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Vivement l'Ecole!

Où sont passés les enfants des villes ?

15 Septembre 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Jeunesse, #Villes

Favoriser les mobilités douces pour la santé des enfants avec les rues aux  écoles de Paris

EXTRAITS

En ville, on ne voit quasiment plus d’enfants seuls dans la rue. Pour aller à l’école, 97 % des élèves d’élémentaire sont accompagnés. Quatre spécialistes décryptent cette disparition progressive.

Vous souvenez-vous de l’âge auquel vous êtes sorti seul dans la rue pour la première fois ? Si vous êtes parent, il y a de fortes chances que ce grand moment d’autonomie soit survenu bien plus tôt que pour vos propres enfants. Les enfants seuls ont quasiment disparu des villes. Il suffit d’un chiffre pour donner la mesure du phénomène : en France, dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants, 97 % des élèves d’élémentaire sont accompagnés pour se rendre à l’école, 77 % de ceux du collège, selon un sondage Harris Interactive pour l’Unicef réalisé en 2020. Dans un texte intitulé « Les risques de la rue », disponible en ligne, le ministère de l’intérieur recommande même aux parents d’éviter toute sortie non surveillée des enfants, comme une sorte d’institutionnalisation des peurs collectives : « Faites en sorte qu’il ne soit jamais seul. Faites-le accompagner par une personne de confiance. »

(...)

Les enfants des villes sont-ils devenus des enfants d’intérieur ?

Thierry Paquot Oui. Ils sont devenus des enfants d’un intérieur qui n’est pas forcément celui de l’appartement mais celui des activités extrascolaires : le conservatoire, les sports, les arts plastiques… C’est-à-dire qu’ils sortent pour être à nouveau enfermés. Les enfants sont confinés. Depuis deux ans, le mot est un peu galvaudé, mais c’est bien de cela qu’il s’agit.

C’est une évolution qui concerne toute la société. Il faut absolument rentabiliser au mieux le temps. Les grands comme les petits ont perdu l’usage des no man’s time : des temps pour rien, comme l’ennui, l’attente, la sieste. Ces temps hors temps sont très précieux, mais ils sont stigmatisés par la société de l’efficacité.

Clément Rivière Ce sont deux géographes néerlandais, Lia Karsten et Willem van Vliet, qui ont, les premiers, parlé d’« enfants d’intérieur », en 2006. Le terme est très efficace pour faire comprendre l’expérience des enfants qui vivent en ville, et qui passent plus de temps à l’intérieur du domicile que dehors.

Il est important d’inscrire cette évolution dans un temps long, au cours duquel les usages des espaces publics se sont profondément transformés : avec les réseaux d’approvisionnement en eau, en électricité, l’apparition du réfrigérateur, puis des machines à laver ou encore du téléviseur, il est devenu possible et agréable de rester plus longtemps chez soi. Plus besoin d’aller sur la place publique pour laver son linge, par exemple.

Dans la période récente, l’apparition des nouvelles technologies a encore modifié les usages. Le smartphone permet à des enfants de passer une bonne partie du week-end à échanger avec des amis sans sortir de chez eux, voire de leur chambre – une chose impensable pour l’enfant que j’étais il y a une trentaine d’années !

D’autres facteurs sont centraux. Je pense à la place de l’automobile dans la ville, ou à une transformation profonde des normes de « bonne » parentalité, entre autres. Mais aussi à l’influence très marquée des faits divers dans l’esprit des parents, notamment ceux impliquant des pédophiles.

Donc oui, des enfants d’intérieur, ils le sont davantage qu’ils ne l’étaient, et on a de bonnes raisons de penser que ce processus va se poursuivre. Regardez les chiffres de fréquentation de cinémas, en baisse, ou celles des applis de livraison à domicile, en hausse…

(...)

Comment leur redonner les clés de la rue ?

T. P. Le premier point, essentiel, c’est la réduction de la vitesse des automobiles (et désormais des trottinettes et autres engins roulants). Il faut modifier la voirie : créer des trottoirs dégagés, ne pas planter le mobilier urbain n’importe comment, le mettre à la hauteur des enfants.

On peut imaginer des farandoles vertes : relier les espaces verts d’une ville, soit en vrai lorsque c’est possible, avec des bosquets, des plantes, soit symboliquement, en marquant au sol le lien entre deux espaces dans lesquels les voitures n’ont pas leur place. Il faut repenser les carrefours, canaliser les voitures et privilégier le piéton. C’est toute une culture de l’ingénieur des ponts et chaussées qui est à repenser !

Certaines villes commencent par des rues aux écoles, c’est déjà bien. On peut regarder ce qui se fait dans d’autres pays. En Suisse, par exemple : Bâle est la première ville « à hauteur d’enfant », où les panneaux sont à 1,20 mètre, et où des enfants ont eux-mêmes inspiré des modifications du paysage urbain.

C. R. La première chose à définir, c’est si on souhaite vraiment leur redonner les clés de la rue. Si l’on part de ce principe, il faut bien avoir en tête qu’il s’agit de choix politiques, qui vont avoir un impact sur un certain nombre d’autres usagers de la rue, à commencer par les automobilistes. On ne pourra ainsi pas sérieusement avancer sur la question de la réappropriation de la ville par les enfants sans se poser celle de la limitation de la vitesse, voire de l’interdiction pure et simple des véhicules motorisés dans certaines zones ou à certains horaires.

Ensuite, j’aimerais souligner le rôle essentiel des commerces de proximité. Ils jouent un rôle important à la fois dans l’animation du quartier, mais aussi dans le rassurement des parents (« si tu as un problème, tu entres dans un commerce, tu demandes à m’appeler »). Il y a une forte confiance dans la figure du commerçant. Or, dans de nombreuses villes, le nombre de commerces est en baisse. On le sait depuis longtemps dans les villes moyennes, et c’est aussi désormais le cas dans les grandes villes, avec l’essor récent des « dark stores », par exemple. Si l’on voulait paraphraser Victor Hugo, on pourrait presque dire : « Un “dark store” qui ouvre, c’est un enfant de moins dans la rue. »

Et la troisième chose, c’est l’existence dans un quartier de formes d’interconnaissance. Autrement dit, le fait que l’enfant dehors sans adulte soit surveillé par d’autres personnes, notamment d’autres parents. Cela peut avoir un effet boule de neige, dans un sens vertueux, et il me semble important de se pencher sur la fabrique de ces liens d’interconnaissance, même superficiels.

Anne-Marie Rodenas D’abord, il faut faire disparaître la voiture, créer des axes piétons. Parallèlement, il faut autoriser les enfants à jouer dehors. Ma petite-fille habite à Barcelone. Là-bas, on a le droit de jouer au ballon, sur des places piétonnes, contre le mur d’une église ou d’un musée… Ici, tout est limité. C’est comme les rollers ou le vélo. A Paris, les pistes cyclables sont impraticables, bien trop rapides et dangereuses pour les petits. On accepte que les gens circulent dans la rue, mais pas qu’ils l’habitent, qu’ils se l’approprient. Au XIXe siècle, les activités artisanales se faisaient dehors, l’enfant voyait tout. C’est l’esprit qui anime notre café et nos événements « La rue aux enfants » : laisser les plus jeunes s’approprier la rue. Rien que sortir une machine à coudre sur le trottoir, c’est fabuleux.

(...)

A quel âge et en quelle occasion avez-vous laissé vos enfants sortir seuls ? Et vous-même, enfant ?

T. P. Comme moi, mes enfants ont grandi en banlieue parisienne. La première fois, ils avaient 5-6 ans, ils sont allés chercher le pain parce que la boulangerie n’était pas très loin et qu’il n’y avait pas de rue à traverser. Un an plus tard, quand ma fille est entrée au CP, je l’ai laissée y aller seule. Au début, je me mettais devant le feu tricolore pour voir comment elle traversait puis elle me faisait signe et partait.

Moi, j’habitais l’école puisque mon père était directeur, donc j’allais à l’école tout seul ! A 6 ans, 7 ans, je jouais dans les rues d’Issy-Plaine, un quartier populaire à l’époque. Et je me souviens que vers 10-11 ans, on partait avec trois ou quatre copains à bicyclette au bois de Chaville, au bois de Meudon…

C. R. Mes enfants ont 3 ans et 9 mois, donc ils ne sortent pas encore tout seuls ! Mon beau-fils, lui, a 9 ans. Depuis six mois, il commence à aller seul dans un parc proche de chez nous, à Lille, et à prendre le métro seul pour aller à l’école. Cela me réjouit.

Je ne me souviens pas de ma première sortie seul, mais je me souviens bien, en revanche, du moment où j’ai eu la clé de chez moi, en CM1 : je rentrais seul de l’école, et j’arrivais à la maison avant mes parents. C’était une marque de confiance, j’en ressentais une grande fierté. J’ai également des souvenirs très heureux de retour du collège à pied avec des copains, ou de moments de liberté passés avec mes cousins à Paris.

A.-M. R. A 8 ans, ma fille n’avait plus envie d’aller au centre de loisirs, mais voulait participer à un atelier de peinture, dans un autre quartier de Paris. J’avais la charge de son petit frère, je ne pouvais pas l’accompagner. Elle m’a dit : « Je prends le bus toute seule », je l’ai autorisée. Elle m’a dit plus tard qu’elle avait eu peur, mais elle l’a fait.

Quant à moi, c’était plus tôt, mais c’était une autre époque ! Ma mère travaillait, nous étions une famille nombreuse. A 6 ans, j’allais seule à l’école.

S. T. J’ai quatre enfants, et les choses se sont passées à peu près de la même façon pour chacun d’entre eux. D’abord pour aller acheter du pain au coin de la rue, quand ils avaient 7 ans ou 8 ans. Et, ensuite, évidemment pour leur permettre de se rendre au collège.

Pour ce qui me concerne, j’ai le souvenir d’être allé d’abord seul à l’épicerie qui se trouvait au rez-de-chaussée de notre immeuble, puis d’avoir eu le droit de traverser la rue devant chez nous pour aller à la papeterie qui était juste en face.

Clara Georges

Venez participer à la conférence « Les enfants, allez jouer dehors ! », avec Anne-Marie Rodenas et des enfants du Cafézoïde, dans le cadre du Festival du Monde, dimanche 18 septembre à 16 h 30, dans les locaux du journal.

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