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Vivement l'Ecole!

A lire... "Le langage de l’amour. De la rencontre à la rupture, comment les mots révèlent nos sentiments" - Julie Neveux

17 Novembre 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Sociologie, #Amour, #Linguistique

EXTRAITS

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«J’ai rencontré quelqu’un» : reconnaître l’amour

C’est la première phrase du roman amoureux – qu’on se raconte parfois tout seul. On a besoin de la produire, pour soi ou les autres, pour mettre en scène une bascule entre la vie réelle et l’histoire qu’on en tire. Qualifier ce moment de «rencontre» le transforme en événement signifiant et l’inscrit dans le registre sentimental. L’être qui tombe amoureux éprouve le besoin d’écrire un récit où il s’institue comme sujet, héros ou héroïne d’une histoire ouverte. Ce «quelqu’un» est toujours indéfini car la charge sémantique porte sur le mot rencontre. L’attention porte sur cette rupture, une ouverture des possibles qui se caractérise par une explosion du langage. Dès lors, celui-ci vient donner de la substance à nos fantasmes. Avant même la cristallisation dépeinte par Stendhal, l’imaginaire se déploie envers une personne qu’on connaît encore très peu, à partir d’un simple nom. C’est la rencontre de cet imaginaire avec le réel qui va construire le sentiment.

«On l’a fait» : pratiquer l’amour

Cet euphémisme jette un voile pudique sur la réalité, le pronom remplaçant l’acte sexuel. Tout le monde comprend l’implicite car la chose est à la fois essentielle et taboue, l’amour est tellement central qu’il rend possible l’effacement du nom. Paradoxalement, cette absence dit la mise en pratique d’un sentiment, le seul d’ailleurs que l’on puisse «faire». Vestige d’une pudeur passée – car le langage est souvent en retard sur nos mœurs, nos façons d’être et de s’aimer, la formule a aussi un côté infantile car elle acte une victoire, la joie d’être allé au bout, comme une consécration. De plus, faire l’amour, c’est le faire ensemble : le double sujet montre la réciprocité des amants. A l’inverse, «fais-moi l’amour» ou «j’ai envie de te faire l’amour» esquisse des rôles asymétriques par la distribution des pronoms, toutes sortes de scénarios et d’interactions possibles dans l’acte sexuel.

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«Mon cœur, mon bébé, mon lapin» : la désexualisation

A double tranchant, ces tendres surnoms apparaissent quand «l’amour-possession» s’installe. Rebaptiser est une tendance naturelle qui sert à redéfinir l’identité de l’autre à l’aune du lien qu’on entretient avec lui, comme une renaissance. Le nouveau nom exprime cette complicité et intervient quand l’autre devient un objet familier. Il est statufié, nié dans la complexité de son existence : un être nuancé, qui nous échappe nécessairement. Parce que le bestiaire amoureux (chat, lapin, bichon) cesse d’informer sur le genre de la personne, il contribue à désexualiser.

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«Je ne t’aime plus» : le couperet

C’est la sentence la plus tragique et difficile à prononcer. Elle l’est d’ailleurs rarement lorsqu’on est à bout. Elle est la seule à pouvoir signifier la fin du contrat amoureux, la fin d’une histoire, toujours empreinte de confusion sentimentale. On a du mal à dire que l’amour, qu’on pensait durable, est révolu, avec cette négation qui percute tout ce qui a été construit. D’autant que souvent, on aime encore, d’une façon non amoureuse. On reconnaît toujours un lien, fait de bienveillance, de tendresse, mais on éprouve de façon fragmentée des sentiments qui fondaient ensemble le désir fusionnel initial d’être avec l’autre. Elle s’écrit à la première personne car il en suffit d’une pour défaire l’union quand il faut deux sujets se répétant «je t’aime» pour faire couple. En abolissant la réciprocité, celui qui part s’abstrait de devoir rendre des comptes. Il est souvent sommé de fournir des explications, or la fin de l’amour ne s’explique pas, elle se constate. Se découvrir n’aimant plus suscite, autant que de la tristesse, une stupeur, un étonnement.

Clémence Mary et Anna Chabaud

Le Langage de l’amour. De la rencontre à la rupture, comment les mots révèlent nos sentiments (Grasset, 2022).

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