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Vivement l'Ecole!

Laissons aux enfants le plaisir d’aimer, non pas la lecture, mais les mots qu’ils liront, l'histoire qu'ils vivront...

29 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Litterature

Le décolleté de Micheline Boudet un jour de 1969…

Celles et ceux de ma génération - je suis né en 1958 – se souviennent des longues heures passées à étudier des extraits d’œuvres littéraires dans le Lagarde et Michard. Un manuel qui saucissonnait les romans, les pièces de théâtre, parfois même les poèmes. Ce découpage me semblait criminel. Donnerait-on à observer la moitié d’un Rubens, les deux tiers d’un Cézanne, les trois quarts d’un Picasso ? Messieurs Lagarde et Michard, que je ne connaissais pas, avaient pris soin de collationner des « morceaux choisis » et, après chacun d’entre eux, d’y ajouter des questions et exercices d’une stupidité rare. Combien de fois ai-je pesté contre tout cela !

« Divisez le texte en trois parties et donnez un titre à chacune d’entre elles … » Mais il y a DEJA un titre ! Et puis ces trois parties ! Pourquoi pas deux ou quatre ou six ? Mes « parties », je les imaginais, j’arrêtais ma lecture quand bon me semblait, où bon me semblait, parfois au milieu de la phrase pour suspendre le temps, et puis la reprendre si bon me semblait. Que je me suis ennuyé à tronçonner des œuvres réduites en morceaux par ces messieurs Lagarde et Michard ! Je les haïssais !

Et il y avait pire !

« Que veut dire l’auteur ligne 23 paragraphe 2 ? »… Ah non ! Cà, je ne pouvais pas ! Je protestais à haute voix ! « L’auteur ne VEUT pas dire ! Il DIT ! ». Pourquoi à tout prix faire - souvent mal - dire à un écrivain illustre ce qu’il avait si joliment écrit, offrant à son lecteur l’occasion privilégiée de quitter l’endroit choisi pour passer quelque temps à lire. Simplement lire ! Et "partir" avec les personnages dans de folles aventures !

Je me souviens aussi de cet exercice – qui existe encore :

« Imaginez le dialogue entre les deux personnages – Lignes 12 à 32 ». Pourquoi diable imposer à de jeunes esprits ce stupide travail consistant à mettre dans la bouche des héros des mots qu’ils n’auraient jamais prononcés ! Quand l’auteur, à ce moment du livre, ne veut pas leur donner la parole. « Fichons la paix aux écrivains ! » ai-je dit un jour à un de mes professeurs. Ce devait être en seconde. Deux heures de colle. J’ai passé beaucoup de temps en permanence. Ce qui me permettait de lire sans découper les œuvres…

La seule joie que me procurait le Lagarde et Michard étaient les illustrations : reproductions de tableaux, photographies.

Voici par exemple le Lagarde et Michard, édition 1969… Année érotique d'après Gainsbourg… Il est une chose certaine : le Lagarde et Michard 1969 n'avait rien, mais vraiment rien, d'érotique !... Quoi que… Feuilletant l'ouvrage d'un doigt distrait, je retrouve le sourire de Micheline Boudet page 257, dans Le Bourgeois Gentilhomme ! Et que dire du décolleté de la même, page 273, dans Le Malade Imaginaire, au côté d'un Jean Piat, la lèvre sensuellement humide et ne sachant où donner de la prunelle !

Prunelle que je prends le temps de jeter, aussi, au bas des textes. Force est de constater la répétition des questions, les mêmes qu'en 1948 dans le Chevaillier, Audiat et Aumeunier… Pourquoi ?... Comment ?... Quel sentiment ?... Relevez… Dieu que j'ai pu « relever » ! Distinguez les trois parties du récit, comme je viens de m’en souvenir…

Par hasard, je tombe sur un de ces « morceaux choisis ». Question 6, page 219 :

« Quelle doit être, à votre avis, l'attitude d'Elise ? »

Mais je ne voulais pas donner mon avis sur l'attitude d'Elise, moi ! Je voulais qu'Elise m'emmène avec elle, qu'elle ait l'attitude de son choix, qu'elle me parle, m'aime, m'embrasse ou me gronde, bref qu'elle vive sa vie ! J'aurais adoré écrire à Elise… Pourquoi diable Lagarde et Michard voulaient-ils à tout prix me faire dire des choses que je ne voulais pas dire ? 

Elise, je la voulais libre ! Libre d'être ce que le texte nous donnait à rêver et non ce qu'il nous était imposé de lire et de penser ! « Quelle doit être, à votre avis, l’attitude d’Elise ? »… Question idiote ! Deux heures de colle !

Hélas, notre Ministère de l’Education Nationale semble apprécier ce temps passé. Il ne fut pour moi et pour l’immense majorité de mes condisciples que du temps perdu. Ce n’est pas ainsi que j’ai été initié à l’amour de la lecture, ni à celui des grands auteurs.

« Mon » Camus… Celui commençant « Noces » par ces mots :

« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. »

Pourquoi vouloir « faire dire » autre chose à Camus que ces mots-là ? Chacun d’entre eux porte la lumière tragiquement sublime de l’Algérie. Sa lumière, ses couleurs, ses parfums. Tout est là… Et la mer, chevalier protecteur d’une Histoire multi millénaire. En lisant ces lignes, j’épousais le monde…

« Mais peut-être un jour, quand nous serons prêts à mourir d’épuisement et d’ignorance, pourrai-je renoncer à nos tombeaux criards, pour aller m’étendre dans la vallée, sous la même lumière, et apprendre une dernière fois ce que je sais » écrit encore Camus, dans « Retour à Tipasa ».

Et de conclure - mais l’écrivain ne conclut jamais – dans « La mer au plus près »:

«J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal. »

Laissons aux enfants le plaisir d’aimer, non pas la lecture, mais les mots qu’ils liront, l'histoire qu'ils vivront.

Un bonheur royal !

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"Si je ne rêve pas, je n’ai pas de lieu en moi où puisse s’espérer le temps. Le temps est comme le sang du rêve."

Anne Dufourmantelle

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