Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Sarah Orne Jewett...

3 Juillet 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Le Pays des sapins pointus

Il n’y eut plus tard qu’une seule chose à redire au choix que j’avais fait de passer l’été dans la maison de Mrs. Almira Todd : il était parfaitement impossible de s’y isoler. À première vue, ce minuscule logis, qui tournait le dos à la rue, avait tout l’air d’un endroit retiré, protégé de l’agitation du monde par son petit bout de jardin de broussailles et de verdure dans lequel tout ce qui fleurissait, deux ou trois roses trémières aux couleurs gaies et quelques saxifrages, était repoussé contre le mur de bardeaux gris. C’était un jardinet bien peu conventionnel, qui avait de quoi déconcerter quelqu’un venu d’ailleurs : les rares fleurs n’étaient en effet guère à leur avantage au milieu de tant de verdure. Mais il s’avéra bientôt que Mrs. Todd était une ardente amoureuse des simples, sauvages ou non, et les brises marines qui pénétraient dans la maison par la fenêtre basse n’étaient pas seulement chargées de senteurs d’églantier et de balsamine, mais embaumaient aussi la mélisse, la sauge, la bourrache et la menthe, l’armoise et la citronnelle. Pour peu que Mrs. Todd eût l’occasion d’aller au fond de son carré de simples, le thym venait alors sous ses pas révéler sa présence odorante et mêler son parfum aux autres. Rien n’échappait aux lourdes enjambées de Mrs. Todd : si les frêles pousses du jardin avaient réussi à éviter ses talons, il leur fallait quand même se courber au passage de cet imposant personnage qui les balayait de toute l’ampleur de ses jupons. Même à moitié endormi, le matin, on ne pouvait ignorer quand elle passait par là et après quelques semaines de pratique, il était même possible de dire exactement dans quel coin du jardin Mrs. Todd officiait.

Sur un côté du carré poussaient d’autres herbes encore, trésors incomparables et pièces d’exception, qui, au milieu des plantes plus vulgaires, composaient une pharmacopée champêtre. Il émanait de ce coin d’étranges senteurs, âcres et puissantes, qui faisaient remonter obscurément à la mémoire quelque chose d’un passé oublié. Certaines de ces herbes avaient peut-être un jour eu leur rôle à jouer dans des rites sacrés et mystérieux, véhiculant d’âge en âge une sagesse occulte ; mais aujourd’hui, elles n’étaient plus que d’humbles ingrédients qui, mêlés à un peu de vinaigre, de mélasse ou d’alcool, étaient destinés à finir dans les breuvages que Mrs. Todd concoctait de temps à autre, dans un petit chaudron posé sur le poêle de sa cuisine. Ces mixtures étaient dispensées à des voisins souffrants qui, le plus souvent, venaient le soir tombé, comme à la dérobée, munis de leurs propres fioles qu’on eût dit sorties de la nuit des temps. Parmi ces potions, il y en avait une qui s’appelait « le remède indien » et ne coûtait que quinze cents. Les clients s’entendaient murmurer depuis la fenêtre recommandations et posologie adéquates. Pour la plupart des remèdes, l’acheteur était autorisé à rentrer chez lui sans le moindre avertissement – Mrs. Todd avait l’art d’économiser ses pas ; certaines fioles, en revanche, exigeaient qu’elle donnât ses instructions depuis l’embrasure de la porte ; il y en avait d’autres enfin qui ne pouvaient acheminer à la guérison sans être accompagnées, au moins jusqu’au portillon de l’entrée, d’interminables chapitres de mise en garde que Mrs. Todd récitait jusqu’au bout d’un air secret et important. Peut-être n’était-ce pas seulement les maux ordinaires de la nature humaine qu’elle essayait de soulager ; on eût dit parfois que l’amour et la haine, la jalousie ou les vents contraires auraient pu trouver le remède qu’il leur fallait parmi les plantes insolites, aux allures sauvages, du jardin de Mrs. Todd.

Le médecin du village et cette herboriste éclairée s’entendaient à merveille. Il se peut bien que le brave homme ait compté sur les effets nocifs de certains breuvages, qu’il eût pu ainsi trouver l’occasion de neutraliser ; quoi qu’il en soit, il lui arrivait de s’arrêter pour saluer Mrs. Todd, qui le saluait à son tour par-dessus la clôture. Une fois les préliminaires expédiés, la conversation prenait sans plus tarder un tour professionnel : en général, le médecin restait debout à tortiller entre ses doigts un brin d’herbe odoriférant et aimait sur un ton badin faire à Mrs. Todd quelques suggestions, se moquer par exemple de la confiance qu’elle mettait dans certain élixir d’eupatoire, qu’elle prescrivait sans modération et auquel elle croyait dur comme fer, au risque de mettre en danger la vie d’honorables et fort utiles voisins.

Arriver fin juin dans ce village ô combien paisible de la côte du Maine – quand venaient à peine de commencer la cueillette des simples et toute l’effervescence qui l’accom­pagnait –, c’était arriver à l’ouverture d’une autre grande saison, elle aussi sur le point d’atteindre son apogée, celle du brassage de la bière d’épicéa, breuvage d’antan dont Mrs. Todd avait le secret. Cette boisson tant rafraîchissante que revigorante avait atteint à ce jour, grâce à toute une série d’expérimentations, une perfection inégalée. Sa réputation n’était plus à faire dans le pays ; et, les ingrédients nécessaires à sa fabrication venant toujours à manquer, il fallait sans cesse se réapprovisionner. Pour diverses raisons, les longues plages d’isolement dont j’avais espéré profiter en venant m’installer ici s’avérèrent en fait être une denrée rare dans ce coin du monde que pourtant je trouvais par ailleurs délicieux. Mon hôtesse et moi, en judicieuses femmes d’affaires, avions conclu un accord qui prévoyait pour midi un simple repas froid, généreusement compensé le soir par un souper véritable laissé aux soins de la pensionnaire qu’on voyait donc, parfois, en fin de journée, se hâter jusqu’au rivage, une ligne à la main. Il apparut bientôt que de tels arrangements tenaient largement compte de la lenteur avec laquelle Mrs. Todd parcourait bois et pâturages pour ramasser les simples dont elle avait besoin. Par temps de chaleur, les clients venus se fournir en bière d’épicéa ne lui laissaient guère de répit et elle était sans cesse sollicitée pour préparer sirops et autres élixirs apaisants, autant de potions que j’avais appris à connaître, poussée, les premiers temps, par une curiosité dont j’aurais mieux fait de me méfier. Mrs. Todd était veuve et n’avait guère d’autres ressources, pour subvenir à ses besoins, que ce modeste commerce ajouté aux revenus que lui apportait son unique pensionnaire, à l’appétit vorace ; je savais tout cela et pouvais donc difficilement lui refuser mes forces et ma sollicitude : aussi fut-il bientôt établi qu’à la moindre journée agréable, elle irait battre la campagne tandis que sa pensionnaire resterait à la maison pour répondre aux nombreux coups péremptoires qu’on ne manquerait pas de frapper à la petite porte, sur le côté de la maison.

 

Sarah Orne Jewett - Le pays des sapins pointus

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :