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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Paul B. Preciado...

2 Décembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Dysphoria Mundi

 

Nous ne voyons ni ne comprenons le monde, nous le percevons en le déchirant à travers les catégories étroites qui nous habitent. La douleur que nous ressentons souvent à être en vie résulte de ce déni. Le réseau bio-électronique qui constitue ce que l’on appelait autrefois l’âme humaine (elle a porté de nombreux noms au cours de l’Histoire : psyché, esprit, conscience, inconscient ; aucun de ces noms ne désigne une réalité, mais tente plutôt de décrire un processus) est en partie à l’intérieur de ce qui a été considéré jusqu’à présent comme le corps et en partie dispersé dans des appareils et des institutions ; et c’est ainsi, en utilisant comme support des architectures et des câbles, des machines et des algorithmes, des molécules et des compositions biochimiques, que notre âme parvient à traverser les villes et les océans et à s’éloigner du sol pour se rendre dans les satellites qui entourent aujourd’hui la Terre. Le corps politique vivant est aussi vaste, aussi subtil et malléable que l’âme. Je ne parle pas ici du corps en tant qu’objet anatomique ou propriété privée du sujet individuel mais de ce que j’appelle, précisément pour le différencier du corps de la modernité, la somathèque. La somathèque est l’âme distribuée à travers le temps et la matière. Notre âme non humaine et immense, géologique et cosmique, parcourt l’univers, sans que nous en ayons vraiment conscience.

Dans les sociétés modernes, l’âme est d’abord installée comme un implant vivant dans la chair, puis, lorsqu’elle grandit, elle est sculptée comme un bonsaï, par des entraînements et des punitions répétitives, par des invocations linguistiques et des rituels institutionnels, pour la réduire à une certaine identité. Certaines âmes se déploient plus que d’autres, mais il n’y en a aucune dans le jardin des vivants qui ne soient l’effet de l’implant et de l’élagage. Parmi tous les corps, certains semblent avoir existé pendant longtemps sans âme. Ils étaient appréhendés comme de l’anatomie pure, de la chair comestible, des muscles qui travaillent, des utérus reproducteurs, une peau dans laquelle éjaculer. Il s’agissait, et il s’agit toujours, de ceux qu’ils appellent animaux, de corps colonisés et asservis, mais aussi de femmes, de personnes considérées comme malades ou handicapées, d’enfants, d’homosexuels et de personnes dont l’âme, selon la médecine du XIXe siècle, voulait déménager dans un corps de sexe différent. Les corps des âmes migrantes ont d’abord été appelés « travestis psychiques » puis « transsexuels », et après « transgenres ». Plus tard, iels se sont elleux-mêmes appelé.es trans. Piégé.es dans une épistémologie binaire (humain/animal, âme/corps, masculin/féminin, hétéro/homo, normal/pathologique, sain/malade…), les trans se sont construit.es culturellement comme des âmes en exil et des corps en mutation.

Je suis, disent mes contemporains, soit une âme malade, soit un corps erroné dont l’âme cherche à s’échapper, ils ne trouvent pas d’accord. Je suis une déchirure entre le corps qu’ils m’imposent et l’âme qu’ils construisent, une brèche culturelle béante, une catégorie paradoxale, une fêlure dans l’histoire naturelle humaine, un trou épistémique, un fossé politique, un casse-tête religieux, un business psychologique, une excentricité anatomique, un cabinet de curiosités, une dissonance cognitive, un musée de tératologie comparée, une collection des erreurs d’assignation, une attaque contre le bon sens, une mine médiatique, un projet de reconstruction de chirurgie plastique, un terrain anthropologique, un champ de bataille sociologique, un cas d’étude sur lequel les gouvernements et les organismes scientifiques, les églises et les écoles, les psychiatres et les juristes, l’Ordre des médecins et l’industrie pharmacologique, sur lesquels les fascistes mais aussi les féministes conservatrices et les socialistes, les marxistes et les humanistes ces nouveaux despotes des Lumières du XXIe siècle ont toujours quelque chose à dire, sans que nous leur ayons demandé quoi que ce soit.

 

Paul B. Preciado - Dysphoria mundi

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