Il a très tôt quitté l’enseignement pour la pratique de l’image et des médias. Venu à Istres à ce titre au début des années 80, il a obtenu ensuite d’ouvrir une antenne du CRDP dans les quartiers nord de Marseille, puis il est passé chef d’établissement, d’abord adjoint puis titulaire. Sur une dizaine d’années, il aura dirigé trois établissements appartenant au réseau marseillais de l’éducation prioritaire. L’un de ceux-ci – le premier qu’il ait dirigé personnellement – recrute sur le quartier le plus pauvre de Marseille, l’un des plus pauvres de France. Il a terminé sa carrière dans un collège des quartiers Sud, toujours à Marseille.

La deuxième raison, c’est justement Marseille, chouchoutée par le cinéma et les magazines, l’héroïne de l’interminable Plus belle la vie, ode au métissage, en même temps qu’épure de « l’apartheid territorial, social et ethnique » évoqué par Manuel Valls en janvier 2015, et aujourd’hui en outre ville phare de la réhabilitation urbaine dans son hypercentre déshérité.

La troisième raison est l’islam que le titre met en avant. « Imam de la République », c’est ainsi que Bernard Ravet en était venu à s’auto-définir pour les parents de ses élèves. Lui aussi avait une religion mais pas la même qu’eux, c’était la République. Mais de plus, le titre pose une alternative, en même temps qu’il dessine une explication : « Principal ou imam de la République ». On comprend que l’auteur a été empêché de tenir son rôle normal de chef d’établissement pour se consacrer à défendre la sacralité de la République dans un contexte où la référence musulmane prévalait. Si le titre avait été « Principal et imam de la République », ç’aurait été différent. On aurait pensé à une façon d’occuper le poste en ayant toujours en tête de défendre le caractère transcendant des valeurs de la République dans un contexte où l’islam est une référence partagée. C’est d’ailleurs largement selon cette logique que l’auteur évoque son action concrète de principal dans la suite du livre, et nombre de ses collègues feraient sans doute de même.

Mais le titre va plus loin et il accroche. Les premiers mots aussi : « Il y a urgence », point à la ligne. De fait, la matière ne manque pas. L’école en milieu populaire à Marseille, c’est 23 « REP + » accolés en archipel, avec des écoles primaires dans un état pitoyable (c’est moins vrai des collèges). L’islam à Marseille, c’est un tiers environ des 860 000 habitants de la ville, concentrés dans les périmètres de l’éducation prioritaire, notoirement discriminés sur les marchés du travail et du logement, et marginalisés dans les institutions de la ville. S’il n’y a pas eu de départ pour le djihad depuis Marseille (1), l’intégrisme existe. Avec l’opération de recomposition urbaine dite Euroméditerranée, la « reconquête » de l’hypercentre par des familles du tertiaire supérieur a été entamée, mais elle n’a pas déplacé toutes les populations qui étaient là précédemment, et le collège public a fait les frais du ratage. Adopté par les anciens habitants, délaissé par les nouveaux, il a été classé au bout d’un an en éducation prioritaire +. Cet établissement, Bernard Ravet l’a ouvert après avoir travaillé sur ses plans avec l’architecte. Il y avait bien matière à livre dans cette trajectoire et l’auteur est idéalement placé pour nous révéler l’urgence de la situation.

Mais le livre ne tient guère la promesse de son titre. En fait d’urgence liée à l’islam, le livre remet en contexte deux histoires pas tout-à fait inédites puisque rapportées dans le « rapport-choc » de Jean-Pierre Obin, rendu en juin 2004 à l’inspection générale de l’Éducation nationale (2). On était au lendemain du vote de la loi du 15 mars 2004, et le rapport souhaitait non seulement valider l’interdit des signes religieux à l’école mais dire qu’il fallait aller plus loin. Il s’appuyait sur quelques faits concrets dont le livre de Bernard Ravet nous fait comprendre qu’ils viennent de son témoignage d’alors, un peu déformé pour les besoins de la cause. Par exemple, déplorant des cas de personnels de l’Éducation Nationale investis par ailleurs dans l’animation de lieux de culte musulmans (ce qui en soi n’est pas blâmable), le rapport Obin révèle qu’un document du Tabligh a même été trouvé dans un collège, distribué par un surveillant. En réalité, apprend-on en lisant Ravet, c’est un élève qui a remis le fascicule à un professeur en toute naïveté, ouvrant la possibilité d’un recadrage pédagogique sur les conflits de normes (accessoirement c’est une production qui vient d’Arabie saoudite, non du Tabligh). C’est bien un surveillant qui l’avait donné, et Bernard Ravet révèle la suite : le surveillant a quitté de lui-même le collège. Autre exemple, le rapport Obin évoque le fait que les professeurs d’arabe sont visés par des contestations car « ce n’est pas le bon arabe » qui est enseigné. Le témoignage de Bernard Ravet est un peu différent. Il souhaitait avec l’IPR d’arabe implanter une section bilangue arabe-anglais, or l’annonce n’a pas suscité grand intérêt parmi les parents. L’un deux, questionné, a répondu que c’est peut-être parce que l’imam avait dit qu’on n’y enseignerait pas « le bon arabe - l’arabe de la religion ». A lire Ravet, pas d’agressivité ni de contestation dans la réponse, simplement un fait. Si les familles primo-migrantes musulmanes souhaitent voir leurs enfants apprendre l’arabe, c’est d’abord pour qu’ils puissent lire le Coran. Elles méconnaissent que l’arabe enseigné a aussi une valeur économique et culturelle. Mais en outre rappelons que l’arabe enseigné n’est parlé dans aucune famille à cause du fait diglossique, particulièrement marqué au Maghreb. Ce problème d’ajustement de l’offre à la demande – et de la demande à l’offre – forme le non-dit des débats récurrents sur l’enseignement de l’arabe dans le système scolaire depuis quarante ans.

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Françoise Lorcerie
Directrice de recherche au CNRS
Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM, UMR 7310, CNRS & Aix-Marseille Université)

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