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Vivement l'Ecole!

Edwige Chirouter, philo pour les marmots

1 Juillet 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Philosophie

Edwige Chirouter - Nouveaux ateliers de philosophie à partir d'albums et autres  fictions : cycles 2 et 3

L’agrégée de philosophie pense que les enfants peuvent philosopher et parcourt le monde au nom de l’Unesco pour former élèves et enseignants.

Elle a toujours, fourrées dans son sac, des marionnettes. Un petit Kant, vêtu de gris, et un petit Platon, barbu vêtu de blanc. Ses doigts s’animent. «On peut parler des auteurs aux enfants, leur dire : “Tu vois, Kant, il pensait qu’il faut toujours dire la vérité, que c’est pas bien de mentir, quelles que soient les circonstances. Et lui, Platon, il est pas d’accord”.» Ses petits bouts de tissu sont son bâton de pèlerin. Depuis plus de vingt ans, Edwige Chirouter, athée jusqu’à l’os, évangélise : oui, on peut faire philosopher les enfants. Oui, on doit faire philosopher les enfants. Pour les équiper intellectuellement face aux vicissitudes du monde, les prémunir de la manipulation, des fake news, du dogmatisme et du relativisme. Certains puristes ont un principe : la philo n’existe que si l’on peut se plonger dans du Heidegger ou du Nietzsche dans le texte.

La titulaire de la chaire Unesco sur la pratique de la philosophie avec les enfants cumule les preuves du contraire, malgré un amour profond pour ces penseurs qui ont changé sa vie. «Tu peux commencer la philosophie dès 5 ans», tranche cette petite brune pêchue. Son catalogue d’expériences en témoigne. Notamment la première, face à des élèves de CP de la Sarthe. Le thème : «Faut-il toujours dire la vérité ?» «Ils m’ont épatée. J’ai retrouvé, dans leur discussion, une controverse philosophique entre Kant et Rousseau», dit en souriant l’agrégée de philo de 51 ans, depuis le septième étage de l’Unesco, qui offre une vue splendide sur Paris. Désormais, elle parcourt le monde pour former les bambins et, surtout, leurs enseignants à cette discipline.

Mais attention : l’affaire est sérieuse. «C’est pas le café du commerce, balaie Edwige Chirouter. C’est un travail, il y a des critères, une rigueur de pensée, une façon d’aborder les concepts. C’est pas un truc ésotérique, il y a des risques de dérive. Tu abordes la mort, l’amour, la violence, il ne faut pas le faire n’importe comment. Ce n’est pas parce que la philo est facile qu’on en fait avec les enfants, c’est parce que c’est difficile qu’il faut commencer tôtOn s’entraîne à réfléchir, à penser, à remettre en cause nos idées toutes faites. Ça ne se décrète pas magiquement en une année de terminale.»

De terminale… générale et technologique, pourrait-on préciser. Car les lycéens d’établissements professionnels restent, à quelques exceptions près, exclus de cette matière. «L’objectif principal de la philosophie est de permettre à chacun d’accéder à une liberté et à un processus d’émancipation. Ce qui est au cœur de l’école. Donc je ne comprends pas pourquoi la philosophie est aussi élitiste dans notre système scolaire, déplore-t-elle. Qu’on me dise qu’à 17 ans, il y a des gamins qui peuvent philosopher et des gamins qui ne peuvent pas, c’est scandaleux. Tu leur renvoies l’idée que : un, ils sont trop cons ; deux, penser est une activité qui ne pourrait pas les intéresser, voire qui ne leur serait pas utile.» Petite-fille de communiste, fille de soixante-huitard, cette adepte de La France insoumise (LFI), a «toujours été militante». «Tu ne défends pas la philo avec les enfants par hasard, il y a des valeurs derrière. Ça fait partie d’un projet politique humaniste», revendique la professeure.

Sans surprise, sa rencontre avec la philo eut lieu en terminale. En 1989, lycée Baudelaire de Roubaix. Premier cours : sa prof, Marie-Hélène Gauthier, évoque Heidegger et la mort. «Un coup de foudre.» La jeune Edwige rentre chez elle, annonce sa décision à son père : elle sera prof de philo. «En fait, je voulais être elle.» Cette même enseignante donnera, quelques mois plus tard, un nouveau tour à la vie d’Edwige Chirouter, en lui conseillant de postuler à la prestigieuse prépa d’Henri-IV, à Paris. Là-bas, l’ado nordiste, fille d’un instit devenu directeur de la Ddass et d’une secrétaire, se prend une gifle. Le décalage avec les Parisiens des beaux quartiers, «la violence institutionnelle». Elle pleurera en voyant sa première copie sanctionnée d’un «-30». Se félicitera de son premier «0». Si, «intellectuellement, [elle doit] tout à ces années-là», elle préférera finir sa khâgne à Lille. Moins éprouvant.

Après deux petites années en tant que prof de philo en lycée, dans le Nord, elle saute sur un poste à l’université et commence à enseigner à de futurs enseignants, à l’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) du Mans, depuis devenu Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspe), où elle officie toujours. C’est là qu’elle entendra parler pour la première fois de philo avec les enfants. «Mon premier réflexe était de dire : “C’est pas de la philo !”» confesse-t-elle. Classique. C’est finalement sa fille, 25 ans aujourd’hui mais 4 à l’époque, qui la fait changer d’avis. Pour accompagner les questionnements incessants de sa mouflette – elle aura un fils ensuite –, Edwige Chirouter se plonge dans les livres pour enfants.

Elle a une épiphanie : «C’est beau, c’est profond.» Balayés, ses préjugés sur la vacuité de T’Choupi et Martine ; la philosophe découvre Claude Ponti et Grégoire Solotareff. «L’enfant n’est pas un con, il est capable de grands récits», défend celle qui vient de sortir Nouveaux Ateliers de philosophie à partir d’albums et autres fictions, pour aider enseignants et parents à philosopher avec les enfants grâce à la littérature jeunesse. Cette spécialiste de Jean-Jacques Rousseau – jonction parfaite entre ses passions pour la philosophie et la littérature – a longtemps poursuivi la quête du livre qui changerait sa vie. Moins maintenant, mais elle vit toujours ensevelie sous les bouquins, une boulimie héritée de cette enfance «nomade et solitaire» due aux nombreux déménagements de ses parents.

Aujourd’hui encore, elle se dit «nomade», une maison au Mans, l’autre à Paris, des voyages incessants grâce à l’Unesco, des histoires d’amour sans grande stabilité – «et c’est très bien comme ça». Cette enfance sans ancrage, «ça te donne une super force : l’indépendance et la capacité d’adaptation. Je suis un vrai caméléon, je suis à l’aise partout», défend celle qui reconnaît avoir «une belle vie» avec ses 3 000 euros mensuels. «C’est une nomade qui va quand même dans les beaux hôtels», tacle gentiment le metteur en scène de théâtre Gérald Dumont, le père de sa fille, dont elle est séparée depuis plus de vingt ans. Qui lui reconnaît cette faculté à «faire son travail on ne peut plus sérieusement, mais en s’amusant». Son ami le philosophe Frédéric Lenoir salue en elle une «bonne vivante», qui «picole bien», bourrée d’humour. «Il y a des universitaires ennuyeux, elle, c’est tout l’inverse, loue-t-il. Elle n’est pas que studieuse, elle n’est pas enfermée dans ses bouquins, dans le passé, elle est là pour faire bouger la société.» En éveillant ses plus jeunes sujets.

3 juillet 1970 Naissance à Lille.

1998 Premier poste à l’université.

2016 Titulaire de la chaire Unesco sur la pratique de la philosophie avec les enfants.

2021 Conte pour enfants Personne (L’Initiale).

15 juin 2022 Nouveaux ateliers de philosophie à partir d’albums et autres fictions (Hachette).

Elsa Maudet

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