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Vivement l'Ecole!

Moi JEune: ces adolescentes qui en ont «marre de toujours tout faire» à la maison

9 Juin 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Jeunesse, #Education

Adolescente Tenant Un Bâton De Vadrouille Faire Des Tâches Ménagères |  Photo Premium

EXTRAITS

Tâches ménagères, garde des frères et sœurs, corvées administratives… Des adolescentes dénoncent leur quotidien dédié au foyer familial, au détriment de leurs études et de leur jeunesse.

En publiant ces témoignages, Libération poursuit son aventure éditoriale avec la Zone d’expression prioritaire, média participatif qui donne à entendre la parole des jeunes dans toute leur diversité et sur tous les sujets qui les concernent. Ces récits, à découvrir aussi sur Zep.media, dressent un panorama inédit et bien vivant des jeunesses de France. Retrouvez les précédentes publications.

«C’est bon ! Tes amies peuvent attendre» – Mary-Kate, 14 ans, collégienne, Floirac (Gironde)

«Chez moi, tous les jours, je m’occupe du ménage, de la cuisine. Même en ayant trois frères. Ils ont entre 16 et 26 ans, je suis la plus petite de la famille. Et c’est à moi de tout faire ! C’est comme ça depuis quatre ans, depuis que j’ai 10 ans. Cela s’est fait d’un seul coup, dès mon arrivée en France. En Côte d’Ivoire, il y avait des gens qui faisaient le ménage à la maison. Quand je suis arrivée chez mon oncle et ma tante (que j’appelle mes parents), j’ai commencé à le faire pour être polie, sauf qu’au fur et à mesure, je me suis retrouvée à tout faire toute seule.

Pour moi, quel que soit le sexe, on devrait tous être élevés de la même manière. Par exemple, mes frères ont plus le droit de sortir que moi, et plus tard aussi, parce que ce sont des hommes. S’il leur arrive quelque chose, ils pourront plus se défendre que moi. Eux, ils peuvent dormir chez leurs amis. Moi, en quatre ans, je n’ai dormi que deux fois chez les miens. La raison, c’est que je suis une fille et que, d’après mon oncle, je n’en ai pas besoin : je dois rester à la maison.

Parfois, je demande à mon frère de m’aider à faire le ménage. Il me dit oui, mais comme il passe plus de la moitié de sa journée au téléphone avec sa copine, il oublie. Quand je l’explique à ma mère et qu’elle lui demande, il répond : “Mais si, j’ai fait le ménage !“ Sauf qu’il a fait sa vaisselle, celle avec laquelle il a mangé, et c’est tout. Entre-temps, moi j’ai fait toutes les tâches ménagères (aspirateur, serpillière, etc.).

J’en ai marre de toujours tout faire quand je rentre chez moi. Quelle que soit l’heure, je dois constamment faire le ménage. Je balaie, je fais la vaisselle, j’étends le linge, je me douche, je fais mes devoirs, je fais à manger…

Que je sois une fille ou pas, j’ai le droit d’avoir du temps pour moi ! Peut-être que si mes frères m’aidaient dans mon quotidien, je ne serais pas dans cette situation. Et ce serait bien aussi pour eux, pour pouvoir être de meilleurs maris plus tard, sans compter sur leurs femmes.»

«Si on a un souci avec les papiers, c’est toi direct» – Sophia, 18 ans, étudiante, Rennes (Ille-et-Vilaine)

«Déclaration d’impôts, demande de bourse, compte en banque, dossiers d’inscription… C’est moi qui gère tous les papiers de ma famille. Avoir cette responsabilité sur le dos, ce n’est pas simple, parce que l’administration, ça ne rigole pas. Une seule erreur et ça peut être lourd de conséquences. Mon père est marocain et ma mère est italo-marocaine. Chez moi, toute la famille privilégie l’arabe. Ma mère se débrouille bien en français dans la vie de tous les jours mais plus c’est technique, moins c’est facile pour elle.

Ce n’est pas moi l’aînée, j’ai un grand frère. Alors pourquoi c’est moi qui m’occupe de tout ça ? D’autant plus que mon frère est en licence 2 Administration économique et sociale ! Et pourtant c’est moi qui ai rempli son dossier de bourse et d’inscription en catastrophe en août.

On n’a pas de cours à l’école pour nous apprendre tout ça. C’est dommage d’ailleurs, mais ce n’est pas moi qui fais les programmes. Parfois, les documents sont clairs et bien expliqués mais souvent c’est du hiéroglyphe multiplié par dix ! Alors système D oblige, je fais une petite recherche Internet pour apprendre. La CAF, c’est le truc que j’aime le moins faire. Je me débrouille avec des “Comment écrire une lettre de…“ sur Google.

Parfois, quand je pense à tout ça, je me dis qu’il n’y a pas qu’un aspect négatif. Quand je vois des personnes de mon entourage qui sont en galère totale administrativement parlant, je me dis que moi, au moins, je sais faire. Quand mes camarades de classe sont perdus par rapport à leurs dossiers de bourse, ils me demandent de l’aide : “Si on a un souci avec des papiers, c’est toi direct !“ Ça reste gratifiant. Ils ont tous leurs bourses grâce à moi.»

(...)

«Sois une bonne fille» – Mallory, 15 ans, lycéenne, Grande-Synthe (Nord)

«Ma mère est persuadée que je suis naïve, fragile, hyper influençable, une fille facile qui se laisse embarquer dans des plans foireux et qui fait tout ce qu’on lui dit de faire. Elle me connaît très mal. Je suis devenue, par la force des choses, très indépendante, je sais me débrouiller seule. Si seulement ma mère m’accordait de la liberté.

A la maison, je me sens comme exclue par mes parents. Ma mère fait beaucoup de différence entre nous parce que je suis une fille, la fille aînée. Mes frères peuvent sortir alors que je dois plutôt rester enfermée. Je dois effectuer toutes les tâches ménagères : laver la maison, m’occuper du linge, repasser, faire la vaisselle, garder mes deux petits frères et ma petite sœur. J’ai l’impression d’être en prison.

Quand je vais au sport, je dois être accompagnée de mon grand frère, “à cause des gens dehors”. Quand je sors mon chien, j’ai pas le droit de rester plus de vingt minutes dehors, sinon c’est un interrogatoire en rentrant. Ma mère me bombarde de remarques : “Tu foutais quoi !” ; “Il te faut autant de temps pour sortir un chien ?” ; “T’étais où ?” ; “Tu étais avec un mec, c’est sûr !”

Ma mère me répète à longueur de journée : “Sois une bonne fille, Mallory !“ Elle veut dire : ne pas traîner dans la rue, ne pas fumer, ne pas boire, être respectable et respectueuse, bien travailler à l’école, faire de longues études, avoir un bon métier…

Je n’ai pas le droit d’avoir un petit copain. Si j’ai le malheur d’en avoir un, ma mère ne me laisse pas sortir, ni le voir. Et s’il ne lui plaît pas, elle fait tout pour que la relation prenne fin. Elle me fait la misère. Limite c’est elle qui veut choisir mon mec. Ses critères : qu’il habite près de chez nous, qu’il soit «français» comme nous, surtout pas un Arabe ou un musulman. Il doit avoir le même âge que moi, ne pas être un charo, c’est-à-dire ne pas traîner dans la rue avec ses potes.

Elle contrôle toute ma vie. Elle fait ça pour me protéger et parce qu’elle craint le qu’en-dira-t-on. J’habite dans un petit quartier plutôt calme. Mes voisins connaissent ma mère et lui balancent le moindre de mes faits et gestes, quoi que je dise ou fasse. Une fois, on m’a vue avec un mec, elle a pété un câble alors que c’était juste un pote d’école. Les mauvaises langues…

J’en ai marre d’être la gentille Mallory qui la ferme. Résultat, je finis souvent punie : elle me confisque mon téléphone, je dois faire plus de corvées que d’habitude, etc. La double peine. Mes parents sont séparés depuis que j’ai un an et demi. Je vis avec ma mère et mon beau-père. Plus je grandis, plus ma mère m’empêche de voir mon père. Parfois, je n’ai qu’une envie, c’est de me barrer de chez elle et aller chez lui. Chez lui, j’ai le droit de sortir, je me sens libre de faire ce que je veux. Mon père me laisse faire des erreurs, ça m’aide à grandir, à gagner en maturité, à apprendre à ne plus les faire.»

par ZEP Zone d'expression prioritaire

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