA (centre de formation d’apprentis), pourquoi pas un incubateur d’entreprise, un internat et une offre de BTS». Sigrid Girardin, du Snuep-FSU, rit jaune : «Il en existe 78 déjà aujourd’hui sur tout le territoire, mais dans les faits seuls trois fonctionnent vraiment en tant que tel. C’est une annonce vitrine, mais sans rien de concret, et puis, c’est facile pour le ministre : les campus sont impulsés et financés par les régions.»

Une seconde en famille de métiers

Elle peste aussi contre cette autre mesure, annoncée comme une grande avancée : «une seconde professionnelle organisée par famille de métiers». Le ministère dit vouloir donner plus de temps aux élèves pour affiner leur orientation en seconde, avant de se spécialiser en première et terminale. «Les familles de métier proposées aux élèves ont des champs assez réduits, si j’en crois le document final : ce sera par exemple "hôtellerie-restauration", et non "menuiserie" en même temps. Cela aurait pu être pire, vraiment», dit, soulagé, Pascal Vivier, du Snetaa-FO. «Mais c’est en totale contradiction avec la volonté affichée d’améliorer l’insertion professionnelle, puisqu’on réduit leur formation professionnelle d’un an», s’énerve Sigrid Girardin. Pour elle, la réelle motivation du ministre, «même s’il ne l’avouera pas, c’est de faire plaisir aux entreprises qui veulent des apprentis comme main-d’œuvre mais pour deux ans seulement, et non trois.»

Valoriser l’apprentissage

Le ministre entend promouvoir l’apprentissage, qu’il voit comme la solution aux problèmes d’insertion sur le marché du travail. Ainsi, s’est-il engagé, à ce que demain, chaque lycée comporte une ufa (unité de formation d’apprentis) en son sein. Problème, soulevé par les profs de terrain : jongler dans une même classe avec des élèves qui ont des statuts différents (scolaire et salarié) est très compliqué d’un point de vue pédagogique, les jeunes ayant des rythmes très différents.

Un oral au bac et des suppressions de poste ?

Autre mesure annoncée, symbolique : «L’oral du bac, où l’élève s’exprimera sur le chef-d’œuvre réalisé dans l’année», dit Blanquer, qui entend ainsi «cultiver la fierté». Il promet aussi d’ouvrir 2 000 places en BTS. Pour le Snuep-FO, ces annonces cacheraient une tout autre finalité de la réforme, budgétaire : «A regarder de près la grille horaire, il semble surtout que le ministère cherche à faire des économies : 16% d’heures de maths en moins sur trois ans, 13% en lettres-histoire… On a fait le calcul, cela revient à supprimer 5 000 postes d’enseignants.»

Marie Piquemal