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Vivement l'Ecole!

« C’est un mot trop ambigu » : le malaise des ministres érigés en « symboles » de la République

4 Juillet 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Politique

Pour Najat Vallaud-Belkacem, c'est "Villeurbanne mon amour" - Rue89Lyon

EXTRAITS

Quand elles ont fait partie d’un gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, Rama Yade et Rachida Dati ont été présentées comme des emblèmes de la « diversité » et de la réussite. « Le Monde » leur a demandé de raconter ce qu’elles avaient ressenti. Pour elles, le mot est « réducteur » et contre-productif.

(...)

« Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu cela pour Jean-Vincent Placé [il est d’origine sud-coréenne] ou Matthias Fekl [il est Franco-Allemand], mes anciens collègues de gouvernement », note Mme Vallaud-Belkacem. « Je ne me suis jamais considérée comme un symbole. J’ai le bac comme la grande majorité des Français », tonne Mme Dati. « L’insistance autour de ce mot est une manière de rappeler que vous serez seule dans cette position et que la porte sera refermée derrière vous », juge Mme Yade.

Charges des détracteurs

Il faut passer du temps à discuter avec ces trois anciennes ministres pour comprendre à quel point le terme « symbole » peut être vide de sens voire un non-sens ; qu’à force de l’entendre, il a fini par stigmatiser et renfermer tant de contradictions, de fantasmes, de lassitude.

« C’est un mot trop ambigu. Il vise des origines, une couleur de peau, un genre, une religion, une classe, un parcours ?, se demande Najat Vallaud-Belkacem. Ce mot est surtout réducteur car il permet à bon compte de gommer les inégalités et de dire que tout va bien, alors que la méritocratie ne fonctionne pas vraiment. »

Dans son bureau parisien, cernée par des tas de livres anciens, la quadra, qui dirige la branche française de ONE – une ONG internationale qui lutte contre l’extrême pauvreté, notamment en Afrique – et avant de devenir présidente de France Terre d’asile (FTA), samedi 2 juillet, prend son temps pour répondre. Entre soupirs, sourires et longs silences, elle se souvient que, dès le début de sa carrière politique, à Lyon en 2002, ses origines ont été le premier élément mis en avant pour définir son engagement et l’ériger en « symbole ». « Je m’étais vite rendu compte que la tentation naturelle des observateurs était de me ranger dans une petite case de représentante de la diversité. J’avais dû faire des efforts monstrueux pour ne pas céder à ce stéréotype-là. Si je m’étais lancée en politique, c’était pour représenter les Français dans leur ensemble, pas une communauté particulière », se remémore-t-elle.

A l’écouter, ses origines l’ont définitivement rattrapée quand elle est devenue ministre de l’éducation nationale pendant la présidence de François Hollande. Et non lorsqu’elle a été désignée, juste avant cette nomination, porte-parole du gouvernement et ministre des droits des femmes. Son entrée à l’Hôtel de Rochechouart a donc été, selon elle, « inédite » et vertigineuse, tout comme les charges de ceux qui ont dénoncé son prétendu « agenda caché » pour « idéologiser les petites têtes blondes » : selon eux, elle aurait voulu imposer l’arabe aux enfants de CP, remplacer l’apprentissage de la « chrétienté » par l’histoire de l’islam… « Il y a cette tension permanente ; une relation passionnelle et contrariée de la France avec ses enfants issus du continent africain, avance Najat Vallaud-Belkacem. Des interrogations perpétuelles sur le fait de savoir s’ils se sentent véritablement Français ou pas. Des suspicions sur leur allégeance. On a rarement de tels débats sur l’intégration des Asiatiques ou des Latino-Américains en France. »

« On vous dénie votre compétence »

Autre aspect. Lorsqu’un haut représentant de l’Etat est perçu comme un « symbole », son parcours est généralement qualifié de « singulier », comme pour marquer le caractère unique et inhabituel de sa réussite. « C’est l’exception consolante », souffle Mme Vallaud-Belkacem en paraphrasant le philosophe Ferdinand Buisson (1841-1932). Ce qui sous-entend que « les autres n’y sont pas parvenus, renchérit Rama Yade. Et c’est de leur faute. Le symbole exclut les autres. Vous les représentez et c’est tout ».

(...)

Alors justement, l’emploi du mot « symbole », que dit-il de la France ? « Ça peut vouloir dire une chose et son contraire. Ça peut être valorisant comme ça peut être une marque de l’entre-soi », s’agace-t-elle. « On n’est pas encore une évidence, on doit être explicité ; il est là le malaise : il faut nous affubler d’un qualificatif avant de nous percevoir comme légitimes à exercer une responsabilité », ajoute avec regret Najat Vallaud-Belkacem. « C’est un gâchis de continuer de pointer du doigt une partie des siens. Je veux autant représenter une jeune fille noire de banlieue qu’un homme blanc de 60 ans », renchérit Rama Yade.

Toutefois, pour ces trois anciennes ministres, tout n’est pas négatif. Etre un « symbole », c’est aussi devenir un modèle pour une partie de la société. « Plein de gens se projetaient en moi et ça leur permettait de se dire que tout est possible », se réjouit Mme Vallaud-Belkacem. « Lors d’un de mes premiers déplacements, une fille m’a dit que c’était la première fois qu’elle n’avait plus honte de s’appeler Rachida sur un CV, se rappelle Mme Dati. Tu peux générer beaucoup de choses positives. Je reçois beaucoup de courrier en ce sens. »

Alors, Najat Vallaud-Belkacem a un conseil à donner à un politique qui se retrouverait dans la même position qu’elle : ne pas trop « s’effacer »« On pourrait être tenté, quand on est issu de l’immigration, de mettre de côté ce qui fait nos racines, nos origines, notre culture d’enfance, pour essayer de se neutraliser à cause de préjugés. A vrai dire, c’est une erreur, admet-elle. Il ne faut pas s’interdire de parler de soi : ce sont autant de messages inspirants qui donnent à voir autre chose de la société française. C’est utile pour des gens de savoir qui tu es et d’où tu viens. Et plus ça se sait, et plus ça devient banal. » Jusqu’au prochain « symbole » ?

Mustapha Kessous

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