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Vivement l'Ecole!

Journée du droit au collège : «Il y a des gens plus égaux que d’autres»

5 Octobre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Egalité

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A Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, le président du Conseil national des barreaux Jérôme Gavaudan est intervenu dans un établissement afin de «promouvoir le droit». De grands principes sans cas pratiques qui auraient permis aux collégiens de plus s’impliquer dans les débats.

«Il est connu ou pas ?!» «Fais une photo avec lui au pire !» Dans la salle de classe, Me Jérôme Gavaudan a déjà commencé à répondre aux journalistes, il est prêt, à la place du professeur. Son costume bleu en jette, comme ses cheveux : gris et courts, impeccables. Il est presque 8 heures, les élèves de la classe de 5e du collège Gabriel Péri d’Aubervilliers entrent mi-curieux, mi-impressionnés. Ils sont un peu plus d’une vingtaine, dans des manteaux gris, des vestes à capuches noires. Ici, c’est plutôt le jogging qui est tendance.

«Eh mais comment il fait froid !», lance un des jeunes. Rapidement, le silence se fait. L’avocat peut se présenter : Me Jérôme Gavaudan, conseiller marseillais depuis 1990, président du Conseil national des barreaux (CNB). «C’est quoi ?» «L’institution qui regroupe tous les avocats de France», répond simplement celui qui insiste pour que, aujourd’hui au moins, on l’appelle Jérôme. «Je ne suis pas non plus le chef des avocats ! Mais si vous imaginez une pyramide… Je suis tout en haut.» Voilà pour le pedigree. Le président du CNB s’est déplacé en région parisienne à l’occasion de la journée du droit au collège.

Depuis cinq ans, des avocats interviennent dans des établissements volontaires pour échanger avec des élèves sur le rôle de la justice, son fonctionnement, avec, à chaque fois, un thème. Cette année, ce sont 500 collèges qui participent. A Aubervilliers, c’est la CPE Mathilde Zarrougui-Malon qui avait entendu sur France Inter – «la radio des profs» – qu’une telle journée existait. Le thème proposé cette année l’a particulièrement intéressée : sommes-nous tous égaux face au droit ?

Spoiler : non. Mais la question mérite d’être posée, d’autant plus avec des jeunes de 11 ans à 13 ans. Parmi eux, Moussa, sweat bleu et pantalon de sport noir. Derrière sa nonchalance apparente, il cache une vivacité d’esprit qu’il a parfois un peu de mal à contrôler. «Mais t’es bête toi», l’entendrons-nous répondre à celles et ceux qui ne sauront pas exactement identifier le rôle d’un procureur. Son professeur, M. Selamati, éprouve quelques difficultés à le contenir.

On parle violences conjugales, greffier, victimes, échelle des sanctions droits des mineurs… Ça baille un peu à droite, à gauche. Qui décide du droit, d’ailleurs ? «Le président de la France !» «C’est Macron !» «Mais non, c’est l’Assemblée nationale qui vote les lois», rectifie calmement Nida, jeune fille aux cheveux lisses assise au premier rang

«Se faire sanctionner pour sa couleur de peau»

Après une heure de discussions un peu générales, le temps que les élèves se familiarisent avec la présence d’inconnus dans leur classe, les débats s’emballent un peu. Sommes-nous égaux face à la justice ? Le «non» l’emporte. Pour Ibrahim, dégaine fatiguée et corps avachi, les pauvres ont moins de moyens pour se payer de bons avocats. «Oui, il y a beaucoup d’injustices quand même», note Nida, toujours très calme. Sadio complète : «Une injustice, c’est quand quelqu’un n’a rien fait mais qu’il se fait sanctionner, pour sa couleur de peau par exemple.» Le groupe acquiesce. «Par exemple, dans la police, il y a des racistes, je l’ai vu dans Enquête d’action, enchaîne Moussa. En fait, il y a des gens plus égaux que d’autres.» Petit malaise du côté de la défense. «La France est un pays qui accueille tout le monde, quelle que soit son origine, sa couleur de peau, son handicap, argumente Jérôme Gavaudan. Ce dont vous parlez, c’est un mot à la mode, c’est de la discrimination.» Petit malaise du côté de l’encadrement, ce coup-ci. «Mais oui, il ne faut pas être naïf, il y a beaucoup d’inégalités en France», concède tout de même l’avocat.

Dans le fond de la classe, le professeur d’histoire, le vrai, écoute et recadre. A 26 ans, Colin Selamati compte deux années d’expérience dans ce collège de Seine-Saint-Denis. «L’égalité, la justice… Ce sont des sujets qui parlent beaucoup aux jeunes. Vous les voyez vous-mêmes, ils participent beaucoup.» Le tout, sans que les élèves n’aient pu travailler avant. «Ils font des liens avec les cours d’histoire, justement», assure le prof, qu’on devine satisfait, au visage impassible et doux. Sur les murs de sa classe, les fresques historiques servent de décoration, et plus. Une peinture murale funéraire chinoise fait face à Confucius, sous des illustrations de la Route de la soie. «Si on les laisse parler, ils ont beaucoup de choses à dire, surtout à Aubervilliers. Je suis certains que des élèves ici ont déjà vécu des situations compliquées», insiste Colin Selamati. Qui a du mal à masquer son agacement face au déroulement des deux heures de débat, sans aucun cas pratique permettant aux jeunes de se lâcher et de se projeter.

Les avocats ? «Ils font ça pour l’argent je pense»

Et, c’est le jeu des médias, la machine déraille un peu quand notre confrère de la chaîne de télévision M6 doit prendre des images et enregistrer les élèves dont les parents ont donné leur accord. La caméra, supportée jusqu’ici, finit par inhiber les, nombreux, motivés qui prenaient la parole. Même Moussa se tait presque. A la sortie, on demande si certains se verraient avocats un jour. Les réponses fusent, toutes dans le même sens. «Non, c’est trop de responsabilités.» «Je ne pourrais pas défendre un assassin d’enfant, puis moi je veux être architecte !» «Ils font ça pour l’argent je pense.» «Celui qui n’est motivé que par l’argent est un mauvais avocat, tempère Jérôme Gavaudan. On peut même être sanctionné pour cela.»

Le conseil est satisfait de son intervention. «C’est le rôle de l’avocat de promouvoir le droit dans toute la société et il est intéressant de voir qu’ils ont déjà quelques notions, qu’ils utilisent un terme tel que le “vivre ensemble”», se réjouit-il. Interrogé sur une éventuelle distance entre son personnage, unanimement qualifié d’«impressionnant» par les élèves, et son public du jour, il assure : «Ces journées sont surtout l’occasion pour des avocats d’intervenir dans leurs territoires et, justement, une consœur d’Aubervilliers va intervenir dans une autre classe après moi.» On ne peut s’empêcher de lui parler de son costume bleu. «Je me suis posé la question ce matin, peut-être qu’une tenue plus décontractée aurait détendu tout le monde… Mais j’ai aussi des rendez-vous cet après-midi !»

Ludovic Séré

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