S’il est un souci qui doive nous réunir, c’est le souci du langage. On en mesure aujourd’hui plus que jamais toute la portée vitale, et à quel point prendre soin du langage, c’est encore prendre soin des êtres humains, des êtres vivants et du monde.

Prenons d’abord un petit exemple qui n’a l’air de rien. Lorsque les éditions Gallimard voulurent publier les écrits antisémites de Céline, est-ce qu’elles les ont présentés avec les mots les plus justes et, pour ainsi dire, sous leur nom propre ? Un ami écrivain et philosophe, soucieux du langage s’il en est, me le fit remarquer avec une indignation précise. «Tu as vu, ils appellent cela : "Céline : les écrits polémiques" !» «Polémiques» ? Alors que ce ne sont pas des livres de débat, d’arguments, mais d’insultes précises, et assumées ? Pourquoi ne pas les avoir appelés par leur nom ? Si le bandeau éditorial, pour le meilleur et aussi pour le pire (car qui sait quels lecteurs cela aurait attirés ?), avait tout simplement porté : «Ecrits antisémites», cela aurait été plus clair et, tout simplement, plus vrai et juste. Une explication et, surtout, un vrai travail d’édition se seraient imposés sans même qu’on ait à le demander. Mais les dire simplement «polémiques» ? Comment s’étonner, ensuite, si cela a déclenché une polémique ? C’est le cas de dire avec Camus que mal nommer les choses ajoute au malheur du monde. Le langage, le langage, vous dis-je.

Prenons alors un deuxième terrain d’entente, même s’il semble lui aussi ouvert à la polémique (et heureusement ! Car personne n’a rien contre la polémique, bien au contraire, quand c’est bien du débat qu’il s’agit !). Prenons, donc, l’école, et plus largement l’enseignement et l’éducation. Il y a un débat entre les savoirs convoqués pour penser l’éducation. Mais ce que personne ne conteste plus et qui s’impose à nouveau, c’est de remettre le langage, sa connaissance et sa pratique, au centre de l’éducation et, au-delà, dès la naissance et tout au long de la vie. On peut discuter des «sciences cognitives». Mais il faut là aussi s’entendre. D’abord ne pas les prendre comme un bloc qui s’opposerait (comment cela serait-il possible ?) à d’autres sciences. Car, comme toute science réelle, elles ne valent que par certaines hypothèses précises validées par des expériences. Mais surtout comprendre qu’elles n’étudient pas des machines et ne comptent que quand elles ne nous réduisent pas à des machines, car ce qu’elles étudient, ce sont nos fonctions mentales et, par exemple, le langage dans notre cerveau, lui-même situé dans nos corps et dans le monde, sa place et son sens dans la vie.

D’ailleurs, si le langage est si crucial, qu’en conclura-t-on ? Il doit être aussi au cœur des secours vitaux que l’on apporte aux humains et par exemple aux «migrants», auxquels ce simple mot déjà fait violence. Les associations qui soutiennent et pratiquent l’enseignement du français comme langue étrangère le savent ! C’est ainsi que se font l’accueil humain et une vraie relation sociale. Le reconnaître est un devoir. Le langage, le langage, vous dis-je, sous toutes ses formes.

Toutes ses formes ? Bien sûr, il en faut aussi un usage critique. On a raison de dire qu’il faut «libérer la parole» ! La parole de quelqu’un, c’est sa liberté et sa voix. Et toute violence commence par un silence imposé et un «tais-toi !». Mais les pires régressions et insultes, elles aussi, se réclament de la parole libérée ! Comment alors distinguer ? Eh bien la réponse est simple. En écoutant et en analysant ce qu’elles disent. On peut facilement distinguer les paroles de haine et d’émancipation : par leur sens. Si la parole libérée est raciste, alors aussi libre soit-elle, elle est raciste et doit être nommée et critiquée comme telle. Si, au contraire, elle dénonce une injustice, et qu’on l’établit, c’est le contraire. Il faut donc définir et préserver le sens des mots et les limites de la parole commune et publique et parfois, en dernier recours, de la loi. Le langage, le langage, vous dis-je.

Le langage, la parole, l’écoute. Un hommage réunira de nouveau, bientôt, quelques amis d’Anne Dufourmantelle, qui tenait une chronique ici même jusqu’à sa disparition tragique. Philosophe et psychanalyste, tout passait bien sûr pour elle par la parole. Tout le malheur du monde. Face à un malheur qui est celui de la parole empêchée, refoulée ou interdite. Alors résiste la parole adressée, de l’un ou de l’une, à l’autre, avec des accents inimitables et qui nous reviennent quand nous y pensons avec un pincement dans la gorge. Le langage que l’autre nous aide à mettre sur nos maux, et qui nous délivre. Cette parole que les bruits du monde tendent à étouffer au nom de besoins supposés plus vitaux encore. Le langage, le langage, me dis-je, face au vertige des choses.

Frédéric Worms professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure