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Vivement l'Ecole!

Frida Kahlo racontée aux enfants : une artiste symbole de résilience

7 Octobre 2022 , Rédigé par The Conversation Publié dans #Education, #Culture, #Art

La chronique de Delphine : Frida Kahlo, icône mondiale ou icône mondialisée  ? - Mission égalité - diversité - Université Claude Bernard Lyon 1

Frida Kahlo racontée aux enfants : une artiste symbole de résilience
Statue de l'artiste Frida Kahlo, dans le parc du même nom. Jeff Reuben, Wikimedia Commons, CC BY-SA
Eugénie Fouchet, Université de Lorraine

En racontant des histoires autour du vivre-ensemble, de la solidarité et de l’inclusion, la littérature de jeunesse ouvre sur une meilleure sensibilisation à la différence. En s’identifiant à des personnages témoins d’une altérité culturelle et/ou corporelle, ou tout du moins, en se projetant dans leur vie fictionnelle, les jeunes lecteurs et lectrices sont incités à poser un regard plus avisé et tolérant sur l’autre. Ce qui passe notamment par la proximité entre l’enfant/lecteur et l’enfant/personnage, en raison de similitudes d’âge et d’expériences familières et quotidiennes.

Le handicap est souvent mis en scène dans la littérature de jeunesse contemporaine. Par rapport aux années 1980 et 1990, les représentations y sont moins stéréotypées, moins moralisatrices et surtout beaucoup plus diversifiées et complexifiées. Raconter le handicap permet de mieux y sensibiliser les enfants, tout en brisant les tabous qui y sont liés.

Les personnages apparaissent comme des passeurs pour leurs lecteurs. À l’instar des personnages valides, ils sont incités à adopter une attitude solidaire et tolérante vis-à-vis des personnes handicapées. Les lecteurs et lectrices handicapés trouvent, de leur côté, à travers le personnage handicapé un parfait double fictif. Ils se retrouvent pleinement dans son quotidien parce qu’ils sont probablement confrontés aux mêmes difficultés d’accessibilité, de mobilité ou encore d’intégration auprès de leurs pairs. Ils trouvent, par ailleurs, du réconfort et de l’espoir face à l’amélioration du quotidien du protagoniste handicapé.

La littérature de jeunesse offre un riche réservoir de représentations du handicap, à hauteur d’enfants et d’adolescents. Le recours fréquent à un personnage animal ainsi qu’à l’imaginaire permet de parler de façon détournée et onirique du handicap, par exemple en ayant recours aux métaphores de l’animal blessé, de la fée sans ailes, comme dans l’album du même nom, de Martine Delerm, ou Tico et les ailes d’or, de Léo Lionni, ou encore de la poupée cassée.

Les mises en mots et en images des corps handicapés se révèlent dans toute leur féconde force symbolique et créative. Elles sont référentielles, métaphoriques ou euphémiques : le corps animalisé et notamment le « corps ailé », le corps prothétique (symbole, parfois, d’un corps augmenté), ou encore le corps-fauteuil. Cette dernière image est polysémique, en ce sens qu’elle est synonyme d’entrave ou, à l’inverse, de mobilité.

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Grâce à l’imaginaire et à l’art, le personnage se façonne un corps mouvant et hybride ; il saisit de fait la possibilité et même la liberté de se recréer une ou des identité(s) notamment corporelle(s), qui lui ressemble(nt) véritablement. L’altérité du personnage devient alors choisie et assumée, valorisée et même sublimée. Le personnage réinvente, transcende et donc se détourne, s’affranchit de son seul corps handicapé, dans lequel il est, par essence, défini et figé.

La littérature de jeunesse dévoile des imaginaires et des esthétiques du handicap. Certains albums se font symboliquement œuvres d’art, par le mariage parfait de la poétique de l’image à la poétique du texte. C’est le cas du livre animé Frida, de Sébastien Perez, qui se révèle spectaculaire, par son grand format ainsi que par l’interférence de ses planches illustrées découpées et aux couleurs chatoyantes.

Bande-annonce du livre « Frida « par Sébastien Perez & Benjamin Lacombe, Éditions Albin Michel 2016.

Cette galerie de tableaux en relief recrée l’œuvre de Frida Kahlo, sous le pinceau du talentueux Benjamin Lacombe. Cette immersion picturale dans l’enfance et l’univers de Frida Kahlo se retrouve, dans d’autres albums tels que La poupée cassée : un conte sur Frida Kahlo, de Marie-Danielle Croteau et Rachel Monnier ou Frida c’est moi de Sophie Faucher et Carmina Cara.

Frida Kahlo, une artiste déterminée

Depuis les années 2000 à aujourd’hui, une vingtaine de documentaires jeunesse et d’albums ont été consacrés à cette artiste. Certains albums s’inscrivent dans des éditions ou des collections spécifiquement consacrées à des artistes et/ou à des scientifiques. Ainsi, l’album Frida Kahlo des éditions Kimane est publié dans la collection « Petite § Grande » qui valorise des femmes inspirantes et courageuses, devenues célèbres.

éd.Kimane

La renommée de la peintre mexicaine Frida Kahlo renvoie tant à la singularité, à l’importance de sa peinture qu’aux grandes épreuves qu’elle a traversées : la poliomyélite dont elle est atteinte, le tragique accident qui, à dix-sept, lui a causé de multiples fractures et l’a contrainte à porter un corset orthopédique, toute sa vie. Alors qu’elle reste alitée à la suite de cet accident, elle s’initie à la peinture et notamment à l’autoportrait pour mieux apprivoiser mais aussi mettre à distance son corps meurtri. Elle trouve ainsi la force de vivre, d’extérioriser son moi intérieur, ses traumatismes ainsi que sa douleur.

Frida Kahlo symbolise, pour les jeunes lecteurs et surtout les jeunes lectrices, une héroïne remarquable. Elle incarne l’émancipation féminine et la créativité, si bien qu’elle a marqué l’histoire culturelle du XXe siècle, tant par l’originalité et la richesse de ses œuvres que par son parcours personnel. Sa vie et son œuvre témoignent de sa détermination inébranlable, puisée dans ses souffrances corporelles et psychologiques. Grâce à son talent créatif, sa vulnérabilité est devenue sa force même. Son expérience artistique est corrélée à son expérience du handicap.

Éditions les 400 coups

La renaissance symbolique de la jeune femme en artiste est au cœur des albums. L’art permet à Frida Kahlo de contourner, compenser et même transcender les souffrances, les limites imposées par son corps diminué et brisé. Sa souffrance, souvent extériorisée sans fard dans sa peinture-miroir, est ainsi conjurée. Aussi les pinceaux de Frida symbolisent-ils les ailes de sa liberté, à l’origine de son vital élan créatif. Son esprit combatif corrélé à une forme de dépassement de soi ou encore de résilience par la peinture ouvre sur un message d’espoir, à l’adresse des jeunes lecteurs et lectrices pour les inciter à réaliser leurs rêves, malgré les épreuves de la vie.

Dans La poupée cassée, le portrait final de Frida Kahlo la dépeint assise majestueusement sur son lit à baldaquin et les bras croisés. Le drap blanc, chamarré et drapé qui recouvre ses jambes concourt à l’effacement symbolique de son corps handicapé.

L’art intimiste et cathartique de Frida Kahlo

Les albums offrent une immersion dans l’œuvre de Frida Kahlo, à travers son processus créatif. D’où les portraits récurrents de l’artiste au travail, entourée des toiles vierges ou peintes et de son matériel : une palette, un chevalet, des pinceaux, des crayons… Frida Kahlo et Frida c’est moi s’achèvent, à merveille, sur la mise en scène d’une exposition de l’artiste, entourée de ses œuvres. La consécration de l’artiste qui se révèle ici concourt à héroïser Frida Kahlo.

Entrevue de Paloma Martínez avec l’auteure et l’illustratrice de l’album jeunesse Frida c’est moi, Sophie Faucher et Cara Carmina (Norma Andreu) respectivement (Radio Canada International).

Si les autoportraits sont recréés de façon plus enfantine, ils n’en demeurent pas moins empreints de la souffrance corporelle et psychologique de l’artiste. D’ailleurs, les albums figurent deux emblématiques autoportraits de Frida Kahlo qui exacerbent le plus le corps souffrant et/ou blessé : « La colonne brisée » et « Les deux Fridas ».

Le corps fracturé de l’artiste est transfiguré, dans la représentation assez fidèle de La colonne brisée, dans Frida : de son buste nu et fracturé en deux, se dévoile une colonne ionique grecque. Son corps mutilé est exacerbé et sublimé par la technique de la découpe au laser.

Dans Frida Kahlo, tous les motifs du tableau d’origine « Les deux Fridas » sont dépeints, tels que les deux cœurs apparents et même exhibés des femmes qui les relient l’une et l’autre, par les veines, etc. L’impression d’une peinture qui jaillit de la chair et du sang de Frida se retrouve bien ici. D’ailleurs, la brutale mise à nu des corps souffrants est à peine atténuée par les traits un peu plus schématiques du cœur écorché ou par le visage plus enfantin et moins grave des sujets peints. Les couleurs ici un peu plus claires et douces amoindrissent quand même un peu l’âpreté du tableau. Ils témoignent d’une vision plutôt fidèle de son art, ainsi que de sa dimension intime et cathartique.

Dans Frida c’est moi, les tableaux sont complètement recréés et euphémisés pour être complètement adaptés à des petits enfants. Ils sont beaucoup plus colorés, naïfs, simplifiés et moins sombres aussi. Ils ne gardent que quelques motifs centraux des autoportraits originaux, à l’instar du corset dans La colonne brisée. Or, ce corset suffit à signifier l’immobilisation partielle du corps. Frida Kahlo est dépeinte, sous les traits d’une très jeune fille afin de susciter la proximité mais aussi l’empathie avec les lecteurs et lectrices. Les albums proposent, somme toute, une passionnante entrée dans l’univers artistique de la peintre.The Conversation

Eugénie Fouchet, Docteure ès lettres, au CREM, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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