Au sujet de la plateforme d’admission post-bac Parcoursup, ils se voient comme des lanceurs d’alerte. A Lille, les enseignants-chercheurs opposés à la réforme gouvernementale d’entrée à l’université ont tenu une conférence de presse jeudi pour annoncer que sept sections refusaient d’organiser des commissions de classement des dossiers de lycéens reçus (espagnol, japonais, sociologie, information et communication, sciences politiques, anthropologie et culture). Elles totalisent 25% des demandes envoyées. Thomas Alam, maître de conférences en sciences politiques, ironise : «Parcoursup, c’est une immense gare de triage, et c’est à nous de réaliser le travail d’aiguillage. Pour la filière sciences politiques à l’université de Lille, nous avons 2 500 voyageurs potentiels pour 580 places.» Et pas question de seulement classer les candidatures en trois tas, l’un pour les «oui», l’autre pour les «oui, si», le dernier pour les «non». Il s’agit d’attribuer un rang pour chacun, sans possibilité d’ex aequo. De quoi devenir chèvre, estiment-ils.

«Personne n’aura le temps de lire les lettres de motivation»

Lynne Franjié, vice-présidente chargée de la formation à l’Université de Lille, modère le propos : «Un module d’aide à la décision établira un pré-classement à partir des critères établis sur des critères pédagogiques définis par les équipes enseignantes.» Et elle signale benoîtement que cet algorithme est déjà utilisé dans les classes prépa, les écoles d’ingénieurs et les IUT, qui sélectionnent leurs élèves. Ensuite, d’après elle, les sections n’ont plus qu’à valider le choix ainsi opéré et lire les lettres de motivation pour aller repêcher telle ou telle candidature. Les enseignants-chercheurs s’étranglent : «Personne n’aura le temps de lire les lettres de motivation. Et on connaît le biais sociologique : des entreprises de coaching proposent déjà de les écrire contre rémunération. Dans les familles cultivées, les parents aideront leurs enfants.» Moins de chance, donc, pour les autres. Même inquiétude sur le CV : «Quel sens cela a de demander un CV à un jeune de 17-18 ans ?» s’interrogent-ils. Et d’alerter que si la lettre de motivation ou le CV manquent dans le dossier, il est considéré comme incomplet, et la candidature est rejetée.

«Ce classement est déloyal»

Ils voient dans le système qui s’annonce une part d’abandon des missions de l’université. Le risque de mettre de côté ces cas qui ont décroché le bac ric-rac, mais se découvrent une passion pour une matière et y brillent, ce que les bulletins de terminale n’auraient pas laissé soupçonner. «Ce classement est déloyal», lance Laurence Le Douarin, maître de conférences en sociologie. La vice-présidente, Lynne Franjié, et les enseignants-chercheurs contestataires se rejoignent sur le manque de moyens alloués, et sur la rapidité de la mise en place du dispositif. Les décrets paraissent en même temps que les lycéens finalisent leurs choix. Et, clairement, les parcours de remédiation, prévus pour les «oui, si» qui n’ont pas tous les prérequis voulus, ne se mettront pas en place dès la rentrée 2018, sauf dans les UFR où ils sont déjà expérimentés. Les enseignants-chercheurs avertissent : «Ils sont en train de construire un système qui va bugger, et qui produit de l’injustice.»

Stéphanie Maurice correspondante à Lille