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Vivement l'Ecole!

Malentendu... Philippe Meirieu, Alain Finkielkraut et Alain...

25 Juillet 2022 , Rédigé par Philippe Meirieu Publié dans #Education, #Philosophie, #Pedagogie

Conférence "Pédagogie et émancipation" | Yakamedia

EXTRAIT

MALENTENDU (n. m.) association de l’adverbe « mal » et du participe passé du verbe « entendre » – « entendu » – au sens de « compris ». Stabilisé en 1558 au sens de « différences d’interprétation d’un fait ou d’un texte entre des personnes ». Le sens s’étend ensuite pour désigner la mésentente, voire le conflit, qui résulte de ce désaccord. Il est utilisé également pour désigner une situation où les protagonistes, convaincus de leur bon droit, campent sur leur position et accusent leur contradicteur de mauvaise foi.

En théorie, tout malentendu devrait pouvoir être levé en se référant au fait ou au texte qui en fait l’objet. En réalité, les malentendus persistent souvent car le référent n’est jamais totalement univoque. La reconnaissance de son équivocité pourrait peut-être permettre de transformer le malentendu en acceptation réciproque de cette équivocité, voire en faire une occasion d’assumer une tension féconde. Mais il semble que tout effort dans ce sens soit condamné à l’échec : « Je suis un traumatisé du malentendu, dit Jacques Lacan. Comme je ne m’y fais pas, je me fatigue à le dissoudre. Et du coup, je le nourris. »

Dans son émission Répliques consacrée au philosophe Alain et diffusée le 26 mai 2018 sur France Culture, Alain Finkielkraut affirme : « Je ne suis pas, je l’avoue, un grand lecteur d’Alain. Un des livres d’Alain, cependant, fait partie de ma bibliothèque idéale, les Propos sur l’éducation. J’y reviens sans cesse, je le lis et le relis, car cet ouvrage est une source de réflexion et d’inspiration inépuisable face à ce qui m’apparaît comme les dérives du pédagogisme. » Dans une autre émission de France Culture (Du grain à moudre, le 18 mai 2015), Alain Finkielkraut précisait : « Le plaisir de recevoir un enseignement, que célébrait Alain dans ses propos sur l’école, n’est pas un plaisir facile. C’est un plaisir difficile qui est indissociable du rapport maître-élève. Un professeur fait cours et l’élève entend le cours : quelque chose se noue là. Et ce qui m’étonne aujourd’hui […], c’est qu’on puisse désirer, au nom du plaisir et de l’efficacité, en finir avec ce rapport. Le cours, au sens classique, annonce-t-on très souvent, […] doit disparaître. Le cours magistral est toujours tenu en haute suspicion. C’est, pour moi, une preuve d’impudence et d’imprudence. Notre civilisation s’est constituée autour de ce rapport maître-élève. »

Voilà donc Alain enrôlé contre le « pédagogisme ». Ses Propos sur l’éducation seraient le texte majeur où se ressourcer sans cesse pour ne pas renoncer à ce qui fonde notre civilisation : la distinction décisive entre l’ignorance et le savoir… une distinction qui se traduit à l’école par une dénivellation irréductible entre le maître qui parle et l’élève qui écoute… et une dénivellation qu’incarne, dans sa forme la plus parfaite, le cours magistral aujourd’hui si injustement soupçonné ! Mais la démonstration, si on tente d’en comprendre les ressorts, s’avère un peu courte et révèle d’étranges sous-entendus : le cours magistral – l’exposé oral du professeur devant sa classe – serait, si on comprend bien, la seule méthode possible de transmission du savoir, destituant ainsi aussi bien l’interrogation socratique que la lecture individuelle de textes, le travail de recherche personnelle que les échanges collectifs. Plus encore : ce cours magistral serait la seule manière pour que « quelque chose se noue » entre celui qui sait et celui qui ignore. Mieux et plus fondamentalement peut-être : ce serait l’existence de ce cours comme seule forme de transmission qui garantirait l’indispensable écart, objet de tous les efforts fondateurs de « la civilisation », entre l’ignorance et le savoir. C’est grâce à lui seulement qu’on pourrait échapper à la terrible et toujours menaçante confusion des opinions. Renoncer au cours magistral, ce serait affirmer que tout se vaut : les bafouilles du gamin immature et le discours éclairé du professeur, les slogans publicitaires les plus débiles et la parole d’un maître instruit de ce que l’intelligence humaine a élaboré de meilleur, les croyances archaïques véhiculées par les cultures vernaculaires et la science dans ce qu’elle a de plus rigoureux. Mais n’assiste-t-on pas ici à un étrange glissement ? Ne confond-on pas l’existence d’un inévitable et indispensable dénivelé entre l’adulte qui enseigne et l’enfant qui est enseigné avec une – mais une seule – des manifestations possibles de ce dénivelé ? En effet, s’il n’est pas possible de nier, ou même seulement de sous-estimer, l’impératif de transmission à l’égard de celles et ceux qui viennent au monde… s’il n’est pas question de céder le moins du monde sur l’exigence de probité intellectuelle dont l’éducateur doit être porteur et qu’il doit faire intérioriser par l’élève… qu’est-ce qui permet de dire que le cours magistral est la seule bonne méthode pour y parvenir, la seule porteuse de l’exigence de probité et de vérité ?

(...)

Il nous reste alors une question et qui n’est pas, à mes yeux, seulement polémique : comment la lecture des Propos sur l’éducation d’Alain peut-elle laisser penser à de brillants intellectuels, comme Alain Finkielkraut, qu’il promeut le cours magistral alors qu’il dit explicitement le contraire et fournit une clé décisive pour sortir d’un débat stérile entre partisans et adversaires de la magistralité ? Peut-être parce qu’ils n’imaginent pas qu’on puisse être partisan de la rigueur, défenseur de la culture, réfractaire à toute forme de démagogie… et renoncer à la posture magistrale ? Serait-ce alors que cette posture est pour eux un élément si essentiel de leur identité qu’ils ne peuvent y déroger sans s’effondrer ? Et, si c’est le cas, alors ce n’est pas le nécessaire dénivelé entre le maître et l’élève qu’ils défendent, ni l’écart fondateur entre l’opinion et la vérité, mais plutôt leur propre position sociale et médiatique dont ils feraient indûment un principe philosophique. Pour mieux asseoir leurs privilèges peut-être ? On pourrait alors leur proposer de (re)lire les belles pages d’Alain sur « l’enseignement monarchique » : « Il y a, explique-t-il, un enseignement monarchique, j’entends un enseignement qui a pour objet de séparer ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. […] Cet écrasement des faibles exprime tout un système politique dans lequel nous sommes encore à moitié empêtrés. Il semble que le professeur ait pour tâche de choisir, dans la foule, une élite et de décourager et rabattre les autres. Et nous nous croyons bons démocrates parce que nous choisissons sans avoir égard à la naissance, ni à la richesse. Comptez que toute monarchie et toute tyrannie a toujours procédé ainsi, choisissant un Colbert ou un Racine, et écrasant ainsi le peuple par le meilleur de ses propres forces… Que faisons-nous maintenant ? Nous choisissons quelques génies et un certain nombre de talents supérieurs ; nous les décrassons, nous les estampillons, nous les marions confortablement, et nous faisons d’eux une aristocratie d’esprit qui s’allie à l’autre, et gouverne tyranniquement au nom de l’égalité… admirable égalité qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup3. » Mais je ne doute pas que celles et ceux qui, à travers leur défense du cours magistral, veulent en finir avec les pédagogues et la pédagogie, réussissent – pour peu qu’ils me lisent – à retourner à leur avantage ce texte d’Alain… montrant ainsi qu’en croyant déjouer un malentendu, je n’ai fait qu’en susciter un autre. Le débat continue.

Philippe Meirieu

Dictionnaire inattendu de pédagogie paru en octobre 2021 chez ESF-Sciences humaines.

Texte complet à lire en cliquant ci-dessous

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