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J’avais 8 ans, c’était il y a près de quarante ans. Un jour, alors que mon père m’accompagnait à l’école, dans sa voiture blanche, grande comme un bateau, je lui ai demandé ce que voulait dire «la colonisation». Il m’a raconté que lorsqu’il avait mon âge, son instituteur avait dit à toute la classe que nos ancêtres étaient les Gaulois. Cette affirmation l’avait tellement troublé que, de retour à la maison, il avait demandé à son père si ses ancêtres étaient bien les Gaulois. Ce dernier lui avait hurlé dessus en lui intimant de ne plus jamais répéter cela. Mon père avait répondu que c’était l’instituteur qui leur avait dit cela. Et Baba Saïd, très en colère, de lui rétorquer : «Ils mentent, ce sont des menteurs, les Gaulois ne sont pas tes ancêtres ! Si tu répètes encore cela, tu auras une raclée !»

«Tu vois, c’est ça, la colonisation, a conclu mon père, obliger des gens à être ce qu’ils ne sont pas, en leur mentant sur qui ils sont.» Mon père venait de m’expliquer ce jour-là l’identité violée par le mensonge institutionnel.

Quarante ans plus tard - quelle coïncidence - j’entends de nouveau cette phrase sur France 24. D’un ton péremptoire, presque menaçant, Nicolas Sarkozy rappelle à tous les Français que «leurs ancêtres sont les Gaulois». Immédiatement, je remonte le temps. Je suis assis au fond de la large banquette de skaï noir de la grande voiture blanche, observant le dodelinement de la nuque de mon père, au rythme de la chanson de Jean Ferrat chantant «Un jour pourtant, un jour…» à la radio. Je sens la douce brise marine qui s’engouffre par la vitre entrouverte, et je remue des jambes, en répétant dans ma tête le mot mensonge : «Colonisation, colonisation, colonisation…»

«C’est ça, l’assimilation !» a scandé Sarkozy à la fin de son discours. L’ancien président a perdu la primaire de la droite, et c’est François Fillon qui a gagné. Le sujet de la colonisation n’est pas clos pour autant ! Pour Fillon le vainqueur, la colonisation est un partage de culture avec les peuples d’Afrique, d’Amérique et d’Asie, et la France n’a pas à s’en excuser ! Quant au candidat Macron, la colonisation a permis la construction d’un Etat en Algérie ! Pendant ce temps, Arnaud Montebourg, candidat à la primaire de la gauche, nous rend visite pour rappeler ses origines algériennes.

Encore la colonisation, encore l’Algérie, qui s’invite au cœur des élections françaises. La presse de mon pays en fait des gorges chaudes, le débat sur la repentance est relancé, et les réseaux sociaux s’agitent. «Hollande, c’est l’ami de l’Algérie, même s’il porte la poisse, rappelle-toi, la Grande Poste d’Alger a brûlé lors de son passage. Sarkozy aime le Maroc et nous déteste, bon débarras ! Fillon n’aime pas les musulmans, mais il aime Poutine, c’est bien ça, non ? Et Macron ? Ici, personne ne connaît Macron. Quant à Montebourg, il est de chez nous, la preuve, il ressemble à un Kabyle ! Mais non, il est d’Oran, il est même venu voir sa famille.»

Ainsi démarre l’élection présidentielle en France, par des candidats qui remettent au cœur du débat la colonisation, cinquante-quatre ans après l’indépendance de l’Algérie. Une seule phrase suffit à soulever des relents de douleurs, sur cette rive de la Méditerranée. Et, pour moi, des bribes de souvenirs : un père qui découvre le mensonge d’une nation, et un enfant qui écoute, sans bien les comprendre, les souvenirs de guerre des aînés. Devant l’écran, je ferme les yeux, et j’invoque mes ancêtres - les vrais ! - comme ma grand-mère m’apprit un jour à le faire. Je les entends me fredonner, en berbère, le doux poème d’Aragon : «Un jour pourtant, un jour viendra, couleur d’orange […]. Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche…»

Samir Toumi Ecrivain