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Vivement l'Ecole!

Appel à la grève Sur la réforme des lycées pro, Emmanuel Macron crée l’union contre lui

24 Septembre 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

Appel à la grève Sur la réforme des lycées pro, Emmanuel Macron crée l’union contre lui

Le projet du Président, qui vise à augmenter considérablement le poids de l’entreprise dans la voie professionnelle, est parvenu à fédérer des syndicats qui font habituellement bande à part. Ils appellent à la grève le 18 octobre.

Ils passent à l’offensive. Vendredi, seize syndicats de l’éducation ont décidé d’appeler à la grève le 18 octobre afin qu’Emmanuel Macron retire son projet de réforme des lycées professionnels. Une telle union syndicale autour de la voie pro n’a rien d’anodin. Déjà depuis cet été, la quasi-totalité des syndicats de professeurs de lycée professionnel (PLP) a décidé de s’unir dans une intersyndicale inédite, à laquelle le Snetaa-FO, majoritaire mais habituellement plus prompt au compromis, s’est joint. Les élèves ne devraient pas être en reste, puisqu’ils vont aussi être invités à se mobiliser dans les semaines à venir, notamment à l’initiative du collectif Une voie pour tous.

Tutelle du ministère du Travail

Le Président a annoncé la couleur dès sa campagne : il veut faire de la voie professionnelle un axe majeur de son projet pour l’école. Une bonne chose, tant les enjeux sont grands : un lycéen sur trois étudie en filière professionnelle, mais c’est là que se concentrent les deux tiers des décrocheurs et seuls 41 % des élèves de CAP et 53 % des élèves de bac pro n’ayant pas poursuivi leurs études ont un emploi deux ans après l’obtention de leur diplôme. Macron souhaite donc à la fois rendre la voie professionnelle, plus souvent subie que choisie, plus attractive et plus insérante. Comment ? En la rapprochant du monde de l’entreprise. L’assertion, vieille comme l’enseignement professionnel lui-même, fait bondir les enseignants, qui ne cessent de rappeler qu’une bonne partie de leur boulot consiste justement à entretenir des liens avec le monde du travail.

Insuffisant pour le Président, qui décidait notamment, début juillet, de nommer une ministre déléguée à l’Enseignement et à la Formation professionnelle, Carole Grandjean, sous la double tutelle des ministères de l’Education nationale et du Travail. Une première, les portefeuilles de ce type ayant toujours échu au seul ministère de l’Education. Depuis, il continue d’avancer ses pions, vantant le modèle de l’apprentissage, qui a certes explosé ces dernières années, mais dans le supérieur, chez des étudiants majeurs et issus de catégories sociales plus favorisées que les lycéens professionnels. Et se disant notamment favorable au recrutement, dans les lycées pro, de professeurs associés issus du monde de l’entreprise, qui pourraient éventuellement présider les conseils d’administration – un rôle normalement dévolu aux proviseurs.

«Coupure scolaire»

Si la réforme des lycées pro baigne encore dans le flou, une mesure concrète cristallise les oppositions : à compter de la rentrée 2023, la durée des stages – 22 semaines en bac pro – augmentera de 50 %. Et ces «périodes de formation en milieu professionnel» (PFMP) seront gratifiées par l’Etat, une nouveauté. «C’est très bien d’être payé. Il y a une rémunération attrayante parce que ce sont des élèves issus de milieux défavorisés. Mais à quel prix ? Quelle place on laisse à la scolarité ? interroge Dylan Ayissi, fondateur du collectif Une voie pour tous, lui-même ancien élève de lycée pro. 50 % de stages en plus, ils ne se rendent pas compte de ce que ça représente comme coupure scolaire.» Car pour augmenter le temps en entreprise, il faudra bien rogner sur les enseignements.

Macron assure que les heures de matières générales – français, histoire, maths… – ne diminueront pas. «Ce sont des enseignements fondamentaux», défendait récemment l’Elysée auprès de la presse. Une position contraire aurait mis le feu aux salles des profs, ces matières ayant déjà été amputées lors de la précédente réforme de la voie pro, en 2018. Le Président évoque même la possibilité de renforcer ces matières. Comment ? Il renvoie aux concertations qui doivent avoir lieu dans les semaines à venir et qui permettront à chaque établissement de définir sa propre feuille de route. Mais suggère notamment l’idée d’échelonner les départs des élèves en stage et d’en profiter pour dédoubler les classes afin d’assurer des cours en plus petits effectifs.

Reste que si les périodes en entreprise s’allongent et les heures de matières générales ne diminuent pas, il faudra rogner sur les enseignements professionnels, qui mêlent théorie et pratique. «Les entreprises disent des élèves “il lui manque de la culture générale” ou “il lui manque du savoir-être, il ne doit pas agresser le client, il doit être zen, mettre à distance les choses”», déroule Pascal Vivier, secrétaire général du Snetaa-FO. Elles ne disent jamais “c’est un mauvais menuisier ou un mauvais chauffeur poids lourd”.» Hors de question, donc, de toucher à ces enseignements professionnels qui permettent d’inculquer un certain nombre de codes.

Discrimination en stage

Sur le terrain, on craint par ailleurs certains effets de bord à l’allongement du temps en entreprise. «La discrimination en stage, on la constate. Une fille en maintenance des équipements industriels ou un jeune issu de l’immigration en commerce, il est difficile de leur trouver un terrain de stage. Donc plus on va augmenter les PFMP, plus on va augmenter les inégalités entre les élèves», alerte Philippe Dauriac, professeur de lettres-histoire à Chasseneuil-sur-Bonnieure (Charente) et secrétaire national de la CGT Educ’action en charge du pôle enseignement professionnel. Les élèves handicapés, sur-représentés en lycée pro et qui ont déjà des difficultés à être accompagnés à la hauteur de leurs besoins lorsqu’ils partent en stage, risquent aussi d’être lésés.

D’aucuns se demandent s’il ne faudrait pas réduire les congés pour pouvoir rallonger les stages sans amputer les enseignements, mais «la plupart de nos élèves travaillent pendant les vacances et ont besoin de cet argent», tempère Laurence Colin, proviseure d’un lycée hôtelier à Arcachon et secrétaire générale adjointe du SNPDEN-Unsa, principal syndicat des personnels de direction.

Autre gros morceau de la réforme : la refonte de la carte des formations. Une opération que tout le monde appelle de ses vœux, les déséquilibres étant parfois criants entre les envies des élèves, les besoins des entreprises et les formations offertes. Mais les avis divergent quant à l’objectif à atteindre. Dans l’esprit de l’exécutif, «il y a une volonté de calibrer les filières professionnelles vers des métiers qui peinent à recruter. On veut instrumentaliser l’orientation des jeunes post-troisième vers des métiers qui sont aujourd’hui désertés par les actifs du fait de conditions de travail et salariales déplorables : l’hôtellerie-restauration, l’aide à domicile, le bâtiment. C’est un scandale scolaire. Le ministère préfère répondre aux besoins particuliers, immédiats et locaux de certaines entreprises et abandonne l’ambition scolaire pour un tiers de la jeunesse lycéenne», attaque Sigrid Gérardin, cosecrétaire générale du Snuep-FSU. «On se dit “il manque des gens pour tourner des boulons à droite, donc on va créer une formation pour tourner des boulons à droite”. Mais on ne se demande pas si les gens s’épanouissent. Le lycée professionnel ne doit pas avoir pour simple vocation de suivre un marché économique, il faut que ce soit un lieu où les élèves s’éclatent aussi», plaide Dylan Ayissi, qui pousse pour le développement de formations en communication, jeu vidéo ou sport.

«L’école doit rester un sanctuaire»

Emmanuel Macron, lui, parle rénovation thermique, chaudronnerie ou grand âge. Et entend faire germer des envies dès le collège. Pour cela, les établissements volontaires peuvent, depuis cette rentrée, proposer des «demi-journées avenir» à leurs élèves de cinquième, dans le cadre desquelles des professionnels de tous secteurs et des PLP peuvent venir parler de divers métiers et les adolescents aller visiter des entreprises. «L’idée est de faire en sorte que la voie professionnelle soit mieux connue de tous, qu’elle attire tous les élèves qui ont envie d’y aller véritablement en connaissance de cause et donc que les élèves y arrivent motivés», précise l’Elysée. Sur le papier, l’idée a du potentiel, mais soulève plus d’interrogations que de réponses.

Quels enseignants vont chapeauter ces demi-journées ? A quel rythme ? Le cabinet de Carole Grandjean nous répond que c’est, là encore, laissé à l’appréciation de chaque collège, la mesure étant en phase expérimentale. Du côté du Snetaa-FO, on adhère… si les professeurs de lycée pro prennent les rênes. «Qui peut vraiment permettre de mettre au mieux l’entreprise au cœur de l’école tout en faisant en sorte qu’elle reste autonome, indépendante, laïque ? Ce sont les PLP. Chez nous, l’entreprise n’est pas une ennemie, c’est une alliée. Mais elle n’est qu’un support pédagogique, ce n’est pas elle qui décide de quand elle vient, ce qu’elle fait, quels sont ses objectifs. L’école doit rester un sanctuaire», soutient Pascal Vivier.

La ministre déléguée à l’Enseignement professionnel n’ignore pas l’hostilité que provoque la réforme et a consulté en cascade les différents syndicats les heures qui ont précédé l’intersyndicale de jeudi. Sans succès. «Il faut l’unité la plus importante pour être en capacité de mener le combat, insiste Philippe Dauriac, de la CGT. Il n’y a pas une personne qui travaille sur cette réforme qui mettrait son enfant en lycée pro. Ils se disent “c’est bon pour les enfants des autres, mais pas les nôtres”. On ne va pas laisser faire ce projet de démantèlement.»

Elsa Maudet

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